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Full text of "Sur le Haut-Zambèze; voyages et travaux de mission. Préf. de M.J. de Seynes"

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SUR 



LE HAUT-ZAMBÈZE 



VOYAGES ET TRAVAUX DE MISSION 



NANCÏ, IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT ET C 



10 



FRANÇOIS COILLARD 



DE LA SOCIETE DES MISSIONS EV.YNGELIQUESDE PARIS 



SUR 



LE HAUT-ZAMBEZE 



VOYAGES ET TRAVAUX DE MISSION 



Préface de M. J. DE SEYNES 



Avec deux portraits, 6 planches et 2 cartes hors texte et 25 gravures dans le texte 




BERGER-LE VRAULT ET C% LIBRAIRES-ÉDITEURS 



PARIS 



NANCY 



5, RUE DES BEAUX-ARTS l8, RUE DES GLACIS 

l8 99 



Tous droits réservés 



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A 

LA MÉMOIRE BENIE 

DE CELLE 

QUI PENDANT TRENTE ANNEES 

A EMBELLI MON PELERINAGE ET PARTAGÉ MES LABEURS 

SUPPORTÉ NOBLEMENT LES VOYAGES, AVENTURES, PÉRILS ET PRIVATIONS 

D'UNE VIE DE PIONNIER 

A CONSOMMÉ LE SACRIFICE DE SA VIE AU SERVICE DE SON MAITRE 

AU PAYS DES BA-ROTSI, SUR LE HAUT-ZAMBEZE 

ET MAINTENANT DORT EN PAIX A SÉFOULA 

« ATTENDANT LE MATIN » 



« Elle tenait un vase d'albâtre qui renfermait un 
parfum de nard pur de grand prix, et ayant rompu 
le vase, elle répandit le parfum sur les pieds de 
Jésus... et la maison fut remplie de l'odeur du 
parfum. » 



PRÉFACE 



Au moment où M. Coillard, prêt à partir pour le Zam- 
bèze, présentait son remplaçant à l'église de Léribé, un des 
ba-Souto chrétiens de celte station, Nathanaël Makotoko, 
s* adressant au nouveau missionnaire, M. Dormoy, lui dit : 
« Sais-tu où nous étions, ce que nous étions quand, jeune 
encore, M. Coillard vint ici il y a vingt ans? — Où nous 
étions? Perdus dans le monde. — Ce que nous étions? Des 
bêtes sauvages, oui, des bêtes des champs », et il éclata en 
sanglots. 

Quel chemin parcouru par ces pauvres noirs pour arriver 
à se rendre compte de l'état où le christianisme les avait 
trouvés et en ressentir une si profonde impression ! Ils avaient 
saisi la puissance de relèvement de la croix avec une intelli- 
gence que révèlent ces paroles de l'évangéliste noir de Séba- 
pala, prononcées à l'occasion d'un baptême : « La croix pour 
le chrétien, c'est l'aile de l'oiseau. Quand nous voyons un oiseau 
marcher par terre, il nous semble que ses ailes lui sont un 
fardeau. Mais qu'il s'élève clans les airs, et nous voyons que 
c'est ce fardeau qui le porte. Païens, nous ne voyons que le 
fardeau. Chrétiens, nous regardons en haut, la croix nous 
porte, le ciel est à nous ! » Ces témoignages de la transfor- 
mation accomplie pourraient être multipliés, les lecteurs du 
Journal des Missions ont pu en recueillir beaucoup d'autres. 
Ces effets de la mission chrétienne, dont l'incrédulité avait de 
prime abord nié la possibilité, n'ont rien qui dépasse les pro- 
messes faites à la fi; mais en dehors du cercle des croyants, 



VIII PREFACE. 



quel cœur d'homme resterait insensible à la pensée que des 
êtres, pris à un degré voisin de la bestialité, ont pu être 
amenés à reprendre leur rang au sein de l'humanité ! Une 
impulsion charitable, peut-être caissi l'instinct de la conserva- 
tion sociale, sollicitent des âmes compatissantes à se pencher 
vers les bas-fonds de notre civilisation, pour s'efforcer d'en 
retirer les êtres les plus dégradés. De libres associations se 
forment dans ce but en dehors même de l'Eglise, qui en a 
donné l'exemple. Ces deux missions se touchent, et les an- 
ciennes critiques .sur la mission religieuse en pays païen ne 
peuvent plus se produire, à moins d'être l'expression dun 
mépris de l'humanité inconscient ou coupable. 

Le peuple des ba-Souto, en reprenant conscience de lui- 
même, voulut à son tour conquérir ses frères d'Afrique à la vie 
supérieure que seul l'Evangile a pu rallumer dans les âmes; 
telle est l'origine simple et touchante de l'épopée chrétienne ra- 
contée dans les pages qui suivent par M. Coillard, le chef de 
la mission conquérante émanée des églises du Lessouto. Les 
lettres, qui s'enchaînent pour former un récit très rivant, sont 
groupées en quatre parties : 

I. A la recherche d'un champ de mission. 
IL La mission se fonde. 

III. La mission à Séfoula. 

IV. La mission à Léalouyi. 

En regardant aux peuplades les plus voisines du Lessouto, 
le choix des missionnaires s'était arrêté sur les ba-Nyaï des 
bords du Limpopo. M. Dieterlen avait déjà tenté d'y conduire 
des évangélistes ba-Souto sans pouvoir atteindre le but du 
voyage, par suite du mauvais vouloir des autorités du Trans- 
vaal, qu'il n'avait pu traverser. Cette difficulté n'existait plus. 
Les ba-Nyaï furent atteints par M. Coillard et ses compa- 
gnons, mais les chefs leur interdirent le séjour du j>ays qu'ils 
occupaient et de tous ceux qui sont soumis à l'autorité des 
ma-Tébélé. Obligée de se retirer aj>rès avoir couru des dan- 
gers, l'expédition se replie au sud, sur Chochong, siège /l'une 



PREFACE. IX 



mission prospère dans le pays du roi chrétien Khama. C'est 
là que AL. Coillard donne à sa caravane un repos indispen- 
sable et qu'il se décide à prendre la direction du Zambèze. 
Sur les bords de ce fleuve avaient autrefois émigré des ba- 
Souio conduits par un des leurs, nommé Sébétoane; leurs rela- 
tions avec les tribus assujéties aux ba-Rotsi avaient initié ces 
tribus à la langue sessouto, qui se trouvait être comprise depuis 
les cataractes Victoria jusqrfau lac Ngami. Ces circons- 
tances vraiment providentielles 1 déterminèrent notre mission- 
naire, malgré les périls d'une telle entreprise et l'insalubrité de 
ces régions. La première exploration au Zambèze devait coûter 
la vie à trois des évangélisies bassoutos, Khosana, Marathane 
et Bushmann. Ne cherchant ni les aventures, ni la vaine satis- 
faction de braver les dangers, Aï. Coillard apporta une éner- 
gie indomptable à ce qui lui semblait le simple accomplissement 
d'un devoir et comme une dette à acquitter envers ces Zam- 
béziens qui, fuyant la cruauté des ba-Rotsi, lui avaient dit : 
« Pourquoi n'allez-vous pas chez nous pour sauver la na- 
tion ? » A ceux qui auraient pu critiquer sa témérité la réponse 
était prête. M. Coillard la fit à l'assemblée générale de la 
Société des Missions, en mai 1880 : « Dans la lutte des ba- 
Souto contre les Boers, disait-il, ces derniers escaladaient la 
montagne de Thaba-Bossiou. Lis avaient à passer par un 
étroit défilé que défendait une troupe de guerriers ; les uns 
après les autres, les ba-Souto tombaient sous le feu des ennemis, 
lorsque l'un d'eux, déjà blessé, ramassa les cadavres de ses 
compagnons qui jonchaient le sol autour de lui, les entassa les 
uns sur les autres et, grâce à ce sanglant rempart, le reste de la 
troupe des ba-Souto repoussa les Boers. Le missionnaire est-il 
autre chose qu'un soldat ? » Désormais ce soldat du Christ ira 
droit où son Maître lui a ouvert un chemin, dût ce chemin être 



1. On sait que les premiers missionnaires de la Société des Missions évangéliques de 
Paris au Lessouto avaient fixé la langue sessouto, traduit la Bible et créé toute une 
littérature, travail préliminaire indispensable qui se trouvait ainsi accompli pour les ré- 
gions zambéziennes. 



X PREFACE. 



semé de fatigue, d'angoisse, d'embûches et de difficultés de toute 
sorte. 

Il a fallu dix ans de lutte pour emporter cette redoute du 
Zambèze sur laquelle Livingstone avait succombé et que la 
Société des Missions de Londres, puis les Jésuites, avaient inu- 
tilement cherché à enlever, en n'y laissant que les tombes de 
leurs martyrs. Ces dix ans comprennent, il est vrai, près de 
deux ans et demi de voyages et de tournées en France; il s'a- 
gissait alors d'une campagne moins périlleuse sans doute, mais 
semée de difficultés et de soucis; c'était bien une conquête à 
faire que celle des Eglises et des appuis moraux et matériels 
nécessaires. Aussi réminent et si regretté président du Comité 
des Missions, le baron Léon de Bussierre, a pu dire à ce sujet 
de M. Coillard : « // a connu les amertumes qui trop souvent 
deviennent le partage de ceux qui se dévouent aux plus nobles 
labeurs. Au milieu des apprêts de sa sainte entreprise, à la 
veille de s'exposer, avec ce qu'il a de plus cher, aux périls 
de toute nature qui l'attendent au delà du Zambèze, il s'est senti 
douloureusement atteint par les objections et les critiques qui 
s* élevaient çà et là contrée la ténacité de son héroïsme l . » 

La forme de lettres, adoptée par M. Coillard, donne à son 
récit la saveur si recherchée aujourd'hui des mémoires; l'ac- 
tion, la vie est partout dans cette série de tableaux où abon- 
dent les informations de toute nature, les situations émouvantes 
et souvent dramatiques. A la différence de presque tous les 
mémoires, ces tableaux sont faits, comme les tapisseries des 
Gobelins, par un artisan qui se dérobe derrière son œuvre et 
s'efforce de se soustraire aux regards et à l'admiration. 

Une fois le drapeau missionnaire planté à Sèfoula, la tâche 
a fait un grand pas ; elle est loin cependant d'être unie et fa- 
cile, « c'est le terme d'un voyage de trois ans et d'une vie 
errante de dix années d, mais ce n'est pas la fin des difficultés. 
Au milieu de toutes celles que suscitent le caractère et les vices 



i. Rapport de la Société des Missions évangèliques, 188/I, p. 19. 



PREFACE. XI 



des indigènes, les relations avec les chefs, les révolutions, les 
conditions matérielles de climat et d'installation, l'organisation 
de l'école se fait suivre avec un vif intérêt. « L'école a été sans 
contredit le point le plus saillant de l'œuvre de Séfoula. 
« Ce n'était d'abord qu'une bande de jeunes bandits, un nid 
d'affreuse corruption » ; peu à peu on voit ce que l'Evangile 
en a fait. On constate que là, comme partout, comme toujours, 
l'école chrétienne est la base indispensable de l'Eglise chré- 
tienne. Un jour peut-être quelque Z ambézien reconnaissant 
viendra dans notre France nous faire retrouver l'école reli- 
gieuse, objet d'une si parfaite indifférence, comme Elisabeth 
Fry est venue d' Angleterre nous montrer le chemin de la 
prison que nous n'avions pas su découvrir avant elle. En at- 
tendant, puisons dans le trésor de leçons et d'exemples que nous 
offrent les lettres sur le Haut-Zambèze; ces lettres poursuivront 
parmi les protestants de langue française V œuvre apostolique 
commencée sur le noir continent. Il y a peu d'ouvrages d'édi- 
fication où les âmes troublées, inquiètes, affligées, puissent 
trouver une meilleure source d'apaisement, un plus sérieux 
appel à la patience, au support, à l'espérance. Il n'y a pas 
d'exhortation directe ou d' exposition raisonnée de la doctrine, 
c'est la doctrine en action, la doctrine vécue, produisant chez 
les noirs et les blancs, les hommes et les femmes de la cara- 
vane missionnaire, ses fruits naturels de foi et d'amour, d'ab- 
négation et de persévérance. 

Tous ceux qui liront ces pages, quelles que soient leurs 
croyances, leurs aspirations ou leurs dispositions particulières, 
reconnaîtront que c'est un grand privilège pour la Société des 
Missions, un honneur pour notre pays d'avoir donné à Living- 
stone un successeur capable de réaliser son rêve le plus cher, 
fonder une œuvre missionnaire qui pût ouvrir à l'Evangile 
l'accès de l'Afrique centrale et arracher ses habitants aux 
horreurs de l'esclavage. 

J. S. 



INTRODUCTION 



L'église du Seigneur ressemble à cet arbre vigoureux des 
climats tropicaux dont les puissants rameaux poussent des 
racines. Chacune de ces racines qui atteint le sol et s'y 
attache devient un tronc qui, à son tour, étendra plus loin 
ses branches et poussera de nouvelles racines. 

Si la mission de l'Eglise commence et doit commencer à 
Jérusalem, ce n'est pas là qu'elle s'arrête et qu'elle finit. 
Elle tend plus loin, ses aspirations sont vers les régions 
d'aM delà et vont jusqu'aux extrémités de la terre. Son 
esprit est un esprit d'agression et de conquête. « En avant ! 
plus loin, toujours plus loin ! » c'est sa devise. 

Jamais l'Eglise ne l'a mieux compris que de nos jours. 
Les missions modernes le disent assez. Et ce qui nous ins- 
pire, à nous, de la joie et de la confiance, ce sont moins les 
résultats immédiats déjà acquis que nous pouvons constater, 
que l'esprit de reproduction et d'extension qui anime les 
missions elles-mêmes. C'est rationnel. C'est la condition 
sine quâ non de leur vitalité. Malheur à nous, leurs conduc- 
teurs, malheur à elles, si nous les conduisons trop long- 
temps à la lisière, et si, gardées ainsi dans une enfance 
anormale, elles sont incapables d'action indépendante et de 
responsabilité ! Leur conscience se fausse, leur développe- 
ment s'étiole, et du moment que les hommes qui les 
tenaient en tutelle disparaissent, elles sont — à moins 
d'un renouveau de vie — condamnées à s'affaiblir et.... à 
disparaître aussi. 



XFV INTRODUCTION. 

Peut-être cette éducation présente-t-elle, parmi les indi- 
gènes du sud de l'Afrique, des difficultés particulières. 
Toujours est-il — et il est douloureux de le constater — 
qu'elle n'a pas pris parmi elles les proportions qui nous 
étonnent dans les îles de la mer du Sud et ailleurs. Gela 
est dû en partie à des circonstances locales, à l'immigration 
des blancs qui, inévitablement, changent les conditions de 
l'existence. Mais cela est dû aussi, reconnaissons-le, à une 
certaine restriction dans la confiance que nous accordons à 
ces Eglises encore si jeunes, à ces chrétiens si récemment 
sortis de la fange du paganisme. Peut-être aussi avons- 
nous peur de trop engager notre responsabilité personnelle 
et de dévier des chemins battus. Et pourtant, qui de nous 
ne le répète, et sincèrement, que si l'Afrique doit être 
évangélisée, ce doit être surtout par ses propres enfants ! 
Ce qui n'est encore qu'une belle théorie doit passer dans 
la pratique. Il faut que nos Eglises et nos chrétiens africains 
soient missionnaires. C'est, là-bas comme en Europe, le 
thermomètre de la vie religieuse. Donner et se donner dans 
l'Esprit de Celui que nous aimons et qui s'est donné lui- 
même, c'en est l'essence. 

Les pages qui suivent sont le récit d'un humble effort 
tenté dans ce but. Jusqu'à quel point l'essai a réussi, c'est 
au lecteur d'en juger. 

Des trois missionnaires français qui arrivaient au pays 
des ba-Souto en i833, il en est un dont la figure grandit à 
mesure qu'on l'étudié. Il appartenait à cette « race de 
géants » dont les exploits dans la première partie de ce 
siècle ont jeté tant de lustre sur nos missions africaines. 
Cet homme, c'est M. Arbousset. Il possédait à un rare 
degré le don de l'évangélisation, et il sut dès le début l'in- 
culquer aux chrétiens indigènes. Dans son troupeau les 
hommes ont toujours formé une proportion remarquable ; 
et chacun d'eux, à des degrés et à des titres divers, avait 
sa part dans la propagation de l'Evangile. Non content de 



INTRODUCTION. XV 

cette mission intérieure, M. Arbousset organisa plus d'une 
fois de petites expéditions d'hommes qui, à pied, avec une 
bête de somme pour porter leurs provisions, s'en allaient 
passer un temps illimité parmi les ba-Phéli, dans la contrée 
connue maintenant sous le nom de Transvaal. 

Plus tard, en 1 863, c'était Esaïe Séèlé qui, avec l'appro- 
bation des missionnaires, partait en son nom. Séèlé était 
d'une haute position sociale, d'une rare intelligence et d'un 
caractère aimable. Il parlait l'anglais, le français et plusieurs 
langues indigènes, et possédait des connaissances médicales 
étendues. Il passa plusieurs aimées à évangéliser les mêmes 
tribus parmi lesquelles la Société des Missions de Berlin a 
fondé et poursuit une œuvre prospère. 

Les guerres désastreuses des Boers de l'Etat libre de 
POrange avec les ba-Souto comprimèrent ces élans et ce 
besoin d'expansion. 

En 1 865, tous les missionnaires français (il n'y en avait 
pas d'autres alors), à l'exception d'un seul que ne pouvait 
atteindre l'autorité de l'Etat Libre, furent expulsés du pays, 
et nous comme les autres. 

Ce fut pendant cet exil forcé de leurs pasteurs que les 
chrétiens ba-Souto, pénétrés de leur responsabilité indivi- 
duelle, se livrèrent avec zèle à l'évangélisation. Il s'ensuivit 
un puissant réveil qui s'étendit sur tout le pays. 

A leur retour, les missionnaires, qui s'étaient vus avec 
tant de douleur et d'anxiété arrachés à leur champ de tra- 
vail, le trouvèrent complètement transformé. C'était un 
jardin que l'Eternel avait arrosé et béni. 

Leur premier soin fut d'organiser et de consolider le 
mouvement. Ils choisirent parmi les chrétiens les hommes 
les plus dignes de confiance, les placèrent ça et là comme 
évangélistes, et commencèrent à couvrir le Lessouto de ce 
réseau d'annexés, dont les mailles vont se resserrant de 
plus en plus. 

Il était impossible que la vie religieuse se développât chez 

HAUT-ZAHBÈZE. b 



XVI INTRODUCTION. 

nos chrétiens sans que le besoin se fît sentir chez eux aussi 
de porter au loin le beau nom de Jésus. C'est à l'ardente 
activité de mon ami Mabille, un autre de ces puissants Ana- 
kins, devenu le digne successeur de M. Arbousset, que sont 
dues l'initiative et l'impulsion de l'évangélisation par les 
indigènes. La mission intérieure ne pouvait pas se déve- 
lopper sans franchir les limites du Lessouto. Mais où porter 
l'Evangile? Qui ira? Voilà les questions qui prenaient 
chaque jour plus d'actualité. 

En 1873, MM. Mabille et Berthoud, en vue de la fondation 
d'une mission des Eglises du canton de Vaud, faisaient un 
voyage d'exploration au nord du Transvaal. Ils laissaient, 
parmi les ma-Gouamba, les missionnaires ba-Souto Eliakim 
et Aser, auxquels plus tard s'en adjoignirent d'autres, qui 
tous firent avec persévérance et dévouement une œuvre dont 
la mission vaudoise a recueilli les fruits bénis. 

Sur les conseils du zélé missionnaire hollandais de Good- 
gedacht, M. Hofmeyr, et sur les injonctions de M. Mabille, 
l'un d'eux, Aser, partait bientôt, accompagné de Jonathan, 
de l'église de Léribé, et de deux membres de celle de 
M. Hofmeyr. Il traversait le Limpopo et, sans se laisser 
rebuter par toutes sortes de difficultés qui parfois semblaient 
insurmontables, il visita, du côté de Zimbabyé, des tribus 
de ma-Chona qui portent le nom de ba-Nyaï. 

Dans ce voyage, Aser fît preuve d'une grande sagacité 
et d'un esprit d'observation remarquable. Il tenait un jour- 
nal quotidien où il consignait soigneusement les incidents 
et les aventures du voyage, les étapes avec leurs distances 
approximatives, les rivières, les sources et les étangs qu'il 
passait, les noms des chefs et leurs résidences, tous les 
renseignements, en un mot, qu'il supposait devoir nous 
intéresser ou nous être plus tard de quelque utilité. Il re- 
cueillait aussi des détails de mœurs et des traditions qui 
nous paraissent être un écho mourant d'un enseignement 
depuis longtemps disparu. Ce qu'il leur disait du Seigneur 



INTRODUCTION. XVII 



Jésus leur rappelait la disparition mystérieuse du fils d'un 
de leurs anciens chefs, qui devait revenir un jour. En son 
honneur, ils fêtaient la nouvelle lune et se rasaient la tête, 
et observaient un jour sur tix comme jour de repos. Très 
industrieux, ils cultivaient aussi le sorgho, le maïs, le 
riz, etc. ; mais leurs mœurs lui paraissaient étranges et il 
remarquait entre autres « qu'ils ne se lavaient jamais ». Il 
fut généralement bien accueilli. 

Trois chefs se montraient particulièrement désireux d'avoir 
des missionnaires. C'est à regret que cet intrépide évangé- 
liste quittait le pays. « Ah ! disait-il, que ne pouvais-je me 
couper un bras et une jambe, et faire de chacun de ces 
membres des missionnaires, et les laisser parmi les ba- 
Nyaï! » 

Son retour au Lessouto, en 1875, fut une étincelle élec- 
trique. Il serait difficile d'exagérer l'impression profonde 
que ses récits produisirent partout. Une grosse vague d'en- 
thousiasme passa sur toutes nos églises. 

Dans une réunion mémorable, où l'intérêt se traduisait par 
des discours pleins de feu, un vieillard au fond de l'église 
se leva : <a Assez parlé ! s'écria-t-il, agissons ! » Puis, s'a- 
vançant jusqu'à la table de communion, il y déposait la 
modique somme de 3 fr. L'impulsion était donnée. L'as- 
semblée tout entière le suivit; le mouvement gagna ceux 
qui étaient dehors et s'étendit bientôt à toutes les stations. 
L'on vit alors, en un jour de Sainte-Gène, hommes, femmes 
et jeunes gens se presser avec décorum jusqu'à la table 
pour y déposer leurs offrandes. Et, spectacle tout nouveau, 
digne d'émouvoir les anges, des enfants, oui, de tout petits 
enfants à la mamelle, laissaient tomber dans le tronc du 
Seigneur leur petite pièce d'argent blanc ! C'est ainsi que 
fut recueillie en peu de temps la somme de 10,000 francs, 
sans compter les dons de gros et menu bétail. 

La conférence des missionnaires ne pouvait pas hésiter 
plus longtemps. A sa première session, la mission fut à 



XVIII INTRODUCTION. 



l'unanimité décidée en principe. L'argent trouvé, ce furenl 
des hommes qui s'offrirent. Quatre d'entre eux furent choisis 
qui devaient se préparer au départ. 

Pendant ce temps, il se passait ailleurs des événements 
peu remarqués et apparemment peu remarquables, et qui 
pourtant devaient avoir plus tard pour la mission des con- 
séquences incalculables. 

Malgré toute cette ébullition de zèle, quelques-uns d'entre 
nous, et particulièrement M. Mabille et moi, nous étions 
loin d'être rassurés et complètement satisfaits. La vie spi- 
rituelle de nos troupeaux, d'un niveau peu élevé, menaçait 
de s'évaporer dans cette activité fébrile purement exté- 
rieure ; les conversions et les conquêtes sur le paganisme 
étaient peu nombreuses, et nous-mêmes, nous personnel- 
lement, nous soupirions ardemment après une vie moins 
terre à terre et que nous faisaient entrevoir les rapports qui 
nous venaient d'Europe. 

C'est sur ces entrefaites que nous reçûmes la visite du 
major Malan, petit-fils de César Malan, de Genève. Ayant 
quitté l'armée anglaise pour se livrer plus librement « au 
service du Roi des rois », il avait entrepris une grande 
tournée parmi les missions sud-africaines, et Dieu se servit 
de lui comme d'un instrument et un canal de grandes bé- 
nédictions. Son passage au Lessouto fut l'occasion d'un 
beau réveil; il laissa derrière lui une traînée de feu. Il nous 
fit du bien aussi à nous, pauvres laboureurs si souvent 
étouffés par la poussière de nos mottes et de nos guérets, 
et il nous voua une affection que nous lui rendions bien 
cordialement. 

Plus tard, à son initiative, une grande réunion de « con- 
sécration » était organisée à King Williams'town. Mabille 
et moi, poussés par des besoins communs, nous résolûmes 
de faire à cheval le voyage de i4o lieues pour y assister. 
Nous n'eûmes pas lieu de le regretter. 

Voici les sujets qui nous absorbèrent pendant trois jours 



INTRODUCTION. XIX 

et qui y furent traités avec une spontanéité, une chaleur et 
une onction qui nous faisaient puissamment sentir la pré- 
sence de Dieu. 

I. Christ-Emmanuel : « En Lui habite corporellement toute 
la plénitude de la Divinité. » (Col. 2,9.) 

II. Nous, ses disciples : «Vous êtes accomplis en lui» (v. 10). 

III. Conséquence : consécration entière, « Je vous exhorte 
donc, mes frères, par les compassions de Dieu, que vous 
offriez vos corps en sacrifice vivant, saint et agréable à 
Dieu. » [Rom. 12, 1.) 

Ce fut plus qu'un banquet spirituel, c'était surtout pour 
nous une révélation. Là, nous avions approché les sommités 
ensoleillées du Tabor de la vie chrétienne, qu'on nous avait 
toujours représentées comme inaccessibles, nous avions eu 
comme une vision du Seigneur. Il nous semblait que nous 
n'avions jamais encore compris l'A B G du renoncement, 
et cette pensée nous obsédait. D'un autre côté, nos projets 
d'extension missionnaire, qui attiraient partout l'attention, 
excitaient le plus vif intérêt, nous préoccupaient vivement. 

C'était là le thème de nos entretiens tout en chevau- 
chant au retour avec notre digne ami. Un jour, nous tra- 
versions la rivière Key. Cédant spontanément à un besoin 
irrésistible de nos cœurs, nous mîmes pied à terre, et là, à 
genoux sous ces arbrisseaux que je vois encore, tous les 
trois, nous prenant mutuellement à témoins, nous nous 
consacrâmes tout à nouveau à notre Maître et nous jurâmes 
fidélité dans la vérité... Moment solennel et inoubliable!... 

Remontant en selle, le major lançait son chapeau en l'air 
en s'écriant: (( Trois soldats prêts pour la conquête de 
l'Afrique ! » et donnant de l'éperon, il galopait en avant. 
Et nous disions, Mabille et moi : « Oui, des soldats! Et 
avec la grâce de Dieu, nous serons fidèles jusqu'à la mort. » 

Nous étions sincères. Ce sont là, en ce qui nous con- 
cerne, les vraies origines de la mission du Zambèze, comme 
aussi un nouveau point de départ dans notre vie chrétienne. 



XX INTRODUCTION. 

A notre retour, en automne 1876, l'expédition se prépa- 
rait. Nous pensions d'abord envoyer seuls nos mission- 
naires indigènes. Mais ayant appris que le gouvernement du 
Transvaal, qui en avait eu vent, s'opposait à leur passage, 
« craignant qu'ils ne suscitassent des troubles à ses fron- 
tières », il fut décidé qu'un de nous les conduirait. Mais 
qui? Manille demandait instamment qu'on l'envoyât, ce à 
quoi la Conférence ne pouvait consentir, vu l'importance de 
la position qu'il occupait parmi nous. C'est alors qu'elle 
accepta les offres d'un jeune missionnaire récemment ar- 
rivé, non marié et qui n'avait pas encore été placé. C'é- 
tait M. Dieterlen. Ce n'était certes pas le premier venu, et 
il nous inspirait à tous, par ses belles qualités et ses dons, 
la plus grande confiance, que les événements justifièrent 
pleinement. 

Le troisième synode général de nos Eglises eut lieu à 
Léribé du 5 au 11 avril 1876. Soixante-dix-huit délégués, 
outre les missionnaires eux-mêmes, bien entendu, et les 
évangélistes, y représentaient les Églises. Des chrétiens en 
grand nombre y étaient aussi accourus de tous les coins du 
pays. Il s'y trouvait encore des délégués de la Cafreric et 
d'ailleurs, dont les uns, outre des messages de fraternité et 
d'encouragement, nous apportaient aussi sous la forme de 
souscriptions des preuves tangibles de leur intérêt. Les 
chefs même païens ne purent pas rester indifférents à 
cette grande manifestation, et les autorités anglaises du 
pays tinrent aussi à venir nous exprimer leurs bons vœux. 

C'est sous ces heureux auspices qu'après des réunions 
chaleureuses et bénies, nous recommandions à la garde du 
Seigneur nos chers pionniers, notre bien-aimé frère Dieterlen 
et ses compagnons. Et comment ne pas relever un con- 
traste frappant? Nous leur donnions le baiser fraternel 
d'adieu dans cet endroit même hanté jadis par des hordes 
de cannibales, et d'où, quelque quarante-cinq ans aupa- 
ravant, Sébétouane partait lui aussi à la tête de son clan, 



INTRODUCTION. XXI 

pour fouler des tribus sur sou passage et aller fonder son 
puissant royaume dans les régions alors inconnues du 
Haut-Zambèze. 

Qui aurait dit qu'un mois plus tard à peine, cette expé- 
dition, entourée de tant de sollicitudes et de prières, allait 
échouer dans les prisons d'un Etat civilisé et chrétien? 

M. Dieterlen, en partant, s'attendait bien à quelque chi- 
cane de douane à la frontière du Transvaal. Mais non. Il 
voyagea sans encombre, passa Heidelberg, arriva à Pre- 
toria en plein jour, fit ses emplettes et continua sa roule 
sans être inquiété par personne. Deux jours après, c'était 
le 10 mai, au moment où il cherchait à camper pour la 
nuit, quel ne fut pas son étonnement de se voir poursuivi 
et arrêté par deux officiers du gouvernement, dont l'un 
était le « shérif » ! Le lendemain, après avoir fouillé les wa- 
gons et les avoir remis à la garde d'agents de police pour 
les faire rebrousser chemin, ces messieurs mirent leur pri- 
sonnier sur un char et le conduisirent à Pretoria. Les wa- 
gons arrivés, mis à l'interdit et soigneusement fouillés à 
nouveau sans qu'on y trouvât, bien entendu, ni munitions, 
ni canons, ni autres armes à feu comme le portait l'acte 
d'accusation, on n'en sévit pas avec moins de rigueur. 

Les évangélistes furent jetés en prison, et Aser jugé 
digne de la cellule des criminels condamnés à mort. M. Die- 
terlen, lui, n'échappa à l'honneur de la prison que par la 
générosité du missionnaire berlinois, M. Grûneberger, qui 
lui servit de caution pour la somme de 7,600 francs ! Gela 
lui laissait la liberté de faire toutes les démarches que 
nécessitaient les circonstances. 

Malgré tout ce que l'accusation de contrebande de guerre 
avait, de ridicule, le gouvernement déclara à M. Dieterlen 
qu'il ne pouvait consentir à ce qu'il franchît les froutières 
de la République pour établir une mission française au 
nord du Limpopo. En vain notre frère plaida-t-il qu'on 
n'avait jamais exigé de passeport d'aucun voyageur euro- 



XXII INTRODUCTION. 

péen, et que les pays où il conduisait son expédition étaient 
en dehors de leur juridiction : ce Savez-vous, lui répondit-on, 
quelles sont nos intentions? Avez-vous connaissance des 
traités que nous avons pu faire avec les natifs ou avec les 
Portugais? » 

Après lui avoir imposé, pour les frais de cette farce de 
procès, une amende de 35o francs, on fit sortir les quatre 
évangélistes de prison et on leur intima à tous l'ordre de 
retourner chez eux sous peine de confiscation et d'empri- 
sonnement. 

M. Dieterlen, qui dans ces circonstances angoissantes 
avait montré une discrétion, une dignité et un courage qui 
ne s'étaient pas un seul instant démentis, dut céder à la 
Force et obéir. Il reprit tristement avec sa caravane le che- 
min du Lessouto. 

11 n'est que juste d'ajouter que bon nombre de citoyens 
du Transvaal regrettèrent fort et blâmèrent dans leur cons- 
cience la conduite du gouvernement. Mais personne ne crut 
pouvoir, dans les circonstances actuelles, prendre la défense 
de l'expédition. 

M. Dieterlen et ses compagnons se demandèrent un ins- 
tant s'ils ne s'engageraient pas sur la route qui longe le 
Transvaal à l'ouest. Le projet était trop aventureux. Une 
épidémie se déclarait à cet instant parmi les bœufs, dont 
huit périssaient. Il n'y avait plus qu'à se diriger sur le pays 
qu'on avait naguère quitté avec tant d'ambitions au cœur. 
C'est de Morija que M. Dieterlen écrivait le 28 juin 1876 : 

« Et maintenant nous sommes au Lessouto, nous atten- 
dons que Dieu nous ouvre une nouvelle porte. Nous avons 
mis de côté nos provisions en vivres et en habillements ; 
nos bœufs prennent du repos et des forces; nos wagons 
sont en état, et si demain nous voyions que nous pouvons 
repartir, je crois que pas un d'entre nous ne manquerait à 
l'appel. Car nous savons que si, d'un côté, l'œuvre de Diru 
rencontre beaucoup d'opposition de la part du monde et 



INTRODUCTION. XXIII 



semble parfois anéantie, d'un autre côté, la victoire restera 
toujours aux serviteurs du Christ, s'ils savent supporter la 
douleur du moment avec patience et soumission et re- 
garder avec foi vers le Tout-Puissant, le Roi des rois et le 
Seigneur des seigneurs. Nous croyons que rien n'est perdu, 
que l'œuvre est commencée, et que, un jour ou l'autre, 
suivant le plan de Dieu, nous verrons nos vœux se réaliser 
et l'Évangile annoncé aux ba-Nyaï par des missionnaires 
ba-Souto et français. Puissent les Eglises de France et 
d'Afrique envisager les choses à ce point de vue et porter 
cette œuvre sur leur cœur, avec plus d'amour encore et de 
foi que par le passé ! » 

Cet échec inattendu affligea nos jeunes Eglises, mais ne 
les découragea pas. Les missionnaires, poussés en quelque 
sorte par leurs troupeaux, se réunirent en conférence à 
Thaba-Bossiou et décidèrent de ne pas abandonner l'entre- 
prise. Le gouvernement du Transvaal lui-même était re- 
venu à de meilleurs sentiments; et il nous avait indirecte- 
ment fait savoir qu'il ne mettrait aucun obstacle à une 
nouvelle expédition, pourvu qu'elle fût conduite par un 
homme de confiance (à leur point de vue), et qu'une décla- 
ration en règle de ses marchandises fût faite à qui de droit 
en entrant sur le territoire de la République. 

Mais l'homme, où était-il? M. H. Dieterlen, qui était tout 
désigné, avait reçu un emploi important à notre école su- 
périeure et nous ne pouvions nous passer de lui, et puis il 
nous fallait aussi ménager un peu les susceptibilités de ceux 
dont la conscience était mal à l'aise à son sujet. 

Pour une mission si délicate et si difficile on aurait voulu 
que quelqu'un dont les sentiments étaient bien connus 
depuis longtemps s'offrît. Il ne l'avait pas fait l'année pré- 
cédente; il ne le fit pas non plus cette fois. Pour ce courir, 
il fallait qu'il se crût envoyé ». C'est alors que ses frères 
lui adressèrent à l'unanimité un appel pressant. 

Ce qui suit dira comment lui et sa chère compagne 



XXIV INTRODUCTION. 

obéirent à cel appel et quelle direction nouvelle ce coude du 
chemin, auquel ils étaient si brusquement arrivés, allait 
donner à leur vie. 

Dieu est admirable dans l'éducation qu'il fait de ses enfants. 
11 l'a été dans la nôtre; nous l'en adorons et le bénissons. 

La station de Léribé que, vingt ans auparavant, nous 
avions été appelés à fonder, était un poste avancé dans une 
province dont le vieux paganisme, si entamé ailleurs, avait 
fait sa forteresse. Là dominait un chef intelligent, mais re- 
négat de longue date, ombrageux, jaloux de son autorité, et 
d'une volonté de fer. 

Nos travaux avaient été bénis. Une Eglise, peu considé- 
rable quant au nombre, mais riche de foi et de vie, s'était 
peu à peu groupée autour de nous. Les vexations conti- 
nuelles, de véritables persécutions, dont nous avions en- 
semble été les objets, nous avaient singulièrement unis. 
Nous vivions avec eux comme nous vivions pour eux. Nous 
étions une famille. 

Pendant dix-sept ans nous avions habité des abris tem- 
poraires et très primitifs, nous avions longtemps soupiré 
après quelque chose de meilleur, mais notre vie avait été 
remarquablement mouvementée et aventureuse. 

Depuis un peu plus d'un an, notre désir était satisfait. 
Nous occupions une belle et spacieuse maison au milieu 
d'un jardin des plus beaux, entièrement notre création. 
Léribé, adossé à une grande montagne couronnée de ro- 
chers, près d'une gorge pittoresque et avec un panorama 
splendide, Léribé était devenu une station idéale. « Goûte- 
rons-nous jamais de ses fruits? » demandait M me Goillard, 
en se promenant le long d'une haie de cognassiers nouvel- 
lement plantés! Hélas! non, c'est pour d'autres que nous 
Jes avions plantés. 

Me mouvant dans un district immense, faisant de fré- 
quentes courses d'évangélisation, chevauchant des journées, 
des semaines entières, accompagné des hommes et des 



INTRODUCTION. XXV 

jeunes gens de mon troupeau, partageant leur nourriture, 
couchant avec eux sous les rochers ou dans les huttes hos- 
pitalières, il y avait dans celte vie un je ne sais quoi qui me 
fascinait. 

Oui... Mais il fallait que le charme de cette vie, tout lé- 
gitime qu'il me parût, fût brisé; il nous fallait une autre 
discipline à l'école du Seigneur; il fallait que, « vidés de 
vaisseau en vaisseau », nous apprissions Y obéissance; il fal- 
lait surtout que nous comprissions mieux encore que la 
consécration — une consécration vraie et entière — n'est 
pas une simple doctrine ou un acte isolé, mais la trame 
même, le principe de la vie. 

De vagues pressentiments nous hantaient bien ; car, en 
partant, M' ne Coillard remarquait, non sans émotion : « Nous 
avons levé l'ancre! nous voici lancés en pleine mer, Dieu 
sait où nous allons aborder. Mais, ajoutait-elle avec un 
rayon de sérénité, il compte mes allées et mes venues, il 
recueille mes larmes dans ses vaisseaux ! » 

Quand nous vîmes la colonne de feu se lever, il n'y eut 
plus d'hésitation, Dieu avait parlé : ce Levez-vous, marchez, 
car ce n'est point ici le lieu du repos! » (Mich. 2, 10) et 
notre cœur lui avait répondu : « Oui je serai toujours avec 
toi; tu m'as pris par la main droite, tu me conduiras 
par ton conseil et puis, tu m'introduiras dans ta gloire. 
(Ps. 73, v. 23, 24.) 

Nous partions; mais, parmi ceux qui nous suivaient et 
nous entouraient de leur sollicitude, se trouvaient, au pre- 
mier rang, les deux amis auxquels m'unissait non seulement 
une profonde amitié, mais aussi le vœu solennel renouvelé 
en commun de consécration et de fidélité au Seigneur jusqu'à 
la mort: le major Malan et Mabille. Ils m'enviaient d'avoir 
été choisi pour cette mission. Et pendant que, nous ceignant 
de force, nous affrontions l'inconnu, eux étaient à leurs 
postes, nous soutenant par une collaboration qui ne s'esl 
jamais démentie. 



XXVI INTRODUCTION. 

La mission, qu'on ne l'oublie point, était née spontané- 
ment du développement de la vie religieuse de nos jeunes 
Eglises du Lessouto; elle devait nécessairement garder 
quelque chose de son origine. Les natifs y tenaient beau- 
coup, et ils y mêlaient même un élément de présomption 
assez naturelle à l'adolescence. Mais, grâce aux péripéties 
de ses débuts et aux obstacles peu ordinaires qu'elle eut à 
surmonter, elle franchit bientôt ses cadres, prit un caractère 
plus éclectique et trouva des sympathies parmi les chrétiens 
de toutes dénominations et de toutes nationalités. 

Le major Malan, dont la piété ne connaissait nulle bar- 
rière entre les membres de la famille de Dieu, en avait fait, 
on peut le dire, l'œuvre des dernières années de sa vie. Il 
mit à son service tout ce que Dieu lui avait donné de talent 
et d'influence. Il plaidait pour elle avec Dieu dans le secret 
du cabinet, et avec les hommes par la plume et par la pa- 
role, tandis que ses lettres portaient constamment « aux 
soldats de l'avant-garde » les effusions de son âme ardente. 
Il avait foi dans la mission, quelles qu'en fussent les diffé- 
rentes phases, et son inébranlable confiance en Dieu était 
toujours la même. Il avait réussi à y intéresser en Angle- 
terre et en Ecosse surtout des chrétiens qui en sont restés 
les soutiens fidèles. Il avait même fondé une petite société 
et une feuille périodique pour seconder les efforts mission- 
naires des chrétiens indigènes de l'Afrique. Ni la société ni 
le journal ne lui survécurent; mais ils sont là comme des 
monuments de son ardeur infatigable. Peu de temps avant 
sa mort, rongé par un mal dont il n'ignorait pas la gravité, 
il m'écrivait encore : « N'en parlez pas, mais je crois que 
Dieu m'accordera encore le désir de mon cœur et que j'irai 
vous rejoindre. Soyez fidèles jusqu'à la mort et // vous 
donnera la couronne de vie. » 

Ce que fut Malan en Europe, Mabille le fut en Afrique. 
Il le fut par la bonne comme par la mauvaise réputation, 
quand nous étions portés par le courant de la popularilé 



INTRODUCTION. XXVII 

sur les vagues de l'enthousiasme, mais aussi quand nous 
avions à lutter contre le courant, que l'entreprise ensablée 
menaçait d'échouer, et que nous étions abandonnés, criti- 
qués, condamnés par tous. Il était un de ces hommes vrais 
et vaillants sur lesquels on peut toujours compter. Au milieu 
de tous nos orages et de nos épaisses ténèbres, il avait 
toujours une bonne parole de tendresse et d'espérance. Que 
de fois, quand nous nous sentions défaillir, Dieu ne s'est-il 
pas servi de lui pour nous retenir! Il ne s'intéressait pas 
seulement à la mission, ce serait trop peu dire, la mission 
était la sienne tout aussi bien que la nôtre; et pour lui 
comme pour nous, c'était une œuvre de foi; il en partageait 
toutes les difficultés et tous les désastres sans se laisser 
ébranler, et, par son journal la Petite Lumière du Lessouto, 
si répandu et si lu parmi les indigènes du sud de l'Afrique, 
il la faisait connaître et aimer. Ne pouvant partir lui-même, 
il aurait voulu que Dieu lui demandât de ses enfants. Et cet 
esprit, il le communiquait nécessairement à son troupeau. 

Lorsqu'en i883 je faisais mes adieux à son Eglise, il me 
dit au moment de monter en chaire, avec cette fermeté qui 
le caractérisait : « Va, parle et que Dieu te bénisse. Et si 
le meilleur de mes évangélistes entend tes appels, sache 
que je te le donne de bon cœur. » En sortant, il me dit : 
« Eh bien ! oui, Dieu me demande le meilleur de mes 
hommes, je ne m'y attendais pas, c'est Léfi. Il partira. » 
Et depuis lors c'est surtout dans son Eglise et dans son 
école biblique que se sont recrutés les évangélistes qui ont 
servi la mission du Zambèze. Sa coopération n'a jamais 
connu de fluctuation. 

Une amitié de plus de trente-cinq ans, et qu'aucun nuage 
n'avait jamais voilée, avait lié nos âmes comme celles de 
David et de Jonathan. Nous n'avions, en dehors de ce que 
l'homme ne peut dire qu'à Dieu seul, absolument pas de 
secrets l'un pour l'autre. Déjà comme étudiants, et plus 
tard dans le ministère, nous mettions tout en commun : nos 



XXVIII INTRODUCTION. 

plans, nos difficultés, nos encouragements, nos luttes et nos 
expériences. Ce qu'il a été pour moi personnellement comme 
ami, ce que l'évangélisation de l'Afrique lui doit, la mission 
du Zambèze surtout, Dieu seul le sait. Quand la maladie 
l'avait conduit au bord du tombeau, quand, du seuil de l'é- 
ternité, ceint d'une auréole de triomphe et de joie, il adres- 
sait comme un prophète inspiré ses dernières exhortations 
et exhalait ses dernières prières, il ne pouvait oublier ni 
l'ami de son cœur ni la mission du Zambèze. Il avait ardem- 
ment attendu des nouvelles de l'arrivée du dernier renfort 
qu'il nous avait envoyé, et on l'entendit s'écrier tout à coup 
joyeusement : « Arrivés enfin! Ils sont arrivés au Zambèze! » 
Le Seigneur lui avait sans doute accordé cette vision mys- 
térieuse indépendante du temps et de l'espace qu'il donne 
souvent aux bien-aimés qu'il honore au seuil de l'Eternité. 
Et puis, dans un des transports de cette foi triomphante, 
il s'écriait dans la langue indigène: « Oho ! Goillard, quoi 
qu'on en dise, tu as de la foi. Courage ! » Ce furent presque 
ses dernières paroles. 

Si Malan et Mabille ont ainsi porté la mission sur leurs 
cœurs jusqu'à leur dernier souffle, faudrait-il passer sous 
silence celle qui l'a consacrée par sa mort? 

Née en Ecosse, élevée dans un milieu des plus austères 
et des plus rigides, elle avait trouvé son élément à Paris, 
dans le cercle si vivant où elle se mouvait. Son cœur s'était 
dilaté, ses horizons s'étaient agrandis, sa piété s'était épa- 
nouie, elle avait compris les joies de la vie chrétienne. 
Elle, pour qui cette vie avait tant de charmes, quand elle 
entendit l'appel de Dieu, quitta tout sans hésiter; et elle 
qui avait le culte passionné de la vie domestique, accepta 
joyeusement de partager tout ce que la vie de pionnier a 
d'imprévu, de précaire, de rude et d'âpre dans ses jouis- 
sances comme dans ses aventures. 

Son souvenir est inséparable de chacune de ces pages et 
de chacun de ces récits. Elle a vécu la vie qu'ils dépei- 



INTRODUCTION. XXIX 



(jnent et avec toutes ses péripéties. Au milieu de ses épines 
elle a su trouver et cueillir avec sérénité les fleurs qu'il 
plaît à Dieu d'y faire éclore et auxquelles il donne des cou- 
leurs si tendres et un parfum si doux. Toujours la même 
femme, vraie femme, craintive, d'une grande sensibilité, 
défiante d'elle-même, pleine d'appréhensions à la perspective 
du sacrifice et du danger, elle savait se vaincre et se pos- 
séder, être ferme, courageuse et calme quand l'heure était 
venue. Elle avait du devoir une idée si élevée, elle était 
douée d'une si grande pénétration, et de ce bon sens si 
pratique qui caractérisent sa nation, que l'on pouvait tou- 
jours compter sur la sagesse de ses conseils. 

Je ne dirai point ce qu'elle fut comme épouse. Ce qu'elle 
fut comme amie et comme missionnaire, d'autres le savent 
et ne manqueront pas de reconnaître son ombre dans les 
pages qui suivent. Il y avait autour d'elle je ne sais quelle 
auréole de bonté qui gagnait ceux qui l'approchaient et les 
invitait à lui faire leurs confidences. Diaconesse-née, elle ap- 
portait aux soins qu'elle prodiguait un tact, une tendresse 
de mère. Elle vivait pour les autres; elle se dépensait pour 
eux. ce Servir, pour l'amour de Lui », c'était sa devise. Elle 
avait horreur de l'exagération et de la mise en scène. Elle 
possédait le secret de faire beaucoup de peu, d'embellir le 
réduit le plus humble comme la vie la plus monotone, et de 
porter toujours avec elle un rayon de soleil — ce « parfum 
de Christ qui donne la vie » . 

Ces trois, remplis du Saint-Esprit, si puissants en œuvres 
et en foi, ils ne sont plus. Dieu les a pris. L'éternité révé- 
lera la part qu'ils ont eue dans la mission du Zambèze: la 
mienne est peut-être la moindre. Ils ont été fidèles jusqu'à 
la mort. Puissé-je l'être comme eux; comme eux glorifier 
Dieu par ma vie et par ma mort, et comme eux ne con- 
naître d'autre devise que celle de saint Paul : « Vivre! — 
c'est Christ! » 



SUR LE HAUT-ZAMBÈZE 



PREMIERE PARTIE 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION 



Une proposition inattendue. — Un changement de route. — Préparatifs de départ. 

Léribé, 23 janvier 1877. 

Messieurs et chers Frères 1 , 

Le secrétaire de notre Conférence vous a déjà communiqué 
sans doute la proposition que mes collègues nous ont faite de 
nous charger de l'expédition dans les régions du Limpopo et du 
Zambèze. Cette nouvelle vous aura surpris, vous et tous nos amis, 
autant que nous avons été surpris nous-mêmes. Les raisons qui 
ont porté nos frères à nous adresser un appel, dont ils compre- 
naient tout le sérieux pour nous, vous ont été soumises, et vous 
avez pu les apprécier. Si cet appel, aussi pressant qu'unanime, 
nous avait été fait l'an passé, comme on en parlait alors dans la mis- 
sion, il nous eût trouvés, ma femme et moi, tout prêts. Mais ve- 
nant au moment où nous pensions partir pour l'Europe, il nous a 
d'abord bouleversés. Le renversement de tous nos plans, un adieu 
indéfini à notre station de Léribé, la responsabilité d'une telle en- 
treprise, les perspectives si étrangement nouvelles qui s'ouvraient 
devant nous, et tout cela si inattendu, si soudain, nous étourdit 



1. Cette lettre, comme la plupart de celles qui seront publiées ici, est adressée au 
comité de la Société des missions évangéliques de Paris. 



HAUT-ZAMBKZE. 



SUR LE HAUT-ZA.MBEZK. 



et nous donna le vertige. Nous sentîmes le besoin, ma compagne 
et moi, de nous recueillir devant Dieu, et de chercher ensemble à 
ses pieds quelle était sa volonté. Les ténèbres qui s'étaient abat- 
tues si subitement sur notre sentier nous paraissaient bien mysté- 
rieuses. Mais la lumière se fît peu à peu, et nous nous aperçûmes 
alors que notre chemin avait changé de direction. Du moment 
que la fondation de la mission dans le pays des ba-Nyaï était en 
péril, qu'il ne s'agissait de rien moins que d'y renoncer pour un 
temps indéfini, faute d'un ouvrier, nous comprîmes ce que le 
Maître demandait de nous, et nous n'hésitâmes pas à obéir. Après 
dix jours de communion avec Lui, nous pûmes joyeusement faire 
taire « les conseils de la chair et du sang », et lui dire une fois de 
plus dans notre vie : « Nous voici, Seigneur, fais de nous ce qu'il 
te semblera bon. » Il a daigné agréer notre offrande, et, comme 
preuve, il a répandu une paix parfaite dans nos cœurs. La mission 
dont il nous charge est une mission de confiance et d'honneur 
dont tout autre eût été plus digne que nous. Nous sommes hantés 
par le sentiment pénible de notre incapacité et de notre igno- 
rance ; mais ce "qui nous soutient, c'est que Dieu veut bien quel- 
quefois se servir des choses faibles de ce monde pour confondre 
les fortes, afin que personne ne se glorifie. La question de santé 
est toujours là comme une menace assez inquiétante, mais nous 
nous répétons l'un à l'autre que, si le Maître nous appelle, il sait 
de quoi nous sommes faits, et que d'ailleurs nous ne nous appar- 
tenons pas à nous-mêmes, mais à Celui qui nous a aimés et qui 
s'est donné lui-même pour nous. L'angélique Hunt disait que les 
îles Fidji étaient tout aussi près du ciel que l'Angleterre. Je le 
crois bien. Nous disons la même chose de ces contrées inconnues 
où nous allons diriger nos pas. Mais nous n'y serons pas seuls. 
Vous vous associerez à notre entreprise, vos prières nous soutien- 
dront. Dieu enverra ses anges devant nous pour nous préparer le 
chemin, et puis, Y Ange de V Eternel lui-même campera tout au- 
tour de nous, comme autour du prophète, avec ses milliers 
d'anges, et nous garantira. Voilà notre confiance, notre force, 
notre joie. 

Nous sommes maintenant tout entiers à nos préparatifs de dé- 
part. Je me propose, Dieu voulant, de seller mon cheval, la 
semaine prochaine, et d'aller à Natal m'occuper moi-même de 
nos wagons et de nos achats. Ma chère femme, elle, restera ici 
pour préparer, avec son activité ordinaire, provisions de route et 
vêtements, mettre tout en ordre, et « disposer notre maison ». 
De sorte qu'à mon retour nous n'aurons plus qu'à régler, avec les 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 3 

commissions du synode et de la Conférence, certains détails con- 
cernant les catéchistes en particulier et l'expédition en général. 
Nous espérons pouvoir partir en avril, au plus tard. Jusque-là et 
alors, ce sera pour nous un temps de fatigues et d'émotions. Le 
Seigneur a accompli, en quelque mesure, pour nous aussi sa pro- 
messe (Mat. XIX, 29). C'est donc une seconde France que nous 
allons quitter. Je redoute les adieux... Mais le Seigneur nous sou- 
tiendra jusqu'au bout. Il sera notre force. 

Quant à notre itinéraire, il n'est pas encore arrêté. Nous préva- 
lant de certaines ouvertures indirectes du président M. Burgers, 
nous nous sommes de nouveau adressés aux autorités du Trans- 
vaal pour en obtenir un passeport. Nous n'avons pas encore reçu 
de réponse. Et puis, il nous tarde de savoir quels seront les résul- 
tats de la mission dont sir Th. Shepstone a été chargé par le gou- 
vernement britannique auprès de celui de la République du 
Transvaal et de Sékoukouni. Jusqu'à présent, les nouvelles sont 
fort peu rassurantes. Les journaux de ces quartiers parlent d'ir- 
ruptions faites sur le territoire de la république par les hordes 
sauvages de Ketchewayo. D'étranges rumeurs, auxquelles toute- 
fois nous ne pouvons pas nous hâter de donner créance, circulent 
parmi les natifs. Dans le cas que ce chemin-là nous fût barré, je 
ne considérerais pas que ce fût un malheur pour nous d'être 
obligés de prendre le chemin du pays des ba-Mangouato, d'aller 
même jusqu'à Inyati, dans le pays des ma-Tébélé. Mais le Sei- 
gneur, là aussi, nous guidera. 



II 

Préparatifs de départ pour le bo-Nyaï. — Derniers soins donnés au troupeau de Léribé. 

Adieux. — Premiers jours de marche. 



6 mai 1877. 

Oui, en route pour le pays des ba-Nyaï, les régions du Zam- 
bèze, l'intérieur de l'Afrique! — C'est presque un rêve!... Ces 
trois derniers mois ont été si remplis de travaux, de préparatifs, 
de préoccupations et d'émotions de toute espèce ! Rien que d'y 
penser, j'en ai presque le vertige. Aussi ne puis-je m'empêcher de 
répéter avec David : « C'est le Dieu fort qui m'a ceint de force, et 
qui a rendu mon chemin uni. » 

Je dus d'abord aller à Natal pour y faire l'achat de nos voitures 
et de nos provisions. Je trouvai que notre expédition excitait par- 
tout le plus grand intérêt. J'arrivai à Durban un mercredi soir et 
me rendis immédiatement au temple, où, selon la coutume du 
pays, il y avait réunion. J'entrai sur la pointe des pieds et m'assis 
à la porte. Le pasteur, M. Mann, qui m'avait aperçu, interrompit 
son discours, m'apostropha, me souhaita la bienvenue au nom de 
l'Église, la bénédiction de Dieu sur notre entreprise, et me pria 
de terminer la réunion. Le dimanche suivant, quoique le temps 
fût pluvieux, le temple était comble et je prêchai avec bénédiction. 

A Pietermaritzburg, la capitale de la Natalie, j'eus aussi plu- 
sieurs occasions de plaider la cause des missions. L'Eglise indé- 
pendante fit une collecte spéciale. L'Eglise presbytérienne, dont 
mon ami, le révérend J. Smith, est le pasteur, avait donné 
l'exemple. 

C'est grâce à cet intérêt, général que je pus acheter nos wagons 
à des prix extraordinairement modérés, et cependant aussi com- 
plets et confortables qu'il est possible de rendre une voiture. — 
A mon passage à Harrismith, cette petite ville de l'Etat libre, où 
dix ans auparavant on nous avait menés prisonniers, je retrouvai 
le même intérêt. Si bien qu'à mon retour je pus verser dans la 
caisse de la mission à peu près i,65o fr., sans avoir eu la pensée 
de collecter. 

Un soir, j'arrive à une ferme ; le propriétaire et sa nombreuse 



Surle Haut Zambèze. 




A L.V RECHERCHE dYn CHAMP DE MISSION. 5 

famille ont beaucoup de piété. On me croyait embarqué pour 
l'Europe ; mais quand je racontai comment le Maître avait soudai- 
nement changé ma feuille de route, et m'envoyait dans des régions 
inconnues, la vieille dame, joignant les mains, s'écria avec l'émo- 
tion d'une mère : « Heureux serviteurs de Dieu ! partez donc, 
allez porter l'arche de l'Eternel ! allez courageusement en avant ! 
Et- si nous, nous n'avons pas assez de force pour vous accompa- 
gner, nous vous suivrons du moins par la pensée, nous pousse- 
rons des cris de joie, nous ferons retentir la trompette et nous 
battrons le tambour ! » (2 Sam. VI.) Puis, réprimant cet élan 
d'enthousiasme, elle ajouta : « Ma prière, c'est qu'avant que vous 
quittiez Léribé, Dieu vous y accorde un puissant réveil. Alors, 
nous viendrons nous réjouir avec vous, et, pendant que vous et 
votre chère dame serez occupés à parler aux âmes réveillées, 
moi, qui ne comprends pas la langue, je préparerai votre nourri- 
ture et j'aurai aussi ma part de bénédiction. » 

A peine de retour à Léribé, je repartis à cheval pour Morija, 
où des réunions spéciales d'édification avaient conduit la plupart 
de nos frères. Nous nous occupâmes ensemble du choix des évan- 
gélistes, car un appel nouveau avait suscité de nouvelles voca- 
tions. Des quatre qui faisaient partie de la première expédition, 
un seul fut laissé pour être employé au Lessouto, à cause d'un 
accident qui l'a presque totalement privé de l'usage du bras droit. 
C'est Onésime. Sa douleur fut grande quand il apprit notre déci- 
sion. Son cœur était à l'œuvre chez les ba-Nyaï, et il ne compre- 
nait aucune des raisons que nous avancions pour le retenir dans 
son pays. — A sa place, on choisit Aaron Mayoro, de Léribé, un 
jeune homme marié, père de deux enfants, et plein d'un zèle viril. 
Il a fait preuve d'abnégation et] de persévérance en occupant, pen- 
dant quelques années, le poste ingrat de Bouta-Bouté. Sa digne 
femme, élevée dans notre maison, est la fille de feu notre excel- 
lent Johann Nkélé. 

Je dus ensuite porter mon attention sur l'œuvre du district que 
j'allais quitter. J'avais envoyé quelques jeunes gens occuper divers 
postes comme maîtres d'école ;]il s'agissait d'aller maintenant les 
y installer officiellement. 

L'un d'eux, Philémon, est un jeune homme avec lequel je dési- 
rerais que vous fissiez connaissance. Mo-Pédi de naissance, il 
s'était sauvé de la maison paternelle, n'étant encore qu'un enfant, 
pour aller chez les blancs gagner de quoi s'acheter un fusil. Bien 
que là il ait vécu chez un pasteur, sa haine pour les choses de 
Dieu ne connaissait pas^de bornes. En retournant dans son pays 



f) SUR LE 1IAUT-ZAMBKZE. 

natal, il s'arrêta quelque temps chez nous avec une (roupe de ses 
compatriotes. La vérité lit une profonde impression sur quelques- 
uns d'entre eux, et quand, en route, ils lui annoncèrent leur dé- 
ter.nination de revenir à Léribé pour s'y instruire, il se mit dans 
une grande colère, et s'oublia au point de leur cracher au visage. 
Quinze jours après, il les suivait, et se tenait à notre porte tout 
triste, en larmes, et demandant à ê;re admis parmi nos élèves. 
Sa conversion fut une de ces conversions éclatantes qui ne laissent 
aucun doute. Il sut se faire, dans notre cœur comme dans notre 
maison, la place d'un enfant. Nous le préparâmes pour l'école de 
Morija; il vient d'en sortir avec son diplôme. Ses dons pour l'en- 
seignement sont remarquables. En trois mois, et dans un endroit 
où il y avait à peine quatre ou cinq élèves, il a su en rassembler 
plus de quarante^-cinq, tous enfants de païens ; et ce qu'il leur a 
appris pendant ce court espace de temps nous a émerveillés. Son 
école promet beaucoup. Ses manières, simples, franches, mais 
respectueuses, lui ont concilié l'estime de tous les petits chefs du 
voisinage. 

La déd cace du temple de Tsikoane, qui devait avoir lieu si peu 
de temps avant notre départ, attira une grande foule. Il s'y trou- 
vait des gens dont la présence ajoutai' pour moi à la solennité de 
la circonstance : c'étaient les évangélistes de Morija qui devaient 
nous accompagner chez les ba-Nyaï. Ils arrivèrent à Léribé le 
lendemain. Il fallut donc, au milieu de réunions, d'entrevues par- 
ticulières avec les membres de mon troupeau, mettre la dernière 
main aux préparatifs du départ, emballer les caisses et charger 
les voitures. 

Le samedi, tout était fini. Nos chers amis Jousse et Mabille et 
leurs compagnons, nos frères Duvoisin, Casalis, Dieterlen, Preen 
et Christmann, et des chrétiens d'autres Églises arrivèrent. Ceux 
que leur âge ou les circonstances avaient empêchés de venir, 
nous avaient écrit des lettres d'affection et d'encouragement. 
Quelques amis de France en avaient fait, au tant, et nous les en 
remercions cordialement. — La présence de nos chers frères du 
Lessouto, leurs bonnes paroles, Leurs ferventes prières nuis ont 
puissamment soutenus et fortifiés, (/'était comme l'ange que le 
Seigneur avait envoyé au prophète dans le déseit avec de la nour- 
riture et ce message : « Lève-toi et mange, car le chemin es? trop 
long devant toi. » 

Je montai une dernière fois dans ma chaire. Un ministère de 
près de vingt ans se déroulait devant moi avec toutes ses béné- 
dictions, ses quelques, suce es, mais aussi, hélas ! des infidélités et 



A LA RECHERCHE D UN CHAMP DK MISSION 7 

des misères qu'il n'est plus possible de réparer ! un ministère 
dont la responsabilité ne m'avait jamais paru si effrayante ! Puis 
nous dîmes adieu à chaque membre de notre cher troupeau. 
Pour nous, la promesse du Sauveur n'a pas été vaine. Si nous 
avions quitté mères, frères, sœurs, nous les avions retrouvés 
dans cette vie ; c'était d'eux et d'enfants bien-aimés en la foi que 
nous nous séparions. Nous quittions une seconde patrie, une 
autre France. 

En sus de la collecte qui se fît dans l'église, nos pauvres gens 
vinrent encore le lundi nous apporter, tout en pleurs, leurs petits 
présents. Une des femnies les plus âgées de notre troupeau vint, 
au moment où nous allions monter en voiture, nous offrir une 
natte à laquelle elle avait longtemps travaillé. « C'est pour la 
placer sous vos pieds, serviteurs de Dieu », dit-elle en fondant 
en larmes. Le soleil était déjà près de l'horizon; nous sentîmes 
qu'il ne nous était plus possible de supporter tant d'émotions. 
Les frères et les sœurs qui étaient restés avec nous jusqu'au der- 
nier moment, réunis dans notre salon, nous recommandèrent 
encore une fois à Dieu et à la parole de sa grâce ; et, après quel- 
ques moments de recueillement privé avec ma bien-aimée com- 
pagne dans cette maison, témoin de tant de luttes et de bénédic- 
tions, un dernier regard jeté sur le jardin qui embellit cette 
retraite, nous montâmes en voiture et donnâmes le signal du 
départ. — Cher Léribé ! notre Béthel et notre Ebenézer tout à la 
lois ! adieu, adieu ! Adieu, enfants du Seigneur qui, par votre 
tendre affection, nous y avez donné droit de cité, et « fait oublier 
la maison de nos pères » ! — Amis Kohler, soyez-y aussi heureux 
que nous l'avons été ; soyez-y plus bénis encore. — Avions-nous 
commis l'erreur de considérer Léribé comme notre home ter- 
restre, et l'œuvre que nous y poursuivions comme la nôtre ? le 
Seigneur nous enlevait cette illusion. Toujours est-il que nous 
sommes attachés à ses pierres, arrosées de notre sueur et de nos 
larmes !... 

La plupart des gens de l'endroit s'obstinèrent à suivre nos voi- 
tures. — J'allai à cheval dire adieu au pauvre chef Molapo, qui 
était malade, l'exhorter une dernière fois et prier avec lui ! — La 
soirée était fort avancée quand nous traversâmes le Calédon. Je 
venais de me séparer de M. Jousse, qui a toujours été pour moi 
un frère affectueux, un ami fidèle, et un conseiller sympathique. 
Dieu sait ce que je lui dois. Maintenant, je me séparais de Ma- 
bille, l'ami de mon cœur; il avait été témoin de mes combats et 
de ma faiblesse. Nous nous sentîmes ébranlés. Mais Jésus était 



8 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

là ; pas de séparation avec Lui. « Je suis avec vous jusqu'à la fin 
du monde. » 

Le magistrat, les marchands et quelques Européens du district 
voulurent aussi nous donner une preuve de l'intérêt qu'ils pre- 
naient à notre lointaine expédition, et nous envoyèrent, accom- 
pagnée d'une bourse de dix guinées, une lettre dans laquelle ils 
se plaisaient à reconnaître nos travaux, et exprimaient, avec le 
regret de notre départ, les meilleurs vœux pour le succès de 
notre entreprise. 

Le lendemain, plusieurs de nos gens vinrent renouveler à notre 
campement les scènes émouvantes de la veille. Des hommes à 
pied et à cheval nous accompagnèrent plusieurs jours de chemin. 
Ce fut à Harrismith que nous nous séparâmes des derniers, parmi 
lesquels Nathanaël Makotoko, auquel m'unit intimement une 
amitié de plus de vingt ans, et que des devoirs impérieux empê- 
chaient seuls de nous accompagner. — Les bontés dont nous 
fûmes les objets à Harrismith ne parvinrent pas à adoucir l'amer- 
tume de cette dernière goutte. Mais, nous retrempant dans la 
communion de notre Sauveur, nous nous sentîmes fortifiés en 
nos âmes, et nous continuâmes notre voyage pleins de courage. 
L'expédition se compose de trois wagons et trois tentes. La 
caravane compte les quatre évangélistes Asser, Azaël, André et 
Aaron, avec leurs femmes et quelques-uns de leurs enfants. Nous 
avons en outre trois jeunes gens de Léribé qui se sont volontaire- 
ment offerts pour guider les attelages et paître les bœufs. Eléazar, 
le conducteur de notre voiture, est le fils de Luka Ntsaba, qui, en 
i833, amena les premiers missionnaires au Lessouto. C'est un 
des évangélistes venus de Morija. Il brûlait du désir d'aller en 
cette qualité chez les ba-Nyaï, mais sa femme n'en voulut pas 
entendre parler; c'est alors qu'avec son consentement, il s'est 
offert pour conduire notre voiture. 11 est d'un caractère enjoué et 
possède à un rare degré le talent de la parole. Enfin, une de mes 
nièces, qu'un étrange concours de circonstances nous a amenée, 
nous accompagne aussi et elle sera, je l'espère, pour nous et 
pour d'autres, en bénédiction. 

Nous avons pour règle de devancer l'aurore, et de voyager 
tard dans la nuit, nous reposant quelques heures pendant la cha- 
leur du jour, pour prendre un repas et faire paître les bœufs, pour 
lesquels nous devons sacrifier nos aises, nos habitudes et nos 
goûts. Outre le culte de famille du matin et du soir, nous avons, 
à nos grandes haltes, des réunions de prières et des services 
réguliers. Dans ces moments, le Seigneur nous fait puissamment 



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A LA. RECHERCHE l> UJN CHAMP DE MISSION. I I 

sentir sa présence. Le mol d'ordre qui semble nous avoir été 
donné dès le commencement de notre voyage, ei qui revient 
constamment dans nos entretiens et nos exhortations, est cette 
parole : « Qu'il y ait donc en vous le même esprit qui a été en 
Jésus-Christ. » (Phil. II, 5.) — Dire que la plus parfaite entente 
règne parmi nous serait superflu. Nous ne nous faisons pas d'illu- 
sions sur les difficultés, les privations, les fatigues ou les périls 
qui nous attendent; mais cela nous fait sentir d'autant plus la 
nécessité de nous fortifier dans le Seigneur. Nous savons que 
nous sommes suivis des prières des enfants de Dieu et que 
« l'Ange de l'Eternel campe tout autour de nous et nousgaranUt ». 



IIÏ 



Préloria. — Naguère et aujourd'hui. — Le Bush-Fcldt. — Valdézia. — Les missionnaires 
romands. — Goedgedacht. — M. Hofmeyr. — Sur les bords du Limpopo. 



Goedgedaoht, 17 juillet 1877. 

C'est de Heiclelberg que j'ai écrit la dernière fois. Une maladie 
épidémique régnait alors parmi nos attelages, etnous enleva quel- 
ques bœufs. Après une semaine de repos, nous pûmes continuer 
notre route. Nous arrivâmes à Pretoria vers le 19 mai. Essaierai-je 
de décrire nos impressions ? Nous nous arrêtâmes un moment 
avant d'y entrer pour nous recueillir et promener nos regards sur 
le panorama qui se déroulait devant nous. Une belle vallée tout 
entourée de collines, des touffes d'arbres à travers lesquels on 
distingue un amas confus de maisons blanches ; c'est là Pretoria, 
la prison de Dieterlen, la grande muraille de Swart et de Burgers 
contre l'Evangile. Mais Dieu a enfoncé les portes de cette prison, 
et quand il ouvre, Lui, personne ne peut fermer ! — Les grands 
de la terre peuvent comploter pour s'opposer aux desseins de 
l'Éternel, mais l'Eternel se rit d'eux et les renverse dans la pous- 
sière couverts de honte et de confusion. 

Nous dételons au bruit du canon ; des drapeaux flottent par- 
tout ; la population s'agite dans les rues, et la musique militaire 
remplit l'air. La ville est eu fête ! Sir Th. Shepstone et les mem- 
bres de son gouvernement vont prêter serment de fidélité à la 
reine. Nous établîmes notre campement tout près de la prison 
qu'entouraient les tentes des Anglais ; et c'est à l'ombre des murs 
de cette même prison que, le dimanche soir, nous prîmes ensem- 
ble la communion, avec des cœurs pleins d'émotion, mais aussi 
débordant de reconnaissance. « Voilà notre prison », me disaient 
les catéchistes, « il faut que nous te montrions nos cellules. » 
Asser, un jour en passant près de là avec ses compagnons, s'avisa 
d'aller frapper à la porte. « Que voulez-vous? demanda le geôlier 
d'un ton bourru. — Nous voudrions revoir les cellules où l'on 
nous avait mis l'an passé. — Allez-vous-en, Cafres que vous êtes ! » 
leur cria-t-il. La porte, cette fois, était bien fermée. 

Notre séjour dans la capilale ne pouvait manquer de faire sen- 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. l3 

sation. Les employés de différents grades du gouvernement défunt 
faisaient piteuse mine devant nous. L'un d'eux surtout, jadis pas- 
teur d'une Eglise piétiste, puis secrétaire d'Etat, et qui sert main- 
tenant sous le nouveau régime je ne sais en quelle qualité, me 
pressait fort d'aller le voir chez lui, « car il avait besoin d'avoir 
une longue conversation avec moi, « non pour faire des excuses », 
ajoutait-il en se redressant pour relever sa dignité, « mais pour 
nous donner des explications ». Or, comme je n'avais nul besoin 
de ses explications, je le renvoyai poliment à l'opinion publique, 
à sa conscience et à son Dieu. Si j'ai eu un regret, c'est que Die- 
terlen lui-même ne fût pas là pourvoir de ses yeux le changement 
qui s'était opéré. Tous ceux qui nous abordaient croyaient qu'il 
était de bon ton de parler avec indignation de Burgers et de son 
gouvernement, de la manière dont il avait traité Dieterlen d'abord, 
puis nos frères suisses, Creux et Berthoud 1 . C'est une preuve de 
sympathie qui, dans les circonstances actuelles, ne coûte guère ; 
il faut la prendre pour ce qu'elle vaut. Nous jouîmes de l'hospi- 
talité et des entretiens de M. et M me Bosman. Cet ami, jeune pas- 
teur hollandais, qui fait honneur, comme la plupart de ses condis- 
ciples, à la faculté de théologie sud-africaine de Stellenbosh, n'est 
établi à Pretoria que depuis quelques mois. Il a le feu sacré, et 
sûrement son travail ne sera pas vain devant le Seigneur. Vu les 
préjugés de sa congrégation, il n'eût pas osé donner sa chaire à 
un missionnnaire ; mais il eut le courage de transformer son école 
du dimanche en une réunion missionnaire pour nous, et, comme 
il l'avait annoncé au service du matin, un grand nombre d'adultes 
s'assemblèrent et parurent intéressés. — J'aime l'Église hollan- 
daise du Cap, l'asile des anciens réfugiés français ; j'aime à cons- 
tater dans son sein, partout où je le puis, l'esprit chrétien et mis- 
sionnaire. Les guerres et les inimitiés de races, des intérêts qui 
s'entre-choquent constamment l'ont comprimé, mais ne l'ont pas 
entièrement éteint. Que Dieu fasse souffler son Esprit sur cette 
Eglise et sur ses pasteurs ! 

Nous étions impatients de nous remettre en route. Nous atte- 
lâmes un mercredi soir, au coucher du soleil. Des soldats accou- 
rurent pour nous dire adieu et nous souhaiter bon voyage. Nous 
avions été voisins pendant une dizaine de jours, et nous avions lié 
connaissance avec quelques-uns. « Monsieur », me disait l'un 



i. Sur les ordres du même président de la Republique du TransvaaL M. Burgers, ces 
messieurs furent arrêtés sans raison aucune et retenus prisonniers plusieurs semaines 
à Marabastadt. 



\l\ SUR LE HAUT-ZAMBÈZE . 

d'eux, « la conduite de vos gens nous a tout à la t'ois étonnés et 
édifiés. Nous n'avions jamais vu des indigènes si honnêtes, si polis 
et si pieux. Nous les écoutions souvent chanter, et, bien des fois, 
nous serions venus à vos services si nous l'avions osé. » — Il 
taisait un froid glacial, et comme nous traversions les rues, gre- 
lottant dans nos voitures, nous pouvions voir par les fenêtres des 
familles assises autour de feux pétillants, ou à leur thé. Nous ne 
voyions pas à deux pas devant nous ; de fait nous perdîmes notre 
chemin, et nous pensions bien à notre home de Léribé, mais sans 
regret toutefois. Nous étions trop heureux d'aller de l'avant. 

Nous traversions un pays boisé, la route était bonne, tous nos 
gens était animés d'un bon esprit, on chantait des cantiques, on 
chassait ou on prétendait chasser, et tout le long du chemin nous 
rencontrions des personnes obligeantes. C'est surtout dans ce 
qu'on appelle le Bush-Feldt, où un grand nombre de Boers, en 
style patriarcal, s'étaient rendus avec leurs familles et leurs trou- 
peaux pour y passer l'hiver, que nous fûmes l'objet de grandes 
bontés. Dans ce pays, où il n'y a point de télégraphe, les nou- 
velles se publient d'une manière étonnante. Tout le monde nous 
connaissait et savait le but de notre voyage, et tous exprimaient 
de bons vœux pour nous. C'était quelque chose de curieux que de 
voir ces campements dans la forêt. Il nous arrivait souvent de nous 
arrêter pour la nuit, nous croyant tout seuls, puis tout à coup, au 
milieu de la nuit, ou de grand matin, nous entendions le chant de 
psaumes. C'étaient des familles de fermiers en prière. Ces psal- 
modies, qui évoquaient en moi de doux souvenirs d'enfance, et 
qui me faisaient penser aux assemblées du désert, avaient quelque 
chose de saisissant dans les solitudes de ces bois et le silence des 
nuits. Tous ces fermiers se montrèrent affables et obligeants en- 
vers nous ; ils nous donnèrent du lait, des œufs, de la viande, 
presque toujours sans vouloir accepter de paiement. Le Seigneur 
avait favorablement disposé leurs cœurs envers nous. 

D'ailleurs, sa bonté et sa miséricorde nous ont escortés comme 
deux anges. Aussi lorsque nous arrivâmes en vue de la station de 
notre frère M. Hofmeyr, au pied de la belle chaîne de montagnes 
du Zoutpansberg, au delà de laquelle aucun messager de Christ 
n'a encore porté l'Evangile, nous tombâmes à genoux et rendîmes 
grâces à Dieu. 

Notre frère, le missionnaire hollandais Hofmeyr, était absent et 
ne rentra que quelques jours après notre arrivée, ce qui n'em- 
pêcha pas ses gens de nous recevoir avec une affection touchante. 
A son retour, notre frère nous prêta deux attelages; et, laissant 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. l5 

nos bagages et un des wagons à Goedgedacht, nous partîmes 
pour Valdézia. Le trajet nous prit trois jours. 

Vous dire la joie de nous revoir avec nos chers amis Creux et 
Berthoud de la mission vaudoise serait impossible. La rencontre 
de nos catéchistes avec leurs frères de Valdézia fît tableau. Ici, 
on se sent au Lessouto ; le hameau de la station qu'occupent les 
évangélistes en porte le nom. On parle sessouto ici, on chante nos 
cantiques ; et en présence de ces belles montagnes, l'illusion est 
complète. — Le bruit de notre arrivée se répandit rapidement, et, 
le même soir, quelques gens convertis et un grand nombre de 
païens accoururent pour nous souhaiter la bienvenue. Nous pas- 
sâmes une dizaine de jours avec nos frères, dix jours bien rem- 
plis, bien bénis, mais qui s'envolèrent trop vite. — En voyageant 
dans ce pays, j'ai été frappé de l'influence que notre mission du 
Lessouto, sa langue et notre littérature exercent parmi ces tribus. 
Nos trois wagons eussent été chargés de livres sessoutos, que nous 
les aurions vendus sans peine. Partout on nous obsédait de de- 
mandes de livres, surtout de Nouveaux Testaments. 

Nos amis avaient réservé une fête de baptême pour notre ar- 
rivée. Un modeste et primitif édifice fut complété pour l'occasion ; 
la cloche, une belle cloche aux sons argentins, sonna pour la 
première fois à grandes volées pour appeler fidèles et païens. Six 
jeunes hommes, naguère païens, confessèrent publiquement le 
nom du Sauveur et reçurent le sceau du baptême. Ce fut une 
scène émouvante. Au Lessouto, les femmes sont plus facilement 
attirées à l'Evangile que les hommes ; la souffrance les y a pré- 
parées. Ici, l'Evangile opère surtout parmi les jeunes gens, de 
jeunes pères de famille. C'est l'avenir de l'Église. Pendant ce 
touchant service, que notre frère Berthoud conduisit en chi- 
gouamba, bjen des larmes coulèrent, des larmes de componction 
en pensant au passé, et de confiance en plongeant le regard dans 
l'avenir. Asser, dans une allocution, fit une émouvante allusion 
au temps où, tout seul avec Eliakim, il défrichait ce jardin du 
Seigneur. Le soir, nous prîmes ensemble la communion. Nous 
nous séparâmes de nos amis, reposés, rafraîchis, encouragés. 
Valdézia est pour nous l'Elim de notre voyage. L'œuvre de nos 
amis est intéressante, la bénédiction repose sur elle. — Je ne dis 
rien de leurs bontés pour nous, et pour cause, je ne saurais par 
où commencer. Ils ont mis tout à notre disposition, même les 
provisions qu'ils se procurent si difficilement. Ils n'avaient pas 
attendu notre arrivée pour nous acheter quelques bœufs, et pour 
choisir les meilleurs de leurs attelages afin de les échanger contre 



Il) SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

nos bœufs fatigués et malades. L'influence de nos amis ne s'étend 
pas seulement sur les noirs, mais aussi sur les blancs. Le Seigneur 
s'est servi de leur captivité à Marabastad pour les rendre encore 
plus populaires qu'ils ne l'étaient auparavant. Berthoud est mé- 
decin, et ses succès en cette branche lui valent parmi les blancs 
comme parmi les noirs beaucoup de considération et d'influence. 
Creux, lui, est évangéliste par exeilence. Sa connaissance appro- 
fondie de l'anglais lui ouvre bien des portes. Il prêche aux fer- 
miers dans cette langue, les visite, et surtout est à la piste des 
boissons spiritueuses, qui sont le fléau du pays. Aussi le craint-on 
dans le district. 

Goedgedacht est une mission entièrement soutenue par les 
enfants de l'Eglise hollandaise du Cap. C'est là qu'est mort Mac- 
Kidd, un Écossais, digne serviteur de Dieu, dont les natifs encore 
aujourd'hui ne prononcent le nom qu'avec le plus profond res- 
pect. M. Hofmeyr est maintenant à la tête de l'œuvre. C'est un 
Africander 1 , un homme puissant en foi et en œuvres, au cœur 
brûlant d'amour et d'enthousiasme pour le service de son Maître. 
L'esprit qui l'anime s'est communiqué à ses gens. Pour eux, 
l'expédition du bo-Nyaï est la réalisation d'un beau rêve, ou plu- 
tôt la réponse à d'ardentes prières. Quand Mabille vint ici avec 
Berthoud en quête d'un champ missionnaire, M. Hofmeyr leur 
montra les Spelonken et les ba-Nyaï ; il avait fait la même chose 
auparavant au D r Dalzell de la mission Gordon. Son cœur brûlait 
du désir de voir les ba-Nyaï évangélisés ; et il serait parti lui- 
même si quelqu'un avait pu prendre sa place. Il a pour notre 
mission toute l'admiration et toute l'affection des pieux Hollan- 
dais du Cap. Aussi, vous pouvez penser quelle réception on nous 
lit quand nous revînmes à Goedgedacht. On chargea nos wagons 
de farine, de maïs, de patates, sans oublier poules, cochons, pi- 
geons, chats, et que sais-je encore ! Nos gens me disaient : « Re- 
gardez, Monsieur, comme nos wagons croissent !» Je pensais, 
moi, à l'arche de Noé. — Le dernier dimanche que nous pas- 
sâmes avec nos amis fut solennel. De la chaire partirent de pres- 
sants appels de consécration et de dévouement qui nous firent 
faire de profitables retours sur nous-mêmes. Dans une réunion 
spéciale de l'Eglise, notre ami dit à son troupeau : « Qui va avec 
nos frères de France et du Lessouto chez les ba-Nyaï? Que cha- 
cun s'examine ! » Le lendemain, au point du jour, il vint me dire : 
« Cher frère, le Seigneur me demande pour vous ma main droite ; 



i. C'est le nom que les Boers donnen' aux blancs nés dans le sud de l'Afrique. 



A LV RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 17 

mais c'est bien, vous l'aurez. » A midi, deux autres hommes, les 
piliers de l'Église, se présentèrent. « Le Seigneur prend mes 
meilleurs hommes, dit-il, mais ils sont siens ! » La veille de notre 
départ eut lieu, le soir, une réunion d'adieux qui renouvela pour 
nous les scènes bouleversantes du Lessouto. On sentait battre des 
cœurs pleins de foi et de dévouement. « Nous allons à la guerre », 
disaient ceux qui partaient avec nous, « comme les Israélites contre 
les Amalécites ; demeurez ici, soutenez les mains du serviteur de 
Dieu, et priez pour nous. » — « Mon frère bien-aimé », me dit 
M. Hofmeyr sous l'empire d'une profonde émotion, « voici trois 
de nos enfants que nous vous remettons, pour aller avec vous 
porter l'Evangile aux ba-Nyaï, pour lesquels nous avons tant prié. 
Il nous en coûte de nous séparer d'eux à cause de la position 
qu'ils occupaient parmi nous. Mais le Seigneur les appelle ; et si 
j'ai un regret, c'est que mes fils Jean, Henry et Christophe soient 
trop jeunes pour aller, eux aussi. » Puis se tournant vers ces trois 
hommes, debout au milieu de l'assemblée : « Souvenez-vous », 
dit-il, « que l'engrais qui fait croître la semence de l'Evangile, 
c'est la chair et les os des disciples de Jésus-Christ. » 

Mais je ne me sens pas capable de vous en dire davantage. Ce 
n'est pas le moment pour nous de trembler et de céder à l'émo- 
tion. C'est celui de nous rapprocher de notre Dieu, de nous 
retremper dans sa communion, de nous ceindre de courage et de 
force, et d'aller joyeusement en avant. — Nous prenons le chemin 
du désert que nous ne connaissons point. Les Creux nous ont 
accompagnés jusqu'ici. C'est comme la planche qui nous rattache 
encore au rivage ; une fois levée, nous serons sevrés de tous nos 
amis, et privés pour longtemps sans doute de tous rapports avec 
eux et avec le monde civilisé. Mais l'Eternel est notre lumière et 
notre délivrance, de quoi pourrions-nous avoir peur? 



Rives du Limpopo, 27 juillet 1877. 

C'est hier que nous avons traversé le Limpopo, quelques jours 
après avoir quitté la station Hofmeyr ; mais des jours qui comp- 
taient. Nous avions couché à une petite distance du fleuve, près 
d'une fontaine sans nom, où, pour la première fois, nous avons 
trouvé des palmiers chargés de fruits. Nous lui avons donné le 
nom de Fontaine des palmiers ; elle nous a rappelé l'Elim des 
Israélites. Nous y serions restés volontiers quelques jours, car 
nous nous sentions bien fatigués. Pendant deux ou trois jours, 

HAUT-ZAMBÈZE. 2 



l8 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

nous avions dû nous frayer un chemin à coups de hache. Mais 
sachant le Limpopo si près, nous levâmes le camp. Nous arri- 
vâmes vers onze heures à la rivière, et nous dételions nos voi- 
tures sur la rive septentrionale, quand les derniers rayons du 
soleil disparaissaient à l'horizon. Nous avons eu bien de la peine 
à traverser cette rivière, parce qu'elle roule sur un lit de sable 
profond. Nous étions tellement épuisés de fatigue, que tout ce 
que nous pûmes faire après le passage fut de parquer nos ânes, 
attacher nos bœufs, puis rendre grâces à Dieu. On s'aperçut seu- 
lement alors que trois bœufs malades avaient été laissés de l'autre 
côté de la rivière. Qui ira les chercher? La lune se lève tard ; les 
crocodiles ont une telle renommée dans ces quartiers, que pour 
une fortune aucun de nos gens ne se fût aventuré à traverser de 
nuit les fourrés de roseaux qui bordent la rivière, et nous-mêmes 
nous n'aurions pas osé prendre sur nous de les envoyer. Nous 
remimes cette affaire avec confiance au Seigneur. Les lions et les 
hyènes hurlèrent dans différentes directions ; cependant, le lende- 
main, on trouva les trois bœufs se promenant dans la forêt. C'est 
aujourd'hui jeudi, nous allons nous reposer jusqu'à lundi pro- 
chain. Nous avons tué un bœuf, présent de M. Hofmeyr, de sorte 
que nous ne manquerons pas d'occupation à le dépecer et à le 
sécher. Tout le monde est dans la joie au camp ; on se baigne 
à la rivière, on admire les baobabs, une véritable forêt près d'ici. 
Du rerste, nous n'avons pas à nous plaindre de personne ni de 
rien. Les lions nous ont souvent envoyé leurs salutations, mais ne 
nous ont jamais encore honorés de leurs visites. Nos wagons com- 
mencent à faire piteuse mine, les toiles qui les recouvrent sont 
déchirées et nous risquons de coucher bientôt à la belle étoile. 
C'est que les buissons et les arbres épineux de ces pays ne ba- 
dinent pas. 

9 août. 

Si vous jetez les yeux sur la carte de Baines, vous y remar- 
querez un groupe de collines à travers lesquelles passe le Bubyé ; 
nous sommes à la pointe de celles qui sont au sud-ouest de ce 
cours d'eau. Jusqu'ici, nous avons suivi les traces du wagon d'un 
monsieur Foster qui est allé à la chasse aux éléphants. Mainte- 
nant nous devons quitter ces traces, car elles nous éloigneraient 
trop de notre but. Nous allons avoir à nous frayer la voie à tra- 
vers les bois, guidés par la boussole. Quand nous aurons atteint 
la montagne de Bohoa (Wochua de Baines), nous ne serons plus 




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A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 2 1 

loin des premiers hameaux des ba-Nyaï. Nous espérons trouver 
sur la route un chef des ba-Khalaka, du nom de Mathipa, chez 
lequel nous pourrons renouveler un peu nos provisions qui bais- 
sent sensiblement. 

Nous avons passé un dimanche béni au Limpopo, et nous y 
avons fait la commémoration de la mort de notre divin Sauveur. 

Le pays que nous traversons en ce moment est fort sec ; mais 
Dieu nous a si bien guidés jusqu'ici, que ni nous ni nos bêtes 
n'avons encore souffert de la soif. Ma femme a toujours une provi- 
sion de bouteilles remplies de thé froid, de sorte que de temps à 
autre elle peut désaltérer un sapeur ou un conducteur à la gorge 
desséchée. Hier, nous n'avons pas dormi ; à peine avions-nous 
dételé et avant que nous eussions pu parquer nos bêtes, un lion, 
sortant des fourrés, se précipita sur l'un de nos chiens. N'ayant 
réussi qu'à laisser l'empreinte de ses griffes sur le pauvre animal, 
il rôda toute la nuit autour du bivouac, bravant la lueur de nos 
feux et nos coups de fusil. Il n'était pas seul ; les ricanements des 
hyènes, s'ajoutant à ses rugissements, produisaient un charivari 
nocturne peu rassurant. Mes compagnons de voyage vous en- 
voient leurs salutations. Tout est paix et entrain parmi nous. La 
mauvaise humeur est un serpent qui n'est pas encore venu em- 
poisonner nos rapports. 



IV 



Le mont Bohoa. — Le chef Nyamonto. — Chez Masonda. — Tumulte. — Position 
critique. — Une ambassade à Lobengoula. 



Xvanikoé, 17 septembre 1.877. 

Depuis près de quinze jours, nous sommes, grâce à Dieu, dans 
le pays des ba-Nyaï qu'on appelle ici le Bombé, et nous avons 
planté nos tentes près de la résidence du chef Maliankobé. Nous 
avons traversé le Bubyé à sa jonction avec le Mokokoé, une ri- 
vière dont le lit est assez large, mais se trouvait alors desséché. 
Cette partie de notre voyage devint extrêmement laborieuse et 
fatigante. Après nous être péniblement fravé une route à travers 
une steppe couverte de broussailles et de hautes herbes, nous 
nous trouvâmes dans une immense forêt, si épaisse que, malgré 
le courage avec lequel nous ouvrions le chemin à coups de hache, 
nous ne pouvions avancer que fort lentement. Nous fûmes près 
de deux jours sans trouver d'eau, mais un ciel nuageux vint nous 
voiler l'ardeur des rayons du soleil, et, quand la dernière goutte 
d'eau de nos tonnelets fut épuisée, nous arrivâmes, sans nous v 
attendre, près d'un étang. 

Notre point de mire était la montagne Bohoa. Je n'oublierai 
pas le coup d'oeil qui s'offrit à nos regards le jour que nous gra- 
vîmes, pour la découvrir, les premières collines que nous rencon- 
trâmes. Du sein de cette immense forêt où nous cheminions 
comme des taupes, surgissaient devant nous des coteaux boisés, 
des montagnes de roches nues où pourtant des arbres se cram- 
ponnaient et luttaient pour leur existence. Nous dirigeant toujours 
vers le nord, nous arrivâmes enfin au Nguanetsi, au confluent 
de ses deux branches. Nous errâmes deux jours avant de pou- 
voir trouver un endroit guéable parmi les énormes roches qui 
encombrent le lit de cette rivière. Et encore ce ne fut qu'en com- 
blant les interstices de ces blocs au moyen de troncs d'arbres et 
de pierres, et en couvrant de sable un banc de roche très glissant, 
que nous pûmes faire traverser nos voitures. C'est près de là aussi 
que nous rencontrâmes le premier mo-Nvaï. C'était un homme 
d'âge mûr. A notre vue, il prit la fuite, mais, nous voyant à ses 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 2,3 

trousses, il s'assit par terre, nous salua en essayant de sourire, 
tout en étreignant son arc et ses flèches. Des paroles amicales et 
un morceau de viande le rassurèrent. Il nous donna quelques 
renseignements et nous montra tout près un piège à bêtes fauves, 
une fosse profonde garnie au fond de pieux aigus et légèrement 
recouverte d'herbe. Nous frissonnâmes à la pensée du terrible 
accident qui eût pu nous arriver si Dieu ne nous avait fait ren- 
contrer cet indigène. Le lendemain matin, on secouait le sac de 
farine pour le déjeuner de nos gens. Mais Celui qui envoya les 
corbeaux au torrent de Kérith pour y nourrir son prophète, ne 
pouvait nous oublier. Le même jour en effet, dans cette forêt jus- 
qu'alors si solitaire, nous aperçûmes des figures noires qui se 
cachaient derrière les arbres, jetaient sur nous des regards furtils 
et puis disparaissaient comme des ombres. D'autres individus, 
s'enhardissant, s'approchèrent peu à peu de nous, et, avant le 
soir, ils nous apportèrent de la farine, des pois, des pistaches, du 
riz, etc. Depuis ce moment, nos wagons furent assiégés de natifs 
venant de près et de loin, qui nous escortaient le jour, et bivoua- 
quaient à nos côtés, la nuit, pour satisfaire leur curiosité. La 
nouvelle de notre arrivée s'était répandue, paraît-il, dans les fo- 
rêts et les montagnes avec la rapidité de l'éclair, et on racontait 
sur nos lourdes machines blanches, nos voitures, les plus étranges 
histoires. 

Entre le Nguanetsi et la montagne de Bohoa, nous arrivâmes 
près du village d'un petit chef du nom de Nyamonto. Comme 
tous les habitants de cette contrée, il réside sur une montagne 
escarpée jonchée d'une avalanche de rochers; c'est sur ces som- 
mités qu'on aperçoit les huttes des villages perchés là comme des 
aires d'aigles. Notre arrivée fut saluée de loin par les cris de 
toute la population. Après avoir échangé quelques messages avec 
ce chef, je gravis sa montagne, accompagné d'Asser. Jamais je 
n'aurais cru que des êtres humains pussent habiter un endroit 
pareil. Il me semblait presque dangereux, même pour des singes. 
Mais la terreur que les ma-Tébélé inspirent à ces pauvres gens 
fait qu'ils ne se sentent en sûreté que dans ces endroits inaccessi- 
bles. Selon l'étiquette du pays, j'offris au vieux chef, qui me 
paraissait de mauvaise humeur, un présent d'étoffe. « C'est bon 
pour un enfant, » me dit-il, « ce n'est pas digne de Nyamonto. » 
Et il nous quitta brusquement pour en conférer avec son conseil. 
Puis, me faisant appeler, il m'offrit avec beaucoup de cérémonie 
une petite défense d'éléphant. « Les yeux de Nyamonto, » me 
dit-il, « ont vu l'homme de Dieu, mais toi tu n'as pas vu Nya- 



2 1\ SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

monto. » — « Naturellement! » répondis-je, « puisque Nyamonto 
ne m'a pas encore visité à mon wagon. » Sur ce, le chef, appe- 
lant ses hommes et prenant son arc et ses flèches, donna le signal 
du départ. Il descendait glissant, sautant sur les rochers, de 
manière à me donner le vertige. Je lui fis hommage d'une couver- 
ture de coton et sa figure s'illumina. « Maintenant, » dit-il, « tes 
yeux ont vu Nyamonto. » Puis il procéda à l'inspection de nos 
voitures, de nos bêtes, etc. C'étaient des claquements de mains, 
des cris de surprise très amusants. Ma connaissance du zoulou 
me fut d'un grand secours dans cette occasion et dans les occa- 
sions subséquentes. Mon interprète, qui était en même temps le 
bras droit du chef, avait travaillé aux mines de diamants et en 
avait rapporté certaines notions fâcheuses. Il ne voulait absolu- 
ment pas communiquer à son chef ce que je lui disais des bien- 
faits de l'Evangile. « Pourquoi les ma-Tébélé nous détruisent-ils, 
si Dieu nous aime ? Nous ne voulons pas de ces choses-là ici, 
nous n'en voulons pas, » fit-il avec un geste significatif. 

Un peu plus loin, nous rencontrâmes six ou sept hommes, 
envoyés par un chef du nom de Masonda qui se disait le fils de 
Maliankobé, et nous pressait fort de passer chez lui, ajoutant que 
c'était le meilleur chemin et le plus court. Nous n'avions nulle 
raison de douter de sa véracité ou de refuser son invitation. Nous 
suivîmes donc nos nouveaux guides, leur cédant de bon cœur la 
hache qui était devenue lourde dans nos mains. Nous traver- 
sâmes le Singuézi, puis le Loundé, un peu plus haut que leur 
jonction. Mais les difficultés que nous opposaient ces rivières, où 
trente bœufs pouvaient à peine faire bouger une voiture dont les 
roues s'enfonçaient jusqu'aux moyeux, ne peuvent se comprendre 
que de ceux qui ont voyagé dans de semblables pays. En gravis- 
sant la berge escarpée, et au moment où nous nous croyions hors 
d'affaire, quatre fois la chaîne de trait fixée au timon se rompit et 
quatre fois la voiture recula jusque dans la rivière avec une 
grande violence. Nous fermions les yeux d'effroi, mais la voiture 
n'était ni renversée ni brisée. 

Nous arrivâmes chez Masonda et dételâmes à l'ombre d'un 
arbre colossal, dans un vallon de toute beauté. Nous aurions pu 
nous croire dans un parc magnifique, à droite et à gauche couvert 
d'une végétation tropicale; c'est un fouillis de collines, amoncel- 
lements gigantesques de blocs de granit. C'est sur le sommet 
apparemment inaccessible de l'une d'elles que se trouve la rési- 
dence de notre nouvel ami. Il nous reçut avec force protestations 
de joie et d'amitié. « Vous êtes fatigués, vous venez de loin, » 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 2 5 

dit-il, « voici un chevreau (c'était un bœuf!). Mangez et vous 
reposez. » Je lui rendis le compliment en lui envoyant une belle 
couverture de laine aux couleurs brillantes qu'il parut apprécier. 

Ses manières aisées, sa figure pétillante d'intelligence, nous 
firent une bonne impression, et il y avait, dans l'étiquette minu- 
tieuse. et étudiée avec laquelle il nous abordait et se faisait aborder 
lui-même, quelque chose de nouveau et d'intéressant pour nous. 
Le soir, nous eûmes une réunion d'actions de grâces. « Dieu, » 
disait l'un de nous, « que tu es bon, que tu es fidèle ! Tu nous as 
conduits par le désert, tu nous as désaltérés et nourris, tu nous as 
fait traverser de grandes rivières, et maintenant tu nous amènes 
auprès des ba-Nyaï. Nous sommes en bonne santé, nos cognées 
sont tranchantes, nos wagons légers, nos bœufs se sont engrais- 
sés sous le joug... Tes bienfaits sont en grand nombre; qui pour- 
rait les compter? » Et nos cœurs répondaient à l'unisson: 
« Amen, oui, amen. » 

Comme le chef Masonda en avait exprimé le désir, nous 
allâmes le lendemain, avec nos dames, le visiter chez lui. Le 
sentier était escarpé, presque impraticable, le soleil était de feu, 
nous nous sentions épuisés. Nous nous annonçâmes. Le petit 
potentat nous fit faire antichambre là sur les rochers, au grand 
soleil, et si longtemps, que je m'en plaignis. On nous conduisit 
alors dans une grotte, formée par un chaos de rochers. L'attrou- 
pement qui s'était fait à l'entrée devenait tel que nos évangélistes 
en conçurent du soupçon. « Nous sommes bloqués, » me souffla 
l'un d'eux à l'oreille. — « Bloqués? Sortons! » Et les ba-Nyaï 
nous ouvrirent un passage. Survint alors un frère de Masonda 
qui, dit-il, « avait mission de nous faire les honneurs de cette 
capitale ». Ce personnage, qui avait au plus haut degré le senti- 
ment de son importance, était borgne, grêlé, crasseux et renfro- 
gné ; la personnification d'un démon. Il saisit M me Coillard par le 
bras, tandis qu'un autre la prit par l'autre bras, sous prétexte de 
l'aider à gravir la pente escarpée et glissante d'une roche, pen- 
dant que deux autres à la mine tout aussi peu rassurante condui- 
saient aussi ma nièce. Je suivais, moi, derrière, avec un malaise 
indéfinissable. Nous gravissions lentement, péniblement, quand 
un de nos évangélistes ne pouvant se contenir plus longtemps, 
me dit d'un air épouvanté : « Où conduit-on notre mère ? » Je 
sortais d'un rêve. Devant nous, ce rocher à pic que nous gravis- 
sions. A droite, à gauche, pas signe d'habitations; au delà... 
rien, un abîme ! Plus prompt qu'il ne le faut pour le dire, je fais 
un bond, saisis ma femme, l'arrache des mains de ces sauvages, 



2& SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

pendant qu'Aaron fait de même avec ma nièce, et nous descen- 
dons. Les ba-Nyaï pris par surprise ne nous font aucune opposi- 
tion et, sans plus de pourparlers, nous regagnons le campement. 
Un messager accourait sur nos pas pour nous dire combien con- 
trarié était Masonda de notre départ précipité. « Je ne vous ai pas 
vus, » ajoutait-il, « mais j'ai quelque chose dans mon cœur et je 
viendrai moi-même. » C'est ce qu'il fit. 

Le dimanche, au matin, des messagers vinrent de sa part me 
demander de la poudre. « Masonda n'aime pas la couverture de 
laine, il veut un paquet de poudre et des capsules. » Je leur 
expliquai que je n'étais pas un marchand, mais un messager de 
paix, et que je n'avais rien à faire avec de la poudre. Je ne gagnai 
rien, ils partirent mécontents. Pas une âme n'approcha de nous 
ce jour-là. Le soir, Masonda vint avec quelques hommes, réité- 
rant sa demande sur un ton encore plus impératif. Je m'aperçus 
alors que nous étions tombés dans un piège. Pour prouver au 
chef mes dispositions amicales, je lui offris un autre présent. Il le 
refusa avec dédain et alla s'asseoir en boudant près de notre feu. 
Pendant que nous nous retirions dans notre tente pour prendre 
le thé, un de nos gens vint nous dire à voix basse : « Nous 
sommes entourés et les indigènes continuent à descendre de la 
montagne. » Nous nous tournâmes immédiatement vers Masonda 
qui dévorait un morceau de viande que nous lui avions donné, 
et, d'un ton amical, j'essayai d'obtenir de lui qu'il se retirât. 
Bien que la nuit fût très obscure, nous pouvions discerner la 
ligne noire dont notre homme nous avait parlé. Ce chef nous obsé- 
dait de demandes, mais ne partait pas. Il voulait un chien, puis 
il en exigeait deux, puis il lui en fallait un de son choix, et que 
sais-je? Enfin, il prit une résolution subite et partit. « Je revien- 
drai demain, » dit-il avec emphase. 

Le lendemain matin au lever du soleil, quand nos voitures se 
mirent en mouvement^ ce fut le signal d'un grand tumulte sur les 
collines avoisinantes. Des foules d'hommes armés jusqu'aux dents 
se précipitaient vers nos voitures en poussmt des cris féroces. 
Ayant fait ranger les wagons les uns à côté des autres et fait 
rentrer les femmes et les enfants, je me rendis auprès du chef 
qui tremblait de colère. — « De la poudre, des capsules, un 
fusil ! » criait-il. Je finis par lui faire accepter un bœuf à la place 
de celui qu'il nous avait donné; il voulut le choisir lui-même, et 
ce ne fut que le cinquième que nous sortîmes du joug qu'il 
accepta. Après cela, fendant la foule, je fis passer les voitures. 
« Que Masonda dorme d'un bon sommeil, » criaient quelques- 



A LA RECHERCHE D UN CHAMP DE MISSION. 2"J 

uns de nos gens qui espéraient être délivrés des griffes du lion. 
Je n'en dis pas autant, moi. Une foule de gens armés continuaient 
à se presser autour de nos wagons d'une manière fort peu rassu- 
rante. Nous avancions avec difficulté, lorsque tout à coup ma 
voiture s'enfonça dans le lit fangeux d'un ruisseau. Tous nos 
efforts pour l'en retirer furent vains. Je fis passer les autres 
wagons et dételer à un jet de pierre. Pendant que nous travail- 
lions à dégager la voiture, ma femme et ma nièce s'assirent pour 
coudre, à l'ombre d'un arbre. Un cercle toujours grossissant se 
forma bientôt autour d'elles. Un indigène, se tenant debout der- 
rière l'arbre, se mit à ricaner tout en brandissant sa hache à 
quelques pouces au-dessus de la tête de ma femme. Il était temps 
de dire à ces gens-là de se retirer, mais le jeune homme, qui se 
donnait des airs d'importance, me répondit avec tant d'imper- 
tinence que nos dames comprirent et leur cédèrent immédiate- 
ment la place. 

En attendant, l'agitation allait croissant autour de nous. La 
vallée regorgeait de gens et retentissait de cris sauvages. C'était 
Masonda qui revenait. Il s'ensuivit une scène que je ne me sens 
pas capable de décrire. Masonda, debout sur un rocher, écumant 
de rage, disposait ses troupes pour nous cerner, faisait enlever 
nos bœufs et me dictait ses conditions. « Tant de sacs de poudre, 
tant de capsules, tant de couvertures, tant de fusils, etc., et vous 
passerez ! » J'eus grand'peine à contenir nos gens qui déjà cou- 
raient à leurs fusils. « Puisqu'il le faut, disaient-ils, nous mour- 
rons pour nos femmes et pour nos enfants, mais nous mourrons 
en hommes/ » — « En hommes, oui, mes amis, mais en chrétiens 
aussi. Posez vos fusils. Mettez votre confiance en Dieu. Et souve- 
nez-vous-en, ceux qui sont avec nous sont plus forts que ceux 
qui sont contre nous. » Ils se soumirent, de mauvaise grâce, c'est 
vrai. Mais j'en bénis Dieu, car le premier coup de fusil eût été le 
signal d'un massacre général. J'obtins de Masonda qu'il ramenât 
nos bœufs, mais, quand il vit que je faisais atteler, il nous 
ordonna de la manière la plus péremptoire de ne pas le faire. 
J'insistai de mon côté, et les bœufs furent attelés. Mais, pendant 
ce temps, la foule tumultueuse, conduite par un « voyant », un 
magicien, se ruait vers la voiture en poussant des cris forcenés, 
déterminée apparemment au pillage. « La nuit tombe, s'écriait- 
elle, vous êtes entre nos mains. Nous avons votre sang et vos 
biens. Nous allons voir si votre Dieu vous délivrera. » Je trem- 
blais en pensant qu'un coup de hache pouvait faire sauter le 
couvercle de la caisse extérieure du wagon, où se trouvait notre 



28 



SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 



provision de poudre. Me voyant reparaître soudainement, ma 
cravache à la main, ils se retirèrent à une petite distance, mais je 
crus un moment que je ne pourrais pas les contenir plus long- 
temps. Le soleil se couchait, et notre position devenait de mo- 
ment en moment plus critique. Ma compagne, de son côté, faisait 
son œuvre ; elle avait réuni les femmes et les enfants des caté- 
chistes pour assiéger, avec eux, le trône de la grâce et puiser des 
forces et du calme dans la prière. Une fois les bœufs attelés, le 
cri trek ! usité pour les mettre en marche devait, pensions-nous, 
être le signal d'une grêle de flèches et de javelines. Mais non, il 
ne fit que provoquer les huées de cette multitude enragée et les 
bœufs en furent tellement excités qu'ils donnèrent un bon coup 
de collier et enlevèrent vigoureusement les wagons. Cela eut un 
effet magique sur les natifs. Ceux qui barraient le chemin recu- 
lèrent pour nous laisser passer, les autres ne nous poursuivirent 
pas. Mais, pendant que nous attelions, une troupe de ces gens 
avait emmené seize de nos bœufs. Tous mes efforts pour revoir le 
chef furent inutiles. C'est dans la forêt qu'il me mandait impérieu- 
sement pour « conférer avec moi ». Ne jugeant pas prudent de l'y 
suivre, à cette heure-là surtout, je lui envoyai à son tour ce mes- 
sage : « Sache que ces seize bœufs que tu m'as pris ne sont pas 
les miens; ils sont la propriété du Dieu que nous servons et qui 
nous a délivrés. Garde-toi de les tuer, soigne-les bien, un jour 
c'est toi qui me les rendras tous. » Mais que faire ? la nuit était 
là. Les indigènes ne se retiraient pas ; tout autour de nous, 
c'étaient leurs feux. Nous pouvions les entendre commenter avec 
animation les événements du jour. Et c'est alors que nous fut 
révélé le complot qui nous explique l'horreur de notre aventure 
de l'avant-veille. Précipiter nos dames du haut du rocher que 
nous gravissions, puis tomber sur nous, nous massacrer tous 
pour piller nos biens, tel était leur dessein. « Et pourquoi, di- 
saient-ils en claquant la langue, ne l'avons-nous pas fait? » 
Cependant, en considérant notre position avec calme, nous trou- 
vâmes que nous avions plus de raisons de bénir que de murmu- 
rer. Nous avions la vie sauve, nos bagages n'avaient pas été pillés, 
et, bien que nous eussions perdu plusieurs bœufs, il nous en res- 
tait encore trente : dix pour chaque voiture. 

Nous ne pûmes pas aller loin, car la nuit était très obscure, et, à 
chaque pas difficile, il fallait doubler l'attelage. Nous dûmes nous 
résigner à attendre le matin. Les indigènes nous entourèrent, mais 
ne nous attaquèrent pas. Ainsi l'Ange de l'Eternel campe tout 
autour de ceux qui le craignent et les délivre. (Ps. XXXIV, 7.) 



A LA. RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 20, 

Le lendemain, une troupe de gens de Maliankobé vint à notre 
rencontre et nous amena à Nyanikoé sans plus d'aventures. Le 
chef nous reçut avec beaucoup de réserve. Nous arrivions chez 
lui comme des gens réchappes d'un naufrage. Maliankobé envoya 
chez Masonda pour s'enquérir de ce qui venait d'arriver, mais un 
homme que j'envoyai avec son messager ne fut pas reçu. Ce qui 
nous revint, ce furent les prétentions de Masonda. « Donnez-moi 
dix sacs de poudre et un wagon chargé de vos bagages, et vous 
aurez vos bœufs. » De leur côté, les chefs du lieu où nous étions 
commençaient à suivre avec nous un système de spoliation des 
plus déraisonnables et des plus ruineux. Nos rapports faillirent 
se gâter tout à fait. Nous découvrîmes que les ba-Nyaï paient 
tribut à Lobengoula, chef suprême des ma-Tébélé. Les premiers 
ma-Tébélé venus marchent ici la tête haute et se permettent d'in- 
sulter impunément chefs et sujets. Je me décidai alors à envoyer 
des messagers chez Lobengoula, et à profiter de cette occasion 
pour ouvrir des rapports avec les missionnaires d'Inyati. Mais ce 
qu'il a fallu de prudence pour ménager les susceptibilités, de 
patience et de persévérance, vous n'en avez pas d'idée. En fin de 
compte, Asser est parti avec un de nos jeunes gens qui parle le 
zoulou, et le chef a donné son frère pour l'accompagner. Un 
moment, nous avons été sur le point de nous mettre nous-mêmes 
en route, mais la pensée de laisser nos gens et nos bagages ici, 
et la crainte d'être surpris par les pluies, nous y ont fait renoncer. 
L'impossibilité où nous étions de voyager avec si peu de bœufs 
nous a paru aussi une manifestation de la volonté de Dieu. Lors- 
que Asser sera de retour, nous le placerons ici avec Aaron, et 
nous pensons nous rendre alors jusqu'auprès du chef Zémito, où 
André et Azaël pourront être installés et où nous-mêmes passe- 
rons la saison des pluies. Je ne puis rien dire de plus sur nos 
plans. Nous désirons être conduits pas à pas. 

J'envoie cette lettre par les gens de M. Hofmeyr qui retournent 
chez eux. Ils nous ont été d'un grand secours et se sont tellement 
identifiés avec nous qu'il nous en coûte de nous séparer d'eux. 
Ils ont gagné nos cœurs. 



V 



Le grand chef des ma-Tébélé. — Négociations laborieuses. — Ouelle porte 

Dieu ouvrira-t-il ? 



Boulouwayo, 18 janvier 1878. 

Deux mois durant nous attendîmes le retour d'Asser de Bou- 
louwayo. Il faudrait un volume pour dire les péripéties de nos 
espérances et nos angoisses pendant ce temps. Nous avons couru 
les plus grands dangers. Le pays est un véritable coupe-gorge, 
sans aucune autorité suprême. Les villages indépendants les uns 
des autres sont souvent en guerre; aussi sont-ils perchés sur les 
rochers des sommités les plus inaccessibles. 

L'insécurité qui y règne est telle, qu'un mo-Nyaï ne s'aventure 
jamais seul dans ses champs, et jamais non plus sans ses armes. 
De nuit comme de jour, en voyage comme à la maison, au travail 
comme au conseil, il porte toujours ses sagaies et son arc et, 
attaché au bras gauche, le terrible coutelas qu'il dégaine instan- 
tanément au moindre soupçon de danger ou à la moindre provo- 
cation. S'il n'a pas à se défendre, c'est lui qui attaque, et pour 
cela il n'a pas besoin de prétexte. Pour nous, au milieu de ces 
sauvages dont noiis ne connaissions ni les coutumes ni la langue, 
les temps étaient durs. Les ba-Nyaï qui vivent dans un état de 
nudité presque complète ont peu de besoins : un morceau de 
calicot, un collier de verroterie, comme ornements, c'est tout ce 
qu'il leur faut. Mais lorsque le fond du panier de farine n'était 
que du son, que leur lait était trop bleu et que nous refusions 
d'acheter, c'étaient des querelles où plus d'une fois le coutelas 
brillait à nos yeux comme une nouveauté dans les fleurs de la 
rhétorique. 

Et avec tout cela, quelle lâcheté ! Il suffisait que dans le loin- 
tain apparût l'ombre d'un de ces redoutables ma-Tébélé pour 
que de tous côtés l'on entendît le cri d'alarme, ('/était alors 
une panique générale et chacun avec son menu bétail se sauvait 
et se cachait dans les antres de la montagne. C'était pour nous 
comme pour eux des alertes quotidiennes. 

Un jour la panique avait sa raison d'être. Une force armée de 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 3l 

t5o hommes, commandée par trois chefs, campait près de nous. 
Elle était envoyée par Lobengoula 1 qui, furieux de ce que nous 
avions pénétré à son insu dans un pays qu'il a tout intérêt à 
fermer aux Européens, avait dédaigneusement refusé d'accepter 
mes salutations et mes présents. Après avoir contraint Masonda 
de rendre tous les bœufs et les objets qu'il nous avait volés, les 
chefs nous ordonnèrent de lever le camp et de fait nous consti- 
tuèrent leurs prisonniers. Pauvres ba-Nyaï! ils comprirent en 
nous voyant partir qu'ils perdaient des amis, et malgré leur 
frayeur, ils étaient là groupés sur les rochers et nous les enten- 
dions se lamenter. 11 serait difficile de dire ce que furent pour 
nous ces trois semaines de marches forcées, à travers un pays 
sans route, des rivières sans gué, des vallons fangeux et des col- 
lines rocheuses et boisées. Chacun de nos mouvements était épié. 
Osions-nous nous rafraîchir au ruisseau voisin? c'était un crime: 
ne faut-il pas comparaître devant Sa Majesté tout couvert de 
sueur et de poussière, comme preuve d'obéissance et d'empres- 
sement? Osions-nous cueillir une fleur? nous prenions des échan- 
tillons de leur pays pour nous en emparer. Ecrire? qui sait à 
quel art occulte nous nous livrions ainsi et les dangers qui les me- 
naçaient? Tous les jours, des coureurs partaient pour la capitale. 
Enfin nous arrivâmes en vue de Boulouwayo. Le cœur bien 
gros nous en gravissions déjà la pente sillonnée de ravines, quand 
un messager vint nous donner l'ordre de nous arrêter, sans faire 
un seul pas de plus pour choisir un endroit plus convenable. 
Vers le soir un de ces magiciens, dont l'aspect rébarbatif nous est 
assez familier, arriva à la tête d'une troupe. 



i. Lobengoula a été le fils et le successeur du terrible Mossélékatsi. Il n'était pas 
son héritier légitime. Dans le temps où Mossélékatsi guerroyait dans la région du 
Zambèze, il apprit qu'il s'élait formé une conspiration pour le déposer et mettre à sa 
place un fils de son épouse royale auquel il avait donné le nom de Kourouman, en 
souvenir d'une visite que Moffat lui avait faite. Il revint immédiatement, investit de 
nuit l'endroit où l'on complotait contre lui et ordonna à ses guerriers de massacrer 
tout le monde à l'exception de Lobengoula, un enfant qu'il avait eu d'une femme de 
rang inférieur, mais qu'il avait désigné comme pouvant lui succéder. Le lendemain 
malin, il se trouva que Kourouman n'était pas parmi les morts. Un émissaire, cbargé 
de le faire disparaître, le découvrit à quelque distance de là et l'étrangla, parce que 
Mossélékatsi avait dit qu'il ne fallait pas souiller de sang le corps d'un enfant royal. 
L'exécution se fit en secret. Après la mort de Mossélékatsi, on se demanda longtemps 
si l'héritier légitime n'existait pas quelque part. A la fin, l'exécuteur déclara ce qu'il 
avait fait et Lobengoula fut déclaré roi des ma-Tébélé. A partir de ce jour (26 jan- 
vier 1870), Lobengoula a suivi les errements de son père, punissant les moindres 
fautes de la peine de mort, portant partout ses ravages et ses tueries. On avait cru 
les ba-Nyai à l'abri de sa tyrannie ; on voit si cette espérance était fondée. Je dois 
ajouter que quelques personnes, dont l'opinion a du poids, ont conservé la conviction 
que Kourouman n'avait pas été tué et avait trouvé un asile dans la Natalie; que plus 
tard, sous la protection du gouvernement de cette colonie, il s'était mis en route pour 
s'emparer du pouvoir ; mais que se trouvant trop faible, il s'établit au nord du Trans- 
vaal, où il mourut quelque temps après. 



32 SUR LE HAUT-ZVMBÈZE. 

Nos soldats se levèrent immédiatement, se mirent en rang et le 
magicien, trempant une queue de gnou dans un liquide visqueux et 
verdâtre, les en aspergea devant et derrière. C'était les exorciser. 
Puis, se tournant brusquement vers nous, il nous fit tous passer 
par cette dégoûtante cérémonie. Nos wagons, nos bœufs, les 
enfants, les femmes et les hommes, personne n'échappa. « Et 
celui-là, fit-il en fixant sur moi des yeux de flamme, allons! 
libéralement, c'est le grand sorcier! » Et libéralement je reçus la 
médecine sur les habits et en pleine figure. Tout cela n'était pas 
de nature à nous rassurer. 

Deux jours d'attente se passèrent ainsi, gardés à vue. Per- 
sonne n'osait s'approcher de nos voitures et, pour nous éviter, 
tout le monde faisait un grand détour. Le troisième, c'était un 
dimanche ; l'après-midi, un messager m'annonce que le roi me 
mande. « Cours donc, blanc que tu es, puisque le roi t'appelle! » 
Mais à mesure que j'approchais, je sentais au contraire le besoin 
de ralentir le pas. 

Je passai d'une cour dans une autre. Partout des hommes le 
corps nu, la tête ceinte de la couronne de cuir, le symbole de leur 
virilité, étaient là, accroupis et silencieux. Au centre se trouvait 
un wagon, et nonchalamment accoudé sur la caisse qui sert de 
siège au conducteur, je remarque un homme corpulent, à figure 
douce. Ses mains soyeuses, ses ongles démesurément longs, les 
peaux de singes qu'il porte à sa ceinture, ces hommes que je vois 
l'approcher en se courbant, tout me dit que c'est Lobengoula lui- 
même. Je le saluai, il me salua en sessouto, et une pause embar-. 
rassante s'ensuivit : 

« Où est ta femme ? » dit-il enfin. 

— Au camp. 

— Pourquoi ne l'as-tu pas amenée ici pour me voir? 

— Parce que chez nous ce n'est pas la coutume que les dames 
visitent d'abord les messieurs. 

Nouvelle pause. 

— Morouti, où est ta femme ? fit-il de nouveau. 

— Moréna, elle est au camp. 

— Pourquoi ne l'as-tu pas amenée pour me voir? 

— Parce que chez nous ce sont les messieurs qui vont faire 
leurs hommages aux dames et pas les dames aux messieurs ! 

— Tè bo ! — Vraiment ! 
Nouvelle pause. 

Puis une troisième reproduction de la même conversation suivie 
d'une nouvelle pause. 



A L.V RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 33 

Comprenant que cette entrevue était tout aussi gênante pour 
Sa Majesté que pour moi, je pris congé. J'avais vu son visage, et 
dès lors notre escorte nous quitta, et nous nous sentîmes plus 
libres. 

Mon étrange conversation m'avait impressionné. J'avais bien 
essayé de dire un mot sur notre expédition, mais il m'avait imposé 
silence en disant que le moment n'était pas venu. L'idée me vint 
que M me Coillard pourrait être plus heureuse. 11 lui en coûtait 
beaucoup de comparaître devant ce tyran dont nous ignorions les 
intentions; mais elle céda. A son arrivée, il sortit de sa hutte, puis, 
la prenant par la main, la conduisit à l'ombre de sa voiture, et 
prenant place lui-même sur une boîte à savon : 

— Assieds-toi par terre, lui dit-il, et causons ! 

— Par terre ! dis-je, chez nous les dames ne s'asseyent pas par 
terre. N'y a-t-il pas une bûche, une boîte quelque part? 

— Sans doute, répondit-il, et, se levant avec empressement 
pour chercher un siège... Tu viens de loin, dit-il, en la fixant, tu 
dois être bien fatiguée ? 

— Oui, répondit-elle. Nous venons de loin et nous sommes 
bien fatigués ! 

Puis, avec le calme et le charme qui lui étaient particuliers, elle 
lui raconta notre voyage, le but de notre expédition, nos expé- 
riences chez les ba-Nyaï, etc. Et jamais il ne l'interrompit, si ce 
n'est pour lui faire une question. Il était subjugué. 

— Je ne savais pas tout cela, remarqua- t-il, mais nous en par- 
lerons plus tard. 

Depuis lors, il s'est montré amical. Il nous a fait camper près 
de lui, nous envoie toujours de la viande — ■ « le morceau d'hon- 
neur )>, — vient assez souvent nous visiter et prendre une tasse 
de chocolat dont il est très friand. Mais il ne veut pas discuter nos 
affaires et les renvoie au conseil des chefs qu'il réunira plus tard. 

Nous n'avons pas regretté ce retard; au contraire, nous étions 
bien aises d'avoir l'occasion de connaître le chef et de nous faire 
connaître de lui; contre notre attente, il s'est montré avec nous 
très affable. Il est venu souvent nous voir, prenant apparemment 
autant de plaisir à causer avec nous qu'à boire une tasse de café; 
il nous a fournis de viande avec beaucoup de libéralité. Ce qui 
nous a fait le plus grand plaisir, c'est qu'il a envoyé chercher 
M. Sykes 1 pour qu'il fût présent à la discussion de nos affaires. 
Cet ami s'est hâté de répondre à l'appel de Lobengoula, et cepen- 



i. Missionnaire de la Société de Londres résidant à Inyati. 

HAUT-ZAMBÈZE. 



34 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

dant il a dû faire antichambre pendant dix ou douze jours. Enfin, 
le chef s'est décidé à aborder une question qui évidemment pour 
lui est des plus épineuses. Son amour-propre a été blessé de pen- 
ser que nous eussions pu ignorer que les ba-Nyaï étaient « ses 
chiens », ses esclaves. 

Il l'a compris pourtant, mais il ne veut pas, dit-il, que ses es- 
claves soient instruits. Quant à son pays, il est déjà pourvu de 
missionnaires. 11 y en aura quatre bientôt, et il n'en veut pas da- 
vantage. Il a beaucoup insisté pour savoir par qui nous étions en- 
voyés et quelle part les chefs du Lessouto avaient dans cette ex- 
pédition. Ma réponse n'a pas été équivoque. J'ai essayé de lui 
faire comprendre que c'étaient les Eglises qui avaient envoyé les 
catéchistes, et que les chefs avaient manifesté leur bon vouloir en 
contribuant, comme les autres, à cette bonne œuvre. Comme il 
insistait pour que nous retournassions vers ceux qui nous avaient 
envoyés, je lui fis remarquer que c'était une chose qui ne se com- 
prendrait pas. Encore s'il nous avait renvoyés de Nyanikoé; mais 
cela n'était plus possible après nous avoir fait chercher, avoir ac- 
cepté nos salutations et nous avoir traités avec bonté. — Il dit 
alors qu'il ne donnerait pas encore sa réponse, et qu'il référerait 
l'affaire à ses principaux conseillers, qui doivent se réunir pour 
de grandes cérémonies à la fin du mois. Mon impression, — et je 
dois dire aussi celle de M. Sykes, — c'est que le chef nous est 
personnellement très favorable, et qu'il se trouve dans une posi- 
tion difficile. 11 a les mains pleines cette année. 

Des chasseurs européens ont été maltraités par ses gens, et sont 
repartis en colère et en le menaçant. Expédition après expédition 
arrive, demandant la permission d'aller chez ces mêmes ba-Nyaï, 
l'une pour explorer le pays, l'autre pour chercher de l'or, etc. — 
Il a refusé à toutes péremptoirement et sans même leur donner la 
satisfaction d'une discussion. Comment nous l'accorderait-il, à 
nous? — Et pourtant, il lui en coûte de nous refuser. Je crains 
que, s'il propose de consulter ses principaux, ce ne soit un sub- 
terfuge pour mettre sa responsabilité à couvert. Tous sont opposés 
à ce que nous allions chez les ba-Nyaï; car, disent-ils, si Loben- 
goula le permet, où irons-nous guerroyer? Voilà le fond de l'af- 
faire. J'espérais que le chef consentirait à un compromis et nous 
permettrait de nous fixer parmi les ba-Khalaka, qui sont plus im- 
médiatement sous son pouvoir, ou qui du moins le reconnaissent 
et s'y soumettent. Les missionnaires de la Société de Londres 
nous approuveraient et ne diraient pas que nous empiétons sur 
leur terram. Mais je doute que Lobengoula consente même à cela. 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 35 

« Allez chez Mozila, dit-il, où il n'y a pas de missionnaires. » La 
rivière Sabi est la frontière entre Mozila et les ma-Tébélé. En de- 
hors des ma-Tébélé et des gens de Mozila, toutes les autres tribus 
sont réduites au même état d'esclavage. Ce sont les ba-Nyaï, les 
ba-Khalaka, les ma-Chona, etc., qui autrefois faisaient partie du 
puissant royaume des ba-Lotsoé, que Mossélékatsi a ruiné. Je 
vous prie de bien noter ce fait : il n'y a aucune tribu indépen- 
dante en deçà du Zambèze, si ce n'est les gens de Lobengoula et 
de Mozila. On dit que ce dernier est fort hostile aux blancs. Aller 
chez lui, c'est une question qui mérite la plus sérieuse considéra- 
tion, et je ne puis, dans les quelques minutes qui me restent, 
aborder un sujet aussi grave. Un autre fait que je dois vous signa- 
ler pour votre gouverne, c'est que le pays où nous étions est évi- 
demment un foyer de fièvre. Ce n'est pas le pays qu'on nous 
représentait comme parfaitement sain, et on considère ici qu'il est 
providentiel que nous l'ayons quitté à temps. Je ne parle pas pour 
nous, mais il importe que vous soyez éclairés. La Société de 
Londres va commencer une œuvre au lac Ngami, chez Létsoula- 
thébé. Du lac, en deçà du Zambèze, jusqu'aux mines d'or que 
Baines a découvertes chez les ma-Chona, à la pointe nord de la 
chaîne de montagnes marquées sur sa carte, les ma-Tébélé ont 
tout dévasté; il n'y a plus vestige de population. Je le tiens de 
bonne source. Il reste donc l'autre côté du Zambèze. Mais avant 
d'oser le traverser, même par la pensée, arrêtons-nous et prions! ! 
J'ai de la peine à résister au courant de découragement qui en- 
traîne tout le monde autour de moi. Mais j'ai la conviction bien 
intime que Dieu nous ouvrira une porte quelconque et que tous 
les sacrifices qu'ont faits les pauvres Eglises du Lessouto, toutes 
les prières qui ont été offertes et qui le sont encore, tout cela ne 
sera pas en vain. Nous, nous sommes prêts à tout, mais à retour- 
ner au Lessouto moins qu'à toute autre chose. Nous sommes en 
campagne et nous ne pensons pas encore à nos foyers. Ma femme 
a été menacée d'une fièvre rhumatismale qui l'a retenue plusieurs 
jours au lit. Moi-même j'ai souffert d'une ophthalmie nerveuse 
pendant près de quinze jours. Mais maintenant nous sommes 
bien, grâces à Dieu; tous nos gens vont bien aussi et seraient 
parfaitement heureux sans l'épais nuage qui vient de s'abattre sur 
nous. Cela se comprend; ce qui ne serait pas bien, c'est qu'il y 
eût joie et chants au camp comme d'habitude. 



VI 

Audience officielle. — Pluie d'injures. — Premier appel du Zambèze. 

Du pays des ma-Tébélé, 5 mars 1878. 

Les prédictions les plus sombres de ceux qui prétendent con- 
naître ici le véritable état des choses se sont plus que réalisées. 

Après les grandes fêtes nationales, le sacrifice d'une quinzaine 
de vies humaines et les purifications d'usage, Lobengoula se sou- 
vint de nous. Il envoya quérir notre ami M. Sykes qui, malgré des 
pluies incessantes, se hâta de venir avec toute sa famille. Nous 
nous rendîmes ensemble au nouveau campement du roi des ma- 
Tébélé qui mène une vie semi-nomade. Il nous fallut encore, pen- 
dant trois ou quatre semaines, attendre son bon plaisir. 

Enfin le conseil des Grands de la nation se réunit. Ils eurent 
avec leur maître une conférence particulière qui dura tout un 
jour, — et ce n'était pas la première, je suppose. — Le lende- 
main nous fûmes admis. Nous nous attendions à toute l'étiquette 
et au décorum qui sont de rigueur et auxquels nous sommes ha- 
bitués, au Lessouto, en pareil cas. Mais c'est à des ma-Tébélé que 
nous avions affaire. Tout le monde parlait à la fois, et l'un plus 
fort que l'autre. On nous accablait de questions, sans nous lais- 
ser le temps de répondre. On nous reprocha le chemin que nous 
nous étions ouvert pour pénétrer chez les ba-Nyaï, puis le fa : t 
que nous n'avions aucun caractère officiel, n'étant pas envoyés 
par le chef suprême des ba-Souto. Nous étions préparés à tout 
cela... Ce n'était là toutefois qu'une entrée en matières. Le grand 
cheval de bataille de ces rusés diplomates, ce fut l'affaire de Lan- 
galébalélé 1 . « Dites-nous son crime! Dans quel pays, dans quel 



1. Langalébalélé est un chef de la même extraction que les ma-Tébélé, mais qui 
résidait à Natal d'où ils sont eux-mêmes originaires. Il y a quatre ou cinq ans, ce 
chef, s'étant fait soupçonner par des achats d'armes de vouloir s'insurger contre les 
Anglais de Natal, fut sommé de comparaître devant le gouverneur. Au lieu d'obéir, il 
franchit la frontière avec tout son monde et se réfugia sur le territoire de Molapo, fils 
de Moshesh. Le représentant de l'autorité britannique dans le Lessouto ordonna alors 
à Molapo de l'aider à capturer Langalébalélé, ce qu'il dut faire pour ne pas èlre lui- 
même traité comme un rebelle. Malheureusement, il le fil de la manière la plus repré- 
hensible, en le trompant et le trahissant. C'est ce qui enrageait les ma-Tébélé et ce 
qu'ils ne pouvaient pardonner. 



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A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 3() 

endroit, par qui il a été trahi et fait prisonnier ! » En vain essayâ- 
mes-nous de leur expliquer que les ba-Souto ont perdu leur indé- 
pendance, qu'ils ne peuvent pas être tenus responsables des 
actes du gouvernement anglais et que, quant à nous, nous n'a- 
vons absolument rien à faire avec les questions politiques; en 
vain M. Sykes leur disait-il, dans un langage dont ils pouvaient 
saisir toute la portée : « Qui peut connaître le cœur d'un roi et 
le sonder ? Connaissiez-vous celui de Mossélékatsi ? » Cela nous 
valut une volée d'insultes de nature à faire trembler nos gens. 
C'est bien à eux, en effet, qu'on en voulait. On me mettait à part, 
moi, et on me faisait toutes sortes de professions de confiance, 
de considération et de bienveillance. « Mais vous, ba-Souto, » 
leur criait-on avec des gestes menaçants, « vous avez l'odeur de 
Molapo, cet indigne fils de Moshesh, qui a trahi et vendu Lan- 
galébalélé ! Nous avons peur de vous. Nous frémissons en vous 
voyant ici. Vous permettre de vous établir dans" notre pays? 
Jamais ! Jamais ! Voilà le chemin qui conduit hors de notre 
pays : — partez!... » 

Chose étrange, M. Sykes et moi, nous ne perdions pas encore 
tout espoir. Nous essayions de nous persuader que les dignitaires 
des ma-Tébélé voulaient nous faire apprécier leur faveur, et en 
même temps mettre à leur place des gens qu'ils méprisent et dont 
ils sentent cependant la supériorité. Cruelle illusion! Le chef nous 
appela, — car cette conférence avait eu lieu à notre campement, 
et Lobengoula s'était abstenu d'y prendre part. Nous passâmes 
là, dans sa cour, avec ses conseillers, de longues heures, accrou- 
pis au grand soleil, silencieux et mornes comme si nous atten- 
dions l'heure d'un enterrement. Lobengoula, lui, était dans sa 
hutte tout aussi silencieux que nous, mais à l'ombre. Ce ne fut 
que vers le coucher du soleil qu'il rompit le silence. Son audience 
ne fut qu'une triste répétition de la conférence du matin, sans plus 
de décorum et avec plus d'injures. Le roi donnait le ton, et ses 
grands chefs, à qui mieux mieux, tombaient sur nos évangélistes 
comme des chiens déchaînés. Lobengoula insista sur la distinction 
qu'il s'était déjà efforcé d'établir entre nos gens et nous, affirmant 
que, si j'étais seul, ni lui, ni ses gens, n'auraient d'objection à 
traiter avec moi; mais que, quant aux catéchistes ba-Souto, il ne 
voulait pour aucune considération leur permettre de rester dans 
son pays, — toujours, disait-il, à cause de cette malheureuse 
affaire de Langalébalélé , et de l'odieuse trahison de Molapo. 
Notre frère M. Sykes, que je le dise à son honneur, ne me laissa 
pas seul à la brèche; aussi reçut-il sa bonne part d'insultes. 



40 SUR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

Ainsi se termina cette audience officielle que nous attendions 
depuis si longtemps! Nous nous croyions sous l'influence d'un 
affreux cauchemar; nous ne reconnaissions plus le fils de Mossé- 
lékatsi, qui, depuis plus de deux mois, nous avait traités avec 
tant de considération et de cordialité. C'était bien le cas de répé- 
ter : « Oui peut sonder le cœur d'un roi? » — et j'ajoute : — 
d'un roi de ma-Tébélé. Nous étions comme cloués à terre; mais 
quand tous les chefs, les uns après les autres, eurent fait hom- 
mage à leur maître et pris congé de lui, il nous fallut bien, nous 
aussi, saluer et partir. — Nous nous réunîmes dans la tente pour 
prier, mais des larmes eussent pu seules soulager nos cœurs. 

Quatre jours se sont passés depuis lors. Le chef et sa sœur, 
étonnés de ne pas me voir les visiter, comme d'habitude, me 
firent demander. Ils sont évidemment fort mal à l'aise. — Loben- 
goula s'efforça de rejeter toute la responsabilité de l'affaire sur les 
chefs, et réitéra ses protestations de bienveillance envers moi 
personnellement. Je sentais tout l'avantage de ma position. Ja- 
mais je ne parlai sa langue avec plus de facilité. Il me fut donné 
de tenir à ce potentat blasé par les flatteries les plus abjectes un 
langage plein de respect, mais aussi plein de vérité et de sérieux : 
« Chef, moi aussi je suis un mo-Souto, je ne fais qu'un avec mes 
gens. Je suis à leur tête, le coup qui les frappe me frappe le pre- 
mier. Ce qui m'afflige et affligera tous nos amis, c'est qu'après 
nous avoir permis de voir ton visage, et après nous avoir traités 
avec tant de bonté, tu nous chasses aujourd'hui ignominieuse- 
ment de ton pays, et pour une affaire qui ne nous concerne pas 
le moins du monde. » Il se tut, baissa la tête, et, comme pour 
acquit de conscience, il ajouta à demi-voix : « Si j'avais su tout 
cela, peut-être aurions-nous parlé autrement. » Oui, peut-être ! 
néanmoins le verdict de son conseil demeure, et nous préparons 
maintenant nos voitures pour prendre ce chemin qui nous a été 
montré et qui conduit « hors du pays ». Voilà donc où en est 
notre expédition missionnaire ! — Après presque une année de 
voyage, quel résultat!... 

Maintenant, nous demanderez-vous ce que nous allons faire? 
La première chose pour nous, c'est de ne pas perdre courage. Et 
pourquoi perdrions-nous courage ? Il n'y a rien d'extraordinaire 
dans nos circonstances. Jésus et ses apôtres ont passé par là, 
leurs traces ensanglantées le témoignent. Les voies du Seigneur 
ne sont pas les nôtres, et ses pensées ne sont pas nos pensées. 
L'oublierions-nous? Nous parlions des ba-Nyaï, et nous en ché- 
rissions déjà le nom. Mais qui sait si le Seigneur n'a pas d'autres 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. l^l 

vues que les nôtres, d'autres peuples à nous donner à évangéliser? 
— Si Lobengoula nous avait refusé franchement et simplement 
d'aller parmi ses tribus d'esclaves, notre horizon, ce nous semble, 
eût été moins sombre. Mais cette malheureuse affaire de Langa- 
lébalélé, sur laquelle lui et ses gens font pivoter toutes leurs in- 
jures et leurs refus, nous ferme, à peu près sans espoir, la porte 
de presque toutes les tribus de Zoulous. Il nous est impossible à 
présent de penser même à aller frapper à la porte de Mozila, cet 
autre Mossélékatsi, la terreur des peuplades d'au delà du Sabi 
jusqu'à Sofala. 

Nous avons bien rencontré à Boulouwayo des gens qui vien- 
nent du Zambèze. Ils se sont réfugiés ici pour sauver leur vie, 
car chez eux, paraît-il, le pays est souvent en révolution, et la vie 
humaine a peu de prix. Ce qui nous frappa en les rencontrant, 
c'est qu'ils parlent le sessouto comme nous. Je savais bien, par 
Livingstone, que les ma-Kololo l'avaient introduit au Zambèze, 
mais je ne réalisais pas le fait qu'il y est encore actuellement parlé. 
« Pourquoi n'allez-vous pas chez nous, disaient-ils, sauver la na- 
tion? »... Mais le Zambèze, c'est loin !... 

Autant que nous en pouvons maintenant juger, il ne nous reste 
que deux alternatives, ou bien retourner au Lessouto, ou cher- 
cher d'autres parages. Retourner au Lessouto ! la pensée seule 
nous semblerait une tentation de l'ennemi et une trahison. Notre 
campement n'est pas précisément joyeux, ces jours-ci, et per- 
sonne ne songe à faire parade de courage. Mais je ne doute pas 
que, quand nos chers compagnons de voyage seront revenus de 
ce coup terrible, l'entrain, et même l'enthousiasme ne renaissent 
dans leurs cœurs. Leurs lettres aux Eglises du Lessouto en font 
foi. Ils sentent, tout aussi bien que nous, que retourner au Les- 
souto, dans les circonstances actuelles, serait désastreux pour la 
cause de leur mission. Que les Eglises du Lessouto, loin de céder 
au découragement, soient à la hauteur des circonstances. Je suis 
plein de courage et j'ai bon espoir. 

Pour le moment, ce qui nous reste à faire, c'est de quitter le 
pays des ina-Tébélé, et de nous rendre àChochong; considérable 
recul, hélas ! vers le Lessouto. Là, nous mûrirons nos plans et 
attendrons les conseils et les directions qui nous viendront de 
nos frères. Nos évangélistes et tous les membres de l'expédition 
me chargent de transmettre leurs salutations aux Églises de 
France. « Nous ne sommes pas découragés, disent-ils, mais frères 
et sœurs, pères et mères, soutenez-nous! » Je me joins de tout 
cœur à eux dans ce message. 



[\2 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

En nous éloignant de ces parages, je pense au retour de l'arche 
du pays des Philistins. Nos pensées et nos cœurs retournent 
constamment au pays des ba-Nyaï, à Nyanikoé. Je me dis qu'un 
miracle n'est pas impossible, bien qu'il paraisse peu probable, et 
que le Seigneur peut encore ouvrir les portes de ce pays, qu'on 
nous a fermées. L'étincelle qui a jailli dans les ténèbres de cette 
malheureuse contrée peut un jour produire une grande lumière. 
Sans doute, pendant ce séjour de deux mois, nous avons peu 
fait; cependant, j'en ai l'assurance, notre témoignage restera. On 
se souviendra longtemps de ces blancs et de ces noirs, aux vête- 
ments étranges, avec leurs maisons roulantes et traînées par des 
bœufs. Oubliera-t-on la cloche qui appelait chaque jour à la 
prière? Ne restera-t-il aucun souvenir de l'histoire de la création, 
de la chute, de la rédemption, que nous avons essayé de faire 
comprendre aux ba-Nyaï, en bégayant leur langue? Un de nos 
souvenirs de Nyanikoé, ce sont les moments où, entouré de ces 
pauvres gens, j'essayais de fixer dans leur esprit, en la leur faisant 
répéter, cette parole qui est l'essence même de l'Evangile : « Dieu 
a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que 
quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éter- 
nelle ! » 

Que Dieu ait pitié et se souvienne des ba-Nyaï. 



VII 



Dernière visite à Lobengoula. — Un mystère douloureux. — A Tati. — Les ba-Mangouato 
et Khama. — Un grand chef chrétien. — Une exploration nécessaire au Zambèzc. 



Mangouato (Gkochong), 22 mai 1878. 

Notre dernière lueur d'espoir s'est évanouie ! Nous avons défi- 
nitivement quitté le pays des ma-Tébélé, et nous voici chez les 
ba-Mangouato, à plusieurs centaines de milles au sud. Après 
l'orageuse conférence des chefs que j'ai racontée, nos évangé- 
listes, effrayés, et non sans raison, de l'attitude hostile des ma- 
Tébélé, auraient voulu partir sans délai. Je crus qu'il valait mieux 
ne pas se presser, de peur de donner à notre départ l'apparence 
d'une fuite. Après avoir écrit au Lessouto, alîn que les directions 
de nos frères et de leurs Eglises pussent nous arriver sans perte 
de temps à Chochong, nous allâmes visiter les stations de Shiloh 
et d'Inyati, ce qui nous prit trois semaines. 

J'allai, selon l'étiquette, faire une dernière visite à Lobengoula. 
Ma présence le mit évidemment dans un grand embarras, et il 
trouva difficile de recevoir mes adieux de bonne grâce. Il se 
réfugia de nouveau dans des explications, dans des professions 
d'amitié personnelle ; il me pressa de m'établir dans son pays — 
sans les catéchistes ba-Souto, bien entendu ; — il manifesta de 
l'humeur en apprenant que j'allais avec mes gens me reposer 
chez le chef des ba-Mangouato ; il alla même jusqu'à m'offrir un 
passage à travers son propre pays et des guides pour me conduire 
chez Mozila, au delà de la rivière Sabi. Je lui dis que je réfléchi- 
rais sérieusement à tout ce qu'il m'avait dit, et je pris congé. 
Vous l'avouerai-je ? Je m'étais jusqu'alors bercé d'un vague 
espoir qu'au dernier moment le chemin des ba-Nyaï pouvait nous 
être encore ouvert. Il m'était évident maintenant que le Seigneur 
lui-même, pour des raisons que nous ne pouvons pas encore 
comprendre, avait signé notre feuille de route pour nous éloigner 
de notre champ de prédilection. Il ne nous restait plus qu'à 
partir, et nous partîmes sans arrière-pensée, avec le sentiment de 
n'avoir rien négligé pour faire réussir notre mission, et forts de la 
conviction qu'en allant tout droit chez les ba-Nyaï nous n'avions 



44 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

pas fait fausse route, et qu'en quittant aujourd'hui le royaume de 
Lobengoula, nous suivions encore le chemin du devoir. — Oui ! 
mais ces contrées que nous quittions sont d'immenses catacombes 
qu'une grande tache noire peut seule représenter sur la carte de 
l'Afrique ; les souvenirs que nous en emportons nous serrent dou- 
loureusement le cœur et nous donnent le frisson. Qu'on ne l'ou- 
blie pas, là des populations nombreuses vivent dans une terreur 
incessante, et sont vouées sans merci au pillage et à la destruc- 
tion. Le monde ignore tant de misères et de malheurs ; des cris 
étouffés nous poursuivent, nous, et celui du Macédonien n'a ja- 
mais retenti plus fortement dans nos cœurs : « Passe vers nous et 
viens nous secourir. » Mais la porte est fermée ! Seigneur, Sei- 
gneur ! jusques à quand ? 

Le caractère traître et cruel des ma-Tébélé est connu. Mais 
non, il ne l'est pas. Les atrocités qui font leurs passe-temps et 
leurs délices défient toute description. Leur soif de rapine et de 
pillage ne respecte absolument personne. Chez eux, il n'y a ni foi 
ni loi. Le roi peut faire massacrer ses sujets sans distinction de 
rang, et il le fait sans remords ; mais il n'a pas le pouvoir de les 
gouverner. Voilà bien un pays où Satan a son trône ! 

Vous me demanderez quelle influence l'Evangile a eue jusqu'ici 
sur cette nation sauvage ? Hélas ! apparemment aucune ! Je 
l'avoue, c'est le problème le plus embarrassant des missions mo- 
dernes. Depuis vingt années, MM. Thomas et Sykes travaillent 
dans le pays; M. John Moffat d'abord, puis M. Thomson d'Ujiji 
y ont consacré les prémices de leur ministère. Malgré tous ces 
efforts et ces sacrifices, pas d'école, pas d'Eglise, pas un seul con- 
verti, pas un! En vérité, je ne sais ce qui doit le plus étonner 

le monde chrétien, ou de l'aridité de ce champ missionnaire, ou 
du courage et de la persévérance de ces nobles serviteurs de 
Christ qui depuis si longtemps le défrichent et l'ensemencent avec 
larmes 1 ! 



i. Je crois devoir donner ici, comme document très curieux, une lettre que Loben- 
goula adressa alors à Letsié, et la réponse de celui-ci : 

Pays des ma-Tébélé, 2 avril 1878. 
A Letsié, chef des ba-Souto, salut ! 
Je désire te parler de gens qui sont venus ici avec M. Coillard. Ils sont bien arrivés jusqu'ici ; 
mais ils ne sont pas d'abord venus chez moi. Ils ont fait un détour. Je leur ai demandé :.D'où 
venez-vous? — Vs m'ont répondu : De chez Molapo. — Que voulez-vous? — Enseigner l'Évan- 
gile aux ma-Chona (ba-Nyaï). — Est-ce Molapo qui vous a envoyés ? — Non, ce sont les mis- 
sionnaires. — Je ne veux pas avoir des gens de Molapo dans mon pays. 
Je demeure ton ami. LonENcoui.A, chef des ma-Tébélé. 

Contre-signe : C. D. Helm, missionnaire. 

Réponse de Letsié, chef des ba-Souto : 

A Lobengoula, chef des ma-Tébélé. 
Grand chef, —je te remercie de la lettre que tu m'as écrite, à la date du 2 avril, touchant 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. l\ï) 

C'est au commencement d'avril que nous tournâmes décidé- 
ment les timons de nos voitures vers le sud. Chaque étape nous 
éloignait du pays où nous avions voulu arborer le drapeau de 
l'Evangile. Tout était maintenant devenu difficile, nos gens étaient 
fatigués et découragés, et le voyage était des plus pénibles. Pour 
ajouter à nos tristesses, la fièvre se déclara parmi nous. Six de 
nos gens tombèrent malades à la fois. Nos wagons vous auraient 
rappelé vos ambulances d'Europe. Le nôtre avait deux patients 
pour qui nous renouvelions à chaque halte la couche de feuillage. 
C'est ainsi que lentement et péniblement nous arrivâmes à Tati. 
Plusieurs fois j'avais cru que nous serions obligés de creuser une 
fosse pour l'un de nos malades, mon fidèle Bushman (de nom, 
mais pas de race). Il vivait pourtant; mais il était si bas qu'à 
moins d'un miracle de la bonté de Dieu, il était perdu. 

Nous restâmes quelques jours à Tati 1 . Du reste, tout le monde 
semblait avoir besoin de repos. Un Boer revenait de la chasse, 
avec son wagon couvert de peaux d'animaux sauvages. J'achetai 
de lui, à bon compte, la chair de presque toute une girafe. Ce fut 
une agréable occupation pour notre monde de la faire sécher. 
Quant à moi, je profitai de ce répit pour explorer un peu ces en- 
virons et les mines d'or. 

Vous savez tout le bruit qu'ont fait, il y a quelques années, les 
mines d'or de Tati. Des centaines d'Européens y accoururent pour 
y tenter fortune, et l'on m'assure qu'un grand nombre de cottages 
garnissaient les pentes des collines et les bords de la rivière. 

Je visitai avec grand intérêt les carrières et les puits profonds 
d'où l'on extrayait le quartz aurifère. Maintenant tout est changé, 



M. Coillard et les hommes qui l'accompagnent. Je répète que je te remercie d'avoir eu la 
pensée de m'écrire, car mon père était l'allié de ton père, et nous sommes, toi et moi, alliés 
aussi. 

Quant aux compagnons de voyage de M. Coillard, c'étaient des gens de Moshesh, et main- 
tenant que mon père nous a quittés, ils sont à moi. Bien que l'un d'entre eux puisse être appelé 
un homme de Molapo, il est, lui aussi, mon sujet, car je suis le chef suprême des ba-Souto. 
Quant aux autres, ce sont bien réellement mes propres hommes. Lorsqu'ils sont partis d'ici, ils 
sont venus me le dire et je leur ai donné un bœuf pour provision de voyage. Ce qu'ils ont dit, 
qu'ils n'avaient pas été envoyés par moi, mais par les missionnaires et les Eglises du Lessouto, 
c'est la vérité. Je te remercie du soin que tu as pris d'eux et de mon missionnaire, M. Coillard. 
J'avais déjà appris que tu les avais envoyé chercher et que tu leur avais fourni des provisions 
pendant bien des jours, 

Tu sais, grand chef, que mon père aimait les missionnaires, et qu'il a souvent dit à ses amis, 
les chefs des tribus d'alentour, que l'Evangile l'avait sauvé, lui et son peuple, de la destruction. 

Ici, au Lessouto, nous avons plusieurs missionnaires ; beaucoup de mes gens sont devenus 
catéchistes et maîtres d'école, et nous vivons heureux et dans la paix. 

Maintenant, grand chef, je désire que tu vives en paix et en honneur. Je te salue, espérant 
que tu continueras à bien traiter mon missionnaire et mes gens, et que tu leur permettras 
d'instruire quelques-uns de tes nombreux sujets. 

Je demeure, grand chef, ton ami. Letsié, chef suprême des ba-Souto. 

Contre-signe : Tsékélo Moshesh. 

i. Tati est à mi-chemin entre le 21 e et le 22 e degré de latitude sud, et sous le 
25 e degré de longitude est, méridien de Paris. 



46 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

la population a disparu. Les puits sont abandonnés, l'herbe et les 
buissons recouvrent les chemins, les maisons blanches ont été 
balayées, et les quelques magasins qui leur ont survécu sont en 
ruine ; la machine enfin, renversée par les torrents, à demi dé- 
truite par les natifs qui l'ont dépouillée de son cuivre pour s'en 
faire des ornements, gît là, rongée par la rouille, presque enfouie 
dans le sable. Un procès de sir J. Swinburne avec la Compagnie 
dont il était le directeur a causé tout cela. — Des ruines sont tou- 
jours tristes. Mais pour le chrétien et pour le missionnaire, il y a 
quelque chose de tout particulièrement mélancolique dans l'aban- 
don des mines de Tati. Nul ne peut dire ce que les mines de dia- 
mants ont fait pour ouvrir le centre de l'Afrique, et nul ne peut 
dire ce qu'eussent pu faire les mines de Tati, et celles de Wata, à 
trois cents milles au moins plus au nord, que Lobengoula avait 
permis à Baines d'exploiter. Quoi qu'il en soit, Dieu dirige tous 
les événements. Le Ilot de la civilisation s'avance lentement, mais 
sûrement, et avec une puissance que redoute Lobengoula, mais 
qu'il nn peut arrêter. Encore un peu de temps, et ce flot aura 
roulé ses ondes sur toute l'Afrique centrale et renversé tous les 
obstacles. 

La curiosité nous porta aussi à visiter des ruines qu'on trouve 
presque partout dans ces parages. Celles-ci couronnent les col- 
lines voisines de Tati 1 . Les murs, qui ont quatre pieds d'épaisseur 
à la base, sont bâtis à sec de pierres grossièrement équarries et 
réduites à la longueur d'une brique. A l'intérieur et à certaines 
hauteurs, des rangées de petites pierres sont disposées de façon 
à former des zigzags, et dénotent un goût qui m'empêche .de 
les attribuer aux indigènes. Dans l'enceinte de ces murs, on voit 
encore les traces de hauts fourneaux où l'on fondait le fer. Tout 
le pays environnant et une grande partie du pays des ma-Tébélé 
est aurifère. On montre encore dans les environs de Tati des 
mines très anciennes que le temps a plus ou moins comblées. Il 
paraît même qu'en creusant les puits que j'ai visités, on est tombé 
sur des galeries de date évidemment très reculée. Tout cela sou- 
lève le plus captivant de tous les problèmes de cette mystérieuse 
Afrique : le problème ethnologique. Quelles sont les origines des 
grandes familles africaines?... Plusieurs l'ont abordé, mais per- 
sonne ne l'a encore résolu d'une manière satisfaisante. Il serait 
autant présomptueux que prématuré de ma part d'exprimer une 
opinion. Ce qui me frappe en lisant les voyageurs modernes, c'est 



i. Maintenant ces ruines ont complètement disparu. 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. !\^ 

que les ba-Nyaï ou les ma-Khalaka font partie d'une immense fa- 
mille dont les branches, sous différents noms, s'étendent jusque 
dans la région des grands lacs. Bien que leur langue présente 
quelque affinité avec le zoulou, leurs mœurs et leurs coutumes 
sembleraient plutôt les rapprocher des bé-Chouana, mais sans les 
assimiler entièrement à eux. 

Mais revenons à Tati et reprenons notre voyage. N'apercevant 
aucun changement dans l'état de mon pauvre garçon et craignant 
que celui des autres n'empirât, nous décidâmes de nous remettre 
en route. Nous traversions maintenant un pays sans eau. Donc 
pas moyen de s'arrêter. Il fallait voyager la nuit comme le jour. 
Dans ces forêts, par des chemins aux contours brusques, pour 
éviter de gros arbres, et faute de mains suffisantes pour conduire 
les voitures, nous eûmes plus d'un accident. C'étaient nos bâches 
de toile déchirées, des timons cassés, des caisses extérieures 
broyées, des roues enclavées dans des troncs d'arbres. C'est 
pourtant un sujet d'étonnement pour nous et de reconnaissance 
que nous ayons pu nous en tirer si facilement. Nous pensions 
arriver ici le samedi 27 avril, et pour cela nous avions fait une 
bonne marche de nuit, mais tout à coup, au milieu de la matinée, 
sur un beau chemin uni, une des roues de l'un de nos wagons 
s'affaissa et se brisa complètement. Si cet accident nous fût arrivé 
quelques jours plus tôt, qu'aurions-nous fait ? Deux des caté- 
chistes durent rester avec la voiture. Nous leur laissâmes nos ton- 
nelets remplis d'eau, notre provision du jour, et nous hâtâmes 
notre marche vers Mangouato d'où nous pourrions leur envoyer 
du secours. On ne nous attendait que deux jours plus tard. M. et 
M me Hepburn (de la Société de Londres) et le chef Khama nous 
reçurent avec une cordialité qui nous mit d'emblée sur le pied de 
vieilles connaissances. 

« Vous nous avez joué un tour, disait notre frère Hepburn, 
savez-vous que le chef et moi avions fait le plan d'aller ensemble 
avec ses gens à votre rencontre ! — Oh ! répliqua plaisamment 
ma femme, nos wagons avec leurs toiles en guenilles eussent fait 
trop laide figure pour une telle démonstration, et nous-mêmes, 
où nous serions-nous cachés ! » Moi aussi je me demandais si une 
telle ovation ne nous eût pas grisés. Le Seigneur fait bien toutes 
choses. Le lundi, une roue fut envoyée aux amis que nous avions 
lusses dans les champs, et, le soir, nous étions de nouveau tous 
réunis. 

La tribu des ba-Mangouato est gouvernée par un homme jeune 
encore, du nom de Khama (la gazelle). Par suite des guerres 



48 SUR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

civiles qui ont souvent désolé ce pays, la population de Cho- 
chong, qui pouvait s'élever à 3o,ooo âmes, n'en compte plus 
aujourd'hui, m'assure-t-on, que de i5,ooo à 20,000. Ce qu'il y a 
de remarquable, c'est qu'on y voit fort peu de vieillards. Ceux 
que la querre et les épidémies ont épargnés ont émigré avec de 
vieux chefs rivaux, Sékomi et Macheng 1 . Mais la jeunesse est 
toute dévouée à son chef, et ce n'est pas étonnant, car elle a 
trouvé en lui un protecteur et un père. L'an passé, régnait une 
terrible famine, des gens mouraient de faim; on organisa des 
souscriptions. Khama, outre sa quote-part — ainsi l'assurent les 
marchands eux-mêmes, bien renseignés en cette matière — dis- 
tribua en plumes d'autruches et en ivoire une valeur d'environ 
3,ooo livres sterling. Cette année, il y a abondance ; selon la cou- 
tume, chacun apporte à son chef une corbeille de blé, les pré- 
mices de la moisson. Dans une assemblée de la tribu, je fus 
touché d'entendre Khama remercier ses sujets et diriger leurs 
pensées vers Dieu. « Mes amis, leur disait-il, ce blé n'est pas le 
blé de Khama, ce n'est pas le blé du missionnaire non plus ; non, 
c'est le blé de Jésus, de ce Roi des rois qui, cette année, nous a 
donné des pluies et une saison fertile. » Ce blé, vendu à l'enchère 
sous ses yeux, à 44 fr» le sac » a produit une somme de plus de 
2,000 fr., qui a été consacrée tout entière à l'érection d'un temple. 
Et notez que, quelque temps auparavant, Khama a donné de sa 
poche de 600 à 700 fr. Un chrétien qui sait donner est un chré- 
tien qui sait et qui sent combien il a reçu. 

La population européenne, plus ou moins flottante, de l'endroit 
compte une trentaine d'habitants à résidence fixe. Eux aussi res- 
pectent le pouvoir de Khama. Dès son avènement, il promulgua 
une loi contre le débit des boissons spiritueuses. Certains mar- 
chands prétextèrent leur consommation personnelle, firent fî de 
la loi et se livrèrent à toutes sortes d'abus. Le chef se donna la 
peine de les avertir lui-même, tant en particulier qu'en public. 
Un beau jour, après un excès, à bout de patience, il manda tous 
les Européens auprès de lui, et, dans un discours plein d'une 
noble fermeté qu'aucun n'oubliera, leur rappela ses lois, tança 
vertement leurs orgies, puis condamna les ivrognes les plus no- 
toires et les plus récalcitrants à quitter son pays dans les vingt- 
quatre heures, d'autres à payer de fortes amendes, et enfin dé- 
fendit à tous, sous peine d'expulsion, l'introduction de liqueurs 
alcooliques, même pour leur consommation personnelle. « Je dé- 



1. Le père de l'oncle de Khama. 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 49 

sire vivre en bons termes avec vous, dit-il, mais je suis maître 
chez moi, et si vous ne pouvez vous conduire en hommes et res- 
pecter mes lois, il vous faut partir. » 

Voilà donc une communauté entière transformée comme par 
magie, et pour ainsi dire malgré elle, en une société d'abstinence 
totale. Personne n'en est fâché; tout le monde s'en trouve bien. 
Du reste, Khama est juste, aimable, obligeant avec tous. 

Mangouato est l'entrepôt du commerce qui se fait au pays des 
ma-Tébélé, au Zambèze et au lac Ngami. Les marchands ont cal- 
culé qu'il est passé entre leurs mains plus de 75,000 kilogr. 
d'ivoire, soit les défenses de plus de 12,000 éléphants. A ce taux, 
on peut, sans être prophète, prédire la destruction prochaine de 
ces animaux. On comprend que, dans une communauté où de si 
grands intérêts sont en cause, il y ait quelquefois des complica- 
tions commerciales plus ou moins graves. Lorsque cela arrive, 
tous les Européens, sous la présidence du missionnaire, se cons- 
tituent en cour d'équité, et leurs décisions, avec la sanction du 
chef, ont force de loi. 

M. et M me Hepburn, Ecossais au cœur chaud, ont succédé à 
M. et M me Mackenzie, appelés à la direction de l'institution Moiïat, 
à Kourouman. Nos amis ont été bénis dans leur œuvre. Il y a six 
mois, ils revenaient du lac Ngami où ils étaient allés fonder une 
nouvelle mission, comme la nôtre, et installer deux évangélistes 
chez Morèmi, le fils de Letsoulathèbé. Pendant leur absence, c'est 
Khama surtout qui a évangélisé ses gens. L'Esprit du Seigneur a 
soufflé sur les os desséchés et ils commencent à se remuer. Rien 
de plus beau que de voir, le dimanche, ces foules compactes 
d'hommes et de femmes venir aux services, tous habillés et un 
grand nombre fort bien. Quand verra-t-on chose pareille chez les 
ma-Tébélé ? 

M. Hepburn et le chef Khama voulurent avoir sur semaine une 
réunion missionnaire, toute spéciale, où nous donnerions des dé- 
tails sur notre expédition. On était au milieu de la moisson : 
cependant, au jour fixé, dès les huit heures du matin, s'était 
réunie en plein air une assemblée qu'on a évaluée à 5, 000 per- 
sonnes. 

Je laissai la parole à nos évangélistes, qui parlèrent tous d'une 
manière intéressante, chacun selon la tournure de son esprit. 
L'assemblée était suspendue à leurs lèvres. Je ne parlai que pour 
faire l'histoire de notre expédition, et pour donner une idée d'en- 
semble en comblant les lacunes. M. Hepburn nous adressa de 
bonnes paroles de bienvenue et d'encouragement. Mais j'aurais 



IIAUT-ZAMBEZE. 



50 SUR LE HAUT-ZAMBÈZÈ. 

voulu que vous entendissiez Khama, dans un discours calme, mais 
plein de force, plaider la cause de la vérité auprès des païens, 
et celle du devoir missionnaire auprès des chrétiens. C'est une 
chose étrange que, tandis que de tous les dialectes du séchouana 
qui nous sont connus, celui des ba-Tlaping est celui qui s'éloigne 
le plus du sessouto, le sémangouato est celui qui s'en rapproche 
le plus. C'est presque du sessouto. On m'assure que tout le 
monde me comprend très bien, quoique je sois un étranger. Je 
vous laisse à penser si nos gens sont heureux ; ils se sentent chez 
eux, at home. 

Après avoir joui pendant huit à dix jours de l'hospitalité de nos 
dévoués amis Hepburn, nous nous sommes installés dans la 
maison de M. Mackenzie, et nos gens dans les chambres qu'occu- 
paient autrefois ses élèves. Nos évangélistes soupiraient après un 
peu de vie de famille. La vie publique et commune que nous 
avons menée pendant treize mois leur était devenue aussi pénible 
qu'à nous. A Mangouato, ils voulaient, coûte que coûte, se faire 
illusion et se croire au Lessouto. Par raison d'économie, j'aurais 
voulu continuer à n'avoir qu'un seul feu et un pot commun ; 
mais, à part un seul, ils ne comprirent ou ne voulurent pas com- 
prendre mes raisons, et j'ai dû céder. A vrai dire, je puis à peine 
leur en vouloir. 

C'est chez les ma-Tébélé que nous avions appris indirectement 
la mort de M. Arbousset. Voilà donc un géant de plus de tombé, 
ou plutôt un guerrier entré dans la gloire pour y recevoir la cou- 
ronne de vie. L'Afrique a eu peu de missionnaires de cette 
trempe. Ce qui m'a extrêmement frappé chez M. Arbousset, c'est 
le courage et le tact avec lequel il savait saisir chaque occasion de 
jeter un grain de la bonne semence. Il y avait chez lui une fraî- 
cheur étonnante, qui le rendait toujours égal à lui-même, soit 
qu'il parlât à un chef influent, soit qu'il s'adressât à des enfants. 
Comme homme, son caractère original est bien connu et on se 
racontera longtemps une foule d'histoires qui le mettent en relief. 
Les lettres du Comité nous ont fait du bien en nous assurant de 
la sympathie et des prières des amis de la mission. Un sujet de 
tristesse pour nous a été ce que vous nous dites du déficit qui 
pèse encore sur la Société. Un déficit de 60,000 fr., dites-vous! 
J'en infère donc qu'il faut absolument viser à l'économie. Du 
Lessouto aussi, on nous dit qu'il y a famine ; nouvelle leçon 
d'économie. Cela m'a valu des nuits d'insomnie. Hélas ! nous 
sommes mal tombés pour l'économie. D'abord, nos gens sont 
fatigués, et je ne sais comment restreindre les dépenses. Il y a un 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 5l 

an, la chose eût été plus facile. Et puis les denrées ici sont à des 
prix fabuleux. Ainsi la farine non tamisée, et souvent avariée ou 
falsifiée, se vend 1 43 fr. 75 c. le sac ; le café, 3 fr. 10 c. la livre ; 
le sucre, 1 fr. 85 c. la livre; les pommes de terre, les oignons, 
87 fr. 5o c. le sac; le sorgho, 62 fr. 5o c. ; une vache ordinaire 
représente la valeur de 25o fr. Et tout le reste en proportion. 
Les légumes sont un luxe dont nous pouvons nous dispenser ; 
mais on ne peut pas vivre sans pain. Nos voitures aussi, quoi que 
nous fassions, où que nous allions, doivent nécessairement être 
réparées. Tout cela, je le répète, me donne le cauchemar; je me 
trouve entre l'enclume et le marteau. Je demande à Dieu sagesse 
et fidélité, afin que d'un côté notre caravane n'ait pas lieu de 
murmurer, et que de l'autre nous ne soyons pas une charge trop 
lourde pour les Eglises. 

8 juin 1878. 

Depuis que j'ai commencé cette lettre, j'ai dû, moi aussi, payer 
mon tribut à la fièvre du pays. Je me sens bien secoué et bien 
faible. Il faut pourtant que je vous dise quelque chose de nos 
plans. Il vous souvient que nous n'avions que deux alternatives 
devant nous : aller chez Mozila, ou au Zambèze. C'est une ques- 
tion que nous avons pesée devant Dieu, et nous avons toujours 
attendu (jusqu'à ce moment en vain) quelque lumière du Les- 
souto. Après mûres réflexions, nous renonçâmes à aller chez Mo- 
zila, d'abord à cause du prétexte dont Lobengoula s'est servi pour 
expulser ignominieusement nos ba-Souto de son pays, ensuite à 
cause de l'ignorance où nous sommes de la nature des rapports 
politiques de Lobengoula avec Mozila ; enfin et surtout à cause 
de l'antipathie invétérée qui existe entre les ma-Tébélé et les ba- 
Souto. Cette antipathie, je savais qu'elle existait, mais je n'avais 
aucune idée qu'elle fût si profonde. 

Nos regards se sont donc naturellement portés vers le Zambèze, 
et nos amis de Mangouato, Khama et M. Hepburn, nous pressent 
d'aller dans cette direction. Si les ma-Kololo n'existent plus 
comme tribu, leur influence, dit-on, a laissé ses empreintes 1 . Les 
ba-Rotsi, qui ont maintenant pris l'ascendant, ont adopté les ma- 
nières de leurs anciens maîtres et parlent leur langue, c'est-à-dire 
le sessouto. Ce sont là des avantages qu'il serait difficile d'exa- 
gérer. Je n'ignore pas que la parenté des ba-Souto avec les ma- 



1. Les ma-Kololo sont des natifs du Lessouto, dans les environs de Léribé, qui émi- 
grèrent vers le nord quelque temps avant l'arrivée de nos missionnaires. 



52 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 



Kololo risque de prévenir les ba-Rotsi contre nos évangélistes. 
Mais les ba-Rotsi ont vu Livingstone et ont entendu parler des 
missionnaires ; si donc un missionnaire européen pouvait gagner 
leur confiance, la position de nos catéchistes indigènes s'établirait 
sans peine. Le voyage serait très long, mais pas plus que pour 
aller d'ici chez les ba-Nyaï, et peut-être moins. 

La grande, grande objection que j'attends de votre part, c'est 
que tous ce pays-là est un pays de fièvre. Oui, en effet, c'est là un 
sérieux obstacle pour une société comme la nôtre, pauvre en res- 
sources et pauvre en hommes. Le pays des ba-Nyaï est tout aussi 
malsain, et si la porte nous eût été ouverte nous n'aurions cepen- 
dant pas hésité à y entrer. Nous y aurions cherché les sites les 
plus recommandables. Du reste, vous ne l'ignorez pas, la fièvre 
règne partout depuis le nord du Transvaal jusqu'au cœur de 
l'Afrique. C'est une question du plus au moins. Pendant long- 
temps le pays des ba-Mangouato a été si bien regardé comme un 
nid de fièvres, que les marchands n'osaient pas y passer plus 
d'une saison. Maintenant il y en a de vingt à trente en résidence 
permanente. Le lac Ngami dépasse tout ce qu'on peut dire en fait 
d'insalubrité, et le désert affreux qu'il faut traverser pour s'y 
rendre est devenu tristement célèbre par les souffrances des Hel- 
more en 1809, et cependant voilà une mission comme la nôtre 
qui s'y fonde sous la direction des missionnaires de la Société de 
Londres. Mais pardonnez ce plaidoyer, il est prématuré. Notre 
but maintenant n'est pas d' aller fonder une mission, mais simple- 
ment d'explorer. Nous partons en éclaireurs, et si Dieu nous 
ramène en santé, nous vous dirons ce que nous avons vu, et ce 
sera à vous de décider ce que nous pourrons faire. 

Nous pensons partir dans quelques jours avec Asser, Azaël et 
Éléazar, mon conducteur. Nous laissons toutes les familles ici 
avec Aaron et André sous les soins de nos amis Hepburn. Le 
chef Khama nous prête son concours ; il nous a procuré deux 
guides, et a envoyé des messagers au chef des ba-Rotsi pour lui 
annoncer notre arrivée et nous recommander à ses soins. 

C'est un moment bien solennel pour nous, chers amis ; nous 
ne pouvons, en nous regardant les uns les autres, nous empêcher 
de nous demander : « Qui de nous reviendra? » Nous entrevoyons 
des difficultés et des épreuves qui nous font trembler. Mais la 
sympathie et les prières des Eglises, le sentiment du devoir, et 
surtout l'approbation de notre divin Maître nous soutiendront 
comme par le passé. 



VIII 



A travers le désert. — Léchoma. — Les cataractes Victoria. — Bel accueil. — Coup 
d'oeil sur l'histoire des ba-Rotsi. — A Séchéké. — Les traces de Livinrjstone. 



Séchéké, sur le Zambèze, 3o août 1878. 

La date de ma lettre, j'en suis sûr, ne manquera pas de 
vous causer de la joie. Nous sommes donc au Zambèze, grâce 
à notre bon Père céleste qui nous a conduits et protégés , 
comme jadis son peuple d'Israël. Je dirai peu de chose de 
notre voyage de Mangouato à travers le plus triste des déserts. 
Dès le début, par la faute d'un guide qui prétendait connaître 
le chemin, nous fîmes fausse route et nous voyageâmes trois 
jours sans eau. Heureusement que nous avions alors la com- 
pagnie de Lipoukoé, un des évangélistes que la Mission des bé- 
Chouana envoie au lac Ngami chez Morèmi, le fils de Letsoula- 
thébé. Cet excellent homme, plein d'énergie, avait des chevaux, 
et, grâce à son secours, nous pûmes, en rebroussant chemin, 
aller passer le dimanche auprès d'une mare. Toute bourbeuse 
et repoussante qu'elle fût, cette eau sauva la vie à nos bètes. 
Quelques jours plus tard, nous nous séparâmes de notre ami 
Lipoukoé, après nous être mutuellement recommandés à la garde 
de Dieu. Nos pensées suivirent longtemps le wagon de ce mo- 
Tlaping si remarquable à tous égards. Il faisait tout seul avec 
sa famille un voyage qui a été fatal à plus d'un blanc. L'en- 
droit où il va courageusement porter l'Evangile est le plus 
fiévreux de toute la contrée. Nous ne pouvions nous lasser 
d'admirer l'entrain, la gaieté de Lipoukoé et de son excellente 
femme. Que Dieu les bénisse et fasse prospérer leur œuvre et 
celle de leur collègue Koukoé qui les a déjà devancés au lac 
Ngami ! 

Les seuls êtres humains que nous rencontrâmes ensuite furent 
des ma-Saroa, les bushmen de ces pays, misérables créatures, 
qui ne vivent que de racines, de baies sauvages et du produit de 
leur chasse. Leur est-il arrivé de tuer un éléphant, un buffle, une 
girafe ou quelque autre pièce de gibier, toute la communauté 



54 SUR LE 1IAUT-ZAMBÈZE. 

émigré et établit ses quartiers auprès de l'animal abattu, jusqu'à 
ce qu'un nouveau succès les induise à transporter leurs pénates 
ailleurs. Les traces de nos wagons les amenèrent à nous. Ils nous 
avaient pris pour des chasseurs et rêvaient bonne chère. Frustrés 
de leur attente, ils se vengèrent en nous faisant prendre une di- 
rection qui nous eût conduits à Mababé. Cela nous fit perdre 
plusieurs jours, et ce ne fut pas sans peine que nous rentrâ- 
mes dans le bon chemin. La monotonie du pays et nos préoc- 
cupations rendirent cette partie du voyage ennuyeuse et fati- 
gante. 

C'est vers la fin de juillet que nos voitures s'arrêtèrent à Lé- 
choma, l'endroit le plus rapproché du Zambèze à nous connu, 
d'où nous pouvions encore la même nuit renvoyer nos bœufs au 
delà de la bande de forêt infestée de la tsetsé. A l'ouïe de notre 
arrivée, le messager de Khama vint vers nous avec la découra- 
geante nouvelle qu'il ne lui avait pas été permis de pénétrer 
dans le pays des ba-Rotsi, à cause de troubles politiques qui 
le désolaient. Je le renvoyai avec un présent pour le nouveau roi, 
demandant aux chefs subalternes de le transmettre sans retard. 
A supposer qu'ils le fissent, il devait s'écouler six semaines au 
moins avant que la réponse pût me parvenir. Nous réso- 
lûmes de tirer le meilleur parti possible de ce regrettable délai 
en allant faire une excursion aux cataractes Victoria : — ma 
compagne sur une litière de ma confection, portée sur les 
épaules de quatre robustes indigènes, ma nièce à âne, nous autres 
à pied avec une douzaine de porteurs chargés d'une petite tente, 
de nos vêtements, de nos provisions ; tous à la file, bivouaquant 
tous les soirs dans un bercail de branches d'arbres, et entourés 
de grands feux pour éloigner les bêtes sauvages ; partant chaque 
matin avant le lever du soleil, quitte à nous reposer au milieu du 
jour pour préparer notre repas. C'est ainsi que nous fîmes ce 
trajet, pique-nique difficile et fatigant, mais que nous ne regret- 
tons pas. Nos porteurs et les visiteurs qui ne manquaient pas. 
appartenaient à différentes tribus vassales des ba-Rotsi, et ve- 
naient de différents quartiers. Nous avions des ma-Soubiva, des 
ma-Totéla, des ba-Toka, des ma-Chapatané, etc., et tous, le croi- 
riez-vous, comprenaient et parlaient notre langue, je veux dire le 
sessouto. Tous les matins, nous avions la prière avec eux, et tous 
les soirs, nous leur enseignions un passage de l'Ecriture et le beau 
cantique de notre frère Duvoisin : « -1 ré binéleng Yésou (Louons 
Jésus). » 

C'est une douce pensée qu'on le chante maintenant sans doute 




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A LA RECHERCHE d'uiN CHAMP DE MISSION. 55 

dans plus d'un hameau où le nom de Jésus n'avait jamais été 
connu. 

C'est le i er août que, pour la première fois, nous contemplâmes 
le cours majestueux du Zambèze, avec ses rives et ses îlots cou- 
verts de forets que dominent de place en place les baobabs et les 
palmiers. Nous le suivîmes jusqu'aux cataractes, pendant six 
jours de marches modérées. La beauté des points de vue, la 
magnificence et la grandeur du panorama que chaque contour et 
chaque hauteur renouvelait et déroulait à nos yeux, nous ren- 
daient muets d'admiration. Les cataractes elles-mêmes sont for- 
mées par une fissure qui s'étend d'une rive à l'autre du fleuve, un 
kilomètre à peu près. Dans ce gouffre le Zambèze, calme et tran- 
quille comme un lac, précipite tout à coup ses ondes, bondissant, 
se brisant sur d'énormes rochers, mugissant, bouillonnant et 
renvoyant dans les airs des nuages de vapeur, qui ont valu aux 
cataractes le nom sessouto de « Mousi oa thounya » (la fumée 
tonnante ou foudroyante). De ces sombres abîmes, où l'œil peut 
à peine distinguer l'écume verdâtre de ses flots, il s'échappe, 
comprimé par une autre fissure tout aussi profonde, qui lui livre 
près de sa rive gauche un étroit passage, et il s'éloigne avec de 
sourds murmures en formant de nombreux zigzags. On peut à 
peine plonger le regard dans ces profondeurs et suivre un instant 
le cours tortueux et resserré de ce fleuve sans en avoir le vertige. 
La première impression que l'on reçoit à la vue de ce phénomène 
de la nature est une impression de terreur. Les natifs y croient à 
la présence d'une divinité malfaisante et cruelle. Aussi lui font-ils 
des offrandes pour se concilier sa faveur ; qui, d'un collier de 
perles, qui, d'un bracelet ou d'un objet quelconque qu'il lance 
dans l'abîme en se livrant à des incantations lugubres en parfaite 
harmonie avec leur effroi. 

Le bruit s'était répandu que le missionnaire annoncé parKhama 
était arrivé et se trouvait dans ces parages. A peine nous avait-on 
aperçus, ou avait-on entendu nos coups de fusil, que des canots 
traversaient le fleuve et nous apportaient de petits présents et de 
grandes salutations de la part des chefs, et des denrées, que leurs 
gens nous vendaient au prix de famine. Ce n'est pas leur faute, 
c'est l'éducation que leur ont faite certains marchands et les voya- 
geurs qui ont visité les cataractes. Nos rapports avec les chefs ba- 
Rotsi furent des plus agréables. Quelques-uns mirent leurs canots 
à notre disposition, et avec tant d'instances, que nous n'aurions 
pu refuser sans leur faire de la peine. Mais il fallait du courage et 
de bons nerfs pour qu'une dame pût se confier non seulement à 



56 SUR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

ces sauvages étrangers (surtout après nos expériences de Ma- 
sonda qui étaient présentes à notre souvenir), mais aussi à ce 
tronc d'arbre grossièrement creusé, à peine assez large pour s'y 
accroupir et que chaque coup de rame faisait vaciller d'une ma- 
nière peu rassurante. Mais nos bateliers gagnèrent bien vite notre 
confiance. Non seulement nous fîmes agréablement une bonne 
étape dans un de leurs mékoros, mais à notre retour, à la requête 
de plusieurs petits chefs, nous traversâmes le fleuve et visitâmes 
une grande et belle île, où se trouvent plusieurs villages habités 
par des gens qui ont temporairement cherché là un refuge à 
cause des troubles politiques. On nous y reçut avec des démons- 
trations de joie et force claquements de mains accompagnés de 
la salutation du pays : « Changoué, changoué, changoué ! » ce 
qui répond à la signification primitive de Monsieur. Figurez-vous 
ce que nous devions éprouver là, dans ces îlots du Zambèze, 
entourés d'une foule comprenant et parlant le sessouto. C'est 
avec des cœurs émus que nous leur parlions de l'amour de Dieu, 
et que nous leur chantions les louanges de Jésus. On était tout 
yeux, tout oreilles, et quand nous avions fini, notre congrégation 
primitive, bouche béante encore, exprimait son plaisir par de 
nouveaux claquements de mains et de nouveaux « Changoué ». 
Puis on nous suivait, on nous devançait bruyamment au village 
voisin, et si l'on trouvait que nous gardions trop longtemps le 
silence, on nous disait: « N'allez-vous donc pas nous chanter 
Jésus ? » Nous quittâmes l'île avec toutes sortes de petits pré- 
sents, escortés d'une petite flottille de canots. Nous étions 
au milieu de la rivière que les claquements de mains et les chan- 
goué de la foule rassemblée sur le rivage parvenaient encore à 
nos oreilles. 

Ce fut là un des plus beaux jours de notre voyage. Vous aurez 
compris, d'après ce que j'ai dit, que toute la population est au 
delà du fleuve. Les ma-Tébélé ont exterminé ou chassé toutes les 
petites tribus qui vivaient de ce côté-ci et ont réduit le pays en un 
affreux désert. 

De retour à nos wagons, que nous avions laissés sous la garde 
d'un indigène, comme le font tous les chasseurs, marchands et 
voyageurs, ce qui dit des volumes sur l'honnêteté de ces sauvages 
enfants d'Afrique, nous entendîmes toutes sortes de rapports con- 
tradictoires sur les troubles du pays. Il y a à peu près dix-huit 
mois que les ba-Rotsi, poussés à bout par la tyrannie et la cruauté 
de leur roi Sépopa, l'expulsèrent et l'envoyèrent mourir de ses 
blessures et de faim, abandonné sur les bords du Zambèze. 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. ^ 

Ngouana-Ouina 1 , son neveu, s'empara du pouvoir et en abusa à 
tel point qu'au bout de huit ou de dix mois, une nouvelle révolte 
le força de s'enfuir. Le fils de Sépopa fut alors nommé chef à la 
satisfaction générale, et Ngouana-Ouina a vainement essayé de 
soulever des tribus vassales pour rentrer dans sa capitale et 
reprendre le pouvoir. C'est là l'origine des troubles dont je parle 
et dont nous n'entendions que des rapports peu croyables. Après 
avoir établi notre campement sur un des coteaux sablonneux et 
boisés de Léchoma, le point le plus élevé que je pus trouver, je 
me décidai à partir sans délai pour Mparira. Eléazar et Asser m'ac- 
compagnaient. Ce moment de séparation, nous le redoutions de- 
puis longtemps et non sans raison. Je dis donc adieu à ma chère 
femme, que je laissai toute seule avec ma nièce et Azaël, sous la 
garde du Seigneur. Je ne savais pas si, dans les circonstances 
actuelles, on me permettrait de traverser la rivière, mais j'étais 
bien déterminé à ne pas retourner en arrière, pour peu que la 
porte me fût ouverte. 

Mparira est une île sablonneuse et aride au confluent du Chobé 
et du Zambèze. Trois chefs ba-Rotsi, de pouvoirs subordonnés 
les uns aux autres, y sont établis, gouvernant la tribu vassale des 
ba-Soubiya, et gardent le principal gué du fleuve, l'entrée du 
pays. Personne ne peut traverser sans une autorisation spéciale. 
Pour moi, je n'eus aucune difficulté ! Ma qualité de missionnaire, 
que Livingstone a si bien fait honorer, me servait de passeport. 
Le chef Mokoumba, homme d'une rare intelligence, me reçut avec 
beaucoup d'égards. Toutefois, avant de consentir à me faire pas- 
ser à Séchéké, dont le chef m'avait envoyé une pressante invita- 
tion, il fallut qu'il envoyât un message spécial et obtînt une per- 
mission en règle. Il faut dire que Séchéké était le théâtre de 
troubles politiques, et qu'étant l'entrée même de la vallée des 
ba-Rotsi, l'approche en était interdite aux étrangers. Toutes les 
formalités étant enfin remplies, ce qui prit une semaine, étant 
assuré des bonnes dispositions du chef de Séchéké, Mokoumba 
lui-même nous y conduisit. Le trajet se fait ordinairement en un 
jour et demi en canot. Nous prîmes plus de temps et passâmes 
un délicieux dimanche sur un îlot du Zambèze. Là, le fleuve 
coule à travers un pays plat et dénudé ; on n'aperçoit les bois que 
dans le lointain ; les zèbres, les antilopes de toute espèce y foi- 
sonnent. C'est à tel point qu'à distance et au lever du soleil sur- 
tout, on les prendrait facilement pour une immense forêt. 



i. Le fils de Lilia, frère de Sépopa. 



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58 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

En approchant de Séchéké, plusieurs coups de fusil annoncèrent 
notre arrivée et amenèrent sur la berge une foule de curieux. Mo- 
koumba était fier de ses canots qui fendaient l'eau comme des pois- 
sons. Chacun avait pour rameurs cinq ou six vigoureux jeunes gens 
debout, un seul à la poupe et les autres à la proue, absolument 
comme le représentent les vieilles peintures égyptiennes. Séchéké 
est, par sa position, un des postes les plus importants du pays des 
ba-Rotsi. C'est la résidence de douze petits chefs, dont le prin- 
cipal, Morantsiane, a toutes les attributions et tous les pouvoirs 
d'un vice-roi. Un de ces dignitaires vint nous recevoir et nous 
conduire au lèkhothla 1 où, avec la plus grande solennité, on 
vint nous souhaiter la bienvenue. Les discours de part et d'autre, 
et l'étude minutieuse à laquelle ma pauvre personne était soumise, 
me parurent bien longs, d'autant plus que j'étais fatigué et que 
je me trouvais assis sur un tambour qui s'obstinait à rouler sous 
moi. Pendant tout ce temps, et en notre honneur sans doute, des 
jeunes gens exécutaient, aux sons des tambours, des dansrs 
bruyantes et grotesques. A la fin, Morantsiane mit une hutte à ma 
disposition, où il ordonna qu'on « préparât mon lit ». — A peine 
m'étais-je retiré que tous les chefs, ceux même qui arrivaient de 
Naliélé 2 avec l'ivoire de leur souverain qu'ils allaient vendre à 
♦ Mparira, vinrent l'un après l'autre me faire visite. La glace était 
maintenant brisée, et nous nous sentions à l'aise comme de vieilles 
connaissances. Il faut dire que ce n'était pas difficile, car ces ba- 
Rotsi sont de vrais ba-Souto. Tous leurs chefs ont été les servi- 
teurs ou les esclaves de Sébétouane et de Sékélétou. C'est chez 
ces potentats ma-Kololo, dont ils ne parlent qu'avec affection et 
avec le plus grand respect, qu'ils ont fait leur éducation et formé 
leur idéal de la dignité, des manières et du pouvoir d'un souve- 
rain. La tribu guerrière des ba-Rotsi, une fois soumise, était 
devenue la plus dévouée aux intérêts des ma-Kololo, et si Mpo- 
lolo, le cousin et le successeur de Sékélétou et l'héritier de son 
pouvoir, ne s'était pas montré si capricieusement cruel, ils n'eus- 
sent jamais eu la pensée de se révolter. Mais quand ils eurent 
résolu de s'affranchir, ils ne reculèrent devant aucune atrocité. 
J'avais craint qu'on ne regardât avec soupçon nos évangélistes 
ba-Souto ; mais non, au contraire. Les ba-Rotsi n'ont plus rien à 
craindre des ma-Kololo, dont ils ont exterminé toute la population 
mâle. En nous entendant raconter notre voyage, ils se conten- 



i. Grande enceinte où se traitent les affaires. 
2. Naliélé est la capitale des ba-Rotsi. 



A LA RECHERCHE d'uN CHAMP DE MISSION. 5g 

fèrent de remarquer : « Vous êtes de vrais ma-Kololo ; aucune 
distance ne les effrayait. » On -entoure nos gens et moi-même 
des plus grands égards. On nous apporte les présents d'usage de 
nourriture avec toute la délicatesse des ba-Souto. « Cette cruche 
de bière n'est qu'un peu d'eau pour mouiller vos lèvres ; cette 
corbeille de farine n'est qu'une miette de pain pour tromper la 
faim. » L'influence des ma-Kololo sur les tribus qu'ils avaient sou- 
mises a été extraordinaire ; il serait intéressant de la comparer à 
celle de Mossélékatsi et de ses ma-Tébélé. Et maintenant encore, 
en entendant tout le monde autour de nous parler le sessouto, en 
retrouvant ici les mêmes mœurs, les mêmes manières, les mêmes 
vêtements, la même sociabilité, le même code de politesse offi- 
cielle, de grands troupeaux de bétail, et abondance de lait, il faut 
vraiment un certain effort d'esprit pour se croire au Zambèze et 
non dans quelque quartier reculé et encore païen du Lessouto. 
— Si la porte de ce pays s'ouvre, et que les Eglises du Lessouto 
y entrent courageusement, elles auront lieu d'admirer les voies de 
la Providence, qui s'est servie de Sébétouane et de ses bandes de 
ba-Souto pour préparer ces nombreuses tribus à être évangélisées 
par les ba-Souto chrétiens d'aujourd'hui. Pourrions-nous passer 
légèrement sur ce fait que, depuis six jours de marche plus bas 
que les cataractes jusqu'à l'extrémité nord-ouest du pays des ba- 
Rotsi et jusqu'au lac Ngami, le sessouto est compris et parlé et 
est le moyen de communication entre ces diverses tribus dont 
chacune a cependant son dialecte particulier ? Ce qu'il y a aussi 
de très remarquable, c'est que les ba-Rotsi et toutes leurs tribus 
vassales appartiennent à la grande famille des ma-Khalaka ; 
leurs dialectes en font foi. Ce ne serait donc pas sans raison que 
le Seigneur nous a enlevés du milieu des ma-Khalaka de Nya- 
nikoé, pour nous conduire au pays des ba-Rotsi, chez des ma- 
Khalaka qui sont à demi ba-Souto. C'est encore la Mission du 
bo-Nyaï sous un autre nom. 

J'ai retrouvé partout ici les traces et le souvenir de Livingstone. 
Un tel l'avait conduit en canot et était là quand il mettait en terre 
ses graines d'arbres dans l'île au-dessus de Mousi oa thounya ; 
tel autre était son cuisinier; celui-là son factotum. Les uns avaient 
fait avec lui le périlleux voyage de Loanda, les autres l'avaient 
accompagné du côté de Zanzibar. — On admire en Europe le 
voyageur intrépide ; il faut venir ici, où il a vécu, pour connaître 
et admirer l'homme. Si des voyageurs ont gravé leurs noms sur 
les rochers et sur l'écorce des arbres, lui a gravé le sien dans le 
cœur même des populations païennes de l'intérieur de l'Afrique. 



60 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Partout où Livinsgtone a passé, le nom de Morouti, missionnaire, 
est un passeport et une recommandation. L'avouerai-je ? Je n'ai 
pas été peu humilié de me voir coiffé du bonnet de docteur par 
ces messieurs de Séchéké. Que je le veuille ou non, je suis 
Ngaka, docteur, le successeur de Livingstone. C'est ainsi qu'on 
chausse au premier missionnaire venu les bottes de ce géant. 



IX 



A Séchéké. — Déception. — Travaux d'évangélisation. — La prière et le chant. — 
Retour à Léchoma. — Mort de Khosana. — Encore à Séchéké. — Un message du 
roi. — Maladie et mort d'Eléazar Marathane. — Un jalon glorieux. 



Léchoma, 20 septembre 1878. 

Un grand désappointement m'attendait à Séchéké. Dans l'en- 
trevue officielle qui eut lieu, le lendemain de mon arrivée, pour 
traiter d'affaires, je découvris que le message du chef Khama, en 
passant par différentes bouches, avait été si dénaturé, qu'il se 
réduisait à des salutations purement politiques, et qu'il n'y avait 
pas même été fait mention de notre expédition. Le chef suprême 
des ba-Rotsi ignorait complètement mon arrivée. Le présent que 
je lui avais envoyé n'avait jamais été expédié. On alléguait pour cela 
une foule de raisons qu'il ne m'était pas possible d'apprécier. 
Après six semaines d'attente, tout était donc à refaire : envoyer 
de nouveaux messagers au roi, annoncer mon arrivée, demander 
une entrevue, et lui transmettre mon présent de salutation. En 
vain plaidai-je pour qu'on me permît de suivre le messager à 
quelques jours de distance ; cela eût pu coûter la vie à quelques- 
uns des chefs, puisque c'est contre la loi des ba-Rotsi. Il fallut 
donc y renoncer, et, après tout, accepter de bonne grâce les 
excuses et les protestations de bienveillance de mes hôtes. Ils 
dépêchèrent immédiatement un messager dont le retour est 
attendu à la fin du mois. 

Pendant notre séjour à Séchéké, nous nous occupâmes natu- 
rellement de l'évangélisation. Tous les jours, nous avions de nom- 
breuses congrégations d'hommes surtout, car les femmes se te- 
naient à distance ou se cachaient dans les cours voisines. Vous 
seriez étonnés de la difficulté qu'on éprouve à enseigner les rudi- 
ments de l'Evangile à des païens chez lesquels tout est encore à 
commencer. On comprenait parfaitement notre langage, mais ce 
que nous disions de Dieu, de sa grandeur, de son amour, les 
laissait tout ébahis. La prière leur paraissait un grand mystère et 
une épreuve redoutable. « Youale », se disaient-ils les uns aux 
autres en s'agenouillant, « hoa chouoa ! » Maintenant on va mou- 



6'2 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

rir ! — Quand on me demandait l'heure de la, prière, on disait : 
« lié thla choaa néneng? » Quand allons-nous mourir? — Si l'on 
comptait les jours de notre arrivée, on disait: « Nous sommes 
morts tant de lois ! » Cette malheureuse expression vient des ma- 
Kololo, dont certains chefs, hostiles aux missionnaires, ne pou- 
vaient se décider à se prosterner et à fermer les yeux silencieuse- 
ment pendant que le lêkhoa, le blanc, lui, restait debout et parlait 
tout seul. Ils craignaient ses maléfices. Pour dissiper tout soup- 
çon, je m'agenouillais tout d'abord avec les évangélistes, et puis 
nous leur faisions répéter tous ensemble l'Oraison dominicale. 
Quant au chant, il excitait au plus haut point leur curiosité. 
Livingstone, paraît-il, ne chantait pas. Tout simples qu'il nous 
paraissent, nos cantiques en sessouto étaient au-dessus de la 
portée de ces pauvres gens. J'en composai donc deux ou trois, 
très courts. Le premier, que nous chantons sur l'air du Ps. C, 
devint si populaire, qu'on en répéta bientôt les paroles par tout 
le village. Les chants indigènes se composent de récitatifs et de 
chœurs d'une seule syllabe : Hé ! hè ! ha ! ha ! à volonté. Aussi 
la grande difficulté était d'amener ces gens à chanter les paroles. 
Ils croyaient qu'il suffisait que nous les chantassions et qu'ils 
répétassent en chœur un monosyllabe quelconque en harmonie 
avec la terminaison de chaque ligne. 

Morantsiane et ses conseillers, craignant que je ne me découra- 
geasse de leurs délais, me pressaient d'attendre à Séchéké le 
retour de leur messager. La tentation était grande à cause de 
l'œuvre que nous avions commencée. Après mûres réflexions, je 
conclus que le devoir me rappelait vers ceux que j'avais laissés 
à Léchoma. On me fournit des canots et je me remis en route. 
Mon principal but, en retournant, était de faire les arrangements 
nécessaires pour conduire ma femme à Séchéké, que je crois 
plus sal ubre, et où elle pourrait plus facilement attendre mon 
retour de Naliélé, en se livrant à l'œuvre. Les coteaux de sable 
et les bois de Léchoma sont une triste solitude qui nous a révélé 
dernièrement des dangers dont nous ne nous doutions pas. Elle 
est infestée de lions. Nous ignorions cela. Cependant, par pru- 
dence, nous fortifiâmes notre campement d'une forte palissade. 
Cela n'empêcha pas les lions d'y pénétrer et de déchirer jus- 
qu'au dernier de nos chiens de garde à la porte même de notre 
tente. 

En retournant à Léchoma, je tombai malade, et j'eus beaucoup 
de peine à faire les six ou sept lieues qui séparent cet endroit du 
Chobé. Je n'arrivai que pour m'aliter, et, pendant quelques jours, 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 63 

on crut ma vie en danger. Grâce au Seigneur et aux soins éclairés 
de ma chère compagne, la crise fut favorable et une fois de plus 
je fus rendu à la vie. Je suis maintenant en pleine convalescence. 
En même temps que moi, un de nos jeunes gens, Khosana, tomba 
aussi malade. Les mêmes soins lui furent prodigués, tant par ma 
femme que par nos hommes. On crut qu'un mieux s'était déclaré; 
c'était un mieux trompeur. La maladie se porta à la tête, et, sans 
avoir le délire, notre pauvre garçon poussait des gémissements 
qui fendaient le cœur. Tous les remèdes furent inutiles. Au bout 
de trois jours de souffrances, il rendit le dernier soupir, laissant 
sa dépouille mortelle dans l'attitude du sommeil. C'était dans la 
matinée du vendredi i3 septembre. Le lendemain, nous le con- 
duisions à sa dernière demeure, avec des sentiments de soumis- 
sion, sans doute, mais aussi de tristesse, qui peuvent mieux se 
comprendre que s'exprimer. Il repose à l'ombre d'un bel arbre 
acajou, en attendant l'aurore de la résurrection. Son tombeau 
pourra rester ignoré des passants ; mais le Seigneur connaît ceux 
qui sont siens, et leur mort est précieuse devant ses yeux. C'est là 
la première mort que nous ayons eue parmi les membres de 
l'expédition depuis dix-huit mois que nous voyageons. Elle nous 
a pris par surprise, et il nous semble encore être sous l'empire 
d'un affreux cauchemar. Le Seigneur nous a baptisés par l'afflic- 
tion. Cette tombe, à la porte du pays des ba-Rotsi, est un sérieux 
appel à la jeunesse du Lessouto. 

Khosana était un jeune homme de Léribé qui s'était volontaire- 
ment offert pour cette expédition. Sa conversion date de la visite 
du major Malan. Il s'était tous les jours rendu plus cher à nos 
cœurs par une obéissance et un respect qui ne se sont jamais dé- 
mentis. Son caractère gai et enjoué le rendait le favori de toits. Il 
aimait beaucoup le chant. Sa piété douce et sans ostentation en 
faisait un évangéliste populaire. Sa tâche n'était pas précisément 
d'exhorter; c'est à de plus âgés qu'il laissait ce privilège. Mais, 
après les réunions, il aimait à s'asseoir au milieu d'un groupe de 
païens, et à leur enseigner un verset de la Parole de Dieu ou le 
chant d'un cantique. Il laisse un vide parmi nous ; mais c'est à la 
douleur de sa mère et de son père que nous pensons ! Que Dieu 
les soutienne et les console !... 

Léchoma, 9 novembre 1878. 

Je reviens encore une fois de Séchéké, et je me hâte de profiter 
d'une occasion qui se présente pour vous donner de nos nou- 



64 SUR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

velles, et, tout d'abord, eu ce qui concerne le but de notre expé- 
dition. La première partie de ma lettre vous a déjà fait voir que 
les ba-Rotsi aiment prendre leur temps, même en traitant d'affaires. 
C'est ainsi que le messager, envoyé à la capitale et dont on me 
faisait espérer le retour à la fin de septembre, n'arriva qu'à la fin 
d'octobre. Le roi n'avait pas compris le message et me refusait 
l'entrée du pays, prétextant la guerre civile qui le menaçait. Les 
chefs de ce quartier, surpris d'une telle réponse, m'invitèrent à 
Séchéké, où je me rendis immédiatement avec Asser. Eléazar, 
lui, nous y avait déjà précédés et nous attendait depuis six se- 
maines. Morantsiane, tout en me transmettant officiellement la 
réponse du chef, me dit que, depuis lors, les officiers qui étaient 
venus vendre l'ivoire étaient retournés à la capitale ; qu'ils avaient 
réprésenté l'affaire à Robosi, et qu'on attendait chaque jour un 
nouveau messager. Malgré le peu de confiance que m'inspiraient 
ces nouvelles démarches, je fus retenu plus longtemps que je ne 
l'aurais voulu, tant par une maladie d'Eléazar que par celle de 
Morantsiane lui-même, et par l'impossibilité où je me trouvais de 
me procurer un canot. Sur ces entrefaites, arriva un des chefs de 
Séchéké, qui revenait de la capitale, porteur d'un nouveau mes- 
sage. Robosi me faisait dire qu'il regrettait fort de n'avoir pas 
compris le premier message. Il en rejetait toute la faute sur ses 
officiers, qui lui avaient envoyé un esclave au lieu de l'un d'eux. 
Il manifestait un grand désir de nous recevoir. Mais, ajoutait-il, 
si le missionnaire a hâte de quitter le pays avant la saison des 
pluies, que ce soit à la condition qu'il reviendra à l'entrée de l'hi- 
ver, — en juin. Lui-même, il construisait sa ville, mais il serait 
alors en mesure de me recevoir. Il donnait déjà des ordres pour 
que, dès notre retour, on nous fit passer chez lui sans délai. Nous 
nous assurâmes, à force de questions, de la véracité du message 
du chef suprême des ba-Rotsi. Nous sommes arrivés à la con- 
viction que lui et ses gens nous désirent sincèrement et qu'ils 
nous ouvrent la porte de leur pays sans arrière-pensée. Malheu- 
reusement, il reste toujours ce fait que je n'ai pu avoir une 
entrevue avec le roi lui-même , et il se pourrait que cela inva- 
lidât à vos yeux l'invitation des ba-Rotsi d'aller nous établir 
chez eux. 

La saison déjà fort avancée, nos provisions qui menacent de 
nous faire défaut, et surtout l'état sanitaire de nos gens, me met- 
tent dans l'impossibilité de tenter maintenant d'autres démarches 
et m'imposent le devoir de reprendre le chemin de Mangouato. 
Je prévois que nous allons nous trouver de nouveau dans un em- 



A LA RECHERCHE d'uN CHAMP DE MISSION. 65 

barras extrême. Comment espérer que, dans .l'espace de quatre 
ou cinq mois, nous puissions prendre une décision définitive et 
mûrir nos plans ? Je sais que l'établissement d'une mission dans 
ces parages présente d'immenses difficultés et soulève de graves 
objections. Laissez-moi d'abord vous assurer que la nationalité 
de nos évangélistes, loin d'être une objection, est plutôt une 
recommandation. La grande question est celle de la fièvre. Le 
climat de ce pays est meurtrier, mais celui du pays des ba-Nyaï 
l'est tout autant, si ce n'est plus. Sans entrer plus avant dans 
la question, il est évident que les ba-Rotsi et leurs vassaux, qui 
tous parlent le sessouto, doivent être évangélisés, — ils doivent 
l'être si le Sauveur est mort pour eux aussi. Mais ce poste sera 
évidemment un poste périlleux, un poste de dévouement. La 
question est bien sérieuse quand on pense aux vies précieuses qui 
peuvent y être sacrifiées, et au peu de ressources en hommes 
dont nous pouvons disposer. Mais où trouverons-nous un champ 
missionnaire qui réunisse les conditions de rapprochement, de 
salubrité, etc., que nous désirions? Pour ma part, je n'en vois 
aucun pour le moment. 

Je voudrais bien clore ainsi ma lettre, mais je n'ai pas fini. J'ai 
encore une nouvelle à vous communiquer, et pour cela j'ai à me 
faire violence. Nous venons de perdre un autre membre de notre 
expédition : c'est Eléazar Marathane. Au retour de notre première 
visite à Séchéké, connaissant la tendance des ba-Rotsi au nôncha- 
loir, il me pressa avec tant d'instance pour que je lui permisse 
d'aller à Mparira d'abord, puis à Séchéké, veiller aux affaires, et 
les hâter autant que possible, qu'après plusieurs jours d'hésitation 
nous finîmes par le laisser partir. Rientôt après, j'envoyais aussi 
Azaël ; mais il ne put le rejoindre faute d'un canot. Eléazar avait 
toute notre confiance, il nous tenait au courant de tout ce qu'il 
faisait, de tout ce qui se passait. Quand nous arrivâmes à Sé- 
chéké, il y a quinze jours, avec Asser, la joie du revoir fut bien 
douce. Nous trouvâmes qu'il avait fait l'œuvre d'un bon évangé- 
liste ; il avait gagné l'affection et l'estime des chefs ba-Rotsi et de 
leurs gens. Cela me fit grand plaisir. Le même jour, il tomba ma- 
lade ; le lendemain, se sentant un peu mieux, il put s'occuper 
d'affaires avec nous, et, voyant que les chefs, tremblant pour 
leurs vies, me refusaient la permission de me rendre à la capitale, 
— c'était avant le second message du roi, — il me pressait avec 
instance de demander cette permission pour lui : « On n'objectera 
pas », disait-il, « je ne serai qu'une lettre. » Il fallait plus de cou- 
rage que nous ne l'imaginions peut-être pour faire une telle offre, 

HAUT-ZAMBÈZE. 5 



66 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

car les ba-Rotsi ont la réputation d'être des empoisonneurs et des 
traîtres incorrigibles. Quelques jours avant mon arrivée, un incen- 
die avait réduit en cendres deux huttes du chef; j'y avais perdu 
tous les vêtements, livres, médecines, provisions de route, etc., 
que j'y avais laissés pour le voyage que je comptais faire à la capi- 
tale. Rien n'avait été sauvé. Heureusement que j'avais apporté 
avec moi quelques-uns des médicaments les plus nécessaires. 
Malgré tous mes soins, la maladie fit de terribles progrès, et je 
pressentis que le Seigneur allait retirer notre ami. Si seulement 
j'avais pu me procurer un canot et transporter mon cher malade 
à Léchoma ! Mais le chef, malade lui-même, voulant me garder 
jusqu'à l'arrivée du second message de Robosi, me renvoyait tou- 
jours au lendemain. Comme la maladie s'aggravait, nos visiteurs 
superstitieux devinrent de plus en plus rares, et nous fûmes aban- 
donnés à nous-mêmes. Le lundi matin, le 4 courant, nous fîmes 
un dernier effort. On nous avait fourni deux bateaux. Nos prépa- 
ratifs de départ terminés de bonne heure, nos bagages déjà em- 
barqués, il s'agissait de transporter notre patient. Il avait un tel 
désir de revoir ma femme, qu'il demandait à chaque instant 
quand on partirait. Il était trop tard, il faillit expirer dans mes 
bras. Il parlait déjà avec difficulté. Force nous fut de renoncer à 
partir. Il s'affaissa rapidement. Il savait que le moment de déloger 
était proche pour lui, et il était heureux. Seulement, disait-il, il 
souffrait pour nous qui le soignions, et pour ma femme qui était 
seule à Léchoma. 

Un assoupissement incessant et la difficulté de la parole l'em- 
pêchaient déjà de nous dire ce qui se passait en lui. Mais sa figure 
radieuse et ses lèvres qui remuaient souvent nous montraient qu'il 
était en communion avec son Sauveur. Quand je lui répétais un 
verset, il disait : Ki teng ! c'est bien! et jusque peu de temps 
avant sa mort, il répondait encore à mes questions : Ntate ! Mon 
père ! Le mardi soir, à huit heures, il rendit le dernier soupir, 
sans effort. J'eus quelques difficultés pour les funérailles. On vou- 
lait qu'elles se fissent de nuit. J'obtins qu'elles se fissent en plein 
midi, et je réussis même à y faire assister tous les chefs de Sé- 
chéké. Naturellement, tout retomba sur Asser et sur moi. Mais, 
malgré les émotions dont cette hutte avait été témoin et toutes les 
fatigues des journées et des nuits précédentes, le Seigneur nous 
fortifia. Nous pûmes chanter un cantique. Je pus expliquer, avec 
un grand calme, à mes auditeurs tremblants, les mystères de la 
mort et de la résurrection. Au lieu d'une fosse creusée à la hâte 
bien loin dans la forêt, le tombeau de notre cher Eléazar est à 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. Gj 

cinq minutes du village, sur la lisière d'un bois, et à l'ombre d'un 
arbre. Il m'avait dit, peu de jours auparavant, en entendant le 
second message du roi : « Dieu soit béni, la porte est ouverte ! 
Mon tombeau sera un Jalon sur la route du bo-Rotsi et un gage 
des succès de la Mission » (un tebeletso , le gage de ce qu'on 
attend !). 

Le lendemain, nous descendions le fleuve ; le temps était en 
parfaite harmonie avec nos sentiments : il pleuvait. Mais des nou- 
velles de Léchoma m'avaient inquiété et j'avais hâte d'arriver. 
Eléazar était pour nous un ami et pour moi un conseiller plein de 
bon sens et de jugement. Son cœur était tout entier dans cette 
, expédition. Il avait voulu s'y joindre en qualité d'évangéliste ; 
mais, ne pouvant vaincre l'obstination de sa femme, il avait saisi 
avec empressement l'offre que je lui avais faite de venir avec nous 
comme conducteur. Trois jours lui suffirent pour faire ses arran- 
gements. Chez lui le sacrifice était complet. Je lui demandai avant 
sa mort s'il n'avait jamais regretté, ou s'il ne regrettait pas main- 
tenant d'être venu. « Monsieur », me dit-il, avec un peu 'de tris- 
tesse, « vous avez oublié mes salutations à l'Eglise de Léribé. J'ai 
offert ma vie au Seigneur ; c'est lui qui dira où mon tombeau 
devra être creusé, pour moi cela m'est égal ; au Zambèze comme 
au Lessouto, le ciel est près de nous. » 



Post-scriptum (1897). — Quelques jours après la mort d'ÉIéa- 
zar Marathane, j'écrivais, dans mon canot, quelques stances en 
sessouto, dont M. Casalis a donné, dans le Journal des Missions 
(juillet i8g3), une traduction littérale, reproduite dans l'édition 
française du bel ouvrage du D r Pierson, les Nouveaux Actes des 
Apôtres. La présente version, en prose rythmée, a été faite, sur 
ma demande, par M. le pasteur Th. Monod. 



ELEAZAR MARATHANE 



Là-bas parmi les ba-Souto, dans sa maison de Léribé, 
Il avait dit plus d'une fois : « Mon Dieu ! réponds à ma prière ! 
« Nos missionnaires vont partir pour le pays des ba-Nyaï : 
« Permets-moi d'aller avec eux porter aux païens l'Evangile. 

« Ne pleurez point, mes bien-aimés ! Je n'appartiens pas à moi-même : 
« J'appartiens au Seigneur Jésus ; c'est Lui, mon Maître, qui m'envoie 
« Quand il dit : Va ! il faut aller : ne cédons point à la tristesse. 



68 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

« Femme, enfants, essuyez vos yeux : si je meurs pendant ce voyage, 

« Aussi bien j'aurais pu mourir auprès de vous, dans nos montagnes : 

« Au Lessouto comme au Zambèze et chez toutes les nations, 

« Partout l'on rencontre la mort, partout l'on trouve des tombeaux. 

« Nous nous séparons, mais qu'importe? Auprès du Seigneur, tous ensemble, 

« N'allons-nous pas nous retrouver? Servons notre Maître avec joie. » 

Il dit, et se met en chemin : lui-même n'est point missionnaire, 

Mais pour l'amour de Jésus-Christ il s'est fait serviteur de tous. 

D'un front serein, d'un cœur vaillant, on le voit poursuivre sa course, 

Affrontant les difficultés, les luttes, les lourdes fatigues. 

De quoi se mettrait-il en peine ? Il n'est qu'un obscur serviteur, 

Et pour sa part il a choisi le rude labeur et l'angoisse ; 

S'il est là, c'est qu'il doit y être : Dieu l'envoie, c'est assez pour lui. 

Ainsi, pendant de longs mois, à travers des pays nouveaux, 

Parmi des peuples lointains, de mœurs et de langnes étranges, 

Il marche, il marche sans cesse, et ne demande qu'à marcher. 

Du pays des ma-Khalaka il approche, quand tout à coup 

Le fils de Mossélékatsi survient et l'oblige à le suivre : 

Mais sa face est tournée vers le Nord ; il avance, il avance toujours, 

Vers les fiers ba-Rotsi du Zambèze, vers les peuples voisins du grand fleuve. 

Séchéké nous barrait le chemin, Séchéké, qui nous fit tant souffrir ; 

Il demande instamment à s'y rendre ; il arrive au milieu de la ville, 

Calme et fort comme un homme de Dieu, car il est l'envoyé du Seigneur : 

N'est-il pas sous les ordres d'un Chef?... C'est assez, même alors qu'il est seul. 

Dans le conseil de leur peuple il ouvre la bouche, on l'écoute, 

Son air aimable et loyal bientôt a gagné tous les cœurs, 

Et, débordant d'un saint zèle, il parle des choses de Dieu. 

Quel est-il donc, cet étranger, si vaillant, si doux et si sage ? 

On l'admire, on est sous le charme ; ils vont se disant l'un à l'autre : 

« Ce n'est plus un mo-Kololo : c'est un mo-Rotsi, c'est un frère. » 

Mais le jour vient où tristement chacun murmure : « Il est malade » ; 

Les voyant autour de son lit, il sourit et dit : « Bon courage ! 

« Que je sois debout ou couché, je suis sous les ordres d'un Chef. » 

Bientôt ses amis l'ont rejoint. Voyant son pasteur, il s'écrie, 
Oubliant le mal qui le brûle : « Frère, envoie-moi encor plus loin ! » 

— « T'envoyer plus loin? mais jusqu'où? jusqu'à cent lieues d'ici, chez le roi? 
« Oui, tu vas aller chez un roi, mais non pas chez un roi de la terre. 

« Renonce aux choses de ce monde : c'est ailleurs qu'est ta mission. 

« Maintenant, c'est Jésus, le Seigneur, — oui, mon frère, c'est Lui qui t'appelle 
« L'heure approche où tu vas nous quitter : c'est à toi de nous donner tes ordres. 
« C'est à toi de nous ouvrir ton cœur... Si Dieu nous ramène au pays, 
« Vers ta femme, vers tes enfants, — que leur dirons-nous de ta part ? » 

— « Je vous ai compris... je suis prêt... Mais pour mes enfants, pour leur mère, 
« Quel message vous confier?... J'ai dit ce que j'avais à dire, 

« Quand je les serrais dans mes bras, au moment des derniers adieux. 

« Je leur ai dit : Souvenez-vous que partout la mort nous rencontre ; 

« Partout l'on trouve des tombeaux, partout le ciel est près des hommes. 




RATAOU OU LE PERE DU LION 

Un des principaux chefs de Sechéké, un guerrier de renom. 



1 



7 1 



A LA RECHERCHE D UN CHAMP DE MISSION. 

« Je baise la main do mon Maître et je bénis sa bienveillance, 
« Car il m'a permis de vous suivre, il a dirigé tous mes pas, 
« Il m'a conduit à Séchéké... c'est là que je vais m'endormir... 
« Ma tombe sera le poteau que l'on dresse au bord du sentier : 
« Il montrera la route à suivre vers la vallée des ba-Rotsi. 

« Vous, mes amis, ne pleurez pas ; que nos cœurs ne soient point troublés ; 
« Réjouissez-vous avec moi, car la porte nous est ouverte. 
« ba-Souto ! Dieu vous honore ; Il vous donne les ba-Rotsi ! 
« Point de retard : Apportez-leur Jésus seul, Jésus tout entier. » 

Il se tait, mais Ton voit encor doucement remuer ses lèvres : 

Ce sont les mystères du ciel que déjà contemple son âme ; 

Il s'entretient avec Jésus, et son visage resplendit. 

Jésus et lui parlent ensemble... enfin, sur un signe du Maître, 

Il ouvre son aile et s'envole... Un soupir... encor un soupir... 

Et puis, plus rien... tout est paisible... Il est entré dans son repos. 

toi, mon frère bien-aimé, mon appui, mon conseil et mon guide, 
Pourquoi me laisser dans les larmes, écrasé sous le poids de la tâche ? 
Mais non... le Chef a commandé : tu n'as fait que lui obéir. 
Ton Maître n'est-il pas le mien ? Nous restons soumis à ses ordres, 
Mais toi, tu le fais dans la gloire, et moi, je le fais dans le deuil. 

Ferme les yeux et dors en paix ; dors en paix, soldat du Seigneur, 
Partage sa félicité : tu luttas jusqu'à la victoire. 

Mais qui ramassera tes armes ? Qui, pour marcher à l'ennemi, 
Franchira d'un bond ton cadavre ? Où se trouve-t-il, ce héros ? 

Il paraîtra. Tu nous l'as dit : ta tombe, c'est une promesse ; 
C'est une parole donnée aux ba-Rotsi : nous la tiendrons. 

Encore un peu de patience ! Il faut retourner sur nos pas ; 
Mais nous reviendrons sans tarder, et tu nous verras revenir ! 
Et toi, Khosana, dont la tombe est sur l'autre bord du Zambèze, 
Nous passerons à Léchoma, et tu nous reverras aussi ! 

Adieu, vaillant compagnon d'œuvre... Adieu, doux fils du Lessouto !... 
Puissé-je mourir comme toi, Elèazar Maraihane ! 



Regard en arrière. — Les avantages et les difficultés d'une mission chez les ba-Rotsi. 
Nos deuils. — Mort de Bushman. — Serpa Pinto. 



Chochong, 10 janvier 1879. 

Jetons un regard en arrière. Notre voyage, notre arrivée chez 
les ba-Rotsi, le résultat de mes transactions avec eux vous sont 
déjà connus. Ce sera toujours un vif regret pour moi de n'avoir 
pu aller jusqu'à la capitale et traiter avec le chef en personne. 
Mais quand son message me parvint, la saison était trop avancée, 
nos provisions aussi étaient épuisées, de sorte qu'il ne nous était 
plus possible de prolonger notre séjour au Zambèze. 

Les ba-Rotsi sont peu habitués aux affaires ; et comme l'entrée 
de leur pays, la rive gauche même du fleuve, est absolument 
interdite aux étrangers, il n'était pas étonnant que je rencontrasse 
de grandes difficultés, perdisse un temps précieux et fusse après 
tout exposé à être mal compris et mal interprété dans les commu- 
nications que j'essavais d'avoir avec le chef suprême du pays. Il 
eût été désirable de consacrer au moins un mois de plus à cette 
mission; mais, comme je l'ai dit, dans nos circonstances, la chose 
n'était pas possible; nous étions partis trop tard de Chochong. — . 
Le premier message du chef me congédiait avec politesse en 
m'envoyant de l'ivoire, une défense. 11 m'avait sans doute pris 
pour un marchand. Mieux renseigné sur notre compte par ceux 
de ses vassaux qui avaient fait notre connaissance, il se hâta d'en- 
voyer un nouveau message par un des chefs de Séchéké. Il expri- 
mait son regret du malentendu dont il rejetait toute la faute sur 
ceux de ses subalternes qui s'étaient chargés de nos affaires. Il 
me mandait que, si j'étais pressé de partir, à cause de la saison 
des pluies, je le pouvais, à la condition de revenir Tan prochain 
quand le blé serait mûr. « Moi-même, ajoutait-il, j'aurai alors 
construit ma capitale, et je serai tout prêt à vous recevoir. » Mo- 
rantsiane, le chef principal de Séchéké, me dit avoir reçu les 
ordres pour qu'à mon retour on nous fît passer sans délai à 
Séchéké, mes gens et moi, et qu'on nous conduisît à la capitale. 
Ce message, que nous discutâmes librement avec tous les chefs, 



A LA RECHERCHE dV.\ CHAMP DE MISSION. 7 3 

nous a pleinement satisfaits. Si Ton compte sur notre retour, il 
est bien entendu que c'est avec les familles des catéchistes et 
pour nous établir définitivement dans le pays. Je n'ai rien osé 
promettre. 

Vous aurez déjà vu par nos lettres précédentes qu'au Zambèze 
nous sommes tombés en plein Lessouto : mêmes mœurs, même 
langage. Les ba-Rotsi, qui forment l'aristocratie du pays, parlent 
tous très bien le sessouto ; et le moyen de communication entre 
les tribus qu'ils gouvernent, c'est encore le sessouto. Dès l'abord, 
cela nous a donné, tant aux évangélistes qu'à moi-même, droit de 
cité parmi ces peuplades. La confiance naît vite entre gens qui 
peuvent se comprendre. Ainsi donc, si jamais ce champ devenait 
nôtre, tous nos livres, nos institutions, nos ouvriers pourraient 
servir à cette mission, aussi bien qu'à celle du Lessouto. C'est un 
avantage incalculable. 

Il y aura des difficultés sans doute. L'état politique des ba- 
Rotsi a aussi, depuis trois ans, été peu rassurant. Une révolution 
a renversé Sépopa, qui s'était rendu odieux à la nation par son 
manque de respect pour les femmes et la propriété de ses sujets, 
bien que, du reste, il fût très populaire. On l'envoya mourir de 
ses blessures et de faim, abandonné sur les rives du fleuve. 
Ngouana-Ouina lui succéda. Mais, à cause de sa tyrannie et de 
ses cruautés, une nouvelle révolution l'expulsa et plaça au pou- 
voir un fils de Sépopa, Robosi, un jeune homme qui paraît popu- 
laire. Mais l'homme le plus influent de la tribu et qui gouverne 
de fait, c'est Gambéla, plus connu sous son nom d'office de Sè- 
roumbo. C'est un homme dont tout le monde dit beaucoup de 
bien. La distance du bo-Rotsi au Lessouto est grande, je le recon- 
nais. Surtout le grand obstacle d'une mission au Zambèze, c'est 
la fièvre. Livingstone a déjà fait connaître la vallée des ba-Rotsi. 
Elle est peu poétique et le climat en est meurtrier. Il suffit pour 
s'en convaincre de se souvenir que, lors des crues du Zambèze, 
toute la vallée est inondée, et les villages ne sont plus que des 
îlots. Les habitants préfèrent alors aller passer quelques mois sur 
les collines. On dit que les hauteurs de Katongo (et non la plaine 
où se trouvait le village lors du passage de Livingstone) et celles 
des environs des chutes de Ngonyé pourraient offrir un endroit 
comparativement salubre pour la fondation de la station centrale. 
Mais, disons-le franchement, si le poste périlleux est le poste 
d'honneur, le voici. L'occuper, c'est être prêt à affronter la lièvre 
et à sacrifier des vies. C'est à vous de juger si de jeunes Eglises 
qui font leurs premiers essais dans l'œuvre missionnaire, et une 



74 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Société comme la nôtre, toujours pauvre en ressources d'hommes 
et d'argent, peuvent ou non entreprendre une œuvre pareille. 
Vous connaissez l'opinion de nos évangélistes. La mienne, c'est 
que c'est une question de temps. Quand je pense que Dieu, dans 
sa providence, s'est servi de ba-Souto (qui là furent appelés ma- 
Kololo) pour soumettre ces tribus, leur faire adopter leurs mœurs 
et surtout leur langue, je ne puis me défendre de la conviction 
qu'il les préparait alors pour que des ba-Souto chrétiens allassent 
les évangéliser, et complétassent ainsi l'œuvre de Sébétouane. 
C'est un fait important, et que je ne dois pas passer sous silence, 
que la nationalité même de nos évangélistes leur assure parmi les 
ba-Rotsi une position influente et des avantages incontestables. 
Nous en avons les preuves. Les ba-Rotsi ont exterminé les ma- 
Kololo par politique, non par haine. Ils ne parlent de Sébétouane 
et de Sékélétou qu'avec le plus grand respect, et les chefs ba- 
Rotsi se glorifient encore des emplois subalternes qu'ils occu- 
paient sous eux. Les femmes et les enfants qui ont survécu au 
massacre des ma-Kololo, loin d'être réduits en esclavage, occu- 
pent des positions honorables. 

Rien que nous fussions dans le deuil, nous avons quitté le 
Zambèze pleins d'espoir pour cette mission. 

3o janvier. 

Qu'aurez-vous dit en recevant ma dernière lettre de Séchéké et 
de Léchoma ! Voilà des dates dans notre vie missionnaire que ni 
ma femme ni moi ne pourrons jamais oublier. En sus de tout ce 
que nous y avons souffert et de toutes les expériences que nous y 
avons faites, c'est là que reposent les pionniers des Eglises du 
Lessouto. C'est bien mystérieux que Dieu ait retiré à Lui Eléazar, 
Khosana et Rushman, trois des quatre aides que j'avais pris dans 
mon troupeau de Léribé. Fono est le seul qui ait survécu. Vous 
ignorez peut-être que c'est en réponse à un appel fait à mon 
Eglise qu'ils s'offrirent à nous accompagner. Ce fut une réunion 
solennelle et mémorable que celle où ces trois hommes, mettant 
leurs personnes et leurs vies au service de Dieu, adressèrent à 
l'Eglise émue leurs dernières exhortations et leurs adieux. Le 
Seigneur a accepté leur sacrifice. 

En Eléazar, nous avons perdu un conseiller sûr et un ami pré- 
cieux. Sa mort a été pour nous une affliction personnelle. Ma 
consolation, c'est d'avoir pu, pendant sa maladie et ses derniers 
jours, lui prodiguer tous les soins dont j'étais capable dans nos 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 7 5 

tristes circonstances. Si, à Léribé, mes rapports officiels avec lui 
avaient quelquefois laissé à désirer, à cause d'un malentendu, en 
voyage, c'était tout le contraire. Groiriez-vous que, pendant les 
dix-huit mois que nous avons voyagé ensemble, jamais le moin- 
dre nuage n'est venu, même un instant, troubler nos rapports ! 
Je vous l'ai dit, il avait une haute idée du devoir. Son ardente 
affection, son dévouement, ses attentions délicates pour ma 
femme et ma nièce surtout, nous l'avaient rendu cher. Son lit de 
mort, si calme, si radieux, a été le digne couronnement d'une si 
belle période de sa vie. Sa mémoire nous sera toujours en béné- 
diction. C'est un grand privilège que le Seigneur m'ait permis de 
le soigner et de lui fermer les yeux. Quelle âme ardente que la 
sienne ! Comme il avait à cœur le succès de notre expédition ! 
C'est à ses instances que j'ai cédé en l'envoyant à Séchéké tout 
seul. Il y fît pendant six semaines l'œuvre d'un bon évangé- 
liste. 

Il avait gagné la confiance et l'affection de tout le monde. 
Quand nous le rejoignîmes à Séchéké, il renouvela ses instances 
pour que je l'envoyasse tout seul porter mon message au roi des 
ba-Rotsi. Et quand je lui montrais les dangers d'une telle entre- 
prise, il me répondait avec un sourire et une conviction irrésis- 
tibles : « C'est l'œuvre du Seigneur, qu'importe si nous mourons 
pour lui? » Il eut du moins la joie d'apprendre avant de mourir 
que le pays des ba-Rotsi nous était ouvert. 

A Léchoma, notre dernier soin fut de graver le nom de notre 
cher Khosana sur le tronc de l'arbre qui ombrage son tombeau. 
Nous quittâmes cet endroit le i3 novembre, à dix heures du soir, 
par un temps de pluie et de vent. Nous dûmes séjourner quelque 
temps à Déka, près des sources de la rivière de ce nom. Nous 
voyagions avec gran.de difficulté, faute de mains expérimentées. 
Fono, quoique indisposé, prit le fouet d'Eléazar, et un jeune mo- 
Rotsi que j'avais loué prit le poste de Fono, devant mon attelage, 
tandis qu'un autre de la même nation prit celui de Khosana. A 
mi-chemin, André vint de Chochong à notre rencontre avec des 
bœufs, et la triste nouvelle que Rushman, que nous avions laissé 
convalescent, lui aussi était mort. Nous venions d'apprendre 
qu'on le considérait comme guéri. Vous pouvez comprendre le 
choc que nous reçûmes et ce que fut notre rencontre avec des 
gens que nous avions laissés à Chochong 1 . 



1. Dans la dernière période de sa maladie, des chrétiens venaient régulièrement le 
prendre et le porter sur un brancard à la réunion de prières. Un jour, à leur grand 



76 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

Mon pauvre Bushman ! je ne pouvais pas croire qu'il fut mort. 
C'est un garçon qui a été plus de douze ans avec nous. Il nous 
avait suivi à Natal lors de notre exil. Je l'avais ensuite envoyé 
avec notre fidèle Jonathan, qui retournait dans son pays, près de 
Valdézia, et quand notre expédition se prépara à partir de là, il 
s'offrit à « paître nos bœufs ». Et ce n'était pas un vain mot de 
sa part. Jamais bêtes ne furent mieux soignées. A quelque heure, 
par quelque temps qu'on dételât, il prenait joyeusement sa jave- 
line et son livre, si c'était de jour, son manteau, si c'était de nuit, 
et partait. Il n'était pas rare qu'il passât des nuits entières et tout 
seul à soigner et à faire paître nos bœufs dans des forêts hantées 
par des lions. Il ne se plaignait ni du froid, ni de la chaleur, ni 
de la fatigue, ni même de la faim, et je trouvais quelquefois 
qu'on aurait pu avoir plus d'égards pour lui. S'il était triste, un 
mot d'affection le relevait, car lui aussi était sensible à l'affection. 
Il était fidèle dans les petites choses; que de fois, en le regardant, 
n'ai-je pas désiré du fond de mon cœur d'être un berger aussi 
fidèle que lui ! Bushman ne brillait pas comme Khosana par son 
intelligence et son caractère enjoué. Il apprenait difficilement, et, 
bien que déjà d'un certain âge, il s'asseyait à l'école avec de tout 
petits enfants et préférait s'instruire plutôt que de gagner de 
l'argent. Tous ses parents étaient et sont encore païens, et, bien 
que sans ressources, sans ami, et souvent même mal accueilli par 
certains chrétiens, il avait gagné droit de cité parmi eux par son 
étonnante persévérance. Quel triste retour ces trois deuils nous 
préparent au Lessouto ! Je suis heureux de dire que Fono est 
devenu sérieux et paraît sincèrement chercher le Seigneur. 

J'oubliais de vous parler d'un compagnon de voyage que nous 
avons eu à notre retour du Zambèze. C'est un explorateur portu- 
gais, un officier, le major de Serpa Pinto. Il était entré en Afrique 
à la tête d'une expédition scientifique par Benguela. Ses deux as- 
sociés le quittèrent au Bihé pour aller plus au nord, pendant que 
lui allait étudier les sources de la Chobé. 11 arriva chez les ba- 
Rotsi et se préparait à se diriger vers le Loualaba, quand tous 
ses porteurs, au nombre de cent cinquante, l'abandonnèrent. Il 
n'avait plus avec lui que trois hommes, trois petits garçons et 
deux femmes. Ne pouvant se procurer une escorte chez les ba- 
Rotsi et atteint de la fièvre, il se trouvait dans le plus grand em- 



étonncment, il refusa. « Non, dit-il , je ne prie plus, moi. » Remarquant leur stupé- 
faction, il ajouta : « Maintenance loue !... » Et peu après il avait passé au delà du 
voile, il voyait le Roi dans sa gloire — là où on ne prie plus, mais on loue ! 



A LA RECHERCHE d\jN CHAMP DE MISSION. 77 

barras. Ce fut alors qu'il entendit parler de nous, et qu'il obtint 
du chef des canots et des rameurs pour venir nous trouver. Pen- 
dant que j'étais le garde-malade de notre cher Eléazar à Séchéké, 
ma femme prodiguait ses soins au major de Serpa Pinto. Il était 
bien atteint. Mais des soins assidus, un meilleur régime, du 
repos, amenèrent enfin un heureux changement de corps et d'es- 
prit dans son état. Nous lui offrîmes l'hospitalité dont des voya- 
geurs sont capables: une place dans notre voiture. Son érudition 
et son amabilité naturelle en firent un agréable compagnon de 
route. Nous considérâmes que c'était un vrai privilège que de 
pouvoir, au nom de notre Société, montrer quelques égards à un 
homme aussi distingué. ïl nous a quittés depuis dix jours pour se 
rendre directement à Pretoria, de là à la côte pour l'Europe. 
Nous nous séparâmes avec le plus grand regret. Son départ laisse 
un vide parmi nous. C'est un des plus chaleureux amis de l'Afri- 
que que j'aie encore rencontrés. Ses travaux ne peuvent man- 
quer, par leur importance, d'attirer l'attention tant du monde 
scientifique que du public religieux. Depuis qu'il nous a quittés, 
il a eu toutes sortes d'aventures : wagon embourbé jusqu'aux 
essieux, culbuté, brisé; rivières débordées, etc. Le pays, du côté 
du Limpopo et du Marico, n'est qu'une affreuse fondrière. Aussi 
s'est-il empressé de nous le faire savoir, afin que nous prenions 
une autre route. 



XI 



Départ de Chochong. — Chez Séléka. — Dans le désert. — Guides pillards. — 
M. Hofmeyer. — Arrêt à Valdézia. — Une nouvelle porte fermée. — En route pour 
le retour. 



Près Pretoria, le 6 mai 1879. 

Dans ma dernière lettre, je prenais congé de vous devant une 
bifurcation de notre route, et je restais dans un très grand em- 
barras. En proposant que nos évangélistes restassent temporaire- 
ment à Chochong pour nous permettre de conférer ensemble et 
mûrir nos plans, la conférence, au fond peu favorable à nos pro- 
jets, parut résoudre la difficulté d'une manière satisfaisante. Mais 
pour plusieurs raisons, les catéchistes refusèrent positivement d'y 
rester. Et plutôt que de retourner avec eux au Lessouto, nous 
nous décidâmes à suivre les premières directions qui nous avaient 
été envoyées et à nous rendre ensemble à Valdézia pour chercher 
au nord du Transvaal le champ de travail qu'on nous y faisait en- 
trevoir. Je l'avoue, nous le fîmes à contre-cœur, car nous ne 
voyions pas de lumière de ce côté-là; mais nous avions peur de 
manquer le sentier du devoir et de faire fausse route. 

Nous quittâmes donc Chochong le 25 février. Il me serait im- 
possible de vous dire les bontés dont les ba-Mangouato nous ont 
comblés. M. et M me Hepburn ont donné l'exemple; Khama et les 
chrétiens l'ont suivi. Pendant notre voyage au Zambèze, ils ont 
nourri les familles qui étaient restées chez eux, et ils l'ont fait 
avec une largesse et une délicatesse qui nous ont vivement tou- 
chés. A notre départ, ils ont chargé nos wagons de provisions, et 
comblé nos évangélistes de présents, de vêtements et de riches 
fourrures. Nous aussi, nous avons eu notre part d'attentions de la 
part du chef et d'autres personnes. La petite communauté d'Eu- 
ropéens, à laquelle j'ai eu le privilège de prêcher l'Evangile pen- 
dant notre séjour à Chochong, a aussi tenu à nous témoigner sa 
sympathie au moment de notre départ. 

Comme la saison des pluies était déjà très avancée, nous nous 
aventurâmes à prendre le chemin le plus direct, si de chemin il y 
a trace dans ces déserts-là. Six jours après, nous étions chez 
Séléka. Nous aurions dû, dit-on, faire le trajet en quatre jours, 



A LA RECHERCHE D UN CHAMP DE MISSION. 70, 

ce dont je doute un peu. Séléka est un petit chef tributaire de 
Khama. Son village est pittoresquement placé dans l'élargisse- 
ment d'une gorge magnifiquement boisée, et son pouvoir s'étend 
sur quelques hameaux dispersés sur les rives du Limpopo. Nous 
avions à peine dételé dans la foret à l'entrée de la gorge, que 
nombre de gens à pied, à cheval et à bœuf s'empressèrent de ve- 
nir nous voir. Le vieux chef était malade; je le vis pourtant. Il 
chargea un de ses fils de rassembler ses gens et de lui rapporter 
mes paroles. La prédication de l'Evangile terminée, je fus tout 
surpris de voir les hommes tenir conseil, et puis, de concert avec 
leur chef, nous supplier de nous établir chez eux. Ce qui leur 
était échappé dans nos conversations de la veille aurait dû me 
préparer à la chose. « Il y a longtemps, disaient-ils, que nous 
soupirons après un missionnaire, nous ne savons à qui nous adres- 
ser, et personne ne pense à nous. Sûrement c'est Dieu qui vous 
a envoyés; ne passez pas outre. » — Ce pressant appel remua 
profondément nos catéchistes, mais vous comprendrez aisément 
que je ne me sentisse pas libre d'y répondre alors. Nous leur pro- 
mîmes cependant d'en conférer avec qui de droit et de leur faire 
connaître notre décision plus tard. Pauvres gens ! ils nous virent 
avec regret atteler nos voitures et passer outre. Ils nous donnèrent 
des guides pour remplacer ceux de Khama, et dans l'espoir de 
pouvoir encore traverser le Limpopo, nous voyageâmes à marches 
forcées par des pluies diluviennes et à travers un pays défoncé. 

Nous passâmes le fleuve à un endroit où, nous affirmait-on, le 
wagon d'un chasseur s'était une fois aventuré; les arbres y ont dû 
croître et les berges s'élever depuis, aussi ne saurais-je recom- 
mander aujourd'hui ce gué à personne. Nous prîmes presque tout 
le jour à effectuer la traversée, tirant de temps en temps des 
coups de fusil pour écarter les crocodiles. Le soir, sur la rive op- 
posée, nous n'eûmes que des actions de grâces à rendre à notre 
bon Père Céleste. 

De là nos guides devaient nous conduire à travers les bois vers 
la pointe d'une montagne du Blauberg, où réside un petit chef 
du nom de Mapéna. Après avoir erré dans ce désert plusieurs 
jours, nous nous trouvâmes engagés dans des collines, des gorges 
et des fourrés si épineux et si épais, qu'il nous était difficile d'a- 
vancer. Nous avions fait fausse route. 

Me sachant dans le voisinage du chef Maléboho, j'envoyai au 
village le plus rapproché pour demander des guides. Une troupe 
d'hommes armés parut bientôt; leur mine et leurs danses n'étaient 
pas tout à fait de nature à nous rassurer. A Chochong un de nos 



80 SUR LE H UJT-ZAMBÈZE. 

amis qui revenait de Potchefstroom m'avait affirmé que les tribus 
du Zoutpansberg se soulevaient contre le gouvernement anglais, 
et qu'on organisait un régiment de volontaires pour les soumettre. 
Mais le désir de prendre le chemin le plus direct avait fait taire 
en moi la voix de la prudence. Ce que je voyais maintenant me 
donnait quelque peu à penser. Bientôt ces hommes à l'air farouche 
s'avancent tumultueusement vers nous. Thaléli est leur chef; il 
m'apostrophe fièrement : « Qui vous a donné droit de passage 
ici? 11 vous faut payer; voyons, qu'avez-vous dans vos wagons? » 
Il s'ensuivit une scène de confusion qu'on peut aisément s'imagi- 
ner. Je parvins pourtant à apaiser nos visiteurs importuns, à les 
tenir à une distance respectueuse des voitures, et à entraîner 
Thaléli avec moi pour explorer les flancs rocheux de la montagne 
et ouvrir un chemin à coups de hache. Malheureusement, à la 
brune, à un détour brusque qu'on nous fit faire, mon wagon se 
précipita violemment dans un massif contre de gros arbres. Je le 
crus complètement brisé. Force donc nous fut de dételer là dans 
ces fourrés, à la file les uns des autres. Ce ne fut pas un petit 
travail que celui d'abattre les gros arbres et de déblayer le massif 
à la lueur d'une lanterne; mais je pus constater avec reconnais- 
sance envers Dieu que le dommage était bien moins sérieux que 
je ne l'avais craint. 

Pendant que nous étions au travail, nos prétendus guides nous 
avaient quittés, et je m'aperçus qu'ils nous avaient dévalisés : 
tente, literie, couvertures, vêtements, haches, voire même la 
nourriture sur laquelle nous comptions pour nos gens exténués 
de fatigue, tout cela avait disparu. « Nous attaqueront-ils de 
nuit? » nous demandions-noiis. Nous nous recommandâmes au 
Seigneur, et malgré les aboiements de nos chiens (on nous en 
avait donné de nouveaux à Chochong), nous dormîmes en paix. 
Le lendemain matin, nous croyant intimidés, les hommes de Tha- 
léli revinrent en troupe, réclamant à grand bruit le salaire de ce 
qu'ils appelaient leurs services de la veille. Mais des torrents de 
pluie nous délivrèrent bientôt de leurs obsessions. Nous conti- 
nuâmes à cheminer quand même, harassés et affamés, et le soir 
nous arrivâmes à la station missionnaire allemande de Blauberg, 
où M. Stech nous reçut avec cordialité. Mais nous avions eu de la 
peine à arriver. Un des wagons des catéchistes avait la tente en- 
tièrement abîmée, l'autre avait une de ses roues de derrière défer- 
rée et ne put arriver à la station que le lendemain avec une roue 
empruntée; le mien aussi faisait piteuse mine; plusieurs de nos 
bœufs boitaient. Cependant nous avions bien des sujets d'actions 




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A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 83 

de grâces, car, dans un pays et dans une saison où la fièvre sévit, 
sans pitié, nous étions encore tous en vie et en santé. Il fallut, pour- 
tant, nous séparer pendant quelques jours et envoyer le wagon 
devenu impotent chez un fermier de ces quartiers, qui fait au be- 
soin le métier de forgeron. Cet homme pieux et intéressant, un 
descendant de réfugiés huguenots, ne voulut recevoir aucune ré- 
munération pour son travail. Les pluies extraordinaires qui nous 
retinrent cinq jours chez nos amis Stech avaient tellement dé- 
trempé le sol, que ce n'étaient partout que fondrières, d'où nous 
ne pouvions tirer nos lourdes voitures embourbées qu'avec peine, 
bien que nous attelassions trente bœufs. 

Dès que notre frère Hofmeyr apprit que nous étions dans ces 
parages, bien qu'il fût malade, il attela son wagon et accourut à 
notre rencontre. Comme la plupart des Africanders pieux, c'est 
un homme au cœur chaud. N'essayons donc pas de dire les émo- 
tions du revoir dont fut témoin le bosquet où nous épanchâmes 
ensemble nos cœurs devant Dieu. En revoyant cet ami qui, le 
dernier, nous avait souhaité bon voyage il y a deux ans, nous 
sentîmes que nous venions de loin et nous ne revenions pas tous... 
Notre dévoué Bushman repose à Chochong, notre aimable Kho- 
sana et notre fidèle Eléazar au Zambèze... Oui, mais ne pleurons 
pas ceux que le Maître a tant honorés... 

Nous trouvâmes nos amis Hofmeyr dans l'épreuve : la fièvre les 
avait visités tous à la fois. Au village de la station aussi, nombre 
de gens étaient alités. Nous ne restâmes que deux jours avec nos 
amis, juste assez pour nous retremper dans leur communion et 
nous faire mutuellement du bien. 

Nos désirs tendaient vers Valdézia, ce Valdézia que nous avions 
laissé tout débordant de vie et de santé, inondé de lumière et ra- 
fraîchi par les rosées d'En-haut. Hélas! nous le trouvâmes ense- 
veli dans les brouillards de la maladie; on s'aperçut à peine de 
notre arrivée. M. et M me Berthoud étaient tous les deux alités; des 
six petits enfants des deux familles missionnaires, la plupart avaient 
la fièvre, et tous réclamaient des soins incessants. M me Creux elle- 
même se remettait à peine... Ajoutez à cela la position isolée de 
nos amis, et le manque de bons domestiques; malgré tout cela, il 
vous sera difficile de concevoir une position plus triste que la 
leur. Il était temps que nous arrivassions. Ma nièce Elise donna 
un coup de main pour soigner les enfants. Ma femme, elle, la dia- 
conesse de notre expédition, et qui n'a jamais trouvé le temps 
d'être malade du moment qu'il y avait quelqu'un à soigner, prit 
sa place près du lit de M me Berthoud. Hélas ! son privilège de 



84 SUR LE HAUT-Z.VMBÈZE. 

garde-malade fut de courte durée; la maladie avait déjà fait de 
terribles progrès, et cinq jours après notre arrivée, notre sœur 
rendait le dernier soupir. Les moments lucides qui illuminèrent 
les derniers jours de sa vie laisseront toujours de doux souvenirs 
dans les cœurs de ceux qui ont eu le privilège d'être près d'elle ; 
ses paroles témoignaient de sa paix intérieure, de sa foi, d'une 
parfaite confiance en son Sauveur. 

Pour moi, je n'eus pas la douceur de me trouver avec nos amis 
dans ces circonstances solennelles. Dès le surlendemain de mon 
arrivée à Valdézia, je m'étais remis en route avec deux évangé- 
listes pour aller chez Mochaché et voir si le petit champ de tra- 
vail dont on paraissait si sûr nous était accessible. Le trajet nous 
prit deux semaines ; la pluie s'acharna contre nous la moitié du 
temps; les chemins étaient affreux. Mochaché, il faut le savoir, 
est la grande prêtresse des tribus avoisinantes. Elle a son sanc- 
tuaire dans une gorge boisée où s'accomplissent les rites et les sa- 
crifices qu'elle ordonne et préside. Personne, à l'exception de 
quelques vieillards privilégiés, n'ose approcher de ce lieu sacré, 
et si par hasard quelque bétail, quel qu'en soit d'ailleurs le pro- 
priétaire, s'aventure à traverser le ruisseau qui en borne l'enceinte, 
il devient incontinent la propriété des prêtres qui en ont la sur- 
veillance et il est sacrifié sans réclamation. Aucun étranger n'a 
la permission de pénétrer dans le village de cette cheffesse ; on 
ne peut le voir que de loin, perché sur les flancs de la montagne 
comme une aire d'aigle, sur la lisière d'une forêt noire. Elle-même 
est invisible, si bien que certains individus se permettent de dou- 
ter de son existence. Ceux qui sont mieux renseignés assurent que 
Mochaché existe réellement, et ils ajoutent même qu'elle est im- 
mortelle. Ce que je sais, c'est que, comme tous ses collègues dans 
l'art de la magie, elle est douée d'une pénétration d'esprit qui la 
met fort au-dessus du vulgaire. Pendant deux jours elle nous fit 
attendre pour rehausser sa dignité ; puis, pressée par mes mes- 
sages, elle refusa de nous voir, s'enquit dédaigneusement du but 
de notre visite. Sa réponse était déjà toute prête : « J'ai mon dieu 
et je suis sa prêtresse; je n'ai besoin ni de vous ni de votre Dieu. 
Du reste, votre semaine n'a que sept jours, la mienne en a huit, 
comment pourrions-nous jamais nous entendre? Si je vous laissais 
venir chez moi, ou bien vous y seriez en prison, ou bien vous rui- 
neriez mon autorité. » Tous nos arguments échouèrent contre 
cette roche-là sans l'ébranler. En vain nous plaidâmes et exhor- 
tâmes, en vain nous avions prié et espéré, la porte était bien fer- 
mée. On nous signifia l'ordre de partir. En tournant une fois en- 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 85 

core le timon de ma voiture et en m'éloignant de cette porte à 
laquelle je venais en vain de frapper, malgré ma tristesse j'avais 
trop conscience de la présence et de la souveraine volonté de 
Dieu pour céder au découragement. Cette parole de mon Sauveur 
me saisit et absorba mes pensées : « Maintenant tu ne sais pas ce 
que je fais, mais tu le sauras ci-après. » 

A mon retour à Valdézia, je trouvai deux lettres, l'une d'un 
inspecteur missionnaire allemand de la Société de Berlin à qui 
j'avais fait connaître nos projets, et que, de concert avec frère 
Creux, nous avions invité à une conférence fraternelle. Ne pou- 
vant venir lui-même, il me rappelait que toute la partie du Trans- 
vaal où nous avions jeté les yeux était le champ de travail de leur 
Société et qu'un partage ne pourrait avoir lieu sans inconvénients. 
L'autre lettre était de M. Hepburn, brûlante d'affection. Il déplo- 
rait notre départ de Chochong, et me donnait connaissance de 
deux décisions importantes de leur conférence, par lesquelles i ! s 
nous invitaient, nous et les frères américains, à partager leur 
champ de travail, nous pressaient d'occuper le poste de Séléka et 
nous y souhaitaient d'avance la bienvenue et la bénédiction de 
Dieu. Quel éclair dans nos ténèbres ! Serait-ce là le ci-après du 
Maître?... Après en avoir conféré avec mes compagnons, il fut 
décidé qu'Asser et Aaron iraient immédiatement chez Séléka; 
que , pour des raisons d'économie et de prudence , Azaël et 
André les suivraient plus tard, mais pour le présent resteraient à 
Valdézia sous les soins de nos amis Creux et Berthoud. 

Le poste de Séléka, il ne faut pas s'y méprendre, est peu impor- 
tant. Il ferait une belle annexe pour Chochong, mais il est trop 
restreint comme champ indépendant. Pour nous, seul, ce serait 
un poste perdu. Mais cest un jalon planté sur la route soit du 
bo-Nijaï, soit du pays des ba-Rotsi. Qu'en direz-vous, chers amis? 
— Pour ma part, quand je vois les dispensations du Seigneur, et 
la manière dont 11 nous a conduits dans ce long voyage par un 
chemin que nous ne connaissions point, et que j'essaie de déchif- 
frer sa sainte volonté, je suis pénétré de reconnaissance. Nous 
avons frappé à toutes les portes qu'on nous a montrées, nous les 
avons trouvées toutes barricadées; toutes, une seule exceptée, et 
il semble que le Seigneur veuille nous forcer d'y entrer. Peut-être 
direz-vous qu'elle n'est qu'entr'ouverte ; mais du moins elle ne 
nous est pas tout à fait. fermée. Nous n'avons pas de choix; le 
pays des ba-Rotsi est bien à mon avis le seul que le Maître in- 
dique à nos Eglises du Lessouto. 

Le moment de notre séparation d'avec nos évangélistes fut so- 



86 SUR LE HAUT-ZVMBÈZE. " 

lennel. Nous avions pendant deux années vécu ensemble dans un 
contact de chaque instant, nous avions partagé les mêmes fati- 
gues, les mêmes épreuves, les mêmes bénédictions; nous avions 
couru les mêmes dangers, nous avions eu les mêmes délivrances. 
— Nous n'étions qu'une famille. Nous avons appris à nous con- 
naître, pas toujours très avantageusement peut-être, mais nous 
n'avons jamais cessé de nous aimer. Dire que nous avons pu 
voyager si longtemps ensemble sans avoir eu de malentendus, 
c'est, je crois, la plus grande louange que je puisse donner à nos 
évangélistes et à leurs excellentes compagnes. Et ils le méritent. 
Dans leur dernière prière avec nous, tout en se rejetant sur le 
Seigneur, ils demandaient « qu'il nous fût donné, à nous qui les 
quittions, des yeux qui regardassent en arrière, et que la fenêtre 
de notre cabinet secret fût toujours ouverte vers les régions où ils 
allaient, eux, retourner ». Pourrait-il en être autrement? Que 
Celui qui les envoie, à qui toute puissance est donnée dans les 
cieux et sur la terre, accomplisse pour eux aussi sa promesse : 
« Et voici, je suis avec vous jusqu'à la fin du monde. » 

C'est ainsi que, soulagés et pourtant le cœur gros, nous nous 
séparâmes. La société de nos amis Creux et Berthoud, qui vont 
avec nous jusqu'à Pretoria, a adouci pour nous la transition. Nous 
voyageons à petites journées, triste hôpital ambulant que nous 
sommes. Ma compagne a pris la fièvre à Valdézia et a été très 
malade; elle a gardé le lit huit ou dix jours. Elle était à peine 
convalescente que c'était le tour de ma nièce. C'est tout ce qu'il y 
a de plus triste que de voyager en wagon avec des malades... 
Mais c'est un cours bien instructif et bien édifiant que nous font 
nos amis Creux sur le dévouement, et Berthoud sur la résignation 
chrétienne ! Puissions-nous apprendre et mettre à profit ! 



XII 



Le retour. — Histoire d'un trek. — Pretoria. — Potchefstroom. — Klerksdorp. 
Léribé. — Mission et conquête. — Décisions du synode. 



Près Potchefstroom, 29 mai 1879. 

Je suis en route pour le Lessouto et j'ai hâte d'y arriver. Mais 
soyez sans inquiétude, et ne considérez pas notre retour comme 
d'un mauvais augure. Il est des raisons qui le rendent nécessaire 
et même urgent. Il s'agit avant tout de savoir si nos Eglises du 
Lessouto sont prêtes à se charger de la responsabilité d'une 
oeuvre au Zambèze et à faire face à tous les sacrifices qu'elle 
exigera d'elles. Il nous eût été absolument impossible de quitter 
Chochong avec les catéchistes pour aller commencer la mission 
du Zambèze, sans connaître préalablement les dispositions des 
Eglises du Lessouto. Le .placement des catéchistes chez Séléka 
nous permettra donc de mûrir nos plans. Aussi je suis sûr que 
notre retour au Lessouto dans les circonstances actuelles ne peut 
que servir la cause que nous portons dans nos cœurs. Nous ne la 
désertons pas. Un coup d'oeil sur la carte vous dira que nous 
faisons un immense détour. La tentation était bien grande d'aller 
à notre station de Léribé pour y passer l'hiver et nous y reposer, 
mais nous croyons de notre devoir de visiter les Eglises et de 
nous assurer de leurs dispositions. Si nous pouvons faire ainsi 
quelque bien, nous ne regretterons pas ce prolongement de notre 
voyage au cœur de l'hiver, et nous bénirons Dieu. 

Vous serez bien étonnés, j'en suis sûr, de l'intérêt que notre 
expédition excite dans ce pays. Le Zambèze, c'est le bout du 
monde : évidemment nous avons tout vu et chacun prend à tache 
de nous bombarder de questions. Vous le savez, il y a au Trans- 
vaal un fort parti de Boers mécontents qui regimbent contre le 
gouvernement anglais. Les journaux vous auront peut-être dit les 
démonstrations hostiles de ce pays lors de la visite du gouverneur 
général des colonies anglaises du Sud de l'Afrique, sir Bartle 
Frère, peu de jours avant notre arrivée à Pretoria. Il parait que 
deux émissaires sont allés d'ici explorer le pays des ba-Nyaï et 
que leurs récits en font une vraie Canaan. Donc, si les Boers 



88 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

mécontents se portent vers ces parages, nous pouvons nous atten- 
dre aux guerres d'extermination nécessaires à la conquête de cette 
nouvelle Canaan. De là les questions dont on nous obsède sur les 
natifs, le pays, les ressources, etc. H y a deux ans déjà eut lieu un 
exode de 600 familles de Boers qui ne voulaient pas se soumettre 
à la domination anglaise. Malheureusement, cette caravane de 
patriarches guerriers, mal commandée, s'enfonça à l'aventure 
dans les affreux déserts du Kalahari, cherchant son chemin vers 
le lac Ngami. On ne peut sans émotion entendre le récit de leurs 
souffrances. Les tourments de la soif décimèrent leurs attelages et 
dispersèrent leurs troupeaux; leur chemin, dit-on, est jonché des 
bagages dont ils ont dû alléger leurs voitures : mobilier, usten- 
sils, outils de toute espèce. Ils trouvaient toutes les mares épuisées 
et desséchées, et hommes et bêtes, rendus fous par les horreurs 
de la soi'', se précipitant p^le-mêle dans la boue qu'ils se dispu- 
taient, y trouvaient la mort. Un jour, poussés à bout, leurs chefs 
convoquèrent une réunion de prières ; ils avaient à peine terminé 
qu'arrivait un wagon de transport chargé de tonnelets et d'outrés 
remplis d'eau fraîche. M. Hepburn, le zélé missionnaire de Cho- 
chong, qui les précédait de quelques jours pour aller fonder la 
station du lac Ngami, avait appris leur détresse et leur envoyait 
ce secours. Les restes de cette malheureuse expédition se dirigè- 
rent vers l'ouest du lac, furent encore décimés par les fièvres, les 
privations, les attaques des natifs ; les dissensions se mirent parmi 
eux ; depuis lors personne ne peut en donner des nouvelles. Mais 
nous, qui venons du Zambèze, nous sommes censés tout savoir ; 
et c'est touchant de voir ces pauvres paysans nous demander des 
nouvelles des trekmenshen (émigrés) : l'un y a son frère, l'autre 
son cousin, tout le monde y a quelque parent plus ou moins éloi- 
gné 1 . 

A Pretoria, on insista pour que je fisse une conférence publique 
sur nos voyages, dans la salle de ce que nous appellerions en 
France le Palais de Justice. Le gouverneur (sir 0. Lanyon), que 
des devoirs impérieux appelaient au théâtre de la guerre, exprima 
son regret de ne pouvoir y assister ; mais toutes les autorités 
civiles et militaires nous honorèrent de leur présence. Bien que 
les journaux aient parlé de cette conférence avec indulgence, 
j'eus le sentiment qu'elle n'avait pas été un succès. Je ne me 
trouvais pas à l'aise dans cette même salle où Dieterlen et nos 



1. Les survivants de celte expédition malheureuse sont arrivés dans la province de 
Mossamédés, colonie portugaise d'Angola, où ils se sont fixés. 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. 89 

évangélistes avaient dû comparaître, il y a trois ans, comme pri- 
sonniers. 

A Potchefstroom, où une semaine de voyage nous amena, nous 
trouvâmes le même intérêt. Nous y arrivâmes le samedi soir. Non 
seulement il me fallut prêcher le lendemain matin, dans l'église 
wesleyenne, et le soir dans l'une des églises hollandaises, mais 
on obtint de moi que nous restassions encore le lundi, et le soir 
je fus obligé de faire presque tous les frais d'un entretien public 
convoqué à cette occasion. Les pasteurs wesleyens, hollandais et 
anglais, y assistaient. C'était, disait-on, la première réunion mis- 
sionnaire qui ait eu lieu à Potchefstroom, et on aurait pu ajouter 
dans le Transvaal. Je fus heureux de plaider la cause des Missions 
devant cette assemblée sympathique. 

A Pretoria nous nous sommes séparés des amis de Valdézia. 
Ils allaient un peu mieux. 

Klerksdorp, 2 juin 1879. 

Nous sommes arrivés ici samedi soir (avant-hier) pour y passer 
un bon dimanche, mais un peu trop tard pour y rencontrer des 
marchands du Zambèze qui venaient justement de repartir. Ils 
ont apporté des nouvelles qui me préoccupent vivement : c'est que 
depuis mon départ, Ngouana-Ouina, le roi expulsé, est revenu à 
la tête de troupes de ma-Koumba-Koumbé, est tombé à l'impro- 
viste sur plusieurs petits chefs ba-Rotsi de ma connaissance et les 
a mis à mort. Puis il est allé attaquer Robosi dans sa capitale. 11 
paraît que ce dernier avait eu le temps de rassembler des forces 
pour lui résister. Quelle sera la fin de cette guerre civile ? 



Léribé, 12 novembre 1879. 

Que n'ai-je pu sténographier mes pensées et vous communiquer 
les transports de ma joie, quand j'ai appris que le déficit était enfin 
comblé ! Quel soulagement ! quel repos d'esprit ! Dieu soit loué ! 
Sachez-le, bien-aimés en Christ, les efforts que vous avez faits, les 
sacrifices que vous vous êtes imposés pour remettre à flot la bar- 
que de la Mission française, nous ont fait du bien et ont relevé no- 
tre courage. C'est avec un intérêt tout particulier que nous parcou- 
rions la liste des dons qui paraît mensuellement sur la couverture 
du « Journal ». Oui, croyons-le, le Seigneur a encore en réserve 
des bénédictions pour nos chères Eglises, et du travail pour nous. 



90 SUR LE IIAUT-ZAMBEZE. 

L'esprit de conquête, c'est le principe vital de l'œuvre des 
Missions. L'Eglise de nos jours l'a bien compris, et aucune par- 
tie du monde n'offre un spectacle plus saisissant d'émulation, 
d'initiative et de zèle que notre « ténébreux Continent ». Et nous, 
serions-nous des contemplateurs oisifs de tout ce qui se fait de 
grand et de noble de nos jours ! N'aurons-nous pas une part, 
quelque humble qu'elle soit, dans l'évangélisation de l'Afrique 
centrale ? Ne pourrions-nous pas dès maintenant créer un fonds 
spécial pour cette mission nouvelle ? 

Vous aurez appris, par la voie officielle, la décision de notre 
Synode au sujet de la mission qui nous préoccupe. L'urgence de 
cette œuvre semble s'imposer à tout le monde. On se le dit, on se 
le répète, il faut aller de l'avant. Tout nous y pousse. Mais on 
sent en même temps qu'une telle œuvre ne doit pas être entre- 
prise à la légère. Aussi a-t-on pensé qu'au lieu de repartir de 
suite pour les régions du Zambèze, comme j'en sollicitais l'auto- 
risation, il valait mieux que je visitasse d'abord la France. Cette 
décision nous eût fait, à ma femme et à moi, une vive peine, si 
nous n'avions été témoins du bon esprit et de la parfaite harmonie 
qui ont régné dans toutes les discussions du Synode. Nous allons 
donc en France, comme nous serions allés au Zambèze, sous 
l'empire d'un sentiment de devoir, et dans un esprit d'obéissance. 



XIII 



Départ pour l'Europe. — L'Eglise de Léribé. — Réunions d'adieu. — A travers le 
Lessouto et la colonie. — Madère. — Londres. — Souvenirs d'une délivrance. — 
Les réunions de Mildmay. — Un jubilé. — Mort d'Azaël. — Le major Malan. 



7 décembre 1879. 

En route pour la France ! Oui, "il faut bien le croire, quoique 
nous ne puissions pas le réaliser. Il nous semble que ce n'est que 
la reprise et la continuation de notre expédition, et notre prière, 
chers amis, c'est que nos voyages en Europe soient encore plus 
bénis que ne Pont été nos pérégrinations dans l'Afrique tropicale. 
Et c'est beaucoup dire ; mais ce n'est pas trop. Dussions-nous 
vivre jusqu'à un âge très avancé, ces deux années et demie de 
notre carrière seront toujours pour nous comme des sommités 
inondées des rayons du soleil dans un panorama où abondent des 
ombres épaisses. 

L'esprit de l'Eglise de Léribé est excellent. Un petit mouvement 
qui s'était dernièrement manifesté a ajouté quelques noms à notre 
classe de catéchumènes, et ce qui me réjouit, c'est que ce sont 
des conquêtes sur le paganisme. Une autre preuve, ce sont nos 
collectes. Nous en avons eu trois en trois mois. La première a 
produit un peu plus de 125 fr., la seconde près de 245 fr., et la 
troisième près de 25o fr. La collecte chez nous est une partie du 
service. Chacun apporte son offrande sur la table, et le tout est 
ensuite consacré au Seigneur par la prière. Rien ne me touche 
comme de voir avec quel empressement, avec quels radieux vi- 
sages les petits enfants apportent leurs pites. Les bébés même au 
sein de leurs mères ont leurs trois pence 1 que leurs petites mains 
déposent dans le trésor du Seigneur. On m'a parlé d'enfants qui 
pleuraient parce qu'ils n'avaient rien pour la collecte, ou parce 
qu'ils n'avaient qu'un « trois pence », le sou de ce pays où l'on ne 
connaît pas encore le cuivre d'Europe. Il est impossible que cette 
éducation ne produise pas des fruits dans la vie future de ces 
petits êtres. 

Nos réunions, comme toutes nos réunions d'adieu, ont été 



i . Le trois pence est une petite pièce d'argent qui vaut le quart d'un schelling (six sous). 



()2 SUR LE IIAUT-ZAMBEZE. 

solennelles ; ce fut surtout la dernière, celle du lundi matin, où 
plusieurs prirent la parole. Un frisson me saisit quand je vis mon 
vieil ami, dont l'amitié date de plus de vingt ans et ne s'est jamais 
démentie, Nathanaël Makotoko, se lever. 11 réussit à peine à se 
contenir. S'adressant à mon jeune successeur, M. Dormoy : 
« Jeune serviteur de Dieu », lui disait-il, « nous te recevons avec 
amour parmi nous, mais il faut que tu saches ce que nous éprou- 
vons aujourd'hui. Tu nous vois réunis ici et en bon nombre, nous 
saluons notre père spirituel ; nous le connaissons, lui, et il nous 
connaît. Sais-tu où nous étions et ce que nous étions, quand, 
jeune comme toi, il vint ici il y a vingt ans ? — Où nous étions? 
perdus dans le monde. Ce que nous étions? des bêtes sauvages, 
oui, des bêtes des champs. » Et il éclata en sanglots. 

L'occasion de notre séparation avait évoqué des souvenirs. 
Nathanaël n'est plus le jeune homme d'autrefois, vaillant et vigou- 
reux. De ce passé, il ne lui reste plus que les cicatrices qui rap- 
pellent la valeur intrépide qu'il a déployée en se battant pour son 
pays et en défendant la forteresse de Moshesh. Aujourd'hui, il 
grisonne, il est brisé ; les persécutions dont il a été l'objet, de la 
part d'un autre chef à qui il s'était dévoué, ont, tout en nourris- 
sant sa piété, laissé une teinte de mélancolie sur son esprit. Il est 
chef, lui aussi, et pourtant il travaille sur les routes pour que sa 
maison puisse soutenir sa position, et comme il ne fait rien à 
dem', il travaille comme un forçat. Aucun évangéliste n'a fait 
plus que lui. Il ne parle que de son prochain départ pour le ciel 
et d i peu d'espoir que nous pouvons avoir de nous revoir ici-bas. 
Quoi qu'il en soit, le rendez-vous es: certain, et il n'est pas 
éloigné. 

Après les adieux officiels et privés, une dernière entrevue avec 
Molapo, à qui il me fut donné de dire encore quelques paroles 
sérieuses, nous quittâmes enfin Léribé, notre cher Ebénézer. La 
première nuit, nous la passâmes chez le magistrat du district, le 
major Bell, qui nous avait spécialement invités. Le bruit s'était 
répandu que je devais le soir donner une conférence sur nos 
voyages, dans la cour de la Justice qu'on avait disposée pour cela. 
Des blancs avaient, à cheval et en voiture, franchi de grandes 
distances, malgré l'heure indue. La salle était comble. Des ba- 
Souto aussi, mus par la curiosité, s'étaient attroupés dehors et se 
faisaient répéter par des interprètes improvisés ce qui se disait au 
dedans. De là, nous passâmes à Cana, à Bérée, à Morija. Là 
aussi, comme à Léribé, quelques bons chrétiens nous apportèrent 
l'un son schelling, l'autre un peu de farine pour la route. 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. g 3 



Février 1880. 



Nos adieux au Lessouto terminés, nous franchîmes r Orange. 
Notre voyage à travers la colonie ne fut pas sans intérêt. Nous en 
fîmes une partie en chemin de fer, une nouveauté pour nous, qui 
n'avions plus entendu depuis vingt-trois ans l'essoufflement pous- 
sif du cheval de feu ! Ici, il avait encore son cachet africain. A un 
certain moment, la machine ralentit sa marche, puis s'arrêta tout 
court. C'était sur le flanc d'une montagne, point de station. Cha- 
cun se met aux portières, avec une certaine inquiétude. Nous 
fûmes vite rassurés. Au fond de la vallée, une dame avec ses filles, 
une fermière évidemment, agitait son parapluie et faisait forces 
signaux pour que le train l'attendît, et puis essayait de courir en 
montant; son obésité, le soleil ardent et tous ces yeux braqués 
sur elle n'étaient pas faits pour lui rendre la tâche facile. Elle 
arriva quand même et fut reçue par des hourras. Après cette 
étape intéressante, nous reprîmes notre marche. C'étaient aussi 
des transformations à East-London, toute la ville de Paumure qui 
avait surgi à côté, l'activité fébrile de la vie civilisée qui animait 
le port. Non loin de là, c'était encore le splendide établissement 
de Lovedale, avec ses centaines de jeunes garçons et de jeunes 
filles cafres, où le D r Steward et son excellente femme nous offri- 
rent l'hospitalité la plus chaleureuse. Je ne pouvais pas surmonter 
un sentiment de grande lassitude, — un reste de fièvre, me dit le 
D r Steward, et dont il avait lui-même souffert. 

Force nous fut de nous arrêter une quinzaine de jours au Cap, 
renouveler nos anciennes connaissances et en faire de nouvelles. 
Partout nous trouvâmes de la sympathie et de l'affection. 

Le Conway-Castle nous amena à Madère, où nous fîmes un sé- 
jour de deux semaines. Ce fut un temps de repos physique et de 
rafraîchissement spirituel. D'intimes amis, le révérend Buchanan 
et sa femme, nous y attendaient et nous y reçurent à bras ouverts. 
Madère, avec sa grande nature, son beau ciel, son magnifique 
climat, mais aussi avec la misère humaine qui s'affiche partout et 
la mendicité éhontée qui vous accoste à chaque pas, est une 
ruine et une pétrification. C'est là ce qu'en ont fait le phylloxéra 
et le catholicisme. L'espoir de la classe pauvre n'est que dans 
l'émigration. 

C'est là que le D r Kalley, d'Edimbourg, vint s'établir vers i83o, 
guérissant les malades et prêchant l'Evangile du royaume comme 



94 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

son Sauveur. Il y fit une œuvre admirable. Dix-huit ans plus tard, 
un pasteur, écossais aussi, M. Hewiston, vint le seconder. Mais 
des persécutions incessantes et terribles finirent par forcer les 
ouvriers du Seigneur à quitter l'île, et les chrétiens madéréens à 
s'exiler. Un navire transporta ceux-ci à la Trinité d'abord, et de 
là, la plupart passèrent en Amérique, où ils fondèrent des Églises 
prospères. Il ne reste plus à Funchal qu'une trentaine de chré- 
tiens, tous très pauvres, mais riches en foi et en vie. 



Londres, mars 1880. 

Londres/ Encore une borne que nous passons, une nouvelle 
étape que nous venons de faire ! Quelques-unes encore peut-être, 
puis viendra la dernière, et le voyage sera terminé. C'est ainsi que 
la vie, à mesure que nous avançons, devient de plus en plus so- 
lennelle. 

Londres, c'est le centre du tourbillon de la vie commerciale 
moderne. Et cette vie se personnifie en quelque sorte dans ce 
labyrinthe de voies ferrées, dans ces trains qui se croisent, s'en- 
tre-croisent, sifflent, jusque sur les toits des maisons ou — comme 
s'il n'y avait plus de place au soleil — s'enfoncent et circulent 
dans des profondeurs obscures, sous les fondements de la cité fié- 
vreuse, vomissant partout des flots d'êtres humains. A voir ces 
multitudes se presser, se coudoyer, courir hors d'haleine à leurs 
affaires, l'étranger éprouve une pénible impression. Après tout, 
Londres est un désert pour lui, s'il n'y connaît personne. Je com- 
prends la détresse de ces deux enfants que nous trouvâmes un 
jour tout sanglotants. Ils avaient perdu de vue leurs parents, et 
dans ces milliers de gens qui passaient et repassaient devant eux, 
et les bousculaient au besoin, ils ne voyaient que des étrangers. 
Ils se sentaient tout seuls. On dit que, dans ce mouvement per- 
pétuel des masses, il n'est pas permis au pauvre de s'arrêter. 
Veut-il reposer un instant, sur le seuil d'une porte, ses membres 
fatigués, aussitôt un sergent est là qui lui crie sans pitié : « Moue 
on! moue on!» (Passez plus loin !) et plus loin il passe, pour s'en- 
tendre répéter le même ordre impérieux : « Passez plus loin ! » 
— jusqu'à ce qu'enfin il cherche un refuge dans le tombeau. 

Malgré tout cela, j'aime Londres. Il y a vingt-trois ans, j'y pas- 
sais pour me rendre en Afrique. Je ne savais pas un mot d'anglais. 
Nous y séjournâmes dix ou douze jours avec M. et M me Daumas. 
La veille de notre embarquement, j'avais fait un achat impor- 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. û5 

tant de livres. Mais lorsqu'on me les apporta le soir à notre 
hôtel, quelle ne fut pas ma douleur de découvrir que j'avais perdu 
le billet de banque pour lequel j'avais changé toute ma monnaie 
française ! Le chef de la maison, un chrétien, acquitta mon 
compte, mais nous partions le lendemain matin à huit heures. Je 
passai toute la nuit à prier, à déballer, tourner et fouiller chaque 
objet imaginable : en vain. D'aussi grand matin que possible, 
accompagné d'un ami, je me rendais aux magasins où j'avais la 
veille fait des emplettes. Mais l'idée de chercher un billet de ban- 
que à Londres, dans des magasins ! On me rit au nez. Je rentrais 
donc triste à notre logement, où les fiacres nous attendaient déjà, 
quand, passant devant l'hôtel des postes, j'entendis une voix 
m'appeler. Je me retourne et j'entre dans un magasin de pape- 
terie. « Pardon, Monsieur, n'avez-vous pas acheté quelque chose 
ici hier? — Oui, du papier et un encrier; pourquoi? — N'avez- 
vous rien perdu? — Mais oui, j'ai perdu un billet de banque, 
l'auriez-vous peut-être trouvé ? — Le voici, vous l'avez laissé 
tomber de votre portefeuille... » On comprend mon émotion. Je 
ne revenais pas de mon étonnement. Retrouver un billet de ban- 
que perdu à Londres, dans la Cité, cela tenait du miracle ! Ce 
jeune homme qui me le remettait n'avait pas besoin de m'appren- 
dre qu'il craignait Dieu. Il était membre de l'Union chrétienne 
des jeunes gens. On m'attendait avec impatience. M rae Dau- 
mas, inquiète, guettait à la fenêtre, et d'aussi loin qu'elle le put 
me questionna par signes. Lui montrant le précieux billet, je 
lui criai : « Je l'ai trouvé, je l'ai trouvé ! » Et quelques instants 
après, nous avions quitté Londres et nous nous embarquions pour 
l'Afrique. 

Cette fois-ci, mes impressions de Londres, pour être différentes, 
n'ont pas effacé les premières, au contraire. Il est vrai qu'à côté 
d'une grande opulence, il y a une abjecte misère. Mais rien de 
plus touchant que de voir la générosité, la charité et l'activité que 
déploient les chrétiens. 

Des réunions qui nous ont tout spécialement intéressés sont 
celles de Mildmav. Nous avons entendu des discours admirables. 
Mais un des traits caractéristiques de ces réunions, c'est la part 
qu'y ont prise des laïques, des hommes comme M. Stev. Black- 
wood, lord Polwarth. Quelle puissance il y a dans la piété de tels 
hommes! J'ai remarqué la même chose partout où j'ai été; les 
laïques ont forcé la consigne et se sont mis à la brèche, même 
dans l'Eglise anglicane. Et ce qui m'a non moins étonné, c'est 
leur connaissance des saintes Ecritures. De fait, partout où vous 



<j6 SUR LE II VUT-ZAMBEZE. 

allez maintenant, vous n'entendez parler que de « Bible readings ». 
On dirait que ce n'est que maintenant que l'on vient de découvrir 
cette mine de diamants. Aussi jamais n'en avait-on tiré de plus 
grandes richesses. 

A peine les réunions de Mildmay terminées, commençaient 
celles du Jubilé des écoles du dimanche. Nous assistâmes entre 
autres à la grande démonstration au Palais de Cristal. Un tel 
événement est une date dans la vie d'un homme. Il me semble 
encore entendre ce chœur de cinq mille voix choisies, dans l'en- 
ceinte du palais même, puis celui de trente mille dans le jardin 
du Palais, exécuter non pas des morceaux de musique à faire effet, 
mais des airs de cantiques louant le Seigneur, entre autres le 
psaume ioo, si simple et si majestueux. Tl y a dans de telles dé- 
monstrations et leur popularité quelque chose, qui non seulement 
impressionne profondément, mais qui révèle le secret de la puis- 
sance de cette nation. 

C'est sur ces entrefaites qu'un télégramme vint un jour m'an- 
noncer l'arrivée de mon ami Mabille à Southampton. J'allai, entre 
deux réunions, lui souhaiter la bienvenue, et passer quelques 
instants avec lui. Il m'apportait de tristes nouvelles. D'abord, 
celle du désarmement des ba-Souto. Et les télégrammes sont 
venus les uns après les autres, depuis lors, nous causer les plus 
vives inquiétudes. Maintenant, paraît-il, l'excitation diminue, les 
ba-Souto ne se révolteront pas. Dieu soit béni ! Elle est d'autant 
plus criante, l'injustice dont ils sont victimes, et rien ne saurait 
l'atténuer, si ce n'est, comme ils disent eux-mêmes, les pauvres 
gens, qu'ils ont la peau noire. Et cependant, ajoutent-ils dans 
leurs prières, « c'est toi, Seigneur, qui nous as faits noirs ». 

C'est aussi au milieu de ces travaux incessants que le deuil est 
venu attrister nos cœurs. Nous apprîmes d'abord la mort de 
notre brave Azaël. C'était l'aîné de la bande. Converti tard dans 
la vie, par le ministère d'Eléazar Marathane, il était intellectuelle- 
ment moins développé que les autres. Mais quel beau caractère 
que le sien, si égal, si humble, si droit et si doux ! Il était une 
force dans nos conseils. 

Et puis c'est notre précieux ami, le major Malan, qui a suc- 
combé à une maladie qui pour nous est un mystère. Cette nou- 
velle nous a atterrés. Nous regardions tant à lui, trop peut-être. 
A côté d'un brave, on se sent fort. Sa vie est pour moi une illus- 
tration frappante de Phil. III, \l±. «Je fais une chose : oubliant 
les choses qui sont derrière moi, et me portant vers celles qui 
sont devant, je cours vers le but pour remporter le prix de la 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. Q7 

vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ. » Il l'a remporté, ce 
prix ; dans son langage de soldat, il nous dirait sans doute, avec 
son accent habituel de joie et de triomphe, qu'il a été promu, et 
avec saint Paul : « J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé la 
course, j'ai gardé la foi. » Il ne lui restait plus qu'à recevoir du 
Maître qu'il a tant aimé et si fidèlement servi, la couronne dévie. 
Et nous, laissés ainsi sur le champ de bataille et au milieu de la 
mêlée, allons-nous céder à la tristesse et au découragement? 
Bénissons Dieu plutôt du privilège d'avoir connu un tel homme, 
d'avoir joui de son amitié, et de recueillir l'héritage qu'il nous 
laisse : l'exemple d'une vie consacrée et victorieuse ! 



HAUT-ZAMBEZE. 



XIV 



Arrivée à Paris. — Rapport au Comité des Missions. — Tournées en Fance et à 

l'étranger. — Lettre aux Églises. 



Paris, ii mars 1880. 

Bénissez le Seigneur avec nous ; unissez-vous à nous pour re- 
connaître sa bonté ! Il nous a conduits et protégés ; il nous a amenés 
ici en santé et en paix. Nous pouvons chanter le psaume XXIII 
avec des cœurs débordant de reconnaissance. 

Nous sommes arrivés à Paris avant-hier soir. Après vingt-trois 
ans d'absence, nous ne pouvions pas croire que nous fussions de 
nouveau dans la capitale du monde, le centre de la civilisation 
moderne, et dans les bras de notre vénéré directeur. Il nous 
semblait rêver. Le lendemain, nous allions à la vente des Mis- 
sions. Je n'aurais pas voulu la manquer pour rien au monde ; 
l'objet m'en est trop sympathique. Elle se fait pour Péducation 
des enfants missionnaires. Nous n'avons pas d'enfants, nous, mais 
nous nous intéressons d'autant plus à ceux de notre petite colo- 
nie du Lessouto. L'avouerai-je? Au milieu de tout ce monde qui 
se pressait dans la salle, nous éprouvâmes d'abord un sentiment 
d'isolement et de tristesse. Nous ne reconnaissions personne, et 
personne ne nous reconnaissait. Nous étions étrangers dans notre 
patrie !... Après tout, les ligures seules avaient changé, les « tentes 
terrestres» seules avaient vieilli. Aussi, du moment que notre 
présence se fut ébruitée, nous retrouvâmes-nous au milieu de 
connaissances et d'amis. — «Eh! bonjour, monsieur Coillard ! 
est-ce bien vous ! Que nous sommes heureux de vous revoir ! » 
— Et quelques-uns ajoutaient à demi-voix : « Mais, je vous croyais 
plus grand!...?) Toujours la même expérience, vous le voyez: 
de loin les personnes comme les choses risquent de prendre des 
proportions démesurées. 

Fin mavs 1880. 

Sous la date du 26 mars, je présentais au Comité des Missions 
un rapport sur notre expédition et sur nos projets de mission au 



A LA RECHERCHE d'ïJxN CHAMP DE MISSION. f)C) 

Zambèze. J'y exposais aussi clairement que possible les voies par 
lesquelles Dieu nous avait conduits, et les sacrifices d'hommes et 
d'argent que cette mission lointaine et dans un climat meurtrier 
exigerait sûrement de nous. 

Et je concluais ainsi: «Je vous demande, Messieurs, de peser 
sérieusement les considérations et les chiffres que je vous sou- 
mets. Entreprendre une œuvre à laquelle Dieu ne nous appelle 
pas, ou refuser de mettre courageusement la main à une œuvre 
qu'il nous fait l'honneur de nous proposer, sont deux écueils que 
nous voulons éviter. Arriver à une conviction sincère et profonde 
du devoir, voilà ce qu'il nous faut. Prendrons-nous notre parti 
de nous enfermer dans les limites du petit pays du Lessouto, que 
d'autres Sociétés commencent à nous disputer? 

« Sommes-nous déterminés à ne pas chercher de débouché 
pour la vie et pour l'action de nos Eglises indigènes ? 

« Si nous acceptons cette alternative, alors résignons-nous 
d'avance à renoncer au progrès ; laissons à d'autres le soin d'é- 
vangéliser des tribus dont nous possédons la langue ; renonçons 
à nous avancer vers l'intérieur. Travaillons parmi les ba-Souto, 
sans avoir l'ambition de franchir les bornes de leur pays et de 
leur existence. Pour cela aussi, il faut un certain héroïsme. Mais 
Dieu, s'il le faut, peut nous le donner. 

«Si, au contraire, nous ne pouvons accepter cette alternative, 
envisageons franchement les sacrifices que nous devrons faire. 
Pour moi, la question des fonds pâlit devant celle des hommes. 
Il nous faut des hommes pour le Lessouto, il nous en faut pour 
le Sénégal, il nous en faudra pour les ba-Rotsi. Mais si nous avons 
la conviction que cette œuvre nous est donnée de Dieu, nous ne 
nous laisserons décourager ni par les dépenses, ni par les revers, 
ni surtout par les morts de ceux qui succomberont à ce poste 
d'honneur. 

« Qu'on le comprenne bien : dans cette entreprise, la respon- 
sabilité doit surtout reposer sur les Eglises de France, sur vous, 
Messieurs, qui les représentez. Les Eglises du Lessouto ont fait 
de sérieuses expériences depuis qu'elles donnèrent essor au pre- 
mier élan de leur enthousiasme. Elles ont compris la grandeur et 
les exigences de cette œuvre, et elles ont senti leur faiblesse. 
Elles ne sont pas découragées, mais c'est à vous qu'elles re- 
gardent. Elles vous suivront, mais ne demandez pas qu'elles vous 
devancent. 

«Je n'ai rien dit de l'opinion de mes collègues, ni^de celle de 
leurs troupeaux. Elles vous sont connues. Nos discussions en 



100 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

conférence et en synode ont été caractérisées surtout par une 
extrême prudence, et par la crainte de trop s'engager et de trop 
compromettre la responsabilité des Eglises du Lessouto. » 

Le Comité, profondément impressionné, tant par le devoir im- 
périeux qui semblait s'imposer que par les responsabilités nou- 
velles qu'il entraînait avec lui, sentit que c'est aux chrétiens eux- 
mêmes dont il tient son mandat qu'il fallait en appeler. « Allez, 
me dit-on, visitez les Églises, et que Dieu soit avec vous ! » 

Et nous nous mîmes en campagne. Nos tournées durèrent deux 
années ! Nous parcourûmes la France du nord au midi, de l'est à 
l'ouest; séjournant deux ou trois jours dans les principales Eglises 
de nos grandes villes, mais visitant aussi les Eglises de campagne. 

a Je ne crois pas me tromper, écrivais-je dans ce temps-là, en 
disant que l'œuvre des Missions est généralement chère aux 
Eglises. On le pourrait, qu'on' ne voudrait pas s'en passer. Mais 
c'est une œuvre, hélas ! bien peu connue. Le Journal des Missions 
n'est guère lu que par des amis dévoués de l'œuvre, et dans les 
réunions mensuelles que des pasteurs tiennent ici et là. L'œuvre 
des Missions en France, c'est l'œuvre des chrétiens, mais pas 
encore celle des Eglises. Les pasteurs et leurs troupeaux ne 
sentent pas qu'ils y ont une part de responsabilité. On s'intéresse 
aux missions au même titre qu'on s'intéresse à toute autre œuvre; 
il n'y a de différence que du plus au moins; la nature de l'intérêt 
est la même; pas de sentiment de responsabilité. Les missions 
n'ont pas encore obtenu droit de cité chez nous. Ce n'est pas un 
mendiant, il est vrai ; c'est un hôte qu'on accueille avec amabilité 
et que l'on comble d'égards, mais ce n'est pas un enfant de la 
maison, et il n'a pas encore place au foyer domestique. 

« 11 y a, dans des villes et dans des villages, des pasteurs qui 
poursuivent sans joie et sans bénédiction un ministère de luttes 
et de souffrances, engagés dans des rivalités de dénomination qui 
dessèchent l'âme, aigrissent l'esprit et cachent l'étendard royal 
sous des nuages de poussière. Ils étouffent eux-mêmes, ils n'ont 
pas de place au soleil ; le cadre où ils se meuvent est trop étroit 
pour leur activité. Et pourtant, au delà des mers, nous leur mon- 
trons tout un monde avec des millions de créatures humaines qui 
périssent, faute de messagers de la bonne nouvelle. La science et 
le commerce ont leurs pionniers et leurs martyrs chaque jour en 
Afrique. Où sont les nôtres?... mon Dieu ! quelle idée donnons- 
nous donc de ton service, que tant de tes rachetés le redoutent 
et que si peu nous envient !... » 



A LA RECHERCHE d'Ux\ CHAMP DE MISSION. IOI 

Nous parcourûmes aussi les vallées vaudoises du Piémont, où 
l'intérêt missionnaire en était encore au minimum, puis la Suisse, 
la Belgique, la Hollande et l'Ecosse, où partout nous reçûmes 
l'accueil le plus chaleureux. 

Il nous fallait la grosse somme de 100,000 fr. Un ami anglais 
commença par nous en envoyer 2 5, 000, et le reste se trouva peu 
à peu. Nous eûmes partout des preuves bien touchantes de libéra- 
lité. Ici, où j'avais lieu de croire qu'on se défiait de mon carac- 
tère d'étranger, je m'étais à peine tu que les dons affluaient; là 
les troncs de l'église débordaient; il y avait beaucoup de cuivre, 
c'est vrai, mais il y avait aussi de l'argent; ailleurs c'étaient des 
parures que l'on avait mises dans la bourse. Mais ce qui nous 
émut non moins, ce furent ces pauvres, ces veuves qui donnaient 
leurs pites avec tant de joie ! En Hollande et en Ecosse, il se 
forma des comités pour maintenir et concentrer l'intérêt en faveur 
de la Mission. 

Les vocations missionnaires, malheureusement, étaient plus 
rares. Ce n'est pas que les jeunes gens manquassent absolument 
de dévouement et d'enthousiasme; mais c'est qu'il y avait ici et 
là un père, une mère qui d'une haleine pouvaient dire à Dieu : 
« Que ton règne vienne !» et à leur fils : « Aussi longtemps que 
je vis, tu ne seras pas missionnaire, j'en mourrais de douleur. » — 
Nous avions cependant conscience que c'était là aussi un temps 
de semailles, et comme gage de la future moisson, le Seigneur 
nous accorda un collaborateur précieux en M. Christol. M. Christol 
est un peintre, qui avait mis son beau talent sur l'autel pour se 
donner à l'évangélisation populaire de la Mission Mac Ail, et qui, 
ensuite, renonça à cette œuvre aimée pour nous suivre en Afrique 
avec sa charmante compagne. 

Au moment de quitter l'Europe pour retourner en Afrique, je 
sentis le besoin d'adresser aux Eglises la lettre qui suit : 



Paris, le 22 avril 1882. 

« Bien chers amis, 

« Nous partons définitivement dans six jours. Nos dernières 
réunions ont eu lieu ; nous sommes dans les emballages et les 
visites «pour prendre congé», très occupés et très fatigués. Ce 
n'est donc pas le moment de faire des lettres et des discours. 
C'est pourtant un besoin de nos cœurs de vous dire, à vous aussi, 
qui n'êtes pas de Paris, un dernier adieu. En l'écrivant, ce triste 



102 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

mot à' adieux qui nous remplit d'une douloureuse émotion, nous 
répétons par la pensée tous nos voyages de deux ans. Toutes 
les localités que nous avons visitées, les Eglises qui nous ont ac- 
cueillis, les visages de ceux qui nous ont comblés d'affection pas- 
sent devant nous comme une vision. Nous n'oublions aucun des 
nombreux Bétliel, ni aucun des bien-aimés qui, comme les anges 
à Jacob, nous ont communiqué de la part de Dieu des messages 
et des bénédictions. — La voilà donc terminée, notre œuvre en 
Europe ! Elle est devant Dieu et devant l'Eglise, avec toutes ses 
imperfections et ses misères. Elle me laisse à moi, je vous dois 
cette confession, le sentiment d'une profonde humiliation. Je 
pense à toutes ces occasions uniques qui m'ont été fournies 
pour glorifier mon Maître et pour édifier son peuple. Lui a su le 
secret de mon cœur et tous mes combats. Ma consolation pour le 
passé, ma force pour l'avenir, c'est quV/ veut bien, pour magnifier 
sa puissance, se servir des choses méprisables de ce inonde et 
même de celles qui ne sont point. Il est salutaire de se voir dimi- 
nuer soi) mais lui croître _, et de s'assurer que l'homme ne lui dé- 
robe aucun rayon de sa gloire. 

« A coté de ce sentiment-là, il en est un autre que je ne saurais 
taire, la reconnaissance. Nous l'emportons, et il revivra dans les 
déserts comme une source rafraîchissante, le souvenir de toute 
l'affection, de toutes les bontés dont vous nous avez comblés, de 
tout le bien que nous avons reçu. 

« Pourquoi voudrait-on imposer au royaume de Jésus-Christ 
les frontières de notre pays ou les limites d'une localité?... Excel- 
sior! chers amis, et plus haut nous nous élèverons, plus aussi 
disparaîtront les distances et les nationalités. J'ai été confondu de 
rencontrer, dans mes tournées, les objections contre l'œuvre des 
missions que l'on combattait il y a cinquante ans. Je dois à la 
vérité de dire, — et je le fais sans amertume, — que, chez nous, 
l'œuvre des missions est encore peu connue, et partant peu com- 
prise. Il est maints pasteurs évangéliques qui ne s'en occupent 
pas, qui ne reçoivent ou ne lisent jamais un journal des missions. 
Ce n'est pas encore Y œuvre des Églises comme nous, nous l'en- 
tendons. Même bon nombre de ceux qui s'en occupent le font en 
amateurs et rejettent toute espèce de responsabilé personnelle. 
Pour eux, c'est l'œuvre d'une société siégeant, comme tant d'au- 
tres, à Paris, et à laquelle on accorde, aux mêmes titres, une par- 
celle de patronage et de sympathie. — Voilà une des causes de 
notre pénurie constante de fonds et d'ouvriers. Quand vous, 
frères bien-aimés et vénérés, aurez senti que l'œuvre de l'évangé- 



A LA RECHERCHE d'un CHAMP DE MISSION. I o3 

lisation du monde n'est pas pour l'Eglise un luxe dont, à la ri- 
gueur, on peut se passer, mais un devoir, un apostolat que le 
Maître lui-même lui a confié, et qu'elle ne peut méconnaître et 
négliger impunément, alors aussi vous sentirez que votre respon- 
sabilité personnelle y est directement engagée, vous remuerez 
vos troupeaux et provoquerez des vocations parmi vos jeunes 
gens. 

«Pardonnez ma franchise. Je ne voudrais froisser qui que ce 
soit par la rudesse de mon langage, ni poser devant vous et faire 
parade de modestie. Mes tournées missionnaires en Europe sont 
terminées, et, quelle que soit l'opinion que l'on en ait, personne 
ne me refusera le témoignage d'avoir été de bonne volonté. Je 
me suis donné autant que je l'ai pu; j'ai visité les villages avec 
autant de sérieux que les grandes villes, et ce n'est pas là que 
j'ai été le moins béni. J'ai tenu scrupuleusement tous mes engage- 
ments et jamais une indisposition ne m'a servi de prétexte pour 
m'y soustraire. J'ai fait taire mes sentiments personnels et j'ai 
parlé « au grand public », quand il m'eût été plus doux de causer 
en famille avec ceux chez lesquels j'aurais voulu éveiller un intérêt 
durable pour notre œuvre. J'ai à votre désir, et malgré une pré- 
paration souvent insuffisante, entretenu des cercles littéraires et 
des sociétés de géographie. Je l'ai l'ait par considération pour 
vous, mes vénérés frères, et pour l'œuvre d'évangélisation que 
vous faites en France. Je l'ai fait franchement et avec simplicité, 
et vous vous êtes déclarés satisfaits. L'honneur du protestantisme, 
que vous et moi nous représentons, était ainsi revendiqué. Je 
n'étais pas un collecteur, je n'attendais rien de plus, et souvent je 
n'ai rien reçu de plus. Mais noblesse oblige, et en vous quittant, 
permettez-moi de vous le rappeler. Vous vous êtes moralement 
compromis devant le public, et après m'avoir patronné devant 
lui, vous n'oublierez pas l'œuvre que je vais faire loin de vous 
dans l'Afrique intertropicale. Si jamais l'un de mes compagnons 
d'œuvre ou moi-même revenons parmi vous, vous nous accueil- 
lerez comme vos propres mandataires. Dès maintenant, vous sui- 
vrez notre entreprise à travers toutes les péripéties de son déve- 
loppement. Gela me consolera de ce dont j'ai si souvent gémi, que 
le voyageur ait été plus populaire que le missionnaire. 

« Ghers amis, nous faisons une œuvre sérieuse, à laquelle nous 
avons foi. Je frémis en pensant que pour la faire nous faisons tant 
de bruit. Ce n'est pas ainsi que se construisait le temple de Jéru- 
salem. Je prends ma bonne part du blâme dans ce qu'il a de 
mérité, et je demande instamment à mon Dieu la fidélité dans 



104 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

l'humilité. Redoutons de tirer parti de tout pour créer un enthou- 
siasme éphémère. Travaillons les uns et les autres dans l'ombre 
et dans l'obscurité plus encore qu'en plein soleil et en public. 

« Au moment de tenter l'exécution des projets auxquels je vous 
ai associés, chers amis, je sens la responsabilité qui pèse sur moi. 
La critique est sur mes traces, vos espérances m'ont devancé, et 
je vais bientôt me trouver face à face avec la réalité des difficultés 
de tous genres. Mais le Maître est là et il m'appelle ; il sera ma 
lumière, ma délivrance et la force de ma vie. » 



LA MARCHE TRIOMPHALE DU CHRETIEN 



L'ange de l'Eternel campe tout autour 
de ceux qui le craignent et les arrache 
au danger. 

Ps. 34- 8. 



Air africain de J. K. Bokwe. — Paroles de M. Coillard 
traduites du Se-Souto par M. Theod. Monod. 



Noble enfant du souverain Roi, 
Dieu t'honore et te protège : 
Ceux qui forment ton cortège 

Sont par milliers autour de toi. 



4 

Ne crains rien, car tu les verras 
Au plus fort de la détresse 
S'approcher avec tendresse 

Et te porter entre leurs bras. 



2 

Et c'est l'Ange de l'Éternel 

Qui se tient près de ta couche, 
Pour qu'aucun mal ne te touche 

Lorsque tu dors seul sous le ciel. 



L'ennemi, laisse le gronder ! 
Qu'il menace et qu'il rugisse : 
Ton Sauveur à ton service 

Met tout un camp pour te garder ! 



Tu t'éveilles, le lendemain : 
Ils sont là pour ta défense ; 
Leur phalange te devance, 

Ils applanissent ton chemin. 



6 

O divine protection 

Qu'elle est douce et qu'elle est forte ! 

C'est ta gloire et ton escorte 
Jusqu'aux murailles de Sion. 



Au pays du Ra-Nyaï, septembre 1877, au lendemain de l'aven- 
ture chez le chef Masonda. 



DEUXIEME PARTIE 



LA MISSION SE FONDE 



XV 



A Wellington. — L' « école huguenote ». — Stellenbosh. — A travers la Natalic. 
Une épizootie. — Arrivée à Léribé. — État de la station. 



Léribé, 2G août 1882. 

Nos amis seront heureux d'apprendre que, par la bonté de 
Dieu, nous sommes enfin arrivés à Léribé. Nous avons eu à 
regretter un délai de cinq ou six jours au Cap. Nous en avons 
profité pour aller à Wellington serrer une fois encore la main au 
véritable vétéran missionnaire, M. Bisseux, qui représente encore 
le temps héroïque des débuts de la mission. Nous avons aussi 
visité la « Pension Huguenote », fondée et dirigée par miss Fer- 
guson et d'autres dames américaines, d'après les principes d'Ho- 
lyoke et dans le même esprit. La création de cet établissement, 
due aux efforts d'un pasteur vraiment apostolique, M. Andrew 
Murray, a commencé une réforme importante dans le système 
d'éducation pour les jeunes filles du sud de l'Afrique. C'est un 
home plutôt qu'une pension. Tous les jours les élèves y consa- 
crent une heure environ — mais une heure évaluée en minutes 
pour rappeler le prix du temps — aux soins du ménage, et elles 
y font en même temps des études très sérieuses. A mon avis, l'un 
des plus beaux fruits du système et de l'influence de la maison, 
c'est le fait que bon nombre des élèves qui en sortent sentent le 
besoin de faire quelque chose pour d'autres et se vouent à l'en- 
seignement à leur tour. Déjà des institutions de ce genre se sont 
élevées dans les principales villes de la colonie, dans l'Etat-Libre 
et jusqu'au Transvaal. C'est une belle pensée de M. Andrew 
Murray d'avoir rattaché cette œuvre à la France en l'appelant 



106 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

T « école huguenote ». C'est un hommage à la mémoire de nos 
pères persécutés, dont bon nombre ont cherché un refuge au Cap, 
et dont les noms se retrouvent encore parmi les élèves de l'école 
de Wellington. 

Nous avons aussi visité Stellenbosh. C'est un petit Edimbourg, 
un centre d'éducation. 11 y a une pension de jeunes filles du 
même genre que celle de Wellington, deux même, dont l'une, 
très prospère, appartient à la mission rhénane, et surtout la 
faculté de théologie de l'Église hollandaise. Cette faculté, fonciè- 
rement évangélique, a été une source de grandes bénédictions 
pour le pays ; son corps professoral se compose d'hommes d'une 
piété éminente ; et quoique jeune, elle a déjà donné des pasteurs 
remarquables par leur zèle et par leurs talents. 

Ce qui nous réjouit surtout, c'est de voir l'esprit missionnaire 
se développer au sein de l'Eglise hollandaise, et dissiper peu à 
peu les préjugés d'autrefois. Ainsi, parmi les étudiants en théo- 
logie, à la même table et sur les mêmes bancs, se trouve actuel- 
lement un jeune homme de couleur. C'est une victoire. A Wel- 
lington, le Révérend Th. Ferguson a, depuis quelques années, 
une école missionnaire qui a déjà envoyé des ouvriers et qui 
compte un bon nombre d'élèves, tous hollandais ou colons. 

Au Cap, je me suis naturellement occupé des affaires du Les- 
souto ; j'ai vu le gouverneur, les ministres, quelques membres du 
Parlement. Puis huit jours de côtoyage dans l'Océan Indien, et 
nous sommes à Natal. 

Nous débarquons dès le lendemain de notre arrivée, et sommes 
bien accueillis par des amis d'ancienne date, puis nous partons 
pour Pieter-Maritzburg, la capitale de la Natalie. Cette fois, ce 
n'est plus en chariots à bœufs que nous franchissons ces cinquante 
milles, mais bien en chemin de fer. Un chemin de fer, c'est encore 
une grande nouveauté. La voie est simple et très étroite, pas de 
tunnels ; elle suit les contours des montagnes, gravit tout douce- 
ment les pentes quand il le faut ; vous courez le risque d'avoir le 
mal de mer, et les récriminations des passagers se font entendre 
de toutes parts. Mais nous, en imagination, nous refaisons nos 
voyages aventureux de jadis, nous jouissons du grandiose pano- 
rama qui va se déroulant devant nous ; nous sommes reconnais- 
sants et heureux. A mes côtés se trouve un fermier. Le soir, à un 
arrêt, comme je me promenais sur le trottoir pendant que tout le 
monde courait au buffet ou à la buvette, mon voisin vient à moi : 
« Monsieur, dit-il, voudriez-vous partager ma nourriture? » 
C'était du biscuit ; je n'avais pas faim ; je n'ai pas précisément de 



LA MISSION SE FONDE. IO7 

prédilection pour cette espèce de pain. Mais son invitation était 
si cordiale, que je rompis la brique et me mis à grignoter tout en 
causant avec lui. C'est bien encore l'Afrique, l'Afrique hospita- 
lière. Je ne me souviens pas que chose pareille me soit jamais 
arrivée dans tous mes voyages en Europe. 

11 y a des changements, cependant, depuis quatorze ans que 
nous avons quitté Natal. On évalue à près de quatre cent mille 
le&Zoulous qui y habitent ou y ont cherché refuge. Pour les seize 
ou dix-huit mille colons, la grande question du jour c'est, comme 
dans la colonie du Cap, la question ouvrière. Les Zoulous sont si 
fiers, si indépendants, qu'ils ne travaillent que pour se procurer 
les moyens d'acquérir des femmes. Aussi s'est-on vu obligé d'im- 
porter des coolies des Indes. Et ces coolies, aujourd'hui on les 
trouve partout : sur la voie ferrée, dans les magasins, dans les 
hôtels, dans les maisons privées, au marché et dans les prisons. 
Leurs boutiques et leurs costumes orientaux donnent aux villes 
de Natal un caractère particulier. On les dit nés marchands, ces 
coolies, aussi leurs magasins, fort bien achalandés, sont-ils mal 
vus des commerçants qui ne peuvent soutenir la concurrence. 
Il se fait parmi eux, sous les auspices de l'Eglise wesleyenne, une 
œuvre d'évangélisation. Mais, il faut le reconnaître, le terrain est 
ingrat. 

A Maritzburg, c'est mon ancien et intime ami, M. le pasteur 
Smith, qui nous donne l'hospitalité. Nous croyions que ce ne 
serait que pour quelques jours : ce fut pour des semaines. Pas de 
wagons nulle part, il faut en faire construire ; pas de bœufs, et 
c'est presque une impossibilité que de s'en procurer. A la fin 
pourtant, nous en trouvons, mais à quel prix ! Nous les prenons, 
il le faut. Notre consolation, c'est de penser que nous montons 
déjà notre expédition et faisons des dépenses qui ne se renouvel- 
leront pas à moins d'accidents. Un matin, je regardais du jardin 
passer les soldats. Du sein de la populace noire qui les suit, 
s'élancent vers moi deux individus, gesticulant, riant et criant 
d'aussi loin qu'ils le peuvent : « Luméla ntaté ! luméla ntaté ! 
Bonjour, père ! » C'étaient Gédéon et Fono. Ils m'amenaient mon 
wagon du Lessouto. En la revoyant, cette voiture, notre home 
ambulant, la tristesse s'empara de moi. Laissée dehors pendant 
deux ans et demi, sans abri, au soleil et à la pluie, elle était d'un 
délabrement piteux. 

Nos amis ont profité de notre séjour à Durban et à Maritzburg 
pour organiser des réunions spéciales, soit pour le public en 
général, soit pour les enfants de toutes les écoles du dimanche. 



108 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Mais les bœufs sont achetés, les wagons sont prêts. Chargeons 
donc et partons ! Quel charme de se blottir de nouveau dans son 
chariot, voir son long attelage, entendre les trek du conducteur 
et les détonations de son long fouet, de cheminer gravement, 
bivouaquer à la bohémienne, en un mot, vivre de nouveau de la 
vie d'Afrique ! — Hélas ! le charme est de courte durée ! — Une 
épizootie, qui a fait de terribles ravages au sud de l'Afrique, 
règne encore ici. Déjà, avant de quitter la ville, deux des bœufs 
envoyés du Lessouto succombaient. J'avais à peine vendu leurs 
peaux que d'autres tombaient le long du chemin. Nous nous 
arrêtâmes sur une éminence à une lieue de la ville. Ce fut un vrai 
désastre : soins, repos, remèdes, rien n'y fit. En quelques jours, 
j'en perdis douze. Aujourd'hui, à l'heure où j'écris, on dépèce le 
dix-septième ! Je me suis désolé et tourmenté, et chaque bœuf 
qui mourait m'arrachait la plainte d'un de ces fils de prophète, 
qui pleurait sur sa cognée: « Hélas!... et encore est-il em- 
prunté ! » Mais cela n'a pas réparé nos pertes. 

Le trajet n'a pas manqué d'aventures de tous genres : nous 
avons eu du vent à tout emporter, des nuages de poussière qui 
s'engouffraient dans les wagons, de la pluie, de la neige et des 
chemins défoncés. 

J'ai hâte d'arriver à Léribé, notre cher Léribé. Hélas ! il n'est 
plus ce qu'il était il y a cinq ans ! Nous le savions bien et pour- 
tant, je l'avoue, la réalité dépasse tout ce que notre imagination 
avait peint de plus sombre. Quelques personnes viennent bien à 
notre rencontre et sont heureuses de nous revoir. Mais il y a des 
vides parmi ceux qui nous entourent, chrétiens et païens. 

La station, désertée, délabrée, serait un tombeau sans la pré- 
sence de quelques femmes et enfants, et sans celle surtout de nos 
amis Marzolff et M lle Louise Cochet, qui nous y ont préparé la 
bienvenue de leur mieux. Le village, autrefois si propret, si 
animé, si riant, n'est aujourd'hui qu'un monceau de ruines silen- 
cieuses et désolées. Le jardin missionnaire, je n'en parle pas, il 
est l'emblème de la vigne du Seigneur bien autrement dévaster. 
La guerre — et la pire de toutes — la guerre civile, a semé des 
haines et des vengeances implacables. La vie des camps, de ces 
camps, les égouts de tout ce que notre civilisation a de plus cor- 
rompu et de plus effronté, a donné une telle impétuosité au cou- 
rant de la démoralisation, que peu de nos chrétiens — je le crains 
— ont pu résister. Quelques-uns sont décidément retournés se 
vautrer dans la fange du paganisme, d'autres, et peut-être le plus 
grand nombre, se sont adonnés à l'eau-de-vie. La jeunesse, cette 




TAHALIMA 

L'un des principaux chefs de Séchéké, tué dans la guerre civile en 1887. 



LA MISSIOxN SE FONDE. III 

jeunesse sur laquelle nous avions fondé tant d'espérances, a été 
décimée par la violence des passions. Les chrétiens dont la pro- 
fession a résisté à tant d'attaques ont subi des influences si délé- 
tères, que le zèle et la vie paraissent étouffés ou paralysés. En 
présence de tant de désastres et de ruines, les païens se moquent, 
de l'Evangile ; l'Eglise est déserte, les chemins de Sion mènent 
deuil ! 

Notre ciel politique, pour le moment, n'est pas plus radieux. Il 
est gris, et à l'horizon grondent des orages qu'il semble difficile 
de conjurer. Massoupa, enivré de ses succès — et il en a eu de 
grands en diplomatie aussi bien qu'en stratégie — rit, assure-t-on, 
des démonstrations du représentant du gouvernement et du chef 
Letsié lui-même. Ce qu'il veut, ce qu'il demande hautement, 
c'est la retraite définitive du gouvernement anglais et l'indépen- 
dance absolue du Lessouto. Lésoana et d'autres chefs le soutien- 
nent. Et il reste à savoir encore jusqu'à quel point la tribu les 
suivra. 

C'est le printemps ici. Laissons donc cette belle saison étendre 
son riche manteau de verdure et de fleurs sur toutes nos ruines 
et nos désolations. C'est un contraste blessant pour le cœur, sans 
doute, mais il nous inspire aussi de la confiance et de l'espoir 
pour l'avenir. L'hiver ne durera pas toujours. C'est au milieu des 
ruines fumantes et désertes de Jérusalem que Jérémie s'écriait, 
dans un élan de sa foi : « Ce sont les gratuités de l'Eternel qui 
font que nous n'avons pas été consumés, parce que ses compas- 
sions ne sont pas taries. Elles se renouvellent chaque matin. C'est 
une chose grande que ta fidélité. » 



XVI 

Guerre civile. — Visite du directeur de la Société. — Une tournée dans les Églises 

du Lessouto. — Départ prochain. 



Léribé, 10 juillet i883. 

Quelques jours encore, et il y aura un an que nous sommes de 
retour ici. Et nous ne devions y passer que six mois/... Ce séjour 
forcément prolongé n'aura cependant pas été une éclipse pour la 
mission du Zambèze. C'est qu'il a plu à Dieu de nous mettre 
dans le creuset. Il a permis que notre foi passât au crible, et que 
les vagues du désappointement et de la tristesse vinssent les unes 
sur les autres se briser contre nous et nous couvrir de leur écume. 
Je le comprends maintenant ; après le bruit et la publicité de 
l'Europe, il nous fallait les revers qui humilient, le silence et le 
recueillement de la solitude, qui rapprochent du Seigneur et font 
pénétrer plus profondément dans l'intimité de sa communion. 

La conférence d'Hermon, au mois de mars, m'a personnelle- 
ment fait du bien. Il fait bon — après une longue séparation et 
une crise comme celle que nous avons traversée — de se revoir, 
et de causer avec des collègues qu'on estime et qu'on aime. Nous 
comptions que les fêtes du Jubilé seraient, surtout pour nous, un 
temps de rafraîchissement. Nous y avions mis notre cœur. Nous 
aurions voulu passer encore quelques jours en famille, avec les 
familles de notre colonie missionnaire, avant notre départ pour 
l'intérieur. L'occasion surtout me paraissait unique de plaider la 
cause de la mission du Zambèze devant les Eglises assemblées, 
de la placer sur leurs consciences et sur leurs cœurs, et de la leur 
proposer comme un monument digne d'elles à élever à la gloire 
de notre Dieu. C'était d'autant plus nécessaire que, pendant les 
dernières années, il y a eu un pas rétrograde, un grand refroidis- 
sement de zèle missionnaire, dû en grande partie aux préoccupa- 
tions politiques. Nous faisions des plans, oui — mais nous étions 
sur un volcan. Il fit irruption, la guerre civile éclata, notre mal- 
heureux district fut une fois de plus livré au pillage et à la des- 
truction — et adieu nos plans, nos douces perspectives, nos 
jouissances anticipées ! Adieu notre moisson de bénédictions, 



LA MISSION SE FONDE. I 1 3 

adieu notre Jubilé ! V r ous savez le reste : les derniers hameaux du 
district détruits, la ville de Molapo et ses belles maisons euro- 
péennes, construites et meublées à grands frais, réduites en 
cendres, des vieillards massacrés, des enfants mutilés, des 
femmes ignominieusement dépouillées et maltraitées, même sous 
nos yeux, sur la station où elles avaient cherché un refuge à 
« l'ombre de la maison de Dieu ». Les alertes, les paniques, l'iso- 
lement, le suspens et la perplexité annonçaient mal le Jubilé. 
M'absenter, c'était impossible. 

Il semblait que le Jubilé ne fût pour nous qu'un mirage. 

Nous avions la douceur de posséder mon futur collaborateur, 
M. Jeanmairet, un jeune homme sérieux et aimable — et aussi un 
ami, un jeune avocat de Genève, M. Gautier. Simple visiteur du 
pays, étudiant en amateur, il a pu en quelques mois se rendre 
maître de la langue pour la comprendre et même la parler en 
public. Son ardente affection pour les indigènes lui inspirait des 
mouvements généreux et délicats. 

Nous attendions la visite de nos chers amis, M. et M rae Boegner, 
et M. Gustave Steinheil. La présence de M me Boegner a donné à 
ce voyage et à nos rapports quelque chose de tout particulière- 
ment doux et intime. Elle a apporté à nos chères compagnes sa 
part de bénédictions. Elle a pu s'initier à plus d'un détail de la 
vie matérielle d'une dame missionnaire, et elle s'associera sûre- 
ment d'une manière plus effective à leurs difficultés. Le bien que 
son passage a fait se continuera. 

Nous bénissons Dieu de ce qu'aucune alerte n'est survenue 
pendant le séjour de nos amis ici. Nous, nous l'avons mis à profit 
pour étudier encore ensemble certaines questions qui se rappor- 
tent à la mission du Zambèze. Le moment est venu, en effet, où 
nos plans doivent prendre une forme définitive, et où nous allons 
enfin mettre la main à l'œuvre. Dans peu de jours, Jeanmairet et 
moi allons nous mettre en selle, et, à l'invitation de la confé- 
rence, visiter les Eglises et leur faire nos adieux. Notre pro- 
gramme est chargé. Notre voyage, qui doit commencer après- 
demain, ne se terminera que dans six semaines. J'avoue que je 
l'appréhende un peu, surtout en plein hiver. 11 m'en coûte, sur- 
tout, de m'éloigner pour si longtemps de la station, et de laisser 
ma femme seule avec ma nièce. Nous avons maintenant une trêve 
qui s'est prolongée bien au delà de nos espérances. Combien de 
temps durera-t-elle ? Nous nous cramponnons à l'espoir que cette 
éclaircie est le présage du retour du beau temps, et non point le 
calme qui précède les tempêtes. 

HAUT-ZAMBÈZE. 8 



Il4 SUR LE HALT-ZAMBÈZE. 



Léribé, 28 août i883. 

Vous attendez des nouvelles et je vous les dois. Notre 

voyage a duré six semaines. Jeanmairet est décidément passé 
maître en équitation ; c'est seulement dommage que ce soit au 
moment où nous allons quitter le pays des chevaux. Il a tenu bon 
jusqu'au bout, le brave ami, sans trop de fatigue et jouissant 
beaucoup. Il faut dire que c'est un bien beau voyage que nous 
avons fait. La veille même de notre départ, au soir, on venait me 
raconter des escarmouches qui avaient eu lieu à deux ou trois 
endroits. Le sang avait déjà coulé, on allait encore se battre, 
c'était certain ; comment quitter la station, ma femme et ma 
nièce, dans ces circonstances? Nos gens faisaient de longues 
mines. Réflexion faite , je résolus de maintenir ma décision, 
advienne que pourra. J'étais trop triste de mes désappointements 
du Jubilé. Seulement, je pris quelques précautions. 

Eh bien ! l'armistice a duré pendant toute mon absence, et 
c'est à peine s'il y a eu les alertes qui étaient si fréquentes avant 
votre visite à Léribé. Et puis quel beau temps ! A part deux ou 
trois jours de pluie et de froid à Hermon et à Smithfield, nous 
avons eu un soleil radieux. Vous connaissez assez notre petite 
colonie missionnaire pour savoir jusqu'à quel point nous compre- 
nons ici le privilège de l'hospitalité. Je le crains, nous l'avons 
imposé d'une manière onéreuse à nos frères, ce privilège-là. J'en 
ai eu mal à la conscience, je n'aurais pas aimé qu'on mît mes 
chevaux à une telle corvée. 

Cette visite me laissera les souvenirs les plus doux. Notre 
cause aussi y aura sûrement gagné. Je crois pouvoir le dire posi- 
tivement. 

Nous avons sous ce rapport fait des expériences assez diverses, 
avec des alternatives de découragements et d'encouragements. 
Mais, en définitive, ce sont les encouragements qui prédominent. 
C'est alors que nous avons pu constater l'étendue du mal que les 
guerres ont fait parmi nos Eglises, et aussi que nous avons vu se 
dissiper certaines illusions que nous avions caressées au loin. 
Quelle différence entre le calme plat actuel et cet élan d'enthou- 
siasme qui électrisait les Eglises en 1876 et 1877 î Qu'il me 
semble que tout alors était beau et facile ! J'aurais pu aller au 
bout du monde, porté par tant de chaleur. Aujourd'hui, ah ! 
quand parfois la voix vous revient sans écho, on sent que, pour 



LA MISSION SE FONDE. I I 5 

aller de l'avant, il faut que la main puissante de Dieu vous 
ceigne de sa force. Nous retrouvons sur notre sentier ici, contre 
la mission extérieure, les mêmes objections que je combattais en 
France. Gomment faire des collectes ? Gomment aller au Zambèze 
quand il v a encore tant à faire au Lessouto ? 

Cependant, nous avons eu de bonnes réunions à Hermon, à 
Massitissi, à Béthesda, à Morija, etc. Et, bien que nous ne puis- 
sions pas encore dire quels en seront les résultats acquis, nous 
avons recueilli là plus que de bonnes paroles qui ne coûtent 
rien : des témoignages tangibles d'intérêt. 

Vous pouvez penser si nos Zambéziens sont impatients. Pauvres 
garçons ! après le service de Morija, ils étaient dans ma chambre, 
m'obsédant de questions. Ils auraient voulu savoir le jour du 
départ, quitter immédiatement l'école pour venir s'y préparer, 
comme s'ils avaient de grands préparatifs à faire ! Karomba pré- 
tend être très fatigué de ses études, et il lui semble que, s'il se 
repose, le moment du départ approchera plus vite. 



Léribé, 24 octobre i883. 

Notre réunion d'adieux avec les représentants des Eglises du 
Lessouto est fixée au 25 novembre, et notre départ définitif au 
5 décembre. Nous sommes déjà au milieu de nos emballages 
comme si nous nous préparions à prendre le train pour le Zam- 
bèze ! Ge n'est pas le « rapide », encore moins 1' « éclair » qui 
nous emportera dans ces régions lointaines, mais nos serviteurs 
bucoliques, qui sont le symbole de la patience. C'est ici pour 
nous un temps de fatigue et d'anxiété. Il faut trier ce qu'on laisse, 
ce qu'on prend, prévoir les besoins futurs, non seulement les 
siens propres, mais ceux de chaque membre de la caravane. 
Aussi tous les jours demandons-nous à Dieu toute la sagesse dont 
nous avons besoin. 

Les membres de notre troupeau sont tristes à la perspective de 
notre prochaine séparation. Nous ne le sommes pas moins. Mais 
l'arrivée de M. et M me Weitzecker consolera nos gens, et quant à 
nous, Celui qui nous appelle et nous envoie nous soutiendra et 
nous fortifiera. Nous avons maintenant les quatre wagons qu'il 
nous faut, et nous attendons encore que des amis nous procurent 
raltelage qui traînera le chariot du bateau. 

Le temps est donc venu pour nous de mettre courageusement 
la main à l'œuvre ; mais il est venu aussi de faire un sérieux 



I I 6 SUR LE HAJUT-ZAMBÈZE. 

appel à tous nos amis et aux Eglises dont nous sommes les man- 
dataires. Le moment de l'action est arrivé ; avant de nous lancer, 
nous jetons un regard en arrière, nous cherchons le corps de 
l'armée, ceux qui nous suivent ou nous soutiennent. 



Léribé, 19 décembre i883. 

Combien de difficultés sont venues nous entraver successive- 
ment! Parfois, les ténèbres nous semblent si épaisses, que nous 
serions réduits à marcher à tâtons si le Maître n'était devant nous 
et si nous n'entendions sa voix. Cette voix ne nous a jamais fait 
défaut, et nous l'avons perçue au milieu de tout le bruit plus ou 
moins sympathique, plus ou moins hostile, qui s'est fait autour 
de nos projets. 

J'ai trop à cœur l'œuvre que nous allons faire pour la compro- 
mettre par manque de précautions. A part cela, le succès appar- 
tient à Dieu. Si je meurs à la peine, avant même d'avoir eu la 
joie de voir le drapeau de l'Evangile définitivement planté dans 
ces régions lointaines et sans avoir la consolation de voir les 
Eglises de ma patrie marcher résolument à la conquête de 
l'Afrique intertropicale, qu'importent les jugements des hommes? 
Je mourrai avec la conviction de n'avoir fait que mon devoir. Ne 
voyez aucune bravade dans ce que je dis. Il n'y en a pas l'ombre 
dans ma pensée. Je ne suis ni un enthousiaste, ni un amateur 
d'aventures. Je suis un soldat, ma feuille de route est signée, 
j'obéis et je pars; si je tombe, d'autres prendront ma place; en 
tout cas, avec Christ, la victoire est certaine. 

Nos amis Weitzecker sont arrivés enfin. Et au moment où 
nous pensions atteler nos voitures, une nouvelle difficulté et tout 
à fait inattendue a surgi. La petite vérole a éclaté dans quelques 
parties du Lessouto, loin, bien loin de nous. Malheureusement, 
c'est au Lessouto quand même. Et la -panique est telle, qu'on a 
fait le blocus de ce malheureux pays. Trois jours plus tôt, per- 
sonne ne se fût opposé à notre passage. Mais nos amis Weitzecker 
n'étaient pas arrivés. J'ai fait des démarches auprès des autorités 
de l'Etat-Libre, et j'attends leur réponse. Toute notre caravane 
est prête ; nos wagons sont chargés ; nos emballages finis, et 
pourtant nous nous demandons encore si, au I er janvier, nous 
pourrons partir ! 

Dimanche dernier, nous avons eu une bonne congrégation que 
notre temple n'a pu abriter, et j'ai pu présenter mon successeur à 



LA MISSION SE FONDE. I I -y 

la tribu. On lui a fait un accueil cordial et qui me permet d'espé- 
rer que bien des difficultés que nous appréhendions lui seront 
épargnées. M. et M me Weitzecker gagneront vite la confiance et 
l'affection de nos gens. Dimanche prochain, nous aurons leur 
installation, des baptêmes et nos adieux. 



XVII 



Le départ. — Nous avons besoin de forces. — A travers le Transvaal. — ■ Un discours 
du général Joubert. — Sécheresse dangereuse. — Notre personnel. 



6 janvier 1884. 

En route pour le Zambèze ! Oui, enfin. Ce n'est plus en pers- 
pective, mais bien en réalité. Nos préparatifs, nos dernières 
réunions, nos derniers adieux, nos derniers entretiens, avec 
toutes leurs fatigues et leurs émotions, tout cela est derrière nous. 
Nous avons repris à cinquante ans le bâton du pèlerin, et nos 
visages sont tournés vers les régions d'au delà du Zambèze. Déjà 
ce Léribé, l'œuvre de notre jeunesse et de notre carrière, notre 
Béthel et notre Ebenézer, est loin derrière nous. Déjà les crêtes 
bleues des belles montagnes de notre seconde patrie ont disparu 
à nos yeux. Et, quand nos chers Mikéa, Zakéa et Maréka, qui 
nous accompagnent jusqu'à Bethléhem, auront pris congé de nous, 
ce sera le dernier câble nous rattachant au rivage qui se brisera, 
et nous serons lancés en pleine mer. Mais Jésus est et sera là. Il 
ne restera donc plus que la douleur de déchirements dont on ne 
parle pas, et que tout le monde comprend. 11 comptera encore 
nos allées et nos venues et nous guidera de son œil. 

Notre départ a été la fin d'une longue agonie de plusieurs 
mois. Nos projets ont dû passer au creuset et notre foi au crible 
Jusqu'au dernier moment Satan a tout fait pour nous entraver. A 
peine voyions-nous une difficulté s'aplanir, qu'il en suscitait d'au- 
tres plus embarrassantes encore et plus formidables. 

Nous partons, nous, sans la moindre arrière-pensée. Nous 
avons pour nos amis la plus vive affection, et, dans l'expérience 
qu'ils ont déjà acquise ailleurs, la plus grande confiance. Nous 
leur léguons joyeusement le fruit de nos sueurs et de nos la- 
beurs; personne n'était plus digne de les recueillir; les travaux 
matériels, nécessaires à un établissement missionnaire, sont tous 
finis. Ils n'auront plus qu'à entretenir et à réparer. Nous confions 
à leurs soins un troupeau que nous chérissons, et qui, malgré 
les désastres spirituels de la guerre, n'a jamais cessé d'être inté- 
ressant et affectueux. J'envie mon jeune collègue de pouvoir aller 



LA MISSION SE FONDE. IIQ 

au Zambèze sans avoir vécu de longues années au Lessouto, à 
Léribé surtout. Nous avons défriché, nous; nous avons semé, 
et Dieu sait avec quelles larmes ! Nos amis vont continuer l'œu- 
vre et récolter. Oh ! puissent-elles être riches et abondantes les 
gerbes qu'ils déposeront aux pieds du Sauveur ! Et après les 
labeurs de la journée, ceux qui auront semé et ceux qui auront 
récolté se réjouiront ensemble devant Dieu. Personne que le 
Maître ne sait ce que c'est pour nous que de quitter le Lessouto, 
la mission, cette famille missionnaire si unie, ces frères bien- 
aimés avec lesquels il est permis de différer quelquefois de vues 
et de sentiment sans que, pour cela, on cesse de s'estimer et de 
s'aimer. On se sent fort quand on fait partie d'un corps pareil. 
Mon départ ne laisse aucun vide. Soyez bénis, frères, collègues 
vénérés ! Soyez bénis, amis de mon cœur ! Soyez bénis ! Léribé ! 
non, n'en parlons plus. A Dieu ne plaise que nous cherchions à 
faire valoir le peu que nous avons le privilège de faire pour 
Jésus ! Ah ! que ne comprenons-nous mieux, que ne mettons- 
nous mieux en pratique la parole de David, dans une circons- 
tance mémorable : « Je n'offrirai point à l'Eternel des sacrifices 
qui ne coûtent rien ! » 

Pour nous, pas de faiblesse au moment de l'action. L'Eternel, 
qui nous envoie, nous a ceints de force, couronnés de sérénité et 
de joie ; il nous chaussera, s'il le faut, de fer et d'airain. Notre 
force durera autant que nos jours. Est-ce là le langage de la pré- 
somption? Dieu me le pardonne. Nous laissons à d'autres de 
discuter et critiquer notre entreprise. Nous obéissons, nous, c'est 
notre devoir pur et simple. Et j'espère que mon Maître me rendra 
toujours invulnérable contre les paroles louangeuses et contre la 
critique la plus hostile. Nous avons besoin de nous fortifier en 
Dieu en allant au-devant de ce vaste inconnu qu'on appelle la 
mission du Zambèze. Un vent glacial qui a soufflé depuis mon 
départ de France a flétri, hélas ! dans bien des cœurs la confiance 
qu'on nous avait accordée et l'intérêt dont on nous avait en- 
tourés. Et je le crains, il a tari plus d'une source sur laquelle 
comptait non seulement notre œuvre, mais l'œuvre générale. Il 
est dur pour des soldats qui courent à l'assaut et qui ne peuvent 
plus reculer, de s'entendre crier par ceux qui les ont encouragés : 
« Allez, mais il est peu probable que nous puissions vous suivre. » 

Vous, chrétiens, qui priez chaque jour pour que le règne de 
Dieu vienne, nous abandonnerez-vous ? Est-ce avec cette pers- 
pective qui accable et attriste nos cœurs que nous devons aller 
lutter avec les difficultés dont notre entreprise est hérissée, nous 



120 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

mesurer avec tout ce que les puissances du paganisme ont de 
plus formidable, avec la maladie, la mort? Non, vous ne le ferez 
pas, et, avant que nous n'arrivions au Zambèze, vous nous don- 
nerez encore des preuves tangibles de votre coopération, et de 
ces paroles du cœur qui vont au cœur, y relèvent le courage, y 
fortifient la foi et y entretiennent la vie. 



Pretoria, 5 février 1884. 

Pretoria, c'est une date à marquer. Quand on a déjà vécu 
quelques semaines à la bohémienne, qu'on a le Vaal derrière soi 
et qu'on se trouve ici, on commence à réaliser qu'on est sérieu- 
sement en route, et qu'on a fait du chemin, et un mauvais bout 
encore. En effet, le Calédon, avec ses berges et ses sables, nous 
a arrêtés deux jours, malgré la vigoureuse assistance de nos gens 
de Léribé; puis des ravins, des bourbiers, des marécages d'où 
nos attelages, doublés, triplés même, ne pouvaient toujours arra- 
cher nos fourgons, trop pesamment chargés. Je ne sais combien 
de fois nous avons dû décharger nos bagages pour sortir d'un 
mauvais pas, et les porter à dos. De loin, il serait possible d'en- 
cadrer ces aventures d'une auréole de poésie. Nous, nous 
sommes blasés, et nous n'avons plus l'élasticité d'il y a quelques 
années. 

Notre départ de Bethléhem a été plein d'émotion. Plusieurs 
amis s'étaient donné rendez-vous à notre campement, et des lar- 
mes coulaient, pendant que, debout, nous chantions en sessouto 
notre cantique d'adieu et qu'agenouillés ensuite, nous entendions 
le pasteur wesleyen nous recommander à la garde de Dieu dans 
une prière pleine de ferveur. Le pasteur hollandais, M. Théron, 
nous avait, par lettre, recommandés aux Boers de son district, 
et certainement pas en vain. A Heidelberg, où nous ne connais- 
sions pas une âme, notre passage fit sensation, et, de tous côtés, 
on nous entoura d'égards et d'intérêt. C'était le pasteur hollan- 
dais, dont les vues théologiques sont aux antipodes des nôtres, 
qui nous envoyait un gros mouton gras; c'étaient des marchands, 
le boucher et le boulanger, de pauvres gens qui, touchés en 
entendant parler du but de notre expédition, nous envoyaient du 
lait et des fruits de toute espèce. On se sent bien petit et bien 
indigne quand on est l'objet de tant d'égards. Nous croyons, 
nous, que c'est l'Éternel qui fait briller sur nous la lumière de sa 
face. 



LA MISSION SE FONDE. 12 1 

Si nous avons eu de la peine à arriver à Pretoria, nous n'en 
avons pas moins à en sortir. J'avais demandé au Gouvernement 
de nous exempter des droits onéreux qu'il prélève sur toute 
espèce de marchandises. Après beaucoup de tracas et une corres- 
pondance qui risquait de compromettre nos intérêts, j'obtins une 
audience du conseil exécutif. Quelques heures après, une dépè- 
che officielle m'annonçait que, vu le caractère essentiellement 
évangélique de notre mission, et pour nous la faciliter autant que 
possible, nous étions exemptés de tous droits. Nous devons cette 
faveur, en grande partie du moins, à l'influence et aux efforts de 
notre infatigable ami, M. Bosman, le pasteur hollandais. Il par- 
vint même à organiser une réunion missionnaire. La salle était 
comble. C'est le général Joubert, le vice-président de la Répu- 
blique, qui la présidait. 11 nous présenta au public de Pretoria 
dans un discours plein de feu, où il ne manqua pas d'exprimer 
ses vues « sur les missionnaires évangéliques et sur ceux qui, 
tout en prêchant l'Evangile, se mêlent aussi de politique et amè- 
nent le trouble dans les rapports des blancs avec les noirs » . Nous 
étions, nous, classés parmi les premiers, et les vœux que son 
« Honneur » exprima pour le succès de notre entreprise, de 
même que la nouvelle de la faveur que nous avait faite ce jour-là 
même le Gouvernement, furent accueillis avec de bruyants ap- 
plaudissements. La collecte produisit 402 fr. 4o c. Après cette 
première réunion, où un souffle d'enthousiasme a passé, il a fallu 
en avoir une deuxième chez les Wesleyens. Malheureusement, 
un orage épouvantable et une pluie torrentielle l'ont fait à peu 
près manquer. En arrivant, nous avions de nouveau planté nos 
tentes près de la prison, — cette même prison où notre première 
expédition, il y a près de huit ans, a été incarcérée. Qui aurait 
jamais prophétisé l'accueil qu'on nous a fait aujourd'hui ? Dieu 
soit loué ! 

Une difficulté aplanie, en voici une autre. La sécheresse est 
telle que nous ne savons pas trop comment nous allons voyager 
pour arriver à Mangouato. Et puis là, dit-on, règne une affreuse 
famine. En temps pareils, je me souviens d'y avoir acheté un sac 
de farine pour la somme de £ 5,io (137 fr. 75 c.) et du maïs et 
des pommes de terre à £ 3 (75 fr.) le sac. Quelle perspective 
pour notre expédition ! Il a fallu, au dernier moment, nous faire 
violence, et renoncer à passer par la station de notre frère Gonin. 
C'est un pays si sec, que, faute de pâturage et d'eau pendant 
plusieurs jours consécutifs, nous risquerions de faire des pertes 
sérieuses de bétail. Nous allons prendre un chemin qu'on nous 



122 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

assure être moins mauvais. J'ai l'expérience du passé; aussi me 
suis-je empressé de m'assurer les quelques sacs de farine que les 
marchands se disputaient ici, et de me procurer trois grands ton- 
neaux pour notre provision d'eau. Ces tonneaux ont des robinets 
à clef. Je garderai les clefs dans ma poche, de sorte que nous 
serons sobres et raisonnables. 

Notre expédition actuelle diffère sensiblement de la première. 
Il y a sept ans, non seulement nous étions portés par un courant 
d'enthousiasme qui nous rendait tout facile ; tous ceux qui nous 
accompagnaient, à peu d'exceptions près, faisaient partie de la 
mission et partageaient, en quelque mesure, ma responsabilité. 
Aujourd'hui, l'enthousiasme s'est calmé en France comme au 
Lessouto; notre personnel se compose presque entièrement 
d'hommes dévoués sans doute, mais dont nous payons fort cher 
les services et qui n'ont aucune responsabilité. Esaïe, un excel- 
lent jeune homme de Béthesda, et Léfi, un digne évangéliste de 
Morija, sont les seuls qui se soient donnés à la mission. Mais ce 
dernier, incapable de manier le fouet, n'est guère qu'un passager 
avec sa famille. Du reste, je me hâte d'ajouter qu'il nous eût été 
difficile de choisir un meilleur personnel. Tous nos hommes, à 
une ou deux exceptions près, font profession de connaître et de 
servir Dieu. Nous avons une variété d'échantillons de caractères. 
L'un est sérieux, presque mélancolique et taciturne, l'autre, par 
contre, causeur, plein d'entrain et pétillant d'esprit. Celui-ci doux 
et soumis, celui-là énergique et plein d'initiative. Pendant ces six 
semaines de voyage, nous nous sommes bien étudiés les uns les 
autres, et la conclusion à laquelle je suis pour ma part arrivé, 
c'est que chacun a non pas seulement, comme on le dit, les dé- 
fauts de ses qualités, mais aussi les qualités de ses défauts. Avec 
un peu de bonne volonté, on peut aisément le reconnaître. Il a 
fallu coordonner les éléments divers qui composent notre cara- 
vane, — chose d'abord assez difficile. Pour ne parler que d'une 
chose très prosaïque, qui joue un si grand rôle dans notre vie, la 
nourriture, l'un ne peut pas manger du pain de millet froid, 
l'autre prétend que le maïs lui fait mal à l'estomac, un troisième 
assure même que la farine de froment le rend tout à fait malade ; 
la viande de porc ne convient pas à l'un, le lait caillé à l'autre. 
Que faire? on ne peut ni brusquer ces braves gens, ni pourtant 
se laisser gouverner par tous leurs caprices. Le l'ait est que 
maintenant tous se sont mis au pas, moi comme tout le monde, 
je suppose, et que, si ce n'étaient les dépenses qui me hantent 
comme un horrible cauchemar, la tâche serait assez facile. 



LA MISSION SE FONDE. 123 

Nous avons eu la joie de nous rencontrer ici avec nos amis 
Creux, qui sont en route pour la Suisse. Nous avons eu la com- 
munion ensemble hier soir. Aujourd'hui il faut se dire adieu, 
un long adieu. Nous voudrions les charger des messages les 
plus affectueux pour une multitude d'amis de France et de 
Suisse. 



XVIII 

Pluies diluviennes. — Routes effondrées. — Saul's Poort. — Un gué du Marico. — 
Epreuves. — Le passage. — Mangouato. — Séléka. — Baptêmes. — Une grande 
cérémonie à Mangouato. — La poste. 



Mangouato, 18 mai 1884. 

Ce que je redoutais nous est arrivé. Les interminables délais 
de notre départ nous ont jetés en pleine mauvaise saison. On 
aurait dit que notre départ de la capitale du Transvaal fût de 
mauvais augure : nous quittions à peine la dernière de ses rues, 
que soudain survint une pluie battante, une vraie trombe qui 
inonda le pays et transforma le ruisseau qui coulait devant nous 
en un torrent impétueux. Nous ne le traversâmes pas sans peine. 
Nous murmurions tout le temps contre la municipalité — s'il y 
en a une — de cette cité, enfonçant dans la boue jusqu'à mi- 
jambes, doublant nos attelages et excitant nos bêtes jusqu'à 
extinction de voix. Nos amis Creux, Constançon et d'autres, 
toute une petite cavalcade, étaient là en habits d'été. La pluie ne 
faisant pas mine de cesser, on se dit adieu précipitamment, eux 
pour gagner leur logis et se mettre au sec, nous pour continuer 
notre route. De souper, de feu, point, personne n'y songeait. Nos 
pauvres gens passèrent la nuit sous les voitures, les pantalons 
retroussés et essavant de dormir, comme des hérons, sur leurs 
jambes. 

Tout le pays, à notre lever, n'était qu'une immense nappe 
d'eau. Ainsi s'inaugurait le trajet de Pretoria à Mangouato. Ah! 
que nous apprécierions aujourd'hui les bienfaits d'une voie fer- 
rée ! Quand s'étendront-ils aussi jusqu'à nous? Patience, on s'en 
occupe. M. le major Machado, un officier portugais dont nous 
fûmes heureux de faire la connaissance, a travaillé huit mois à 
faire le relevé d'une ligne qui doit mettre le Transvaal en com- 
munication directe avec la mer par Inhambané. Ce n'est pas 
encore le Zambèze, mais c'est un pas de fait. En attendant l'ac- 
complissement de ce beau rêve, pauvres routiers, nous chemi- 
nions lentement et le cœur noir entre les averses. Ouels chemins! 
quels marais ! quels bourbiers ! quelles fondrières ! Et affronter 
tout cela avec des fourgons chargés! Je vous fatiguerais bien 



LA MISSION SE FONDE. T2, r ) 

inutilement si j'avais le temps de vous conter nos aventures. 
Chaque fois que les bœufs s'arrêtaient dans un mauvais pas, on 
se disait: « Bon, nous y sommes! » On regardait le soleil, on 
doublait, on triplait l'attelage, puis on mettait l'épaule aux roues. 
Si rien ne bougeait et que les bœufs devinssent récalcitrants, on 
déchargeait tout bonnement, on portait à dos les bagages hors 
du mauvais pas pour les recharger ensuite. La fatigue alors était 
interdite. 

Le chemin le plus court, — pas précisément le meilleur, — 
traversait la rivière Apies, longeait la Mathlabasé et traversait le 
Limpopo. Nous avions décidé de le prendre. De nuit, nous nous 
trompâmes, et nous nous aperçûmes trop tard pour retourner en 
arrière, — ce qui ne se fait jamais,, — que nous avions pris, après 
tout, le chemin de Saul's Poort, la station de M. Gonin. Nous y 
vîmes une direction de la Providence et nous n'eûmes pas lieu de 
regretter notre erreur. Nos amis Gonin nous reçurent, comme on 
dit, « le cœur sur la main ». Les quelques jours passés avec eux 
nous firent du bien ; leur dévouement, leur renoncement, nous 
édifièrent ; leurs bontés nous touchèrent. 

Au sortir de Saul's Poort, la route, — cela semble une amère 
ironie, — était devenue impraticable ; impossible d'avancer. On 
ne sortait avec peine d'un bourbier que pour tomber dans un 
autre. Un jour, grâce aux bras vigoureux et à la forte poitrine de 
mon brave Jonathan, ma voiture avait franchi un kilomètre au 
plus d'une affreuse fondrière. Celle de Léfi, qui nous suivait, s'en- 
fonça jusqu'au plancher. Quatre attelages de seize bœufs ne par- 
venaient pas à la faire bouger. C'est que les pauvres bêtes s'en- 
fonçaient jusqu'au ventre et ne pouvaient plus tirer. En vain 
essayâmes-nous jusqu'à la nuit, il fallut abandonner la partie. 

Le lendemain, après quelques heures d'un lourd sommeil, la 
première chose fut d'aller au trône de la grâce. Nous le fîmes avec 
confiance. « Envoie, disait l'un de nous, envoie tes anges à notre 
secours ! » Retrempés, ceints de courage, nous combinions nos 
plans, lorsque arrivèrent des hommes à cheval et à pied, les uns 
avec des bœufs, les autres avec des wagons. C'étaient les chré- 
tiens de Saul's Poort qui, ayant appris notre embarras, volaient à 
notre secours. C'étaient les anges de Dieu que nous avions de- 
mandés. Quand l'avons-nous jamais invoqué en vain, ce Père 
plein de tendresse ? Les voitures furent vite allégées et le mauvais 
pas franchi. Ces bons amis, de leur plein gré, voyagèrent avec 
nous quinze jours, frayant un nouveau chemin pour éviter autant 
que possible les marécages du Limpopo. Ils nous amenèrent jus- 



12 



6 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 



qu'à la jonction du Marico (le Malikoé) avec le Limpopo, et vou- 
laient aller plus loin. Malheureusement, ces deux rivières cou- 
laient à pleins bords ; le gué de Marico avait plus de quarante 
pieds de profondeur ! Quand sera-t-il guéable ? Dans l'incertitude 
el pour ne pas nous être un surcroît de charge, nos amis se virent 
obligés de nous planter là et de s'en retourner. 

Quand ils nous eurent fait leurs derniers adieux, que leurs 
wagons eurent disparu dans les bois et que le cahotement de leurs 
roues eut cessé de parvenir à nos oreilles, quelque chose comme 
nue angoisse me saisit. Je voyais cette énorme rivière infranchis- 
sable devant nous, ces nuages qui s'amoncelaient sur nos têtes et 
devaient plus d'une fois nous inonder, le marécage, dont je re- 
doutais, sans pouvoir le fuir, le voisinage pestilentiel. Puis, 
la famine était là, ce spectre hideux nous montrait les dents. 
Pour comble de tristesse, des Bushmen nous volèrent nos deux 
chèvres. Adieu la goutte de lait que nous appréciions tant. Nos 
chevaux mouraient l'un après l'autre, et si subitement, que nous 
ne pouvions rien faire. Et que faire ? Les plus expérimentés y ont 
depuis longtemps perdu leur latin. Celait une épreuve que de 
perdre des montures, sans doute, mais voir nos bœufs de trait 
tomber comme des mouches, voilà qui était bien plus grave. 
C'était le changement de pâturage qui les tuait ainsi. Des nuées 
de vautours, qui ne nous quittaient plus, de nuit comme de jour, 
se battaient sur les charognes. Des bandes de ma-Saroa venaient 
disputer à nos horribles hôtes des lambeaux de chair en putré- 
faction. Pour mettre le comble à notre tristesse, c'était Léfi, puis 
Esaïe, qui luttaient avec la dysenterie ; Middleton aussi, qui ne 
comprenait pas que la fièvre osât l'attaquer, lui si actif, si néces- 
saire ! Et, avec tout cela, il fallait se rationner. Ce fut chose facile 
pour nous, — moins pour nos gens, parmi lesquels nous avions 
une ou deux mauvaises têtes. Mais quand ils virent ma femme pé- 
trir gaiement une petite miche de pain avec toutes les recoupes et 
tout le son, et cette miche, cuite dans un pot en fonte, être la 
ration de pain de toute une semaine pour six personnes, ils com- 
prirent et poussèrent plus loin que nous n'aurions osé l'exiger, le 
soin scrupuleux du peu de nourriture qui nous restait. 

Dans une position pareille, c'était à qui apporterait chaque 
matin les premières nouvelles de la rivière. On y allait dès l'au- 
rore et vingt fois le jour. On examinait les morceaux de bois 
qu'on avait plantés la veille au bord de l'eau. Un jour, on cons- 
tatait un grand écoulement et on faisait déjà des calculs pour le 
passage; le lendemain, la rivière avait de nouveau monté. Ainsi 



LA MISSION SE FONDE. I 2 7 

se passèrent quinze jours. Il nous fallait de la distraction. Les 
nus soignaient le bétail, d'autres prenaient leurs fusils, couraient 
les bois et effrayaient le gibier; ceux-ci ajustaient les engins de 
pêche, et allaient voir couler l'eau et guetter les crocodiles, qui ne 
se montraient pas. On sortit le bateau portatif que nous a donné 
la Société africaine de Paris. Nous pûmes ainsi, de l'autre côté de 
la rivière, visiter des voyageurs arrêtés comme nous, échanger 
avec eux quelques provisions, nous procurer même, de temps en 
temps, un peu de lait. Dieu bénisse et fasse prospérer la Société 
africaine ! elle a acquis des droits sacrés à notre affection, elle a 
nos meilleurs vœux. 

Enfin, le jour de la délivrance luit. Un messager, que j'avais 
envoyé à Mangouato, nous amenait des bœufs du chef et des wa- 
gons que les marchands avaient envoyés pour alléger les nôtres. 
Jugez de l'entrain avec lequel nous prîmes la pioche et la bêche 
pour aplanir les berges, et la hache pour combler les bourbiers 
de tronçons et de branches. La rivière est encore profonde, les 
bœufs nageront, le courant est rapide et lavera l'intérieur des voi- 
tures. N'importe, nous fermons les yeux à tout danger, nous lan- 
çons les chariots l'un après l'autre et nous passons sans mauvaise 
aventure. Dieu soit loué ! nous commençons à respirer. A voir les 
chemins défoncés et les ornières de nos devanciers, nous compre- 
nons maintenant ; la main de notre bon Dieu nous avait arrêtés 
au Marico. Si nous avons mis six semaines pour faire un voyage 
de douze à quinze jours, d'autres gens rompus au métier et qui 
ont pris le chemin le plus direct, n'ont pas pu arriver avant nous. 
Et, quant à nos bœufs, on nous estime fortunés de ne pas en avoir 
perdu davantage. C'est pauvre consolation, n'est-ce pas? et pour- 
tant c'est la consolation qu'échangent les voyageurs. 

Dès lors nous voyageâmes plus rapidement, et, au bout de 
quelques jours, nous saluâmes les collines de Mangouato. Un 
jour, à la halte de midi, pendant qu'on faisait cuire le déjeuner, 
nous étions à l'ombre, étudiant un cantique de circonstance; nous 
entendons derrière nous un trot de chevaux. Je me retourne : c'est 
Aaron qui vient, avec le gendre de Khama, à notre rencontre. On 
se serre la main avec l'effusion de vieilles connaissances ; on s'as- 
sied et on se bombarde de questions. Ce bon Aaron avait quitté 
Séléka depuis onze jours et était venu à pied pour nous rencon- 
trer. Il nous apprenait la mort assez récente de sa petite Caroline. 
Cette chère petite, qui avait huit ans et n'avait pas peu contribué 
à égayer notre premier voyage, fut mordue de nuit, dans son lit, 
par un serpent et mourut après deux jours d'agonie. C'était une 



128 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

enfant, paraît-il, qui aimait le Sauveur. Tout le monde la chéris- 
sait. Quand sa mère la vit mourante : « Que dirais-tu, remarquâ- 
t-elle, si ce serpent-là était un messager du Seigneur pour t'ap- 
peler à Lui? — Oh ! ma mère, je serais heureuse, j'aime tant le 
Seigneur ! » 

A Mangouato, il fait bon retrouver des amis comme Khama, 
MM. Whiteley, Masson et autres. Khama est toujours le même. 
Il était hors de joie de nous revoir. Son « veau gras » était là : un 
gros mouton de race africaine, avec une queue dont la graisse est 
très estimée et qui pèse de dix à quinze livres ou plus. Il s'occupa 
de notre bétail, nous envoya chercher immédiatement deux gran- 
des charges de bois à brûler. Tous les matins il venait à notre 
camp, la figure souriante, s'informer de notre santé. Au jour fixé 
pour nos salutations officielles, nous nous rendîmes tous en corps 
au lékhothla, où le chef nous attendait entouré de ses gens. Il 
reçut mon petit speech, phrase à phrase, avec un « É Rré » (oui, 
mon père) bien accentué. Je lui transmis les messages d'une foule 
d'amis d'Europe ; puis vint le bouquet : une jolie boîte à musique 
à six airs des cantiques de Sankey et autres, et faite tout exprès 
pour lui à Genève. On me la passe, je la découvre ; toutes les tètes 
s'allongent et tous les yeux sont braqués sur moi et sur le mysté- 
rieux objet. Je mets la main à la poche, pas de clef. Je cherche, 
cherche partout, cherche encore ; rien : la clef est perdue. Nous 
faisions tableau. Un peu de calme et d'aplomb sauva la situation. 
Ce malencontreux incident ne fit qu'aiguiser la curiosité, et le 
lendemain l'affluence et l'excitation furent d'autant plus grandes, 
quand tout à coup retentit l'air et les charmants accompagnements 
de ce doux cantique : « Sur toi je me repose, ô Jésus, mon Sau- 
veur ! » Naturellement, tout le monde voulut ensuite entendre 
chanter la boîte. 

Quatre ou cinq jours après notre arrivée, nous partîmes, 
M. Jeanmairet et moi, pour Séléka. Le chef nous donna des 
bœufs, un de ses frères son wagon. Nous voyageâmes, aller et 
retour, à marches forcées, pour ne pas passer de dimanche en 
route. Ce voyage nous prit deux semaines. Notre but était de 
relever, ou plutôt de supprimer définitivement le poste de Séléka. 
Asser est retourné au Lessouto avec sa nombreuse famille ; 
André a reçu un appel de nos frères vaudois à Valdézia et attend 
qu'ils le fassent chercher. Proche parent de certains chefs ma- 
Kololo, et surtout d'un homme qui, tout récemment encore, a 
gravement compromis le nom de cette tribu défunte en condui- 
sant des hordes de ma-Tébélé contre le chef Morémi, au lac 




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IIAUT-ZAMI3EZE. 



LA MISSION SE FONDE. 10 1 

Ngami, André craint que sa présence parmi nous ne porte om- 
brage aux ba-Rotsi, et il a raison. Aaron, lui, va avec nous. Arri- 
vés le samedi à Séléka, nous partions déjà le mardi. Mais, pen- 
dant ce temps, il ne fallut pas se croiser les bras. Notre première 
entrevue avec le chef Kobé fut caractéristique. Personne que nous 
ne put pénétrer dans l'enceinte de sa cour. Par mesure de pré- 
caution, son fils s'accroupit à travers l'entrée, assez exiguë, du 
reste. La porte de la hutte seigneuriale était soigneusement fer- 
mée, de sorte que nous n'eûmes pas le privilège de voir le visage 
de Son Altesse. Il était là, pourtant, en dedans de la case ; car, à 
chaque période de mon discours, nous entendions un grognement 
sourd, une voix rauque, qui, lorsque j'eus fini, s'éclaircit un peu : 
« Allez-vous-en avec la pluie, et que la pluie vous suive partout ! 
Que Dieu vous inonde de pluie ! — Merci ! » Et c'est là tout le 
regret qu'il éprouve de voir partir les évangélistes. 

Le lendemain, tout le village se rassemblait pour le culte du 
matin : deux cents personnes, tout compté, tout au plus. M. Jean- 
mairet baptisa l'enfant d'Aaron et celui d'André. Je baptisai un 
jeune garçon de quatorze ans environ, Mosénéné (le serpent, la 
couleuvre). Il prit le nom de Zakéa. C'est le seul fruit actuel de 
la mission de Séléka. Trois hommes sont retournés au inonde, 
trois autres ont émigré sur une station allemande. Nous hésitâmes 
d'abord en voyant la jeunesse de Mosénéné, mais quand nous 
l'eûmes entendu confesser sa foi et répondre avec intelligence à 
toutes nos questions, nous n'hésitâmes plus. C'était touchant de 
voir ce jeune garçon se lever au milieu de cette assemblée pour 
faire une déclaration publique de sa profession, et puis s'age- 
nouiller pour recevoir le sceau du baptême. Des bruits absurdes 
circulaient au sujet de cette cérémonie. Aussi chacun voulait voir 
de ses yeux ce qu'adviendrait de Mosénéné quand nous lui don- 
nerions à manger de la chair d'enfant et à boire de la cervelle 
humaine. Depuis lors, Kobé nous a envoyé ce jeune garçon avec 
deux hommes, ici, à Mangouato, pour que nous l'expédiions à 
l'école au Lessouto. « Il reviendra nous instruire dans un an, » 
dit-il. 

Le service de l'après-midi fut peu nombreux, et cependant les 
évangélistes faisaient leurs adieux. Aaron, lui, le fit en vrai Boa- 
nerges ; André avec non moins d'autorité, mais plus de douceur. 
On sentait bien que ces hommes-là avaient pris une position et 
qu'on regardait un peu à eux comme les ba-Souto regardent à 
nous. Du reste, nos évangélistes ont fait des expériences qui leur 
ont été salutaires et leur ont fait comprendre notre position, à 



1^2 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

nous. Ils ont travaillé à Séléka. S'il y a eu peu de conversions, 
j'ai été frappé du nombre de ceux qui savent lire et écrire, et de 
l'entrain qu'ils mettent dans le chant. Nous avons eu la pénible 
impression que les gens de Séléka sont durs et que nous les sou- 
lagions en leur enlevant ces témoins de la vérité. Ils se dispu- 
taient déjà le chaume de leurs demeures et les obsédaient par 
leur mendicité. C'est à Séléka que nous dûmes nous séparer de 
Filipi, un homme de par ici qui s'est converti à Bérée, — et sur- 
tout de Jonathan, qui s'en retourne à Valdézia avec son fils et un 
garçon qui l'a accompagné au Lessouto. Il nous en. a coûté de 
dire adieu à notre cher Jonathan. L'expédition perd une partie 
de son âme, ou tout au moins son bras droit. Jonathan est notre 
fils en la foi ; il nous rend, je crois, toute l'affection que nous 
avons toujours eue pour lui. L'énergie de son caractère, impé- 
tueux quelquefois, le place toujours au premier rang. Il a voulu 
nous amener jusqu'ici et n'a accepté, pour lui et ses deux garçons, 
que la moitié des gages que les autres ont exigés. Six nommes 
nous ont quittés ici, d'après notre accord préalable. Qui les rem- 
placera ? Khama m'assurait qu'à cause des bruits de guerre, il ne 
fallait pas regarder à lui. Ce fut une autre de ces vagues que nous 
voyons, sans trop frémir, se briser contre notre foi. A notre retour, 
Khama me montra qu'il ne nous avait pas oubliés. Il nous prête 
trois hommes, et, pour nous éviter de trop grandes dépenses, il 
envoie trois messagers avec nous, qui, outre le message qui leur 
est confié pour le roi des ba-Rotsi, seront chargés de nous aider 
en route. 

Il y avait aussi des nouvelles du Zambèze. Deux jeunes gens, 
qui y avaient fait une expédition commerciale, en revenaient 
minés par la fièvre. Ils avaient apporté tout un courrier. M. Arnot 
est toujours à la capitale, et a commencé une école qui a déjà 
passé par toutes sortes de phases. Robosi lui-même écrit à Khama, 
lui demandant son alliance, et, pour gage de son amitié, une de 
ses filles en mariage et un chien noir ! Il lui annonce que les 
jésuites sont allés chez lui, mais qu'ils ne sont pas selon son cœur, 
ni selon le cœur de ses gens, et qu'il leur a refusé l'entrée de son 
pays. « Celui que nous attendons, ajoute-t-il, c'est M. Coillard, 
que l'on m'assure être maintenant en route, et je vous demande 
comme une faveur de l'aider, afin qu'il arrive au plus vite. » Ne 
fondez pas trop d'espoir sur ces bonnes dispositions d'un chef 
païen qui ne sait rien de l'Evangile. Paul, en obéissant à l'appel 
du Macédonien, a trouvé une prison en Macédoine. Mais qu'im- 
porte, si cette prison est la porte de l'Europe ! 



LA MISSION SE FONDE. 1 33 

Nous voulions attendre le retour de M. et M me Hepburne, qui 
reviennent d'Angleterre, avant de présenter à l'Eglise de Cho- 
chong le beau service de communion que nous a procuré le 
Comité des Dames de Paris. Nos amis n'arrivant pas, il a fallu le 
faire sans eux. C'est avant-hier que la présentation a eu lieu, très 
simplement, mais très cordialement. Les discours de remercie- 
ments nous font bien sentir que nous ne sommes plus au Les- 
souto, la Grèce du sud de l'Afrique. Ils n'en ont pas eu moins de 
valeur pour cela. Le discours de Khama, c'étaient deux bœufs de 
trait qu'il nous amenait le lendemain ; un autre nous donnait une 
vache ; un troisième, deux moutons. L'amitié, le setsoaallé, 
comme nous disons en sessouto, est ici une grande institution. 
Tout nombreux que nous sommes, chacun a son motsouallé , son 
tsala, son ami. Cette amitié entraîne toutes sortes de devoirs et 
de privilèges, surtout ceux des présents. Lors même qu'il y a fa- 
mine à Mangouato, nos « amis » ne nous laissent pas manquer 
de pastèques, canne à sucre, lait caillé, etc. Mon ami à moi, c'est 
naturellement Khama. Il avait préparé une belle fourrure de cha- 
cal pour mon arrivée, et une de léopard pour ma femme. Nous 
serons riches quand nous quitterons Mangouato. 

J'oubliais de mentionner la poste. La poste ! ah ! comme elle 
fait vibrer le cœur ! Un ami, nous sachant au Marico, nous avait 
envoyé un paquet de lettres par occasion. Celui qui s'en était 
chargé passa toute une soirée avec nous, fut des plus aimables ; 
nous parlâmes de tout, excepté de la poste. Quatre jours plus 
tard, en arrivant à Mangouato, nous apprîmes que cet excellent 
homme avait nos lettres ! Il avait oublié de nous les remettre. 
Nous fûmes dédommagés, car, outre l'exprès qu'il fit parûr quinze 
jours plus tard, M. Dawson, en venant nous souhaiter la bien- 
venue, était suivi d'un homme qui portait sur la tête une grande 
corbeille, toute pleine de journaux et de lettres. Il faut voir comme 
on se presse autour de la corbeille et comme les yeux pétillent ! 

Maintenant, nous sommes à la veille de nous remettre en route. 
Il a fallu faire ici un dépôt de nos bagages, trier, prendre l'indis- 
pensable, laisser le reste. Grand travail donc de déballages et de 
remballages, grande tristesse à la vue de marchandises avariées, 
d'objets cassés. Mais enfin les wagons sont de nouveau chargés, 
on les couvre de peaux de bœuf pour les garantir un peu des 
épines et des branches qui obstruent le chemin. Les bœufs morts 
servent encore à quelque chose ! 



XIX 



De Chochong à Kané. — Un départ émouvant. — A travers le Kalaliari. — Le froid. 
Un envoi de Khama. — Mon cinquantième anniversaire. — Pandamatenga. — 
M. Westbeech. — Les jésuites, leur installation et leur œuvre. — Une séparation 
en perspective. — Nos artisans. 



Kané, 25 mai 1884. 

Obligés d'alléger nos voitures à cause des sables profonds 
que nous devons labourer dans le désert, il a fallu tout déballer, 
trier, remballer, charger, décharger souvent, pour recharger 
encore, et faire toutes sortes de combinaisons. Chaque caisse, 
chaque objet a dû être inspecté, et son importance, son utilité 
ou sa nécessité être mise en quelque sorte dans les plateaux 
de la balance. Nos vêtements, nos effets personnels nous ont 
donné peu de peine. Par ce temps-ci, nous avons déjà appris 
à nous dépouiller petit à petit de ce que nous appelons volon- 
tiers le nécessaire et à nous contenter de peu. Notre ami Jean- 
mairet a laissé une bonne partie de ses effets pour faire place à 
des objets d'une utilité plus générale. Il l'a proposé de si bon 
cœur, il l'a fait de si bonne grâce, que nous en avons vraiment 
été édifiés. 

Malgré tout ce triage, nous avons encore des chargements qui 
nous donnent du souci. La bourse du Zambèze est malheureuse- 
ment encombrante : ces ballots d'étoffe, ces caisses de verroterie, 
ce bazar parisien en miniature, que ne donnerait-on pas pour les 
réduire en francs et en centimes ! Et puis, nous charrions aussi le 
grenier et l'épicerie de toute la caravane, ce qui n'est pas peu de 
chose. Savez-vous combien nous sommes ? Vingt-neuf, sans comp- 
ter les ma-Saroa que ce digne Khama a mis à notre service, et 
dont le nombre est laissé à notre discrétion. La famille d'Aaron, 
l'évangéliste de Séléka, s'est adjointe à nous avec tous les appen- 
dices indispensables d'un wagon de plus et d'une troupe de bé- 
tail. Mais Aaron n'est pas homme à trôner sur la caisse de de- 
vant, avec une ombrelle blanche sur la tête et un mouchoir pour 
s'éventer. Il nous apporte un précieux élément d'énergie et de vi- 
gueur, et a pris sur lui une bonne part de responsabilité, de sorte 
qu'il est un grand soulagement pour moi. Il a laissé le soin de 



LA MISSION SE FONDE. 1 35 

conduire son wagon à Ezéchiel Pampanyané, et lui s'est coura- 
geusement chargé du tombereau. Ce n'est pas peu de chose, car 
il est traîné par deux bœufs qui supportent le timon, et par six 
ânes qu'il a fallu dresser. Rien de plus drôle que ce singulier 
attelage. Les bœufs, qui se sentent disgraciés, donnent des coups 
de cornes ; les baudets ne s'émeuvent pas, ils sont placides à 
l'excès. On les harnache, on les pousse, on les bat, leur humeur 
ne sort jamais de son assiette. Ils ne s'arrêtent pas dans les mau- 
vais pas, il ne faut pas non plus les presser en bon chemin. Si 
vous ne savez pas la patience, ils vous l'apprendront. Karoumba, 
le trompette de la caravane, est chargé d'aider Aaron à con- 
duire cet équipage, dont tout le monde rit. Mais Waddell et 
Middleton et même Jeanmairet donnent aussi volontiers un coup 
de main. 

Notre départ de Mangouato a été, comme tous les départs, 
profondément triste. Et pourtant, j'ai bondi de joie en contour- 
nant les collines qui dérobaient Mangouato à notre vue et en 
respirant l'air du Kalahari. La veille, nous avions célébré la 
Cène. C'était le soir, à 9 heures, dans la chambre de notre digne 
ami Whiteley, qui est à la tête d'une des premières maisons de 
commerce d'ici. Aux membres de l'expédition s'étaient joints les 
anciens, le chef Khama et quelques Européens, membres de 
l'Eglise. Moment solennel que personne de ceux qui étaient là 
n'oubliera. De ce nombre était Zakéa Mosénéné, le jeune garçon 
que nous avons baptisé à Séléka. Il m'était arrivé depuis quel- 
ques jours. Après le départ de ses évangélistes, le chef Kobé, 
mesurant alors les conséquences de notre abandon, nous en- 
voyait Mosénéné et deux hommes, avec la requête expresse de 
compléter son éducation, de le « faire grandir », pour en faire 
son évangéliste en propre. Il ira à l'école biblique de Morija 
quand nos ba-Souto s'en retourneront 1 . 

Nous ne pûmes être prêts que le lendemain au soir, le mer- 
credi 21. Vous nous auriez vus alors sur la place publique, nos 
six wagons attelés, entourés de toute la population européenne 
de l'endroit et d'une foule de ba-Mangouato. Selon notre cou- 
tume journalière, quand nos bœufs sont déjà sous le joug, et 
avant de donner l'ordre de se mettre en marche, nous étions là, 



1. Après quatre ans passés à l'école biblique de Morija, Mosénéné est retourné parmi 
les siens, qu'il a trouvés non plus à Séléka même, d'où la guerre les avait chassés, 
mais dans le Transvaal, sur les rives du Limpopo. Ses lettres montrent que comme 
instituteur-évangéiiste il y fait une belle œuvre. Il a en effet « grandi » et il a le feu sacré. 
(Dec. 1896.) 



l36" SUR LE HAUT-ZAMBÈZE 

tous debout, la tête découverte; au milieu d'un profond silence 
nous entonnâmes notre cantique : 

Ka linako tsotlc 
Moréna ka ! 
Oho ou nkopolé 
Kia rapéla <■ ! 

Puis, tombant à genoux, nous nous recommandions mutuelle- 
ment à Dieu et à la p.irole de sa grâce ! Enfin vinrent les poignées 
de mains, les derniers adieux; la nuit qui tombait cachait l'émo- 
tion générale, mais je ne sais quel courant nous saisissait irré- 
sistiblement et faisait vibrer les cordes les plus secrètes de nos 
cœurs. 

Après avoir passé les dernières huttes de la ville et congédié 
les derniers de nos amis, nous cheminions silencieusement. Le 
ciel était étoile, l'air frais et vif. On n'entendait que les cahote- 
ments des roues, les coups de fouet et les « trek » des conduc- 
teurs; on ne se sentait pas' d'humeur à causer. « Quel digne 
homme que ce Khama ! quel ami que Kouaté ! » disait quelqu'un 
de temps à autre sans commentaire. Et je crois bien. Vous auriez 
dû être là pendant la journée. Voyez-vous ces deux bœufs de 
trait? C'est la salutation de Khama; cette belle génisse noire? 
celle de Kouaté. Ces trois vaches laitières viennent de M. Whi- 
teley; ce sac de maïs, cette viande salée, de M. Beaumont, le 
boucher de Mangouato : ces huit poules viennent de la basse- 
cour d'un jeune commis, et les poules sont rares ici. Ces chè- 
vres, ces moutons à grosse queue sont l'expression des bons 
vœux de M. et M me Clark et des principaux membres de l'Eglise. 
Voilà encore des citrouilles, des pastèques, du lait caillé, du mil- 
let et que sais-je ? 

Et ces braves gens nous donnent tout cela en nous disant sur 
tous les tons qu'ils seront si tristes, si tristes quand nous serons 
partis!... Chacun a voulu nous montrer que nous sommes aimés 
pour l'amour de l'œuvre que nous allons faire. « Depuis que je 
connais le Seigneur, me disait un ami, aucune œuvre ne m'a 
intéressé comme la vôtre; l'aider, c'est un doux privilège, et 
j'appelle de tous mes vœux le jour où je pourrai la servir plus 
effectivement. » C'est un marchand qui fait de nos projets, de 



Partout et toujours 
Mon Seigneur 
Oh ! tu m'as délivré. 
Je t'invoque ! 



LA MISSION SE FONDE. 13^ 

notre mission, un sujet constant de prières. Ce n'est pas le seul 
qui nous ait montré combien on sympathise avec nous dans 
notre sérieuse enlreprise. Gela a de la valeur dans une commu- 
nauté où l'on juge autrement qu'en Europe des voyageurs et des 
missionnaires. Notez, de plus, que Mangouato est un endroit des 
plus secs et des plus arides. C'est une amère ironie pour le mis- 
sionnaire que de décorer du nom de jardin l'enclos qui est devant 
sa maison. Ce n'est qu'une aire brûlée par le soleil, il n'y croît 
que des chardons et deux ou trois mimosas rabougris.* Ceux qui 
ont. la passion du jardinage essaient, à force de soins, de faire 
croître un seringat, un oléandre, une grenadille, un chou qui ne 
pomme jamais, et deux ou trois têtes de salade qui sont dures en 
naissant. Peut-on le croire ? Nous avons eu des légumes à Cho- 
chong ! Chacun qui le pouvait s'en privait pour nous en envoyer. 

Du reste, c'est de règle ici : on ne vend jamais ces délicatesses, 
on les envoie aux amis. Et quand par bonheur on amène à Man- 
gouato des pommes de terre, des oignons et des fruits secs, on 
les achète pour toute la communauté. Malheureusement, les 
affaires vont mal, les temps sont durs. Le commerce qui s'épuise 
ira chercher fortune du côté du Zambèze. Les autruches et les 
éléphants portent plus loin leurs plumes et leur ivoire. La terreur 
qu'inspire le nom des ma-Tébélé et qui, depuis des années, 
garde les ba-Mangouato sur le qui-vive, leur interdit la chasse. 
Les marchands disent hautement qu'ils ne vivent que sur leurs 
économies, et chacun cherche à liquider et à quitter le pays. 
Khama, lui aussi, a ses plans. 

Nous avons voyagé assez rapidement depuis que nous avons 
quitté Mangouato. Le lendemain, plusieurs de nos amis, par des 
chemins de traverse, sont encore venus nous voir, et deux d'entre 
eux nous ont remis encore des moutons. Nous en avons mainte- 
nant vingt-six, plus cinq vaches, sans compter le petit troupeau 
d'Aaron, et vingt ânes, grands et petits. Vous le voyez, nous 
voyageons en style patriarcal. Nos ânes ont multiplié pendant 
mon séjour en Europe. J'espère les dresser et en faire un bon 
attelage pour les régions infestées de la tsetsé. Mais quelle séré- 
nade ils nous donnent ! 

Kané est le Béerséba du désert. Il s'y trouve bien au moins 
sept puits. Ce ne sont pourtant pas des sources. Quand nous 
avons passé ici, il y a cinq ans, nous ne trouvâmes qu'un peu de 
boue dans ces trous, et force me fut d'acheter de l'eau des Bush- 
men avec du tabac. Aujourd'hui les puits sont pleins. J'avais l'in- 
tention d'aller plus loin passer le dimanche. Mais nous avons eu 



1 38 SUR LE HAUÏ-ZAMBÈZE. 

tant de peine à sortir des sables, môme en doublant les attelages, 
que nous ne sommes arrivés ici qu'au milieu du jour. Et puis est 
survenue une pluie qui n'a pas cessé. Le thermomètre, qui il y a 
peu de jours marquait 35° centigrades, est tombé à i5. Nous 
sommes réduits à nous recroqueviller de notre mieux dans nos 
wagons humides. « Tant pis pour le thermomètre, s'écrie gaie- 
ment Jeanmairet, il fait froid. » Et personne ne le contredit; 
mais la naïveté de cet aveu provoque un éclat de rire et nous 
réchauffe. « Il n'y a pas de tropiques, je n'y crois pas », disait-on 
en s'affublant de son manteau. 

Ce changement si grand et si subit de température est des 
plus éprouvants. On ne peut jamais, dans ce pays, mettre de côté 
ses habits d'hiver. Un des conforts dont je jouis, c'est une paire 
de galoches que j'ai apportée de France. Je plains ceux qui n'en 
ont pas, et je ne sais pas comment j'ai pu m'en passer pendant 
vingt-trois ans. 

Au moment où j'écris, voici un messager de Khama qui arrive. 
Il a fait ces dix-huit ou vingt lieues, par une pluie battante, pour 
nous apporter un petit paquet et les salutations du chef. Il retour- 
nera demain avec cette lettre. 

En réponse à la dépêche de Robosi, le roi des ba-Rotsi, qui 
demandait entre autres choses que Khama nous aidât en route, 
celui-ci envoie Makoatsa et quatre hommes pour nous accompa- 
gner jusque chez Robosi même. L'un a charge du bétail en 
laisse, un autre des moutons, un troisième des ânes; le quatrième 
soigne le beau cheval que Khama envoie à Robosi avec une belle 
carabine. Et Makoatsa doit veiller à ce qu'ils fassent bien leur 
service, et prennent soin de nous. « Si vous ne vous acquittez 
pas bien de votre devoir et que vous tracassiez l'ami du chef, lui 
ne voudrait pas porter la main sur vous, car c'est un homme de 
Dieu; mais je suis Makoatsa, moi, et je vous ferai manger du 
bâton, et au retour, c'est au chef que vous aurez affaire ! » C'a été 
là son speech en me présentant ces hommes, que Khama nous 
donne sans salaire. En attendant, l'un d'eux, qui nous servait de 
guide dans la nuit, a failli nous perdre dans les bois et nous 
causer de graves accidents, et aujourd'hui il a égaré les bœufs. 

Tous les jours, nous n'avons qu'à nous féliciter d'avoir avec 
nous ma femme et ma nièce. Les complications que leur pré- 
sence occasionne ne sont rien à comparer aux bienfaits qu'elle 
nous procure. Ma femme a repris sa place de mère et de diaco- 
nesse parmi nous. Elle est souvent notre providence. 



LA MISSION SE FONDE. 1 3$ 



Pandamatenga, 17 juillet 1884. 

Je sais que, si quelqu'un pense à moi aujourd'hui, c'est bien 
vous. Eli bien! chers amis, vous mettez à une bonne banque les 
vœux et les prières que vous offrez pour nous, soyez-en sûrs. 
Nous vous répondons de tout notre cœur par cette voie télégra- 
phique dont les lignes aboutissent au cœur même de notre Père 
céleste. Voilà donc ma cinquantième année accomplie. Que me 
reste-t-il encore de temps ici-bas pour servir mon Maître? Je suis 
tout prêt, s'il veut que je le glorifie soit par ma vie, soit par ma 
mort. Le désir de mon cœur, que je soumets à sa sainte volonté, 
c'est pourtant qu'il m'accorde quelques années pour fonder l'œu- 
vre que nous entreprenons. Quelle joie ce serait pour moi de 
voir, avant mon départ pour le ciel, des ba-Rotsi convertis et 
l'Evangile pénétrer parmi d'autres tribus. Si vous saviez quel 
bonheur j'ai éprouvé en arrivant ici ! Nous ne sommes pas encore 
au Zambèze, mais nous n'en sommes pas loin. D'ici, de grand 
matin, on peut voir les colonnes de vapeur du Mousi oa thou- 
ni/a 1 . Encore quatre ou cinq jours de voyage en wagon, et nous 
planterons de nouveau nos tentes à Léchoma. Nous ne serons 
plus alors qu'à trois ou quatre lieues de ce Zambèze, que nous 
longeons déjà de loin et dont nous approchons en faisant une 
diagonale. 

Pandamatenga, que nous avions trouvé si charmant et si frais 
il y a cinq ans, est devenu triste et désolé. L'établissement West- 
beech est toujours là, flanqué de quelques huttes indigènes et 
augmenté de l'établissement des jésuites ; mais le bois du Mapané 
est à moitié détruit, l'herbe est desséchée et même en partie 
brûlée, car c'est l'hiver. Et comme il y a eu même de la gelée, 
les palmiers sont flétris. ïl y a cependant un petit coin sur lequel 
les reqards s'arrêtent avec plaisir: ce sont les champs de blé d'un 
vert tendre de M. Westbeech et des Pères jésuites, et le jardin 
potager de ces derniers. Voir un morceau de terrain, à Panda- 
matenga, bien cultivé et bien propre, avec des plates-bandes 
tirées au cordeau, des choux, des pommes de terre, des pois, de 
la salade, c'est ravissant pour des gens qui ont cheminé pendant 
près de deux mois dans les sables, les bourbiers, les steppes et 
les forêts du désert. 



1. Famée tonnante, nom indigène des chutes Victoria. 



l4o SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

M. Westbeech, avisé par des natifs de notre approche, guettait 
notre arrivée. Jusqu'à dix heures du soir, il était à sa porte avec 
des lanternes pour nous donner du courage . Nous, nous étions 
dans des fondrières épouvantables où nos wagons s'étaient en- 
foncés et embourbés jusqu'aux essieux. Et après avoir lutté, tra- 
vaillé, crié et malmené nos bêtes jusqu'à minuit, nous ne parvîn- 
mes qu'à amener nos wagons sur un endroit moins fangeux, où 
force nous fut d'attendre le retour du matin. M. Westbeech vint 
à notre rencontre, et les nouvelles qu'il nous donna du Zambèze 
nous fortifièrent. « Tous les chefs sont pour vous, me disait-il. 
Mais j'avoue que, tout en essayant de leur faire prendre patience, 
j'avais moi-même perdu tout espoir. Impossible de comprendre 
vos délais. » 

Les jésuites sont ici fort bien installés: chapelle, maisonnette 
simple, mais gentille, huttes et hangars comme dépendances, 
belle basse-cour, joli jardin; c'est un petit hameau qui serait 
prospère comme station, s'il y avait une œuvre à faire ici... Mais 
quelle œuvre peut-on faire où il n'y a pas de population ? Ces 
messieurs prennent au vol les quelques conducteurs de wagons 
et domestiques qui suivent leurs maîtres dans ces parages. C'est 
peu dire, car ils ne sont pas nombreux. Ce que j'ai admiré chez 
les jésuites, c'est leur personnel si complet. Ils ont jardinier, cui- 
sinier et économe, menuisier, etc. Ce sont les « frères » qui sont 
chargés du matériel de l'établissement; les « Pères », eux, s'oc- 
cuperont du spirituel, quand il y aura lieu. Leur jardin est une 
petite oasis; il est bien cultivé, bien arrosé. On y trouve toutes 
sortes de légumes dont ces messieurs se montrent très généreux 
envers les voyageurs. Ce dont ils se plaignent, c'est que la plu- 
part ne montent pas en graine ou que les graines ne parviennent 
pas à maturité. Il faut donc tous les ans renouveler sa provision 
de semences. Nous avons, M. Jeanmairet et moi, été leur faire une 
visite. L'un des Pères, accompagné d'un frère, était allé voir la 
grande merveille du pays, les cataractes. Le supérieur était là, le 
P. Kroot, un Hollandais, avec deux frères, un Milanais, qui est 
jardinier, et l'économe, qui est Anglais. Ces messieurs furent 
très courtois avec nous. Ils me cédèrent même deux sacs de blé 
indigène pour nourrir mon monde. C'était un grand service à me 
rendre, car nous étions à bout de provisions pour la caravane, et 
M. Westbeech ne pouvait rien me céder. Ils poussèrent l'amabi- 
lité jusqu'à m'envoyer des légumes : un beau chou, quelques poi- 
reaux et de la salade; tout cela, à leur insu, pour servir au petit 
festin de mon anniversaire. Mais quand ils l'apprirent, le P. Kroot 



LA MISSION SE FONDE. I 4 1 

voulut absolument sortir une bouteille de Bordeaux, et il fallut 
trinquer et boire à ma santé. C'était d'autant plus beau de leur 
part, que notre présence ici doit leur être une épine dans l'œil. 
Je leur en sais gré et leur veux du bien. Je comprends toujours 
mieux qu'il faut combattre des principes, des doctrines, mais 
respecter les personnes. Du reste, je ne crois pas que nous 
l'ayons jamais négligé dans la pratique 1 . 

Nous allons pousser jusqu'à Léchoma, y installer ma femme, 
et puis partir pour le Haut-Zambèze. Vous le comprenez, cette 
séparation de trois mois, qui serait peu de chose au Lessouto, est 
sérieuse et solennelle pour nous deux. Ma femme devra rester 
avec un fardeau qui n'est pas léger. Si vous saviez ce que c'est 
que d'avoir à nourrir une bande de natifs comme la nôtra ! Du 
moment que les conducteurs mettent leurs fouets de côté, non 
seulement il n'est plus question d'aucun travail, quelque minime 
qu'il soit, mais il faut encore que quelqu'un cuise leur nourriture 
et puise leur eau. Encore n'est-il pas facile de les contenter. Je 
voudrais envoyer tout ce monde au Lessouto et à Mangouato. 
Mais comment? Mes bœufs sont éreintés, et je frémis en pensant 
aux dépenses et à tous les tracas d'un prolongement de leur sé- 
jour avec nous. Malgré tout cela, je suis content qu'ils soient 
venus jusqu'au Zambèze, et j'espère qu'ils n'emporteront pas de 
fâcheuses impressions avec eux. 

Mais tout cela est du passé, et il nous faut faire face aux diffi- 
cultés nouvelles qui nous attendent. 



i. J'avais déjà appris que le personnel de cetle mission avait essuyé des désastres. 
C'était, tant pour nos amis d'Europe que pour nous, une mauvaise note pour le climat des 
réqions zambéziennes. Le P. Kroot me rassura quelque peu. De sept membres de la mis- 
sion, un est mort de chute de cheval, deux se sont noyés, deux sont morts de faim et de 
fatique, i n sixième est mort de consomption, le septième seul a eu la fièvre chez Jes 
ba-Toka, encore croit-on qu'il est mort empoisonné. Quoi qu'il en soit, dans ces climats 
pestiférés, on mourra toujours de la fièvre, on n'admet pas d'autres maladies. 



XX 



La désert des Makarikari. — Les ma-Saroa. — ■ L'évançjéliste Léfi. — Encore la tem- 
pérature. — La tombe de Khosana. — Campement à Léchoma. — Au gué de Ka- 
zoungoula. — Messagers de Séchéké. — Contretemps. — Pénible attente. — A 
Sécbéké. — Pauvre hospitalité. — Un messager du roi. — Joie de courte durée. — 
Partirons-nous? — Une révolution à la Vallée. — Une mésaventure de Ben. — Le 
paganisme. 

Léchoma, 7 août 1884. 

Léchoma ! Nous nous arrêtâmes ici dans nos pérégrinations, il 
y a six ans. Au milieu de préoccupations, d'angoisses et de luttes 
que Dieu seul connaît, et, à la lueur d'un rayon d'espoir, s'ou- 
vrirent alors devant nous des horizons nouveaux. C'est une date 
importante dans notre carrière. Il fait bon de revenir à Lé- 
choma, de s'y arrêter et de se recueillir pour adorer les voies de 
l'Eternel et célébrer sa bonté et sa fidélité. 

Le voyage à travers le désert a été long. Nos bœufs venaient 
de loin, nos wagons étaient lourds, nos gens fatigués et sans en- 
train; aussi, malgré toute la détermination possible, nous chemi- 
nions lentement, plus lentement qu'on ne le fait ordinairement. 
De fait, notre première étape à Kané se fit avec tant de difficultés 
que j'avais dû renvoyer à Mangouato une partie de nos bagages. 
Gela nécessita de nouveaux triages, et de nouvelles réductions 
dans notre notion du « strict nécessaire ». Notre ami M. White- 
ley se hâta de venir lui-même avec son wagon et un attelage du 
chef Khama. Pendant ce délai forcé, il pleuvait à verse. Nos 
réservoirs se remplissaient, si bien que dans le désert nous avons 
trouvé de l'eau en abondance et avons à peine su ce que c'est 
que la soif. 

La vue des Makarikari a un peu ranimé l'entrain de nos com- 
pagnons de voyage. Ils sentaient comme nous que nous avions 
fait du chemin. Et puis, disons-le, il y a quelque chose de nou- 
veau et de saisissant dans le panorama sauvage qui se déroule à 
vos yeux avec ses lacs et ses sables, ses plaines immenses parse- 
mées de bosquets, et ses solitudes silencieuses et sans vie. C'est 
à peine si une autruche ou une gazelle en fuite venait un morne m 
interrompre la monotonie du tableau. Le lion même n'a daigné 
nous honorer que de son rugissement nocturne. Les hyènes 



LA MISSION SE FONDE. l43 

affamées seules s'en prirent à nos ânes et nous causèrent du 
tracas. 

Les ma-Saroa, eux, les enfants du désert, sachant que nous 
avions avec nous des gens de Ghochong, se cachaient à notre 
approche. Ils osaient à peine venir nous vendre un peu de miel. 
A en juger par ce que nous avons vu de nos yeux, les ba-Man- 
gouato ne badinent pas avec eux. A l'insu de leur chef sans 
doute, ils les dépouillent du peu qu'ils possèdent, leur arrachent 
le produit de leur chasse, les fruits et les racines sauvages, et 
même les grosses chenilles et les chrysalides dont ces pauvres 
hères font leurs délices. C'est dans ces plaines que viennent se 
perdre certains cours d'eau, le Nata, par exemple, qui, après un 
trajet assez court, disparaît sous le nom de Soua. Le sol des Ma- 
karikari était si détrempé, que nos voitures s'enfonçaient d'une 
manière désespérante. A peine sortis de ces fondrières, il nous 
fallait sillonner ces sables profonds, qui seront toujours le cau- 
chemar des voyageurs dans ces parages. 

C'était pitié de voir nos pauvres bœufs avec leurs cous pelés, 
tirer la langue et s'affaisser sous le joug. Passe encore quand 
nous creusions nos sillons en rase campagne. Mais dans ces four- 
rés d'épines, littéralement impénétrables, et où il était absolu- 
ment impossible au conducteur de manier son long fouet, nos 
bœufs prenaient leur revanche, et nous n'en triomphions qu'à 
force de nous égosiller. 

Dans les forêts vierges que nous traversons, la route n'a pas 
été tracée par un ingénieur. Le premier wagon qui y a passé s'est 
faufilé de son mieux, faisant des zigzags sans fin pour éviter les 
gros arbres. Un second a suivi ces premières traces, puis un 
troisième, puis d'autres, puis les nôtres enfin. Comment contour- 
ner tous ces obstacles avec nos énormes attelages? Il faut être 
constamment sur le qui-vive. Notre pauvre Léfi en sait quelque 
chose, lui. Il a bien fallu que, bon gré mal gré, il vainquît sa 
répugnance et prît le fouet à son tour. Nous proposions-nous de 
faire une longue traite de nuit, ou de grand matin, à peine en 
marche, nous étions sûrs d'entendre derrière nous le cri d'alarme : 
Hihou! hihou! Koloï è tsoueroé! (le wagon est arrêté !) Il fallait 
revenir sur ses pas, la hache sur l'épaule, se demandant quelle 
pouvait être la gravité de l'accident. Hélas! c'est une boîte à 
chapeaux, que nous trouvons tout aplatie, une caisse de mercerie 
tout en pièces. On ramasse les chapeaux, les bobines de coton, 
les paquets d'aiguilles et de galon épars, on raccommode les bal- 
lots déchirés, et on se remet en marche. 



l/|4 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Chacun a eu sa part de dégâts. Un rameau desséché fait une 
entaille à la tente du wagon de M. Jeanmairet, les branches en 
profitent pour balayer tout ce qu'elles peuvent atteindre : livres, 
(rousse de dentiste, trousse de toilette, etc. 

Mais personne n'a été aussi maltraité que notre ami Waddell. 
Un portemanteau, une malle, une caisse d'outils composaient 
tout son avoir. Le portemanteau et la malle y passèrent l'un 
après l'autre. « Au moins, disait notre jeune Ecossais avec satis- 
faction, ma caisse d'outils a échappé. » Il en était fier de cette 
caisse en acajou, avec ses divisions et ses compartiments ingé- 
nieux, son premier travail d'apprenti. Elle reçut bien des coups, 
eut bien des fractures, mais toujours notre menuisier trouvait le 
moyen de la rafistoler. Un jour, un nouvel hihou! hihou! de Léfi 
nous fît accourir tout haletants à son wagon. La caisse précieuse 
n'était plus! les éclats en gisaient épars sur le sol. Cette fois, le 
malheur était irrémédiable. Pauvre Waddell ! il jouait à force de 
bras de la cognée pour dégager du tronc d'un gros arbre le reste 
de ses outils. Nous, nous étions tristes et silencieux. « N'y faites 
pas attention, Monsieur, la boîte est perdue, mais les outils sont 
sauvés. » — Et un sourire essayait d'illuminer son visage rouge 
d'émotion. Il y a de l'étoffe dans un homme de cette trempe. 
C'est un plaisir de le voir travailler, car il aime son métier. Si 
aucun accident ne réclame l'adresse de ses bras vigoureux, il s'en 
va, la hachette à la main, explorer la foret, et revient avec des 
échantillons de bois de toutes espèces et de toutes couleurs. 
« Voilà de l'acajou, Monsieur, du vrai acajou, s'écrie-t-il tout 
radieux, et voici du teak, puis une espèce de cèdre, et encore 
quelque chose qui ressemble à l'ébène ! Si Dieu nous accorde 
force et santé, vous verrez quel bon parti nous tirerons de tous 
ces trésors ! » Et à l'entendre aplanissant toutes difficultés, abat- 
tant des arbres, sciant des planches — des planches! — nous 
voyons déjà une chaumière s'élever comme par enchantement 
avec tout un petit mobilier que le cher homme se plaît à prophé- 
tiser et qui fera oublier à M me Coillard le presbytère de Léribé. 
On sent que Waddell a été l'enfant chéri de sa mère. Il a besoin 
d'être entouré d'affection, et de se donner avec abandon. Mon 
collègue Jeanmairet, Middleton et lui, Waddell, ont été, chacun 
dans sa sphère, un réconfort pour nous. Nos artisans sont bien 
entrés dans l'esprit de l'expédition, ils sont pleins de bonne vo- 
lonté, mettent la main à tout. De fait nous nous disons souvent : 
Oue ferions-nous sans eux? 

Ajouterai-je encore une silhouette ? Nos deux évangélistes Aaron 




MASOTOANE 

Un des chefs de la province de Mousi oa Thounya 
(Grandes cataractes de Victoria). 



HAUT-ZAMBEZE. 



10 



LA MISSION SE FONDE. 1 47 

et Léfi se complètent admirablement l'un l'autre. Gomme nous 
tous, ils ont les défauts de leurs qualités. Aaron est actif, éner- 
gique; il a beaucoup d'entrain et d'initiative; mais il est suscep- 
tible et vif de tempérament. Léfi est un homme intelligent, d'une 
grande égalité de caractère. Il est sobre dans ses paroles comme 
dans ses habitudes et a plus d'instruction qu'Aaron. On découvre 
bien vite qu'il est le fils d'un chrétien — ■ le premier du Lessouto 
— et qu'il n'a guère connu le paganisme que par contact ou par 
tradition. Il fait bien ce qu'il fait, mais il n'a pas beaucoup d'ini- 
tiative. Ses méditations nous font du bien. Il me semble que je 
ne saurais mieux le faire connaître qu'en donnant un extrait 
d'une lettre qu'il m'écrivait avant notre départ. «Jeté fais savoir, 
me dit-il, que ta lettre m'est bien parvenue. Je l'ai reçue avec 
joie. J'ai compris ce que tu me dis. C'est une exhortation et un 
encouragement dont je te remercie. Oui, mon père, celui qui est 
chargé d'une mission comme la nôtre devrait être digne de la 
plus grande confiance. Si même les chefs, qui ne sont que des 
hommes, cherchent à envoyer en pays ennemi des messagers 
obéissants et fidèles, qui suis-je, moi, pour avoir des arrière-pen- 
sées quand c'est le Roi des rois qui m'envoie? Les chefs envoient 
leurs messagers, mais ils restent chez eux. Mon Roi à moi ne 
reste pas derrière. Il dit: «Suis-moi! » Donc il marche le pre- 
mier. Oh ! si seulement j'arrivais à pouvoir me décharger sur lui 
de tous mes soucis ! Si je possédais la pleine confiance qu'il me 
dirigera, et qu'il travaillera par moi ! par moi qui étais perdu 
sans espoir et qui ne suis devenu un homme que par sa grâce ! 
Homme de Dieu ! Qu'il soit béni le voyage que nous entreprenons 
en son nom seul ! Ma femme et moi nous avons consenti à ce que 
notre Père nous emploie à son œuvre. Nous sommes faibles, mais 
nous l'entendons dire : « Ma force s'accomplit dans votre infir- 
mité. » Nous sommes sans intelligence, mais il est dit que Jésus 
a été fait notre sagesse ; nous sommes pécheurs, mais il a été fait 
notre justice. Qui donc nous a enfantés pour que nous soyons 
ainsi rendus accomplis? Car de nature nous sommes pécheurs, 
enfants de pécheurs. Je loue la miséricorde de Dieu, je loue sa 
grâce qui fait de moi un messager de la nouvelle du salut ; moi, 
Molatlégi ! (perdu). Molatlégi, c'était mon nom d'enfant. C'était 
le nom qui, de tous, me convenait, à moi qui étais perdu. » 

Les femmes de nos évangélistes présentent aussi dans leurs 
caractères des contrastes tout aussi frappants que ceux de leurs 
maris. L'épouse de Léfi est une toute jeune femme de peu d'ex- 
périence. Celle d'Aaron, Ma Routhi, a grandi dans notre maison; 



l48 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

notre affection mutuelle est donc de vieille date. La grâce de 
Dieu a fait son œuvre dans son cœur. Elle est missionnaire dans 
l'âme. Tous les jours, dans le voyage, elle enseignait à ses propres 
enfants et à ceux de Léfi à lire et à chanter, et elle ne perd au- 
cune occasion de parler du Sauveur aux païens qu'elle rencontre. 

Nous sachant sous les tropiques et en juillet, vous nous croyez 
sans doute à moitié rôtis. Rassurez-vous. C'est l'hiver ici. Le 
thermomètre, qui de jour est rarement monté jusqu'à 20 degrés 
centigrades, est fréquemment descendu jusqu'à 3° au-dessus de 
zéro à l'intérieur du wagon. Ceux qui savent combien les natifs 
sont frileux, peuvent seuls se faire une idée de la peine que nous 
avions tous les matins à mettre la caravane en branle. Oh! ma 
pauvre cloche et le clairon, comme on leur en voulait ! On ne 
savait pas comment, dans mes insomnies habituelles, je pesais, 
pour ainsi dire, chaque minute du sommeil de mon monde, et ne 
sonnais le réveil qu'au dernier moment ! Un des bienfaits du di- 
manche, c'est que cloche et clairon étaient muets, et nos pauvres 
hommes en profitaient à cœur joie dans l'intervalle de nos réu- 
nions d'édification et de chant. 

C'est le 26 juillet, à la même date, il y a six ans, que nous 
sommes arrivés à Léchoma. Nous n'avions nulle intention d'éta- 
blir notre campement au même endroit que nous avions précé- 
demment occupé. Il fallait pourtant y faire un pèlerinage d'affec- 
tion. Laissant donc les voitures en arrière, nous prîmes les devants 
à pied, ma femme, ma nièce et moi. Nous descendîmes le vallon, 
puis, tournant à gauche, gravissant le coteau que nous connais- 
sions si bien, nous y cherchâmes longtemps l'emplacement de 
notre premier campement. Plus de taillis, plus de hutte, plus de 
palissade, — tout avait disparu dans les fourrés d'une végétation 
luxuriante ; le charbon seul, qui couvrait encore le sol, c'est tout 
ce qui en restait. Je me trompe. Tout près se trouve un acajou 
gigantesque, et son tronc porte encore gravée dans ses fibres, et 
aussi fraîche qu'au premier jour, cette simple épitaphe : 

KHOSANA 

mort 
i3 — ix — 78 

Cela ouvre un grand chapitre dans nos souvenirs ! 

La mouche meurtrière, la tsetsé, qui infestait naguère ces bois, 
s'est retirée et a suivi le buffle dans sa retraite devant le fusil des 
chasseurs. Nous pûmes donc aller camper plus loin, à 10 kilo- 



LA MISSION SE FONDE. 1 49 

mètres seulement du Zambèze. Le site où nous avons planté nos 
tentes est charmant, etc'est certainement le moins insalubre que 
nous eussions pu choisir. C'est un coteau sablonneux de 3o mètres 
au-dessus du vallon et de i ,000 au-dessus du niveau de la mer. 
Délicieusement ombragé sans être étouffé, il se trouve sur la 
lisière d'une forêt vierge et sans limites, un parc splendide que 
notre Père nous a préparé et dont personne, pas même le lion, 
ne nous a encore disputé la jouissance. Devant nous, au couchant, 
et à droite en suivant la vallée, ondoyent des collines boisées 
jusqu'à une longue ligne bleue qui borne l'horizon. Cette ligne 
bleue sur laquelle s'arrêtent instinctivement nos regards, c'est le 
Trans-Zambèze, notre champ de travail, pour nous une nouvelle 
patrie. Dans la vallée un ruisseau, le Léchoma, coule, se perd, 
reparaît pour couler encore , et forme quelques beaux étangs 
d'eau limpide qui nous promettent le luxe inappréciable de bains 
à peu de frais. 

Un des désavantages de ce lieu, et nous en découvrirons bien 
encore quelques-uns sans doute, c'est un sable noir, fin, qui pé- 
nètre les tissus de nos vêtements jusqu'aux pores, rend désespé- 
rément insuffisantes toutes nos mesures de propreté, et nous 
menace d'une consommation extraordinaire d'un article introu- 
vable ici, donc précieux d'autant plus, le sauon. Il faudra ap- 
prendre à le fabriquer nous-mêmes; et notre pauvre ménagère, 
à qui cela donne du souci, s'est déjà munie de recettes. Pour 
voisins, nous avons à 200 pas un marchand ; et de l'autre côté du 
vallon des chasseurs indigènes. Le hameau de ceux-ci et l'éta- 
blissement de celui-là font très bien dans le paysage. 

M 1Ie Coillard a bientôt découvert dans ce voisinage, parmi les 
enfants de l'expédition et les garçons zambéziens qui travaillent 
pour nous, les éléments d'une école intéressante. Elle la fait tous 
les matins et tous les soirs avec l'énergie qui lui est propre, et 
avec autant de zèle et d'affection qu'elle faisait celle de Léribé. 

Qui dira avec quels sentiments de soulagement, de joie et de 
reconnaissance nous avons tout de bon dételé nos voitures, et 
planté nos tentes? Oui, le voyage a été long, dispendieux et diffi- 
cile. Ce qui nous en reste, c'est une profonde lassitude physique 
et morale; il nous semblait parfois que les ressorts étaient déten- 
dus et que les sources de la vie se tarissaient. Mais jour après 
jour et dans chaque circonstance, Dieu nous a donné la mesure 
de grâce nécessaire. Tout le long du chemin nous avons trouvé 
des cœurs sympathiques chez les noirs comme chez les blancs, 
chez les Boers comme chez les Anglais. Là même où on ne nous 



100 SUR LE HAUT-ZAMBEZE . 

prédisait qu'hostilité et entraves, on nous a comblés d'éçjards et 
entourés d'intérêt. Nous n'avons pas eu de maladie sérieuse, pas 
d'accident grave, pas même de fâcheuses aventures. Nous avons 
vu le spectre de la faim et redouté la soif; mais Dieu a pourvu à 
tous nos besoins, et a rempli pour nous les étangs du désert. Nos 
difficultés les plus grandes ont aussi été les canaux des bénédic- 
tions les plus précieuses. Auprès de l'Ebénézer que nous élevons 
ici au nom de Celui qui a compté nos allées et nos venues, le 
passé nous inspire l'adoration et la louange ; l'avenir, le calme et 
la confiance. Guidés par l'œil de l'Eternel, conduits par sa main 
toute-puissante, un pas à la fois nous suffit. 



Séchéké, 19 août i834- 

Séchéké ! Comment le tracer sans émotion, ce nom-là !... C'est 
ici que mon Maître m'a conduit il y a six ans, et m'a fait entre- 
voir le nouveau champ de travail que nous cherchions. C'est ici 
qu'il m'a arrêté après m'avoir fait passer par de douloureuses 
alternatives de joie et de déception. Son temps, à lui, n'était pas 
encore venu. C'est ici que notre cher Eléazar Marathane a fini sa 
carrière et qu'il repose !... Toutes les expériences de mon pre- 
mier séjour me reviennent à l'esprit. Le temps, par une dispen- 
sation de la Providence, a adouci ce qu'elles avaient alors d'amer 
et de douloureux ; les bénédictions seules sont aussi douces 
qu'alors. 

Je ne puis m'empêcher de plonger un regard dans l'avenir... 
A quoi bon? L'avenir est à Dieu, à nous le présent. Le présent! 
il est sombre. Notre chemin est hérissé de difficultés que j'avais 
bien prévues, mais dont il ne m'était pas possible de mesurer 
toute la grandeur... Mais courage ! c'est quand le patriarche fugi- 
tif et solitaire reposait sur une pierre sa tête fatiguée, que le Sei- 
gneur, dans une vision glorieuse, soulevait pour lui un coin du 
voile de l'avenir, et lui faisait entrevoir les multitudes qui devaient 
se réclamer de son nom. « Ne crains point, dit le Seigneur à Paul 
dans la ville de Corinthe, parle et ne te tais point, car je suis avec 
toi... J'ai un grand peuple dans cette ville. » 

Mais revenons à Léchoma. Une fois campés, nos bœufs ren- 
voyés à Gazouma, à deux jours de distance, pour y paître et se 
reposer, il fallait voir le Zambèze ; on n'y tenait plus d'impa- 
tience. 

Nous laissions ma femme et ma nièce se débarrasser de leur 



LA MISSION SE FONDE. 101 

mieux d'un cauchemar qui les hantait depuis Mangouato : la 
lessive. Après une vie missionnaire de vingt-cinq ans, c'était en- 
core pour M me Coillard un apprentissage à faire, un appren- 
tissage redouté. Jamais encore elle ne s'était vue réduite à cette 
nécessité. Et de penser à cette accumulation de linge de voyage ! 
Les femmes de nos évangélistes, par pitié autant que par affec- 
tion, consentirent bien à donner un coup de main. Mais il est 
évident que ce n'est pas un secours sur lequel on puisse compter. 
Nous partîmes, M. Jeanmairet et moi, accompagnés d'une par- 
tie de notre monde, légèrement équipés et assez légèrement ap- 
provisionnés. Nous suivons le vallon, qu'une conflagration récente 
a couvert d'un triste linceul. Deux heures et demie de marche, 
et, au sortir d'un taillis, un large ruban qui serpente dans la 
plaine, se faufilant à travers des jungles impénétrables, paraît à 
nos yeux. C'est le Zambèze ! Il vaut la peine de s'arrêter un ins- 
tant. Arrivés au gué officiel de Kazoungoula, nous nous annonçons 
— selon la coutume du pays — par des coups de fusil. Pas de 
réponse. Nous tirons encore et encore sans plus de succès. C'est 
l'usage. Nous nous disons que le vent souffle si fort, le cours de 
la rivière est si moutonné, que les canots ne pourraient traverser 
sans danger. Satisfaits de cette explication toute gratuite de notre 
part, nous passons le reste du jour à chasser des oiseaux, à ad- 
mirer ce majestueux fleuve, à y chercher des hippopotames et des 
crocodiles qui sont invisibles, et à guetter la gymnastique curieuse 
des martins-pêcheurs. La nuit survient, nous nous serrons la 
ceinture, car nous avions compté sur un meilleur hôtel, et nous 
nous blottissons de notre mieux sous un méchant abri de roseaux, 
hanté par la vermine et par les souris. Le froid était si intense, 
3° centigrades au-dessus de zéro, que tous, à une ou deux excep- 
tions près, allèrent chercher le vêtement des pauvres : \efeu. De 
sommeil, point. Dès le matin du lendemain, nous tirons de nou- 
veau; mais pas plus de réponse que la veille ! Et pourtant pas la 
moindre brise aujourd'hui, pas une ride sur l'onde : c'est une 
glace polie. Que veut dire ce silence? Las d'attendre, et déjà à 
demi affamés, nous plions nos couvertures et reprenons le chemin 
de Léchoma. Voilà notre première visite au Zambèze, un seau 
d'eau froide sur nos jouissances anticipées. Plus tard, tout s'ex- 
pliqua. Le batelier Singandou, n'ayant reçu aucun ordre à notre 
sujet, avait couru chez son chef. Il revenait avec des ordres posi- 
tifs pour nous faire traverser immédiatement, quand la nouvelle 
se répandit que les ma-Tébélé approchaient. La panique avait 
saisi tout le monde. 



lf)2 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 



Peu de jours après arrivaient des messagers de Séchéké. Les 
lettres par lesquelles j'avais annoncé au roi notre arrivée à Cho- 
chong d'abord, à Pandamatenga ensuite , avaient été arrêtées 
parles «seigneurs de Séchéké» et attendaient la «salutation», 
autrement dit le présent, qui devait les accompagner. Et moi qui 
les croyais à la capitale ! Quelle tuile ! Je refusai carrément de 
nouveaux présents avant d'avoir vu le roi. On m'a assuré que, de- 
puis, les chefs ont expédié mes lettres, mais par un esclave à 
pied, comme quelque chose de peu d'importance. Quel cas en 
fera le roi ? Quand viendra sa réponse? — Pour utiliser le temps 
et rompre la monotonie de notre vie, nous organisâmes une ex- 
cursion aux cataractes de « Mousi oa Thounya ». Au dernier mo- 
ment je me vis forcé d'y renoncer et de laisser partir notre ami 
Jeanmairet avec Middleton et Waddell, accompagnés de nos ba- 
Souto et de porteurs. 

Nous, nous regardons vers le nord, la ligne bleue au delà des 
forêts. Le regard se perd dans les profondeurs de cette perspec- 
tive. A mesure que les jours se succèdent, nous nous demandons 
si l'horizon ne s'obscurcit pas. Il est difficile d'attendre quand on 
voudrait courir. Il arrive souvent des troupes de Zambéziens à 
Léchoma, mais ils n'apportent pas de nouvelles ; ce sont des 
esclaves envoyés pour trafiquer. Ils apportent du millet, du sorgho, 
des arachides, des haricots, quelquefois un peu de miel sauvage; 
tout cela dans des calebasses de toutes grandeurs. Chaque cale- 
basse vaut plusieurs colliers de verroterie ou bien un setsiba, deux 
longs mètres de calicot. C'est exorbitant. Il faut donc que ma 
chère femme passe des heures à tenir tête à ces troupes bruyantes 
et très impertinentes parfois; il faut qu'elle réponde calmement, 
marchande avec prudence, explique avec douceur pour congédier 
avec satisfaction ce monde tapageur. C'est une rude besogne. 
Léfi et Joël, qui d'abord avaient volontiers accepté la tâche de 
seconder « leur mère », s'en sont bientôt aperçus, et se sont re- 
tirés l'un après l'autre, la laissant se tirer d'affaire toute seule. Il 
ne s'agissait pas seulement de pourvoir à la nourriture journalière 
des évangélistes et de leurs familles, de nos conducteurs et de 
nos ouvriers indigènes, mais aussi de faire les provisions néces- 
saires pour le retour de nos gens de Mangouato et du Lessouto, 
et surtout de pourvoir aux besoins de l'expédition pendant la sai- 
son des pluies et jusqu'à la récolte prochaine. Acheter ainsi 
soixante sacs de céréales, sans parler du reste, cela représente 
une somme formidable d'activité, d'énergie, de patience et de 
fatigue pour qui n'est pas roué à ce petit commerce chicaneur de 



LA MISSION SE FONDE. 1 53 

grains de verroterie et de morceaux de calicot. Souvent triste 
d'une perte de temps si précieux, et épuisée, la femme mission- 
naire ne se plaint pas. Tout en désirant quelques jours de répit, 
elle se dit : « C'est pour le Seigneur. » Oui, et « pour le Sei- 
gneur », elle fait face à d'autres devoirs, et reparaîtra demain 
au marché qui lui est imposé, retrempée dans la lutte et dans la 
prière. 

Ouand les achats se terminent de bonne heure, notre œuvre à 
nous commence. Nous faisons répéter à nos Zambéziens un verset 
de la Parole de Dieu, et chanter une strophe de cantique que 
nous leur expliquons. S'il est tard, nous leur disons quelques 
bonnes paroles. Ils nous quittent tout étonnés; nous les suivons 
du regard dans la vallée, et, par la pensée, au delà de la ligne 
bleue où nous voudrions être. 

Un jour, c'était le dimanche 9 août, nous apercevons , dans 
l'après-midi, une longue file qui serpente dans la vallée et se 
dirige vers nous. En tête, nous reconnaissons bientôt Karoumba, 
qui était retourné chez ses parents. Il nous annonce que les trente 
jeunes gens qu'il amène sont envoyés, avec six canots, par les 
chefs de Séchéké pour nous chercher. Voilà donc une éclaircie 
dans notre ciel gris. Dieu soit béni ! Mes préparatifs furent bien- 
tôt faits, et je partis sans arrière-pensée. Je laisse à deviner si 
j'étais heureux en traversant le Zambèze. Le soleil se couchait 
alors, son disque flamboyant se baignait dans l'onde et la colorait 
de ses feux, tandis que les rives boisées, avec leurs panaches de 
palmiers, s'y mirent comme dans une glace. Tout était paix et 
harmonie. Le lendemain matin, à mon réveil, je crus le charme 
brisé; mes canotiers étaient en grève et déclaraient bruyamment 
ne vouloir pas bouger avant d'avoir reçu des setsiba de leur goût. 
Je parvins à les calmer sans céder, et j'eus avec ces jeunes gens 
le trajet le plus agréable. Nous n'étions pas pressés. Ils péchaient, 
ils chassaient des oiseaux dans les jungles, et le soir je leur 
enseignais à chanter. À notre dernière étape , je leur fis une 
distribution de setsiba de calicot rouge. Après un bain, ils s'en 
affublèrent tous chacun à sa fantaisie et de la manière la plus gro- 
tesque. Des coups de fusils nous annoncèrent, et quand notre 
petit cortège arriva au port et se rendit au lèkhothla, grands et 
petits étaient dehors et nous envoyaient force « lumêla monéré! 
changoué! changoué! — Bonjour, monsieur, notre père, notre 
père ! » un terme de politesse. 

Vous vous souvenez que Séchéké est la résidence de douze à 
quinze chefs. Dans notre langage européen, ce seraient des gou- 



1 54 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

verneurs ou des préfets; ce sont des,ba-Rotsi, promus au gouver- 
nement de nombreuses peuplades tributaires. Ils assument les 
noms et les titres de leurs prédécesseurs, et ils forment un conseil 
sous la présidence du chef principal. Ce chef, aujourd'hui, n'est 
pas le Morantsiane, le vieillard que j'ai connu il y a six ans et que 
j'aimais, mais son fils à moitié abruti par l'abus de la bière et la 
fumée du chanvre. Le village n'est plus le même non plus. Il a 
été incendié pendant la guerre de Ngouana-Ouina. On l'a rebâti 
depuis, mais il a l'apparence délabrée et malpropre. Je n'y vois 
plus les doubles huttes, si spacieuses et si bien aérées (pour des 
huttes), que j'y admirais. Du reste, c'est bien encore Séchéké 
avec ses dignitaires, les Morantsiane, les Tahalima, les Rataou, 
les Mokhélé, les Katoukoura, Nalichoua, etc. Quelques-uns de 
ces titres sont aujourd'hui portés par de nouvelles têtes. Cepen- * 
dant, je compte encore nombre de connaissances parmi ces sei- 
gneurs. A en juger par leurs salutations démonstratives, ils sont 
heureux de me revoir. Les petits discours officiels terminés de 
part et d'autre, nos causons longtemps ensemble. Eux me racon- 
tent tout ce qui s'est passé dans leur pays depuis notre passage, 
et moi je réponds aux questions dont ils m'assaillent et leur parle 
de mes voyages et de ma mission. Il fait bon tout de même arriver 
à Séchéké. 

Mais on m'annonce que mon bagage est déjà porté à la case 
qui m'est destinée. Je prends donc congé de mes amis et me rends 
chez moÎTpouY me reposer. A la porte, Aaron et moi reculons de 
dégoût. C'est un chenil que cette hutte et cette cour. La saleté en 
est telle que personne ne veut y mettre la main pour la nettoyer. 
Je m'assieds sur un de mes ballots, dehors. C'est là que je pas- 
serai la nuit. A la fin, un de mes canotiers, touché de pitié, s'en 
va chercher une pauvre petite esclave qu'il pousse de force dans 
la hutte, pour lui faire enlever le plus gros des immondices. De- 
main, Aaron et Ren feront le reste. Décidément, nos chers Zam- 
béziens ne sont pas hospitaliers. 

Nous couchons, avec la faim, devant ce taudis inhabitable. Le 
lendemain, avant mon lever, j'étais assailli par une foule de ven- 
deurs turbulents et par les principaux chefs qui avaient tenu con- 
seil pendant la nuit, et m'en apportaient le résultat. Ils regrettaient 
d'avoir expédié ma lettre par un esclave, et, pour réparer cette 
erreur, l'un d'eux allait se mettre en route pour la capitale. Je 
leur demandai instamment de m'y conduire aussi. Mais la loi est 
là qui nous barre le chemin, c'est la grande muraille de la Chine. 
Pas d'alternative, il faut patienter. 



LA MISSION SE FONDE. 1 55 

Nous entreprenons de visiter les gens à domicile, et subissons 
de notre mieux les assauts de ces infatigables mendiants. Ils réus- 
siront certainement à nous piller honnêtement. Ils n'ont pas de 
honte, et poussent la persistance jusqu'à l'impudence et à l'exac- 
tion. A l'ombre d'un gros arbre, tout près de notre demeure, 
M. Jeanmairet, qui m'a rejoint, et moi, nous essayons de réunir 
tous les matins les gens du village. Nous leur racontons des his- 
toires bibliques, nous leur parlons du Sauveur, et leur faisons ré- 
péter quelque verset, puis l'Oraison dominicale; nous leur appre- 
nons à' lire, c'est-à-dire à répéter l'alphabet. On nous regarde 
avec étonnement, et on imite scrupuleusement les mouvements 
qu'on surprend chez nous ; on bat la mesure comme nous, on 
prend les mêmes intonations de voix, on répète chacune de nos 
paroles. Les uns sont couchés, les autres sont assis; on prise, on 
cause, on rit; on se salue en claquant des mains. Nous les arrê- 
tons, leur recommandant le silence et la bienséance, et n'en 
continuons pas moins notre œuvre avec sérieux. Ce qui nous 
donne du souci, c'est la rapacité désespérante de ces gens-là. 
Gomment aller à la Vallée, pillés comme nous le sommes déjà? 

Sur ces entrefaites arrive un messager du roi. C'est un petit 
chef, lui aussi, avec une suite nombreuse. M. Arnot est allé avec 
Silva Porto chercher des secours médicaux àBenguela; donc per- 
sonne n'a pu lire mes lettres et on me les renvoie. Gela explique 
pourquoi aucune mesure n'a été prise pour nous conduire sans 
délai à Léalouyi. Le message apporté par Mosala revient à ceci : 
si les jésuites sont les auteurs de la lettre, le roi leur permet d'al- 
ler chercher le bagage (outils et marchandises surtout) qu'ils ont 
laissé chez lui l'an passé, mais il déclare qu'il ne prêtera de se- 
cours ni en canots ni en hommes; ils peuvent venir en wagons. Si 
la lettre vient de moi, Mosala a charge de nous conduire immé- 
diatement à la capitale. La joie que nous causa cette nouvelle fut 
aussi vive qu'elle fut de courte durée. Le même jour le bruit cou- 
rait que les ma-Tébélé avaient traversé le Zambèze; ce fut une 
panique générale. Les canots qui devaient nous conduire chez le 
roi, on les envoyait chargés d'ivoire pour acheter de la poudre et 
des fusils. On dressait le bétail à la nage pour le mettre en sûreté, 
et tout le monde se préparait à prendre la fuite. Que ferons-nous 
dans ce cas sans canots, sans rameurs? Et de penser que je me 
suis chargé de 7 ou 8 caisses de M. Arnot pour l'obliger! Gom- 
ment retourner à Léchoma? Comment rester seuls à Séchéké? 
« Quoi qu'il en soit, mon âme se repose sur Dieu !... » 



56 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 



Séchéké, 4 septembre. 

Encore et de nouveau à Séchéké. le « bourbier du décourage- 
ment ». Par quelles alternatives d'espoir et de désappointement 
nous avons passé en peu de jours! En temps pareils, la présence 
du Sauveur est une réalité précieuse. Au milieu du chaos de nos 
dernières aventures, il m'est difficile de rattraper le fil de ma 
narration. Derrière nous, elles paraissent peu de chose, ces 
vagues qui faisaient trembloter ma foi comme un roseau dans un 
étang. 

Je disais que les canots envoyés pour nous prendre revinrent 
avec la poudre et les fusils. Nous ne pensions plus qu'à partir, 
mon ami Jeanmairet et moi. Malheureusement, les rapports des 
espions donnaient toujours plus d'importance à l'imminence de la 
guerre dont les ma-Tébélé nous menaçaient. Les chefs consul- 
taient les devins et le sort, se vaccinaient avec certain spécifique 
qui devait les rendre invulnérables, cherchaient des charmes de 
toute espèce et passaient le reste de leur temps à dresser le bétail 
à la nage, et à boire. Personne ne s'occupait de notre voyage. En 
l'absence du Morantsiane, je réunis les vieux chefs, leur annonçai 
que nous avions décidé de partir à pied; ils nous approuvèrent et 
promirent des porteurs. A son retour, Morantsiane fut alarmé de 
cette nouvelle. C'était un blâme jeté sur lui. A travers les brouil- 
lards de la boisson, il vint immédiatement offrir à « son ami » 
Jeanmairet une calebasse de miel et à moi deux peaux de marmou- 
set. S'enhardissant alors : « Morouti, tu ne feras pas ce voyage à 
pied, à ton âge et par une chaleur pareille. Que dirait le roi? De- 
main tu auras mon canot. » 

Nous cédâmes, mais plusieurs jours se passèrent et nous étions 
encore là, attendant les rameurs qui « devaient arriver d'un mo- 
ment à l'autre ». Ils arrivèrent enfin. C'était samedi. Rataou et 
Tahalima chargèrent nos pirogues, préparant nos sièges avec un 
soin minutieux, firent faire à nos rameurs un petit trajet d'essai et 
se déclarèrent satisfaits. Quelques paroles d'adieux à la foule as- 
semblée, une prière sur le rivage avec Aaron et Joseph qui allaient 
à pied sous la conduite de Mosala, et Jeanmairet sauta dans sa 
barque, moi dans la mienne, et nous gagnâmes immédiatement le 
large. Là, le fleuve, contournant une île, forme une belle baie. 
Nous n'étions pas embarqués depuis cinq minutes que notre es- 
quif se remplissait d'une manière effrayante. Deux hommes qui 



LA MISSION SE FONDE. l5^ 

puisaient l'eau avaient de la peine à le tenir à flot. Le danger de- 
venait de plus en plus imminent. Il n'est pas dans ma nature de 
retourner en arrière. Je me mis aussi à puiser et nous pûmes, non 
sans peine, aborder à la plage opposée. Tous mes bagages étaient 
mouillés, trempés. Rien ne me fit plus de chagrin que la perte de 
mes médecines et de trois douzaines de plaques photographiques. 
Rataou envoya immédiatement un deuxième canot, et, après avoir 
séché nos bagages, nous poussâmes jusqu'au poste de bétail de 
Tahalima, où nous passâmes un dimanche bien employé. Le lundi 
de grand matin, nous réparions activement notre pirogue avec du 
papyrus et des feuilles de palmier, quand les chefs de Séchéké 
m'envoyèrent par un exprès l'ordre de retourner immédiatement 
à Séchéké. Le messager me priait confidentiellement de ne pas 
hésiter et me disait que des ordres pareils avaient été envoyés à 
Aaron et même à Makoatsa, l'ambassadeur de Khama. Qu'était-il 
donc arrivé ? 

Rataou était chagé de nous l'annoncer. Une révolution venait 
d'éclater à la Vallée, et le roi, qu'on voulait assassiner, avait pris 
la fuite. C'étaient de graves nouvelles. Il paraît qu'ici les chefs les 
attendaient; c'est là sans doute la raison secrète de tous nos dé- 
lais. Que faire maintenant? Comment entreprendre un si long 
voyage dans une contrée où règne l'anarchie? Si môme, en temps 
ordinaire, il y a si peu de sécurité dans ce pays de pillage et de 
rapine, qu'est-ce maintenant qu'il n'y a plus d'autorité reconnue? 
Et puis, vers qui aller? Qui sont les chefs de la révolution? Il fal- 
lait donc suivre les conseils de la prudence et se décider à... 
attendre. Quelle leçon dure que celle-là ! 

Il est difficile pour nous de découvrir les vraies causes de la 
révolution. Ce qu'il y a de certain, c'est que Robosi faisait peu de 
cas de la vie des principaux de la tribu. Il en massacra sept en 
un seul jour dans un banquet auquel il les avait conviés. Derniè- 
rement il faisait encore mettre à mort un chef respecté et une des 
femmes de feu Sépopa; puis il prenait ses mesures pour se débar- 
rasser de la plupart des chefs de Séchéké, quand ses desseins 
furent découverts. Un complot fut ourdi et Robosi ne dut son 
salut qu'à son sang-froid et à la fuite. 

Les chefs de Séchéké ne purent contenir leur jubilation. Tous 
tuèrent des bœufs, firent une énorme quantité de bière, et pendant 
plusieurs jours ce ne fut à Séchéké qu'une série d'orgies. Après 
10 heures du matin, il fallait renoncer à trouver un homme à 
jeun. Nous eûmes à en souffrir de plus d'une manière. Un de 
nos hommes, Ren, s'était lié d'amitié avec un chef du nom de 



1 58 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Kanyanga. « Voici mes deux filles, lui dit celui-ci, ce sont tes 
femmes. » Ben prit la chose comme une plaisanterie. Mais non 
pas Kanyanga. Un jour, Ben passa devant la femme de Kanyanga 
sans claquer de la langue. C'est le « pardon » d'ici. Kanyanga en 
fut furieux. Comment ! un gendre manquer ainsi de respect à sa 
belle-mère ! Il court tout droit à notre hutte, entre et s'empare de 
mon meilleur fusil, vociférant des menaces d'incendie et de meur- 
tre, lui Kanyanga, un de nos meilleurs amis ! Nous passâmes une 
nuit d'angoisse. Ce même Kanyanga, tout récemment et en plein 
jour, avait tué de sa main une de ses femmes et son frère pour 
une cause tout aussi futile. Pour racheter mon fusil, le pauvre 
Ben se dépouilla; manteau (ce manteau auquel il tenait tant !), 
couverture, chemise, calicot, tout y passa pour assouvir la rapacité 
de cet homme aveuglé par la passion. Cet incident pouvait avoir 
pour nous les suites les plus graves. Je portai donc le cas devant 
le conseil des chefs, et le résultat de cette investigation publique 
fut de laver Ben et par conséquent la mission de tout blâme. 
Malgré cela, pas une voix n'osa s'élever pour condamner publi- 
quement la conduite de Kanyanga. Les chefs ba-Rotsi, toujours 
exposés à un assassinat clandestin, sont naturellement ombrageux 
et ont peur les uns des autres. L'épée de Damoclès est toujours 
suspendue sur leurs têtes, et quand des messagers arrivent de la 
capitale, nul ne sait si, outre le message ostensible qu'ils appor- 
tent, ils ne sont pas chargés d'une mission meurtrière. Aussi les 
chefs, en se rendant au lékhothla, sont-ils toujours accompagnés 
d'une suite nombreuse, armée non pas de sagaies, car ce n'est 
pas reçu au forum africain, mais de casse-têtes. Pour peu que les 
soupçons paraissent fondés, ils dorment dehors et s'entourent de 
toutes sortes de précautions. Cela vous donne une idée du coupe- 
gorge où nous apportons l'Evangile de paix. 

A cet égard, nos expériences ont été dures pendant notre séjour 
à Séchéké. En vous racontant l'incident de Ben, je côtoyais un 
abîme de paganisme zambézien dont la vue seule remplit d'effroi. 
11 faut une grâce toute particulière de Dieu pour garder nos évan- 
gélistes au milieu de la corruption générale qui s'affiche ici en 
plein midi, et des tentations effrontées dont hommes et femmes 
assaillent les étrangers. J'ai vu de près le paganisme au Les- 
souto, chez les Zoulous et parmi d'autres tribus, et il était 
horrible. Ici il dépasse toute conception. Un historien distingué 
dit, en parlant de George IV, que, si on l'avait dépouillé des gi- 
lets dont il avait la manie de s'affubler, on aurait en vain cherché 
un homme. Je ne dirai pas la même chose de nos Zambéziens; 



LA MISSION SE FONDE. i5q 

je crois que, sous l'amas de tout ce que j'ai vu de plus hideux 
et d'odieux dans le paganisme, nous trouverons des hommes et 
des hommes que nous pourrons aimer. Du reste, nous faisons 
l'œuvre de Celui qui est venu chercher et sauver « ce qui était 
perdu » — « non les justes, mais les pécheurs », ne l'ou- 
blions pas. 



XXI 



Retour à Léchoma. — La langue. — L'esclavage. — Un messager du nouveau roi. — 
La vie à Léchoma. — L'école. — A Séchéké. — Frayeur universelle. — Un voyage 
encore ajourné. — Retour à Léchoma. — Un orage africain. — Un appel du nou- 
veau roi. — Le voyage décidé. 



Léchoma, i5 octobre 1884. 

Pour faire diversion aux préoccupations politiques et employer 
utilement le temps des interminables visites de mes désœuvrés 
amis, les chefs, je leur proposai de nous faire un filet. C'est le 
travail privilégié des grands et nullement au-dessous de la dignité 
du roi. Eux seuls ont le droit de pêcher au filet; le peuple doit se 
contenter de barrages en roseaux et d'autres engins tout aussi 
primitifs. C'était chaque jour une occasion de m'instruire et d'é- 
vangéliser. Nos conversations étaient quelquefois d'un si grand 
intérêt, quand nous parlions de Nyambé (Dieu), que les mains 
s'arrêtaient et les yeux se fixaient sur nous. 

Malheureusement, mon ami Jeanmairet traînait l'aile et, sans 
être alité, il me donnait de l'inquiétude. Je le dosai fortement de 
poudre de Dover et de quinine, et la fièvre s'arrêta. Notre régime 
sévère de sorgho et de café noir n'était guère de nature à ramener 
l'appétit et les forces de notre cher convalescent. Nous profitâmes 
donc du calme plat de la politique pour retourner à Léchoma. Le 
changement d'air, un régime plus régulier et les soins de ma 
chère femme produisirent bientôt un effet salutaire. 

Oue Léchoma est donc beau en revenant des sables brûlants 
de Séchéké ! Tout est si frais, si verdoyant ici ! C'est le printemps. 
Les bois se revêtent de leurs habits de fête aux nuances les plus 
variées et les plus luxuriantes. Ils ne les mettent qu'une fois l'an, 
aussi ne se lasse-t-on pas de les admirer. Léchoma, c'est une 
ruche d'abeilles. Dès l'aurore, la cloche — car nous avons une 
cloche — rassemble tout le inonde pour la prière, puis chacun va 
à son travail. Personne n'est oisif. Nos évangélistes Aaron et Léfî 
occupent déjà leurs maisonnettes; celle de M. Jeanmairet et celle 
de nos artisans sont à peu près terminées; notre chaumière de 
deux chambres, l'œuvre exclusive de Waddell et de Middleton, 
avance aussi grand train. De sorte qu'à côté de nos tentes, que la 




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HAUT-ZAMBEZE. 



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LA MISSION SE FONDE. 1 63 

chaleur rend insupportables et que nous devons réserver pour 
d'autres campements, s'élève déjà un hameau des plus rustiques. 
Ces abris de pieux et d'herbe sont une mesure sanitaire, et, quel- 
que chétifs qu'ils soient, ils nous paraissent, après notre vie de 
bohémiens de neuf mois, tout ce que nous pouvons désirer en fait 
de luxe, de confort, dans nos circonstances actuelles. Le tout sera 
peu coûteux. Nous comptons d'ailleurs que Léchoma sera pour 
longtemps encore le dépôt et le sanatorium de notre mission. 

J'ai remporté de Séchéké des impressions profondes. Plus nous 
voyons de près l'œuvre qui est devant nous, plus aussi elle prend 
de grandes proportions. Dès mon arrivée, je me suis mis à l'étude 
du sé-rotsi. Mais j'ai bientôt découvert que cette langue n'est 
comprise que d'un nombre de gens très limité, des chefs surtout. 
Il en est de même des autres dialectes. Le sé-toka seul paraît 
avoir quelque importance et se recommandera nécessairement à 
notre étude. La langue de la contrée, à partir des chutes Victoria 
jusqu'à 4oo kilomètres en amont et au delà, c'est le sé-souto (ses- 
souto). Toutes les tribus de serfs la parlent; ils la parlent un peu 
comme les paysans chez vous parlent le français; cela nous fait 
rire quelquefois; mais ils comprennent parfaitement le bon sé- 
souto, le sé-souto classique. Je savais tout cela, et pourtant ce 
fait me frappe toujours plus. 

Il est une question sociale que je n'ai pas encore pu approfon- 
dir; elle est plus compliquée que je ne l'avais d'abord cru : c'est 
celle de l'esclavage. D'après Serpa Pinto, c'est un des fruits du 
commerce des Portugais avec les ba-Rotsi. Je ne sais. Toujours 
est-il qu'on éprouve un étrange serrement de cœur la première 
fois qu'on voit de ses yeux cette horrible plaie. A Séchéké, on 
m'offrit un enfant de huit à neuf ans. On voulait en avoir un fusil 
de 125 fr... J'aurais pu l'avoir à moins. 

L'autre jour, ici, je recevais le billet suivant : « Cher monsieur, 
voici un jeune garçon qu'on offre à vendre. Si vous le désirez, 
vous pouvez l'acheter, car pour ma part j'en ai assez. Le prix 
qu'on veut pour lui, c'est un chapeau, un gilet, deux ou trois 
mouchoirs et de la verroterie. Si vous désirez l'avoir, dites-le-moi 
et je vous l'enverrai. Il est de la taille de mon petit Jonas. » 

Je le fis venir. C'était un enfant de douze ans à peu près, arra- 
ché à ses parents et à son pays dans l'incursion des ba-Rotsi chez 
les ma-Choukouloumboué. Ses beaux yeux et ses dents d'ivoire 
étaient mis en relief par son visage d'ébène. Ses cheveux étaient 
plus épais et moins laineux que ceux des gens d'ici. Son dos était 
tout cicatrisé des coups qu'il avait reçus. Celui qui le vendait 



1 64 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

louait ses qualités; il était bien bâti, robuste: c'était un bon ber- 
ger, et il ferait certainement un excellent serviteur. 

Ma femme ne pouvait détourner les yeux de ce pauvre enfant. 
Elle avait le cœur gros. Le vendeur s'en aperçut et voulut en tirer 
parti. Poussant rudement l'enfant : « Dis donc que tu aimes beau- 
coup madame, » fit-il. « Madame, je t'aime beaucoup et je vou- 
drais bien rester avec toi, » reprit le pauvre petit esclave en fixant 
sur elle des yeux mélancoliques et suppliants. Il fallut mettre fin 
à cette scène émouvante. Un chapeau, un gilet, du calicot et de 
la verroterie, le prix d'un être humain pour la rançon duquel le 
Fils de Dieu a donné son propre sang ! Si nous n'avions consulté 
que nos sentiments, nous n'aurions pas hésité; mais ouvrir un 
nouveau marché d'esclaves, nous ne le pouvions pas. Le vendeur, 
envoyé par un chef de Séchéké, en fut vexé, et partit immédiate- 
ment avec le petit mo-Chikouloumboué. Nous le suivîmes des 
yeux, le pauvre enfant, à travers la vallée, jusqu'à ce qu'il eût 
disparu dans les bois avec ses cruels gardiens. Qu'en fera-t-on?... 
A notre retour de Séchéké, une grande surprise nous attendait : 
la poste! Oui, la poste, que nous n'avons pas reçue depuis plus 
de cinq mois. Même chez un vieil Africain blasé, le cœur bat en 
ouvrant ce paquet d'une soixantaine de lettres! Pas de journaux, 
car le marchand obligeant qui nous a servi de facteur avait quitté 
Mangouato à cheval pour rejoindre les wagons et n'avait pu se 
charger d'un sac plein de gazettes et de revues. Donc, à plus tard 
les nouvelles du monde extérieur, politiques, religieuses et litté- 
raires. D'ailleurs, nous n'avons pas à nous plaindre, car nos amis 
y ont suppléé avec sollicitude. Pas une mauvaise nouvelle n'est 
venue nous attrister; pas de comptes à payer. Je voudrais avoir 
soixante plumes à ma disposition, pour dire à tous ces amis à la 
fois le bien qu'ils nous ont fait. Une lettre qui vient de Hollande, 
de Suisse, d'Italie, de France, d'Angleterre, d'Europe enfin, ac- 
quiert du prix lorsqu'elle arrive au Zambèze. On la tourne et on 
la retourne, on en regarde l'écriture, on en examine les timbres, 
on la lit, et puis on la met soigneusement de côté pour la relire à 
loisir. C'est un tête-à-tête qu'on se promet avec tel ami... Malheu- 
reusement, notre courrier de retour doit être préparé tout à la 
fois, et en quelques jours. Que nos amis n'exigent pas trop de 
nous; qu'ils veuillent bien prendre leur part de cette longue 
lettre, et suppléer ainsi aux lacunes de notre correspondance 
particulière. En écrivant ceci, bien des noms se pressent sous ma 
plume, et nombre de localités passent devant mon esprit. Nous 
n'écrivons pas dans le vague, croyez-le, chers amis. 



LA MISSION SE FONDE. 1 65 

Quand recevrons-nous la prochaine poste? Et plus tard, com- 
bien de fois par an? Une ou deux fois? Je ne sais. Ecrivez-nous 
quand même, écrivez-nous (Vantant plus. Vous priez pour nous, 
vous travaillez avec nous, vous nous aimez; mais nous avons be- 
soin que vous nous le disiez. 

Nous plaçons l'œuvre du Zambèze sur vos cœurs, bien chers 
amis. Souvenez-vous que nous sommes au seuil de l'intérieur; 
devant nous s'étend un champ que nos ressources et votre zèle 
seuls limiteront. Notre expédition est terminée; les plus grandes 
dépenses sont faites. Et maintenant que nous entrons dans notre 
champ de travail, soyez sûrs que nous désirons tous le faire dans 
l'esprit de notre Maître : esprit d'humilité et de renoncement. Je 
ne crois pas exagérer en disant que nous sommes prêts à tous les 
sacrifices qui nous attendent encore. Nous sommes unis et heu- 
reux. Pour être au Zambèze avec notre Maître, nous ne sommes 
pas encore des martyrs. 

3o octobre. 

Je rouvre ma lettre pour vous donner nos « dernières nou- 
velles ». Nos ba-Souto sont partis avant-hier avec les gens qui 
retournent à Mangouato. Les Zambéziens qui sont mal à l'aise 
chez eux et qui, par quelques privilégiés comme Karoumba et 
Séjika, entendent dire que le monde ne finit pas précisément à la 
rivière ni même à Pandamatenga, sont dévorés du désir de sortir 
de leur coquille et de voir ce qui se passe au dehors. Il a fallu se 
montrer ferme, presque dur, pour empêcher une légion de jeunes 
gens de s'adjoindre à notre petite caravane au même titre que les 
vampires. Mais je crains bien que bon nombre n'aient pris des 
sentiers de traverse pour atteindre les wagons plus loin. Le même 
jour arrivaient une quinzaine de jeunes gens envoyés par les chefs 
de Séchéké pour nous chercher. Un nouveau roi est élu — Maïna 1 ; 
— une ambassade est en route pour Séchéké pour mander les 
chefs. Un messager l'a devancée pour qu'ils se préparent sans 
délai à aller rendre hommage au nouveau souverain. D'où les ca- 
nots et cette tribu de rameurs qu'ils nous envoient. Malheureuse- 
ment, c'est l'été, le temps s'est mis à la pluie; nous avons de 
constants orages et passons rapidement par les températures les 
plus diverses. Le beau temps d'hiver est passé. Aller à la Vallée, 
faire ce long voyage de deux mois avec des alternatives de cha- 



i. Connu plus tard sous le nom de Falira. 



1 66 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

leur et de pluies, et dans des canots qui ont toujours des voies 
d'eau, ce n'est pas précisément attrayant. Mais si sa présence va 
avec nous et si la lumière de sa face nous éclaire, tout sera bien. 
Nous avons cru qu'il valait mieux ne pas exposer M. Jeanmairet 
à un voyage aussi pénible et à une fièvre inévitable, humainement 
parlant. J'irai donc tout seul avec Aaron^ notre évangéliste. Nous 
pensons partir demain dimanche. Ce n'est pas la fièvre qui m'ef- 
fraie, dans ce voyage, ni les difficultés, mais la rapacité de ces 
pauvres Zambéziens, qui ne trouvent rien de plus naturel que de 
vous planter sur un îlot jusqu'à ce qu'ils vous aient extorqué force 
présents. Nous voulons nous tenir près du Sauveur et puiser en 
lui patience et amour. 

Léchoma, i« décembre 1884. 

A la dernière date, je congédiais nos conducteurs ba-Man- 
gouato et ba-Souto, et je me mettais une fois de plus, et un peu 
précipitamment, en route pour Séchéké. A l'heure qu'il est, selon 
toute apparence, je devais être à Léalouyi. Oui. C'était un de ces 
éclairs qui ont quelquefois traversé nos ténèbres. C'est aussi un 
échantillon des espérances et des mécomptes dont nous avons 
sans cesse été les jouets depuis notre arrivée ici. Il ne faut pas 
céder à la tentation de ne broyer que du noir. Nous ne nous 
sommes pas arrêtés dans les solitudes sylvestres de Léchoma 
pour y prendre racines. Ce n'est pour nous qu'un poste d'attente. 
Nous nous croirions sans doute mieux à notre place et bien plus 
utiles au delà de la rivière, en plein service actif, que d'être réduits 
au service passif de nous asseoir simplement sous notre kikajon à 
attendre ! Mais Dieu le veut ainsi. 

A Léchoma, les jours se succèdent et se ressemblent. L'activité 
qui règne parmi nous les fait seule passer assez rapidement, et 
brise la monotonie de notre vie. Nous avons plié nos tentes; à 
leur place se sont élevées des cases simples, mais qui sont un 
confort que nous ne rêvions pas. Notre établissement de trois 
mois fait l'étonnement de tout le monde, et représente presque 
autant d'années de travail au Lessouto, où les matériaux de cons- 
truction manquent. Chacun de nous a sa tâche. Middleton et 
Waddell se sont essayés à scier de long. M. Jeanmairet a mis bas 
l'habit et a commencé son apprentissage. Un si bon exemple a 
entraîné Aaron. Malheureusement, notre scie est trop mince et le 
châssis trop faible, et il a fallu que le pauvre Waddell se torturât 
le cerveau pour faire des planches d'un mètre avec une scie des- 



LA MISSION SE FONDE. 167 

tinée à un tout autre objet. Peut-être un jour aurons-nous une 
belle scie circulaire que fera marcher la force des eaux du Zam- 
bèze. Quel rêve ! C'est qu'hélas ! faire des planches, c'est un cau- 
chemar qui n'a jamais laissé de me hanter l'esprit depuis que 
nous parlons de la mission du Zambèze. 

L'école de ma nièce s'est aussi enrichie de quelques enfants 
ma-Saroa. Mais ce n'est pas sans peine que nous les y avons 
amenés. « Pensez un peu, nous disait la femme métisse d'un 
chasseur, cette petite fille-là (une esclave) veut toujours m'accom- 
paqner quand je vais entendre l'Evangile. Qu'est-ce qu'un ma- 
Saroa a à faire avec les choses de Dieu? Comme si Dieu s'in- 
quiétait des ma-Saroa ! » Ces pauvres enfants étaient tout ravis 
qu'on leur permît de venir à l'école. M lle Coillard eut bien d'abord 
un peu de peine à les amener à s'asseoir avec les autres et à se 
soumettre à la discipline, assez légère du reste, de la petite com- 
munauté. La première visite de tous les Zambéziens qui vien- 
nent, esclaves et chefs, est pour l'école de Missi (M lle Coillard). 
M. Jeanmairet, qui partage assidûment avec elle la classe du 
soir, apprend aussi à semer son pain sur la surface des eaux. Plu- 
sieurs jeunes gens ne restent avec nous qu'un mois, puis retour- 
nent chez* eux. Ils ont appris quelques lettres de l'alphabet, 
quelque cantique et un verset de la parole de Dieu, et ils s'en 
vont, apparemment pour tout oublier, pendant que notre ami 
commence à nouveau avec d'autres, probablement pour arriver 
aux mêmes résultats. C'est un écolage pour lui aussi. 

La poste sera toujours un événement au Zambèze. Coïncidence 
providentielle ! la veille même de mon départ, au soir, deux mes- 
sagers venaient de Pandamatenga, et nous remettaient un gros 
paquet de lettres qu'un trader avait eu l'obligeance d'apporter de 
Mangouato. Ne fallait-il pas que, dans son billet, le brave homme 
ajoutât qu'il avait encore pour nous « tout un sac de journaux et 
un tas de lettres dont il n'avait pu charger les porteurs » ? Quel 
supplice de Tantale !... C'est égal, nous jouirons de ce que nous 
avons, et nous dépouillons notre courrier. Adieu le dîner ! Fi le 
sommeil ! Les heures silencieuses de la nuit passent vite pendant 
que nous écoutons les nouvelles, et recevons avec avidité les 
messages qui viennent de si loin. 

Ainsi retrempés, nous partîmes, Aaron et moi. Avec quelle 
gaieté de cœur, cela se comprend. Le trajet, cette fois, fut désa- 
gréable au possible. J'étais si fatigué que je ne pouvais me tenir 
éveillé ; il pleuvait, il ventait avec des alternatives d'un soleil 
ardent; la rivière était toujours belle, mais elle était « courrou- 



lf>8 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

cée » ; nous ne fendions pas impunément les ondes agitées, les 
vagues se vengeaient en venant se briser contre nous. Tout le 
jour accroupis et les pieds dans l'eau, le soir nous dépliions 
nos couvertures, pour les trouver, hélas ! toutes trempées. C'est 
miracle que nous n'ayons pas eu la fièvre. 

Nous arrivons enfin à Séchéké. Le village est silencieux et 
désert ; plus d'enfants qui s'amusent bruyamment, plus d'esclaves 
affairés, de femmes qui construisent des huttes, et de chefs qui 
discutent les affaires au lékhothla ou autour des amphores de 
bière. L'herbe croît partout dans les cours. Morantsiane est seul 
avec quelques personnages et quelques esclaves. Qu'est-il donc 
arrivé ? 

Quelques minutes d'entretien avec le chef et tout s'explique. 
Quand les chefs de Séchéké nous envoyèrent des canots, ils 
attendaient incessamment des messagers de Léalouvi qu'on savait 
en chemin; ils espéraient qu'à mon arrivée nous pourrions tous 
nous mettre en route pour la capitale. Non seulement ces messa- 
gers n'arrivaient pas, mais des bruits sinistres couraient sur leurs 
faits et gestes. On se contait à voix basse qu'ils étaient secrète- 
ment chargés d'une mission meurtrière, on montrait du doigt les 
victimes désignées; on savait qu'ils avaient en route mis à mort 
un des chefs de leur bande; on assurait que plusieurs person- 
nages importants avaient subi le même sort, et que même Ma- 
koatsa, l'ambassadeur de Khama, qui se rendait avec sa suite à 
la capitale à pied, pendant que nous remontions le fleuve en 
canot, avait été pillé, puis impitoyablement massacré. La peur 
avait saisi tout le monde, et chacun avec ses pénates, sous un 
prétexte ou un autre, s'était enfui dans les champs et dans les 
bois pour guetter le cours des événements. 

A notre arrivée, Tahalima, Rataou et plusieurs autres se hasar- 
dèrent à venir nous voir, mais en s'entourant de toutes sortes de 
précautions. Nous tînmes conseil, et, du premier coup d'oeil, 
nous pûmes juger la situation. Il était hors de question que l'un 
des chefs nous conduisît en personne à la Vallée, tous se décla- 
raient incapables de nous donner la moindre protection, ce dont 
nous-mêmes nous étions encore plus convaincus qu'eux. Aussi, 
bien qu'ils missent canots et rameurs à notre service, notre 
voyage à Léalouvi dans les circonstances actuelles était une im- 
possibilité. Le temps n'était pas encore venu. Rester tout seuls, 
Aaron et moi, dans un village abandonné, nous ne le pouvions 
pas non plus. Nous n'avions donc plus d'autre alternative que de 
retourner de nouveau à Léchoma. Ce que nous regrettons, ce ne 



LA MISSION SE FONDE. 1 69 

sont pas nos peines, mais bien ces sefsiba, ce calicot qu'on mesure 
à grandes brassées et qu'il faut distribuer aux canotiers. Malgré 
cela, nous revenons de Séchéké avec de bonnes impressions. Cha- 
que fois que nous sommes mis en contact avec les chefs, il nous 
semble que nous faisons un pas de plus dans leur confiance. Ils 
sont plus communicatifs, plus prévoyants, un peu plus hospitaliers, 
et surtout moins mendiants. 

Un petit incident vint clore ce voyage d'une semaine. Aux 
rapides de Mambova et de Mpalira, Aaron, qui n'aime que tout 
juste un trajet en canot, désira # couper court à pied, le fusil sur 
l'épaule, et accompagné par Karoumba. Je descendis les rapides 
en canot. Arrivé au rendez-vous, je cherche : pas d' Aaron. Je lui 
laisse un canot, passe outre et vais l'attendre au gué de Kazoun- 
goula, à 8 kilomètres plus bas. Quel n'est pas mon étonnement de 
voir une, heure plus tard arriver la pirogue sans Aaron ! Les cano- 
tiers m'assurent l'avoir cherché, appelé, longtemps attendu, mais 
en vain. 

Je les fis traverser la rivière et les renvoyai à pied à sa rencon- 
tre. C'était le milieu du jour. Survint bientôt et subitement un de 
ces orages, comme on n'en peut voir que sous les tropiques. Les 
éclairs nous éblouissaient, le tonnerre roulait de colline en col- 
line, la pluie battait avec une violence peu ordinaire. Le cristal 
du fleuve s'était brisé, les vagues rappelaient celles de la mer; le 
vent les tourmentait, les balayait, les emportait, et les grosses 
gouttes de pluie les criblaient comme des balles. Le spectacle 
était nouveau pour moi et grandiose. Mais mes bagages ! Et moi- 
même je me recroquevillais sous les plis d'un mackintosh trom- 
peur qui buvait l'eau comme une éponge — je n'ai jamais encore 
trouvé un imperméable qui résiste au climat d'Afrique. — Je 
sentis tout à coup quelque chose me tomber sur la tête. C'était 
une natte dont un brave garçon me couvrait à ses dépens. Il est 
vrai qu'il n'avait pas grands vêtements à mouiller. Tout de même 
cet acte de considération me fit plaisir. 

Deux heures ! trois heures ! quatre heures ! cinq heures ! il 
pleut toujours, le soleil baisse ; impossible d'aller à Léchoma, 
impossible aussi de construire un abri pour la nuit qui approche. 
Et Aaron, où est-il? A la brune, nous découvrîmes un abri de 
branches abandonné. Tout à coup, Aaron parut sur la rive oppo- 
sée — et dès que le vent eut baissé, il traversa et me rejoignit. 
Pauvre Aaron ! Il paraît qu'arrivé au rendez-vous, ne trouvant 
personne, personne ne nous ayant vus passer, il s'était imaginé 
que nous avions dû chavirer dans les rapides. Le pauvre homme, 



I7O SUR LE IIAUT-ZAMBEZE. 

alors, de retourner avec Karoumba jusqu'à Mambova, longeant 
les rives, questionnant en vain les passants et cherchant les 
épaves de nos pirogues avec une anxiété qui peut mieux se com- 
prendre que se décrire. 

Dieu est bon, il nous avait gardés l'un et l'autre. 



Léchoma, 9 décembre 1884. 

Le moment que nous attendions depuis si longtemps est enfin 
arrivé. Un nouveau roi, Akoufouna, a été élu. C'est un jeune 
homme qui a grandi en exil et qui a dû d'abord agir avec pru- 
dence et s'initier aux devoirs de sa position. Dès qu'il s'est senti 
établi, il a pensé à nous. Il désire nous voir même avant les chefs 
subalternes du pays. 

Deux bandes de messagers sont arrivés à Séchéké avec des 
messages plus pressants l'un que l'autre. Les chefs de Séchéké 
nous les ont transmis sans perdre de temps, et trois d'entre eux 
sont descendus en canot pour nous attendre au gué de Kazoun- 
goula. Ils nous envoyaient une vingtaine de jeunes gens pour 
porter nos bagages. C'était trop d'honneur; les setsiba m'ont fait 
peur. Je les ai congédiés amicalement. Je mettrai nos paquets sur 
le dos de nos baudets. Ce sera plus humble et plus économique. 
Les chefs, ne comprenant rien à l'inutilité de leurs messages, 
finirent par venir eux-mêmes nous voir. C'était un acte de cou- 
rage, car ils ne s'aventurent guère de ce côté-ci de la rivière, où 
en tout temps ils craignent les ma-Tébélé et, aujourd'hui, Robosi, 
qu'on jdit être quelque part sur le Oouando. C'était aussi une 
amabilité dont nous leur savons gré. 

La saison n'est pas la meilleure. Nous avons des pluies presque 
journalières qui alternent avec un soleil ardent : puis vont arriver 
aussi les grandes pluies qui amènent les inondations annuelles. 
Un long voyage, dans de telles circonstances, et qui entraînera 
une absence de plus de trois mois, sans possibilité de communi- 
cation aucune, est sérieux. Se reverra-t-on ? Pour ma pari, j'ai 
bonne confiance. D'un coté, dans notre impatience, nous avons 
frappé à la porte jusqu'à l'enfoncer; d'un autre, il m'est impos- 
sible de retarder de huit à neuf mois. Le Seigneur sait tout cela; 
et, s'il nous donne l'ordre de partir maintenant, pourquoi hésite- 
rions-nous ? 

Nous nous en tenons à notre décision antérieure. Nous ne 
voulons pas exposer plus d'hommes qu'il ne faut. Jeanmairet et 



LA MISSION SE FONDE. I "J I 

Léfî resteront donc à Léchoma. Aaron, et Middleton à ses instan- 
ces, iront avec moi. Inutile d'assurer nos amis que nous pre- 
nons nos précautions et serons prudents. 

Ah! si vous saviez ce qu'on éprouve de se trouver sur le seuil 
de cette Afrique centrale où pas le moindre rayon de l'Evangile 
n'a encore pénétré ! Si les amis qui blâment notre imprudence 
pouvaient, même de loin, apercevoir ce que nous voyons et com- 
prendre ce que nous sentons, ils s'étonneraient les premiers que 
les rachetés du Christ aient si peu de dévouement, connaissent si 
peu l'esprit de sacrifice. Ils seraient honteux des hésitations qui 
nous entravent... Elles sont assises dans les ténèbres de la mort, 
ces tribus innombrables dont celle des ba-Rotsi n'est que fa 
porte ; ils périssent en païens, pendant que nous avons la lumière 
et la vie que nous leur devons. Souvenons-nous-en, ce n'est pas 
en intercédant pour le monde dans la gloire du ciel que Jésus l'a 
sauvé. Il s est donné. C'est une amère ironie que nos prières pour 
l'évangélisation des nations aussi longtemps que nous ne savons 
donner que de notre superflu, et que nous reculons devant le sa- 
crifice de nous-mêmes ! 



XXII 

En route pour Léalouyi. — Soucis et préoccupations. — Le chef Mabaha. — Arrivée 
à Séchéké. — Le nom de la peuplade. — Photographie. — Voyage sur le Zambèze. 
— Les rapides de la Mort. — Ravages des ba-Rotsi. — Les ma-Khalaka. — Les 
cataractes de Ngonyé. — Tombeaux de rois. — A Nalolo. — La reine Maibiba. 
Arrivée à Léalouyi. — Réception officielle. — Sites offerts pour la station. — Projets 
d'avenir. — Retour à Léchoma. — Mes impressions. 



Léchoma, 10 décembre 1884. 

Le soleil touche à l'horizon. Il y a quelques heures, nous étions 
tout activité, achevant nos paquets et les chargeant sur nos ânes 
— ce qui n'était pas chose bien facile, car nous n'avons que 
deux bats — et nos ânes sont d'une taille si minuscule qu'on ne 
peut leur mettre que très peu de chose sur le dos. J'ai expédié 
Middleton et Aaron avec nos bagages. Ils vont bivouaquer au 
gué de Kazoungoula, et communiquer avec les chefs chargés de 
nous conduire à Séchéké. Cela me permet de rester ici jusqu'au 
dernier moment. Après leur départ, tout est bien tranquille ici. 

Les derniers temps ont été pour nous des temps de visitation. 
La plupart des membres de l'expédition ont eu une attaque plus 
ou moins grave de la fièvre. Le Seigneur a voulu que nous 
fissions ensemble nos premières expériences de patients, de mé- 
decins et de gardes-malades. Il a voulu aussi nous demander une 
confiance plus entière dans son amour et dans sa puissance. Pen- 
dant trois jours, ma chère femme m'a donné de l'inquiétude. Je 
ne savais quelle tournure prendrait la maladie. Et messages sur 
messages nous arrivaient de la rivière où les chefs nous atten- 
daient ; les pauvres gens semblaient ne pas comprendre que la 
maladie d'une femme pût être un obstacle à mon départ, quand 
c'était « le roi, le roi lui-même, qui m'appelait ». Les chefs Ra- 
taou et Tahalima, Lisoane, etc., vinrent nous faire visite et mani- 
festèrent pourtant une sympathie qui nous fit plaisir. Loin de 
nous obséder de leurs importunâtes mendicantes, ils nous témoi- 
gnèrent la plus grande déférence. « Ne crois pas que nous soyons 
venus ici pour te presser et t'importuner. Notre mère est malade, 
et c'est elle que nous sommes venus voir. Soigne-la, et quand tu 
seras prêt à partir, tu trouveras des canots et des gens qui t'atten- 
dront au gué. » Heureusement, ma chère femme va mieux. 



LA MISSION SE FONDE. I y3 

Ne vous étonnez-vous pas avec nous de voir comme l'ennemi 
nous entrave à chaque pas et nous dispute chaque pouce du che- 
min que nous faisons? Il n'est pas à bout de ressources. Les 
circonstances qui ont barré notre chemin et retardé à tant de 
reprises notre départ de Léribé, c'étaient des épreuves de notre 
foi qui se sont, sous d'autres formes, renouvelées à Pretoria, et à 
Mangouato surtout. Ce ne devaient pas être les dernières. Nous 
avons passé quatre longs mois à Léchoma, quatre mois d'attente 
et d'espérances suivies d'amers désappointements. Au dernier 
moment, quand l'horizon s'éclaircit, il faut que la maladie sur- 
vienne et cause de nouveaux arrêts. Je présume que ce ne sont 
pas là les dernières épreuves qui assailliront notre foi avant que 
nous soyons définitivement fixés chez les ba-Rotsi. Mais douter 
serait indigne de nous. 

Je pars l'esprit hanté de soucis et de préoccupations. Jeanmai- 
ret, par prudence, reste à Léchoma ; la saison est mauvaise et 
Dieu a permis que ce voyage fût dépouillé de tout ce qui le ren- 
dait attrayant, afin sans doute que nous pussions juger plus cal- 
mement des hommes et des choses. Nos délais ont déjà eu un 
avantage, c'est que nous avons été à même de faire bonne con- 
naissance avec tous les chefs de ces parages. Ce sont autant 
d'amis pour nous. Je vous surprendrais fort si je vous faisais la 
confidence d'un de mes soucis. Je vais à Léalouyi comme un 
oiseau auquel chacun s'apprête à arracher les plumes, malgré les 
coups de bec et de griffes qu'il ne manquera pas de donner. Dans 
quel état reviendrai-je ? Dieu le sait. Les marchands de ce pays, 
dans le but unique de se faire un beau nom et de s'assurer le mo- 
nopole du commerce de l'ivoire, ont prodigué leurs présents. La 
crainte d'une concurrence imminente et la rapacité des chefs les 
ont forcés de multiplier ces prodigalités. Aujourd'hui, malgré 
tant de ruineux sacrifices, le monopole risque de leur échapper; 
mais l'éducation qu'ils ont faite à la tribu va portant ses fruits 
amers. On ne peut attendre que les ba-Rotsi comprennent notre 
mission et fassent aujourd'hui une différence entre les marchands 
et nous. Et comme nous ne pouvons absolument pas imiter les 
libéralités extravagantes de ceux-ci, on nous regarde avec un 
certain dédain. Pour faire notre position ici, nous avons à détruire 
toute une longue éducation déjà montée en graine, et à lutter 
contre le courant de l'opinion publique. Les commencements 
seront durs, mais Dieu nous aidera. 



7 4 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 



Séchéké, i5 décembre. 

J'ai donc quitté les miens ! Dieu veille sur eux ! Ma chère 
femme s'est montrée à la hauteur des circonstances : Dieu l'a 
admirablement soutenue. Je devais partir une semaine plus tôt 
quand elle est tombée malade. « Demain j'irai mieux, me disait- 
elle, et tu pourras partir. Je ne serai pas dans ton chemin quand 
Dieu t'ouvre la porte et t'appelle. » Il y avait donc un arc-en-ciel 
sur notre séparation, car Dieu avait exaucé nos prières. Le cher 
Jeanmairet m'a accompagné un bout de chemin, et puis, comme 
Serpa Pinto m'a plaisamment représenté en Europe, j'ai continué 
ma route tout seul, avec un Zambézien, ma canne à la main. 
Aaron avait mon fusil. On m'attendait à Kazounqoula. Mais le 
vent soufflait si fort, que nous dûmes attendre jusqu'au soir; et 
encore ne fut-ce pas sans danger que nous nous accroupîmes 
dans nos pirogues. Nous passâmes la nuit chez l'un des deux 
chefs chargés de nous conduire à Séchéké. L'autre me frappait 
par ses manières respectueuses et prévoyantes. Chaque fois que 
je le regardais, je rencontrais ses yeux fixés sur moi ; il écoutait 
tout ce que je disais avec un singulier intérêt. C'était Mahaha, 
un petit chef que nous avions connu avec ma femme et nos évan- 
gélistes, dans un îlot, il y a six ans. Le digne homme nous avait 
reçus avec la plus grande cordialité, et il était si désireux d'en- 
tendre les choses de Dieu, qu'immédiatement après la salutation 
d'usage, il me demandait : « Chantez-nous donc Jésus. » Et nous 
avions entonné à l'unisson le cantique que nous chantions alors à 
toutes les étapes : 

A ré binélcng Yésou, 
Goba ké Eéna Moloki 1 . 

L'impression de notre visite et de nos chants ne s'est pas effa- 
cée chez ces gens, paraît-il. Et Mahaha, en m'en rappelant tous 
les petits incidents, ajoutait avec une figure radieuse et plongeant 
ses yeux dans les miens : « Yésou nous a bénis : nous avons eu 
des pluies abondantes et des récoltes splendides. Nous avions du 
maïs de cette hauteur! de cette grosseur (faisant de la main un 



i. Chantons les louanges de Jésus, 

Car c'est Lui notre Sauveur. 



LA MISSION SE FONDE. I -y 5 

signe significatif) ! du mabélé ! du millet ! Jamais nous n'avons 
vu chose pareille ! » Dès qu'il avait appris notre arrivée à Lé- 
choma, cette année, il s'était empressé d'envoyer un jeune garçon 
pour nous aider dans nos travaux d'installation, et, pendant 
mon absence, il envoyait fréquemment à ma femme du blé, du 
miel, etc. Aussi, jugez de son bonheur de nous escorter aujour- 
d'hui jusqu'à Séchéké. Dieu soit loué ! tout n'est pas mauvais au 
Zambèze. 

A Mpalira, nous rencontrâmes Makoatsa, l'ambassadeur de 
Khama, qu'on avait dit massacré, et qui revenait chargé de four- 
rures pour son maître. Là aussi se trouvaient les trois petits chefs 
que le roi a envoyés pour nous chercher: hommes aimables, 
pleins de considération pour nous et qui, d'emblée, nous ont 
gagné le cœur. Ils se rendaient à Léchoma, où ils me savaient 
détenu par la maladie de ma femme. Ils voulaient avoir la satis- 
faction de nous voir et de nous transmettre personnellement les 
messages dont ils étaient chargés pour nous. Je [décidai de rester 
à Mpalira ce jour-là et le lendemain, qui était dimanche, afin de 
causer à l'aise avec eux et Makoatsa surtout, et évangéliser. Nous 
n'eûmes pas lieu de regretter ce délai, car nous eûmes de grandes 
réunions et des conversations intéressantes. 

A notre arrivée à Séchéké, les chefs, comme on dit vulgaire- 
ment, se sont mis en quatre pour nous. On nous a donné une 
nouvelle hutte, spacieuse et propre; ils nous ont apporté en pré- 
sents des provisions de route, et le matin et le soir ils aiment à 
s'assembler dans notre cour et à causer. Nous en profitons pour 
leur parler des choses de Dieu, au sujet desquelles ils nous font 
les questions les plus étranges ; pour recueillir des renseigne- 
ments sur l'ethnologie, l'ethnographie, etc., et étudier la langue 
des ba-Rotsi. Quand j'ai épuisé mon humeur loquace, je me 
mets tout simplement à lire ou à écrire, et tout est dit. On ne se 
lasse jamais de voir ma plume courir sur le papier. C'est mer- 
veilleux, dit-on, et on se demande quelle peut être la médecine 
mystérieuse qui vous initie à cet art étrange. Aaron aussi s'est 
mis à l'étude du sé-rotsi , et c'est à qui de nous deux fera le 
plus de progrès. Voyez ma prétention de lutter avec un de ces 
philologues africains qui semblent apprendre une langue sans y 
penser ! C'est qu'ils ont une mémoire de fer : tout s'y grave et 
rien ne s'efface. Tout de même, je fais quelques progrès, à la 
grande satisfaction de mes professeurs. Que j'en profite pour 
vous transmettre une petite leçon très élémentaire, mais très 
utile. Le nom de la tribu n'est pas du tout « ba-Rotsi », c'est 



I -y6 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

le nom que lui ont donné les ma-Kololo en corrompant le vrai 
qui est : 

Morouyi, morotsi, pi. aroiiyi. — sé-roiiyi> la langue. — bo- 
rouyij l'espèce. 

Léalouyi — le pavs, et nullement Liia-Lui, ni même Lua-Luyi, 
comme je l'ai écrit d'abord. La confusion qui résulte de la manie 
([n'ont les voyageurs d'angliciser, portugaise^ franciser les noms 
indigènes, est telle, dans la géograpie africaine, que je suis déter- 
miné à rendre la prononciation indigène aussi fidèlement que pos- 
sible. Livingstone lui-même, que j'admire plus que jamais depuis 
que j'ai lu sa vie, est tombé dans plus d'un écart. Il avoue lui- 
même qu'il n'avait pas l'oreille musicale. Donc j'écrirai Léalowyi, 
nous souvenant que / et r se prononcent indifféremment l'un pour 
l'autre. 

Depuis que j'ai commencé ma lettre, on m'a apporté les trois 
caisses et les ballots que j'avais laissés ici aux soins d'un excellent 
homme, le chef Tahalima. Quelle ne fut pas notre stupéfaction de 
trouver qu'on avait tout ouvert. On s'est servi libéralement de 
verroterie, de poudre, de calicot, de bonnets de laine rouges et 
noirs, etc. Le voleur s'est amusé à endosser mes chemises de laine 
et mes vêtements de flanelle blanche, tout couvert d'ocre et de 
graisse qu'il était, et, les trouvant sans doute trop petits pour sa 
taille, les a tordus de son mieux et remis dans la caisse pêle-mêle 
avec des médecines en flacons, du plomb, etc. L'affaire des che- 
mises nous a fait rire, et nous nous sommes dit : Si seulement le 
coquin avait eu l'obligeance de nous laisser un morceau de sa- 
von ! Mais la perte de notre verroterie et de nos étoffes — notre 
argent de poche pour la route — nous place dans une grande dif- 
ficulté. Vous voyez que nous n'avons pas fait fausse route en ap- 
portant l'Evangile au Zambèze. 

Dans un de mes voyages précédents, j'ai pris les portraits de 
plusieurs des chefs, et j'ai assez bien réussi à les imprimer. Des 
jeunes gens à qui je les ai montrés àLéchoma ont publié la chose. 
Aussi, dans chaque village où nous passons, il faut voir tout le 
monde accourir et me demander d'exhiber « les chefs que j'ai 
dans ma poche ». Il faut voir l'excitation des femmes, les excla- 
mations bruyantes des hommes, les remarques curieuses de tout 
ce inonde enjoué : « Eh ! Rataou ! vous voyez ses charmes, son 
bandeau, ses rides ! Quel nez ! Yo ! Yo ! — Yo ! voici Masotoane ! 
Ne le voyez-vous pas avec son œil fermé ! Regardez donc son 
oreille déchirée ! Voyez ses pendants, ses perles ! Il va parler, et 
vous allez l'entendre dire, en clignant l'œil et avec sa toute petite 



LA MISSION SE FONDE. 177 

voix : Ka Sébétoane ! Koenyama! Oh! louméla Masotoane ! » Ici, 
l'intérêt est au comble. Si jamais j'en fais des copies et les exhibe 
avec ma lanterne magique, que sera-ce? 

Mais on entre en foule dans la cour. Les chefs m'amènent les 
jeunes gens qui doivent nous conduire à Léalouyi. Il faut donc 
attacher les paquets et se préparer sérieusement. 



Léchoma, 5 mars i88j. 

Vous saviez, par nos dernières lettres, notre départ pour Léa- 
louyi. Aujourd'hui je me hâte de vous annoncer notre retour et 
de vous donner quelques détails sur notre voyage. Je l'avoue, 
nous le redoutions bien un peu, ce voyaqe, par la saison des 
pluies; mais comme les événements qui l'ont retardé s'étaient 
produits complè'ement en dehors de nous, le chemin du devoir 
était clair. Nous avions le droit de compter sur la bénédiction de 
Dieu avec la confiance que donne une obéissance joyeuse. Nous 
n'avons pas été déçus. Le voyaqe a été des plus heureux et des 
plus prospères. 13 a duré deux mois jour pour jour, au lieu de 
trois et même de quatre, comme on nous le prédisait. Aaron et 
moi, nous nous sommes portés à merveille. Micldleton seul a été 
malade. Avec le manque de prudence qui le caractérise, il s'est 
dès le début brûlé les pieds au soleil dans son bateau. Non seu- 
lement il en fut impotent tout un mois, mais sa constitution en 
reçut un tel choc que son état nous causa du souci. Au retour, 
grâce à Dieu, il s'est rétabli promptement. 

Sous la conduite de chefs qui nous entouraient d'égards, avec 
un vieillard nommé Mokhèlé, un de ces dignes païens que l'on 
aime à connaître, un voyage sur le Zambèze ne pouvait pas man- 
quer entièrement de charme. La rivière elle-même est toujours 
belle avec les monstres qui s'ébattent dans ses abîmes, et les nuées 
d'oiseaux aquatiques qui animent ses plages sablonneuses; avec 
ses îlots verdoyants, ses rives, ici irrégulières et dénudées, là bor- 
dées de coteaux couverts de forêts, avec ses rapides et ses chutes. 
A chaque contour, c'est un nouveau panorama. Il n'y a précisé- 
ment rien de pittoresque; la végétation elle-même n'a rien de 
remarquable; mais elle est là, se mirant dans le cristal du fleuve 
et bordant l'horizon. A certains endroits j'aurais pu me croire sur 
le lac de Corne ou sur le lac Majeur. 

Après tout, disons-le franchement, l'attrait de la nouveauté 
s'use assez vite. Adossé à son bagage, pelotonné sur une natt3 

IIAUT-Z.VMBÈZE. 12 



178 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE . 

humide, dans le tout petit espace que lui laissent ses 5 ou 6 cano- 
tiers, bercé tout le jour au grand soleil, le voyageur se lasse d'ad- 
mirer, se fatigue de lire, lutte contre le sommeil et finit par céder 
à la fatigue. Ce n'est plus le Lessouto où l'on enfourche sa mon- 
ture et où on la dirige à son gré par monts et par vaux. A un certain 
âge, l'apprentissage du canot zambézien est dur; mais on s'y fait 
tout de même. On risque de s'impatienter quand les avirons bat- 
tent les flots avec nonchalance, que les nautoniers se livrent, en 
prisant à leur aise, à un bavardage étourdissant, et qu'on n'avance 
pas. Quand la navigation devient difficile et dangereuse, alors, 
l'intérêt se réveille, le babil cesse, pas de réponse à une question 
inopportune. On n'entend plus que la cadence des rames qui font 
bouillonner l'onde. On est sur ses gardes, car le Zambèze est om- 
brageux; un sifflement suffit pour exciter son courroux, appeler 
le vent, moutonner les eaux et soulever les vagues qui font cha- 
virer les pirogues. 

On part généralement au point du jour, après la prière en pu- 
blic, et quand chacun a pris sa place à son poste.. A part deux ou 
trois courtes haltes sur la berge, on ne s'arrête que pour camper. 
A deux heures de relevée, on discute déjà le lieu du bivouac, 
puis plus tard, vers quatre heures, on amarre les barques, on 
construit les abris et on prépare le repas du soir et la nourriture 
du lendemain. Je parle d'abris ! Ce ne sont que des chenils de 
roseaux et de paille où nos jeunes gens s'entassent. Survient-il un 
ouragan pendant la nuit? les abris s'effondrent immanquable- 
ment. Les Zambéziens y sont habitués et prennent la chose stoï- 
quement. Les uns s'enfouissent sous ces amas d'herbe mouillée, 
les autres se couvrent des nattes sur lesquelles ils étaient étendus, 
celui-ci sommeille accroupi et bat la mesure avec une écuelle de 
bois sur la tête en guise de capuchon, tandis que celui-là, affu- 
blé des haillons d'un vêtement de peau, ronfle à ses côtés. Si les 
estomacs ne sont pas vides, il suffit au réveil d'échanger un re- 
gard pour que tout le inonde parte d'un éclat de rire. 

Le Zambèze serait une des grandes artères du commerce s'il 
était navigable. Il le serait sans ses rapides; mais ces rapides! 
nous n'en avons pas passé moins de vingt-quatre de Ka-tima- 
Mollo au Séoma de Ngonyé, une distance, d'après le pédomètre, 
de 120 kilomètres. Nous avons admiré la prudence et la sollici- 
tude des chefs non moins que l'adresse de nos canotiers, soit 
quand on remontait péniblement le fleuve, soit à la descente; le 
canot franchit comme une flèche ces flots écumants qui se dispu- 
tent le passage parmi les rochers dont le lit du fleuve est obstrué. 



LA MISSlOxN SE FONDE. 1 7g 

On les dirait frappés de démence. Malheur au canot qui pirouette 
parmi ces récifs et au milieu d'un courant irrésistible ! Un de ces 
rapides porte le nom lugubre de Lochou (la Morf), à cause des 
accidents nombreux qui y arrivent. C'est là que les jésuites, se 
rendant à la capitale en 1881, perdirent un de leurs confrères. 
L'infortuné, qui ne comprenait pas la langue, voyant les canotiers 
se mettre à l'eau pour dégager la pirogue, s'imagina qu'il y avait 
du danger. Il sauta du canot et disparut instantanément dans le 
tourbillon des vagues bouillonnantes. On ne parvint pas même à 
retrouver son cadavre. Les rapides de la Mort! Nous y passâmes 
une triste nuit, campés par la pluie sur un îlot, au milieu d'une 
jungle en fermentation et d'essaims innombrables de moustiques 
enragés, écoutant bon gré mal gré les récits des malheurs qui ont 
fait la célébrité sinistre de ces lieux. C'était à apercevoir le spectre 
de Caron et sa barque dans l'épaisseur des ténèbres, et à vous 
donner le frisson. Aussi ne vous étonnerez-vous pas des démons- 
trations bruyantes de joie auxquelles nos Zambéziens se livrent 
quand ils ont franchi sains et saufs ces endroits dangereux. Ils 
s'empressent d'aborder à la première plage de sable, se saisissent 
mutuellement les deux mains, se livrent à une danse passionnée, 
puis se pressent autour de leurs chefs et de nous; tout le monde 
agenouillé bat des mains, tous s'entre-répondent : Changoué! 
Changoué! et puis, se levant, s'alignant comme en présence d'une 
divinité invisible mais réelle, et étendant les mains, ils s'écrient 
de toute la force de leurs poumons : « Yô-cho! Yô-cho! » C'est 
la salutation, l'action de grâce, strictement réservée pour le sou- 
verain. Pour nous flatter, ils ajoutaient tout radieux : « Vous le 
voyez, Jésus nous a gardés ! » 

En amont de Séchéké et au delà de Katongo, j'ai été frappé de 
la beauté et de la fertilité de cette région que je crois être la plus 
salubre de la contrée. A en juger par la quantité de champs en 
friche, elle était relativement très peuplée. Aujourd'hui, elle est 
déserte et n'est plus qu'une immense solitude. Le chef Mokhèlé 
m'assure que ce sont les ba-Rotsi en voyage, leurs subordonnés 
surtout, qui, par leurs exactions et leurs procédés, ont chassé 
toutes ces populations et les ont refoulées dans l'intérieur des 
terres. Nous avons pu nous en convaincre nous-mêmes. Aperce- 
vait-on le canot solitaire de quelque pêcheur mo-Soubya, c'était 
une course, une vraie chasse de pirates. « A moi sa javeline! à 
moi le poisson ! à moi sa nourriture ! » s'écriaient-ils à qui mieux 
mieux en fondant sur leur victime. Arrivait-on en vue d'un village 
de ma-Khalaka, nos jeunes gens, sourds à toutes remontrances, 



l80 SUR LE HAUT-Z4MBÈZE. 

renvaliissaient comme une horde de brigands et s'emparaient de. 
lout ce qui tombait sous leurs yeux. Ils forçaient ces malheureux 
à enlever les toits de leurs propres demeures, et à les leur appor- 
ter au bivouac. Les ma-Khalaka offraient-ils de la nourriture? ils 
la plaçaient devant ces petits-maîtres, se tenaient à distance, 
prosternés et frappant des mains. « Chiens de ma-Khalaka ! leur 
criait-on, comment osez-vous nous insulter en nous apportant 
cette poignée de maïs et ces mauvais fruits? Ne savez-vous pas 
que nous sommes les serviteurs des seigneurs de Séchéké ? N'é- 
taient les barouti (les missionnaires), nous vous étranglerions 
sur-le-champ ! Mais attendez, nous vous ferons payeF tout cela. » 
Et ces malheureux, tremblant de peur, redoublaient leurs batte- 
ments de mains et leurs Changoué. Nous dûmes intervenir plus 
d'une fois pour prévenir des voies de fait. Que se passe-t-il, 
quand il ne s'exerce aucune surveillance morale ? A la vue de nos 
canots, tous les hommes d'un village prenaient la fuite. C'était 
navrant. 

Il y a une autre pensée qui vous obsède en traversant des ré- 
gions si vastes, si belles, si fertiles, si riches et pourtant sans ha- 
bitants — à part les quelques hameaux de ma-Khalaka que l'on 
trouve de loin en loin. On pense involontairement à un coin de 
notre globe où l'homme, luttant pour l'existence, ne trouve pas 
même de place au soleil. Dites-le-moi, ces solitudes africaines et 
nos grandes cités d'Europe, ces monstrueuses fourmilières d'êtres 
humains qui, à côté de l'opulence, renferment tant de pauvreté et 
de misère, entrent-elles vraiment dans les vues de Celui qui, bé- 
nissant les hommes, leur a dit : « Croissez et multipliez et rem- 
plissez la terre ? » 

Le 26 décembre, nous arrivons au Séoma de Ngonyé. Il nous 
fallut attendre quatre jours avant qu'on pût rassembler les ma- 
Khalaka, dispersés par la famine dans les bois, pour transporter 
nos bateaux au-dessus des chutes. J'en profitai pour aller les visi- 
ter. Il vous souvient que le major Serpa Pinto en fait une descrip- 
tion poétique. Somme toute, elle est juste. La cataracte est for- 
mée par une muraille de basalte, sur Laquelle le fleuve se roule, 
fait une chute de cinquante pieds en formant plusieurs belles cas- 
cades d'une grande étendue. Ces nappes argentées, ces flots 
bouillonnants sont mis en relief par des remparts de rochers 
noirs, contre lesquels ils se brisent, et par une belle végétation 
qui, à l'arrière-plan, forme la ligne de démarcation entre l'azur 
du ciel et celui du fleuve. La lumière éblouissante d'un soleil tro- 
pical qui inonde ce tableau en fait ressortir tous les contrastes. 




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LA MISSION SE FONDE. 1 8 1 

Ne comparons pas Ngonyé avec Mottsi-oâ-thounya*. Il n'y a pas 
deux Mousi-oa-thounya au monde. Là tout prend des proportions 
colossales, dont l'ensemble donne le vertige et saisit d'effroi. 
C'est, dirait-on, l'entrée des régions infernales. Pourtant, on ad- 
mirerait, en tous pays, les chutes de Ngonyé : c'est un tableau 
qui enchante. C'est un roulement de tonnerre étourdissant, mais 
il n\ a pas de ces coups de foudre ni de ces canonnades qui font 
tout trembler sous vos pieds. Et cependant les indigènes d'ici ont 
une aussi haute idée de leur divinité que celle que les voisins de 
Mousi-oa-thounya ont de la leur; et jamais ils n'oseraient appro- 
cher de l'abîme sans offrande. J'eus la témérité de ne pas me con- 
former à la coutume établie. Aussi, courant de roches en roches, 
cherchant un point de vue à photographier, je glissai, tombai et 
roulai jusqu'au bord du torrent, qui allait m'emporter comme une 
paille, quand je me cramponnai à temps à une saillie de rocher. 
J'en fus quitte pour une foulure à la main. Cet accident fit sensa- 
tion. A mon retour, j'allai sur l'autre rive pour avoir une autre 
vue des cataractes. Chemin faisant, un de mes guides me de- 
manda confidentiellement si au moins, cette fois, je m'étais muni 
d'une offrande. Je lui dis que non. Il en fut ébahi, et j'eus de la 
peine à le décider à me suivre. Du moment que nous fûmes en 
vue des chutes, il se prosterna sur un rocher, et, frappant des 
mains, il commença de longues incantations sur un ton qui déno- 
tait autant de sincérité que de tristesse : « Oh ! Nyambé, toi qui 
habites ces abîmes, disait-il, apaise ton courroux! Ces blancs sont 
pauvres et n'ont rien à t'offrit*. S'ils avaient des étoffes et de la 
verroterie, nous le saurions bien, nous, et je ne te le cacherais 
pas. Ils sont pauvres, ils n'ont rien. Oh! Nyambé, ne te venge 
pas, ne les engloutis pas, apaise ton courroux, Nyambé !... » 

Quel soulagement pour ce brave ma-Khalaka lorsque nous re- 
prîmes, sains et saufs, le chemin du retour ! Je suis sûr qu'il n'a- 
vait pas même remarqué que j'avais pris la précaution d'enlever 
mes souliers pour courir sur les rochers polis par les eaux. 

Mais hâtons-nous. Le i er janvier, nous remontions la rivière, 
admirant les forêts qui la bordent, avec l'impression qu'elles 
allaient cesser. Tout à coup, en effet, pour me servir de l'expres- 
sion des indigènes, ces belles forêts « s'enfuirent à droite et à 
gauche », jusqu'aux coteaux que l'on distingue à peine à l'ho- 
rizon. Devant nous, une plaine s'étend à perte de vue. C'est une 
vaste prairie où le Zambèze serpente limpidement, envoyant ici et 



i. Nom indigène des chutes Victoria. 



l82 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

là un de ses bras, et, à l'entrée de la vallée, s'élargissant comme 
un lac. Le coup d'œil est étrange, mais pas aussi désagréable que 
je l'aurais cru. Le riche tapis de verdure rachète un peu la mono- 
tonie du paysage. On se croirait facilement en Hollande, si on 
pouvait découvrir au moins un clocher et un moulin à vent au 
milieu d'un village d'une propreté proverbiale. Les inondations 
annuelles ont déjà commencé et envahissent les parties basses de 
la plaine. Nous quittons donc le fleuve, et rien n'est curieux 
comme de voir nos canots glissant sur l'herbe et d'entendre nos 
gens demander aux passants quel est le chemin qui conduit main- 
tenant à la capitale. 

Mais, doucement. Ce n'est pas ainsi, clandestinement, que l'on 
pénètre dans la vallée desba-Rotsi. Un soir, les chefs, s'entourant 
de toutes les formes possibles de l'officialité, viennent me voir. 
S'adressant à Aaron, qui était à mon côté, ils comptent sur lui 
comme mo-Souto pour m'expliquer l'affaire importante qui les 
amène. « Il y a, dans le voisinage, le tombeau de Ngouana-Mbinyi, 
l'un des plus anciens rois du pays. Personne ne passe sans y. faire 
un pèlerinage et y déposer une offrande de perles blanches ou un 
morceau de calicot de la même couleur. Tous les voyageurs, 
même les blancs, se soumettent à cette coutume nationale et sa- 
crée; ils comptent que nous nous y conformerons aussi, et décla- 
rent que, vu mon âge, ils accepteront un compromis et iront eux- 
mêmes déposer mon offrande sur le tombeau de Ngouana-Mbinyi. » 
On devine facilement ma réponse. Les chefs, voyant qu'ils n'a- 
vaient rien à gagner, nous prédirent toutes sortes de malheurs, 
dont notre entêtement nous rendait seuls responsables. Le lende- 
main, tout notre inonde était morne et silencieux, et ils éclatèrent 
en invectives quand nous passâmes à distance devant le tombeau 
du vieux roi. Mais le soir, au bivouac, grâce à une grande abon- 
dance de viande, de maïs vert et de lait caillé que des chefs 
hospitaliers nous avaient donnés, tout le monde avait oublié le 
tombeau de Ngouana-Mbinyi, et chacun avait repris sa gaieté ha- 
bituelle. 

Que je remarque en passant que la vallée est parsemée de ces 
tombeaux des rois des ba-Rotsi. On les reconnaît de loin aux ma- 
gnifiques bosquets d'arbres toujours verts qui les ombragent. Des 
chefs, avec un certain nombre de gens, vivent là et entretiennent 
ces tombeaux avec beaucoup de soin. Le roi régnant, seul, avec 
son Gambella ou premier ministre, a le droit d'entrer dans l'en- 
ceinte sacrée, formée de belles et fortes nattes de roseaux. Du 
reste, le roi mort depuis des générations est traité avec autant de 



LA MISSION SE FONDE. l83 

déférence que s'il vivait et régnait encore. On lui fait des libations 
de lait et de miel, des offrandes de verroterie et de calicot blanc. 
On prend congé de lui avant de se mettre en voyage, on vient au 
retour le saluer et lui conter les nouvelles. Voilà donc pour nous 
un puissant levier pour prêcher la résurrection des morts et la vie 
éternelle. C'est une des nombreuses questions qu'il sera intéres- 
sant d'étudier au point de vue scientifique comme au point de vue 
missionnaire. 

Le 5 janvier nous arrivons à Nalolo, la seconde capitale du 
royaume, celle de Klwsi éa Mosali, la reine. C'est une ancienne 
coutume des peuplades de ces régions, à laquelle Sébétoane a 
donné une vigueur toute nouvelle, en plaçant sa fille Ma-Moché- 
sane comme reine au pays des ba-Rotsi. J'aurai un jour, je l'es- 
père, l'occasion de vous parler, avec plus de loisir des attributions 
de ce personnage important. Qu'il me suffise aujourd'hui de vous 
faire faire connaissance avec Maïbiba. C'est une femme qui a 
passé la première jeunesse. Elle est aimable, gracieuse, intelli- 
gente et causeuse. Sa dignité ne lui est pas un fardeau. Elle siège 
au lèkhothla avec beaucoup de grâce, et traite les affaires entou- 
rée de ses conseillers. Aucun d'eux n'a le droit de s'asseoir sur un 
siège en sa présence, pas même son mari, qui porte le titre de 
Mokoué-Tounga, le gendre de la nation, mais qui cède le pas aux 
principaux conseillers. Tout le monde lui adresse la salutation 
royale, en criant à distance et debout : Taou-touna ! — le gros 
lion, le lion mâle proprement. 

Maïbiba nous reçut avec la plus grande affabilité. Après s'être 
remise d'un peu de gêne bien naturelle, elle nous fit toutes sortes 
de questions sur les pays d'où nous venons et sur l'objet de notre 
mission. Elle nous pressa de rester le lendemain pour faire plus 
ample connaissance et parler à ses gens de l'Evangile de paix que 
nous apportons. Elle m'écoutait avec un intérêt intense mêlé de 
surprise, quand je lui parlais de la souveraineté de Dieu, et de 
ses devoirs, à elle, envers Lui et envers la nation. « Notre pays, 
remarqua-t-elle avec mélancolie, est un pays de sang; les rois et 
les chefs s'y succèdent comme des ombres. On ne les laisse pas 
• vieillir. Si vous revenez dans quelques mois, nous trouverez-vous 
encore au pouvoir? Après tout, les ma-Khalaka sont à envier (les 
serfs et les esclaves); les révolutions ne les atteignent pas. — Ah! 
ajouta-t-elle en soupirant et en s'adressant à ses conseillers, Ro- 
bosi n'est plus roi, et il a tout perdu, mais s'il a été recueilli par 
des gens comme ceux-ci, il peut s'estimer heureux, il n'a rien à 
regretter. » 



1 84 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Comment se défendre d'un sentiment de pitié en présence 
d'une personne comme Maïbiba qui a toujours — et elle le sait 
— suspendue sur sa tête l'épée de Damoclès? Toute la nation 
s'accorde à louer les belles qualités de Maïbiba, son affabilité, 
son horreur du sang, son intelligence des affaires, son hospitalité 
princière. Ce n'est pas nous qui les contredirons, car, malqré la 
famine qui désole la vallée, nous avons eu l'abondance au camp, 
outre le bœuf de rigueur. La reine avait tant à cœur le succès de 
notre voyage qu'elle expédia immédiatement, à notre insu, un 
message confidentiel au roi son frère, et se proposa de se rendre 
elle-même auprès de lui. De tous les chefs, c'est la seule personne 
qui se soit sérieusement enquise du pillage de nos marchandises 
à Séchéké, et qui l'ait déploré. Tout ce qu'on dit de cette intéres- 
sante personne, et que j'ai moi-même observé, me remplit d'es- 
time pour elle. On voudrait la voir investie du pouvoir suprême, 
et alors il y aurait de l'espoir pour ce malheureux pavs. 

Je désirais extrêmement prendre son portrait. Mais elle ne se 
souciait pas trop d'être exhibée comme les chefs de Séchéké dont 
les portraits, à première vue, ne l'effrayèrent pas peu. C'est du 
reste la seule qui ne se soit pas montrée disposée à s'asseoir de- 
vant ma chambre noire si mystérieuse. Dans tous les villages on 
venait en foule. 11 fallait dix fois le jour recommencer l'exhibition 
des photographies, et entendre les mêmes remarques et les mêmes 
éclats de rire. Puis c'était le « soleil » que j'avais dans ma poche 
(une montre), ensuite le portrait de ma femme que je porte dans 
un médaillon. Pensez, un homme qui aime sa femme au point de 
voyager avec son portrait ! Et puis c'était mon miroir que les 
jeunes femmes n'oubliaient jamais, car ces dames noires aussi 
ont une petite dose de vanité. Elles se croient belles, très belles 
même, et elles ne pensent pas précisément que la race blanche 
ait le monopole de l'esthétique. Une vieille femme, qui ne pou- 
vait pas croire que tout mon corps fût blanc comme ma figure, 
s'écria, à la vue de mes bras mis à nu, avec un accent de com- 
passion qui me toucha : « Est-il possible ! il est comme un en- 
fant qui vient de naître ■ ! » 

A partir de Nalolo, un jour de voyage encore, et le lendemain 
nous arrivons à Léalouyi. Ma première impression est de celles 
qu'on voudrait oublier. Décidément la guerre, la guerre civile 
surtout, rend les hommes fous ; elle en fait des bêtes féroces. De 
la belle ville indigène de Robosi, il ne reste plus que deux grandes 



i. On sait que les enfants nègres naissent blancs. 



LA MISSION SE FONDE. 1 85 

huttes en ruines; tout le reste a été détruit de fond en comble. 
Une jungle épaisse a tout envahi. La capitale actuelle ne se com- 
pose ([ne de méchants abris à moitié ensevelis dans une herbe 
luxuriante. C'est à peine si l'on peut découvrir les sentiers tor- 
tueux qui conduisent d'un quartier de village à l'autre. Après la 
fuite de Robosi, les chefs pillèrent ses trésors, la populace et les 
esclaves s'en mêlèrent. Des épaves de ces richesses je n'ai trouvé 
que son fauteuil (son trône !) et son marchepied couverts de 
peaux de léopard. Il paraît que sa barque royale même, un vrai 
chef-d'œuvre d'industrie d'après les descriptions qu'on en fait, a 
été coulée, pour qu'il ne reste rien du roi expulsé. La propriété 
des jésuites a trouvé le même sort. Ces messieurs m'avaient de- 
mandé de m'en occuper, et d'en rassembler les débris s'ils en 
valaient la peine. Je ne trouvai qu'un peu de ferraille sans valeur, 
et une caisse de médicaments dont les flacons avaient été vidés 
pour en faire des tabatières. C'est tout ce qui restait. 

Le bruit s'était répandu que nous arrivions ; aussi trouvâmes- 
nous à la capitale la plupart des chefs les plus importants qui 
nous attendaient. Le lendemain de notre arrivée eut lieu notre 
réception officielle. Le jeune roi, drapé d'indienne portugaise à 
grands dessins, siégeait sur la place publique. Derrière lui étaient 
ses serviteurs, devant, les joueurs de sérimba et des tambours qui 
faisaient un tintamarre étourdissant, tandis que tous les chefs 
avec leurs suites étaient assis en cercle autour de lui, à une dis- 
tance de i5o à 200 mètres. Le coup d'oeil avait quelque chose de 
sérieux et de comique tout ensemble , et me rappelait ce que 
j'avais vu à Séchéké lors de ma première visite. Mataha, Gam- 
bella ou premier ministre, avait endossé un habillement de drap 
noir et une chemise blanche ! les autres étaient affublés de tuni- 
ques d'uniformes de toute provenance ; ici, c'était celle d'un agent 
de police de Kimberley, là celle d'un dragon, plus loin celle d'un 
officier de marine, et à côté l'habit défraîchi depuis longtemps d'un 
haut fonctionnaire du gouvernement portugais. Nous eûmes le loi- 
sir de faire nos observations pendant que la musique royale nous 
rompait la tête. A un moment donné, tous les chefs furent mandés 
près du roi les uns après les autres ; une fois le conseil au com- 
plet, les sérimba et les tambours se turent, et la cérémonie com- 
mença. 

Les chefs Mokhèlé et Waroubita nous présentèrent, et rendirent 
compte de leur mission en racontant minutieusement notre voyage. 
Nous prîmes ensuite la parole pour saluer le souverain et son 
conseil, et expliquer le but de notre voyage et son caractère. Tous 



1 86 SUR LE IIAUT-ZAxMBÈZE. 

les chefs répondirent les uns après les autres par des discours 
bien inférieurs à ceux qu'en pareille circonstance nous aurions 
entendus au Lessouto, mais où l'on sentait un souffle de grande 
satisfaction et de sincérité : « Soyez les bienvenus, serviteurs de 
Dieu, dit Mataha ; vous qui nous apportez la pluie et la paix, 
l'abondance et le sommeil. C'est au nom de la nation tout entière 
que nous vous recevons. Nous vous avons attendus de longues 
années, et croyions que vous nous aviez abandonnés ; aussi est-ce 
avec joie que nous voyons vos visages, et que nous vous enten- 
dons dire qu'aujourd'hui vous ne venez pas seulement nous visi- 
ter, mais vivre parmi nous avec vos familles. Vous découvrirez 
bientôt que nous avons des cœurs jaunes, que notre pays est un 
pays de sang. La nation est fatiguée, elle soupire après la paix; 
elle languit. La voici, nous la plaçons devant vous, sauvez-la. Vous 
le voyez, notre roi n'est qu'un enfant : sois son père, entoure-le 
de tes conseils. Nous ne demandons pas de présents, nous ne 
cherchons pas vos marchandises, si vous en avez. Ce que nous 
vous demandons, c'est votre enseignement; ce que nous voulons, 
c'est la paix!... » Les autres parlèrent dans le même sens. 

Le lendemain de ce jour-là, nouvelle mise en scène, mais qui 
faillit se terminer en queue de poisson. Il s'agissait d'offrir nos 
présents au roi. Les chefs ba-Rotsi voulurent absolument que la 
chose se fît dans les règles. Ils formèrent une longue procession 
qu'ouvrait le vieux Mokhèlé avec beaucoup de dignité. Waroubjta 
le suivait, portant le précieux paquet. Malheureusement, le roi 
souffrait d'une ophtalmie ; il avait quitté le lékhothla et s'était re- 
tiré dans la hutte ; une hutte royale, mais une hutte après tout. 
C'est là qu'accroupis, entassés, à demi suffoqués, nous accom- 
plîmes cette importante cérémonie. Le public privilégié remplis- 
sait la cour et bloquait la porte. J'étais contrarié ; car je comptais 
sur cette occasion pour donner publiquement à Akoufouna, le 
jeune roi, des conseils. Pendant que je déployais le grand man- 
teau Saint-Cyr (pie j'ai acheté à la Belle-Jardinière, Gambella, 
suant à grosses gouttes, essayait d'introduire ses pieds dans une 
paire de bottes qu'il avait convoitée. Le manteau émerveilla tout 
le monde. Gambella, jetant ses bottes, le mit sur les épaules 
d'Akoufouna, qui se pavana un instant devant nous. 

On m'écouta silencieusement quand, m'adressant au roi, je 
m'efforçai de lui montrer que, devant Dieu, il n'est qu'ini servi- 
teur qui devra rendre compte de son administration, que ses su- 
jets sont les créatures de Dieu et que lui, Akoufouna, tout roi 
qu'il est, n'a nullement le droit de mettre à mort qui que ce soit 



LA MISSION SE FONDE. 187 

sans jugement préalable. « C'est bien dit, voilà un conseil de 
père », disaient à demi-voix les chefs. Mais quand je parlai du 
vol et de la nécessité de l'extirper, tous éclatèrent de rire. — « De 
quoi riez-vous? Ai-je dit quelque chose de drôle ?» — « Eh, Mo- 
routi, tu parles de punir et d'extirper le vol, mais ici tout le monde 
vole ! » — Tout en riant, ils étaient sérieux. En voici la preuve. 
Quelques jours après, devant m'absenter pour un seul jour, aucun 
d'eux ne voulut prendre la responsabilité de mes bagages, bien 
que je laissasse deux garçons pour les surveiller. — « Ici, me ré- 
pétait-on, on vole de jour comme de nuit, rien n'est en sûreté. » 

— Force me fut de les transporter chez un jeune homme d'origine 
écossaise et de passage à Léalouyi. 

Ce jour-là nous partions de bonne heure avec Gambella et Ma- 
koubésa pour inspecter l'emplacement qu'on nous proposait pour 
la station. Livingstone, paraît-il, y avait jeté les yeux, et on l'avait 
plus tard offert aux jésuites. Nous trouvâmes que l'eau est à une 
grande distance de la colline, grande complication pour les bâ- 
tisses et les ménages, et que la colline elle-même est toute cou- 
verte de champs — source de tracas interminables avec les natifs. 

— Gambella tua un bœuf, nous le partagea, puis nous sautâmes 
en canot pour arriver de jour, si possible, à la capitale. Il se faisait 
déjà tard. Bientôt nous nous perdîmes de vue dans cette steppe 
où nous nous frayions un chemin avec peine. Le soleil se couche, 
pas de crépuscule ici, pas de clair de lune, pas de jalons pour 
nous orienter. Nous errâmes longtemps dans les ténèbres, sans 
pouvoir trouver le canal que nous avions suivi ; partout nous 
aboutissions à la terre ferme. De guerre lasse, nous nous diri- 
geâmes vers un feu : c'était celui d'un pécheur. L'îlot n'avait pas 
cent mètres carrés, l'odeur putride du poisson était insupportable. 
Mais nous n'avions pas le choix. Nous plantons nos rames pour 
faire un abri : d'un seul coup elles s'enfoncent d'un pied et font 
jaillir l'eau ; des nuées de moustiques tourbillonnent, trompettent 
autour de nous et nous lancinent sans pitié de leurs dards ; la 
faim nous ronge l'estomac, et la poignée de roseaux secs que 
nous donne le brave pêcheur suffit à peine pour rôtir un ou deux 
épis de maïs. 

Quelle nuit ! et avec quel bonheur nous saluâmes les premières 
lueurs de l'aurore ! A 8 heures nous étions enfin à la capitale et 
mettions fin aux inquiétudes de nos nouveaux amis. Nous ap- 
prîmes que Mokoubésa était heureusement arrivé dans la soirée, 
étonné de ne pas nous voir. Quant à Gambella, il avait passé 
toute la nuit avec son équipage complètement désorienté, errant 



1 88 SUR LE HA.UT-ZAMBEZE. 

en canot, et ce n'est qu'an matin que, le son des tambours royaux 
parvenant à son oreille, il put prendre la bonne direction et arri- 
ver un peu avant nous. 

Les chefs nous désignèrent un deuxième endroit, et deux 
d'entre eux nous y conduisirent. Arrivés au village le plus rap- 
proché du lieu en question, on abattit un bœuf, et pendant qu'on 
l'apprêtait, nous allâmes explorer le site proposé. Nous dûmes 
patauger dans des mares, traverser le ruisseau Séfoula par trois 
lois, dans l'eau jusqu'à la ceinture. Survint ensuite une pluie bat- 
tante qui nous transperça en un instant. Nos guides étaient affu- 
blés de longues chemises portugaises d'indienne qui leur traî- 
naient aux talons, et collaient à leurs membres ; l'un d'eux s'était 
donné le luxe d'une ombrelle de même étoffe vieillie et dont la 
charpente avait une forme impossible. La pluie y passait comme 
à travers un tamis. Qu'importe? C'était une ombrelle, et notre 
mo-Rotsi en était fier et n'en démordait pas. 

Le lendemain, par un temps magnifique, nous pûmes, Aaron 
et moi, examiner l'endroit plus à notre aise, et nous convaincre 
qu'il présente pour un établissement comme le nôtre des avan- 
tages incalculables. Reste encore la question de la salubrité, qu'un 
séjour seul à Séfoula peut résoudre. 

Ce sera là, en* tous les cas, notre pied-à-terre en nous installant 
à la Vallée. Il est convenu qu'au mois de mai, dès que l'inonda- 
tion aura passé, et que le pays sera assez sec pour voyager, les 
chefs enverront des canots pour le transport de nos bagages. Nous 
nous diviserons en deux bandes, et pendant que les uns remonte- 
ront le fleuve, les autres feront le voyage par terre. Ce n'est pas 
une petite entreprise ; mais nous aurons tout l'hiver devant nous. 
Une dernière requête que nous ont faite les chefs en nous accom- 
pagnant à nos canots, c'est de ne pas laisser nos ba-Souto en ar- 
rière ; ils veulent les avoir à la Vallée. Le respect et l'estime que 
les ba-Rotsi ont conservés pour leurs anciens maîtres est quelque 
chose d'extraordinaire. Un chef ne se croirait pas chef s'il n'avait 
pas pour première femme une ma-Kololo ; aussi, quand on le vi- 
site, il ne manque jamais de vous la présenter. C'est ce qui ex- 
plique comment la langue des ba-Souto a conservé la prééminence 
dans ce pays. Tous les chefs importants voudraient avoir des 
évangélistes ba-Souto. On comprend leurs motifs, mais le fait 
n'en est pas moins significatif, surtout après le bruit qu'on avait 
répandu que les ba-Rotsi verraient avec méfiance des ba-Souto 
et un certain nombre d'étrangers s'établir dans leur pays. La 
présence d' Aaron à la capitale fit sensation ; les chefs le courti- 



LA MISSION SE FONDE. 1 8(J 

saient, les femmes lui envoyaient de la nourriture, et on venait de 
loin pour le voir. C'est une popularité qui a ses dangers, mais le 
fait est là ! Ah ! si seulement les églises du Lessouto comprenaient 
la mission que Dieu leur a préparée ! 

Le voyage de retour se fit par des pluies incessantes qui nous 
retardèrent beaucoup. Nous étions impatients d'arriver à Séchéké, 
car nous savions que nous y aurions des nouvelles de Léchoma. 
Nous ne nous trompions pas. Nous avions à peine mis pied à 
terre qu'un jeune étourdi s'en vient vers nous, et sans autre préam- 
bule dit à Aaron : « Philoloka, ta petite fille est morte il y a un 
mois ! » Le pauvre Aaron, pétrifié, se laissa choir sur son tabou- 
ret sans pouvoir parler. Du moment qu'il put se retirer dans notre 
hutte, il éclata en sanglots. Cela le soulagea et nous pûmes prier 
ensemble. Une lettre de ma chère femme confirmait cette doulou- 
reuse nouvelle ; les chefs de Séchéké qui avaient fait une visite à 
Léchoma nous en faisaient un tableau bien sombre. Tout le monde 
y était malade, et nous nous demandions qui nous trouverions en- 
core en vie. 

Nous ne perdîmes pas de temps, et le 1 1 février au soir nous 
étions de retour à Léchoma... Ces moments-là ne se décrivent 
pas. — Notre ami Jeanmairet seul était venu à notre rencontre. 
A l'ouïe de nos coups de fusil, les autres se traînèrent hors de 
leurs cases et de leurs lits pour nous recevoir. Léchoma était de- 
venu un hôpital. Il y avait là des figures cadavéreuses qui faisaient 
peur. C'est que pendant mon absence la fièvre avait sévi et n'avait 
épargné personne, ma chère compagne moins que qui que ce soit. 
Et cependant c'est sur elle que retombaient les soucis du commis- 
sariat, la charge des ouvriers, le soin du bétail. « Je bénis Dieu, 
me dit-elle dans sa lettre, de ce que j'ai toujours eu la tête libre, 
ai pu aller et venir, donner des médecines et des conseils à qui en 
avait besoin. » Nous avons parmi nous un ou deux hypocon- 
driaques désespérés, et c'était là une source de beaucoup d'an- 
goisses ; mais ma nièce, toujours gaie, s'occupant du ménage et 
de son école quand elle était assez bien, et M. Jeanmairet luttant 
énergiquement contre l'abattement que cause la fièvre , et diri- 
geant la petite œuvre qui se fait ici, ont fait tout ce qu'ils ont pu 
pour se créer quelque distraction et adoucir ces temps d'épreuve. 

Bientôt après mon arrivée, l'hôpital s'est transformé ; nos pa- 
tients se sont rétablis, et maintenant, malgré des hauts et des bas, 
l'état sanitaire de la caravane est satisfaisant. Si la fièvre s'est 
attaquée à nous sans nous donner de répit, c'est du moins sous 
une forme des plus bénignes. 



I()0 SUR LE HA.UT-ZAMBEZE. 

Résumerai-je, maintenant, mes impressions en peu de mots? 

i . A dire vrai, l'état politique du pays m'inspire peu de con- 
fiance. Mataha, le chef de la révolution, est aveuglé par l'ambi- 
tion. Le roi n'est qu'un jeune homme imberbe qui est né et a 
grandi dans l'exil. Il est un parfait étranger parmi les tribus qui 
Font appelé à gouverner. Il ne parle pas encore la langue des ba- 
Rotsi ni celle des ma-Kololo. Le pouvoir pour lui, c'est le plaisir. 
Les affaires le préoccupent peu. Le mécontentement perce déjà. 
Les uns regrettent le roi expulsé, les autres regardent à un autre 
chef. Sans être pessimiste, je crois prévoir une révolution nou- 
velle. Mais j'ai lieu d'espérer qu'elle n'éclatera pas avant que nous 
soyons à la Vallée, et qu'elle se fera sans effusion de sang. 

2. Plus on voit les Zambéziens de près, plus ils sont noirs, et 
guère n'est possible de les noircir davantage. Mais ne nous décou- 
rageons pas ; envisageons l'œuvre qui est devant nous dans sa 
réalité prosaïque. L'œuvre qui se fait avec des dévouements admi- 
rables clans les égouts de la société de nos grandes cités, nous la 
ferons ici. Puissions-nous la faire dans le même esprit ! Mais quelle 
tâche ! quel défrichement ! que de choses à démolir et combien 
d'autres à déraciner ! Qu'il est bon de savoir que, si nous portons 
l'Evangile dans des vases de terre, cet Evangile, ce trésor, c'est 
la puissance même de Dieu ! 

3. Et enfin, que le champ est vaste !... Pendant que je plaidais 
en Europe pour cette mission, les jésuites arrivaient dans ce pays, 
et — sans aucune influence étrangère — ils réussirent à se rendre 
impopulaires et à se fermer la porte. Si les ba-Rotsi nous ont ac- 
cueillis avec tant d'empressement, ce n'est pas qu'ils se fassent 
une juste idée de l'Evangile que nous apportons. Ils soupirent 
après quelque chose qu'ils n'ont pas et qu'ils ne connaissent même 
pas. Ils cherchent eu tâtonnant celui qui seul peut donner la paix 
et sauver : « Jésus, le désiré des nations. » Nous sommes ici à 
l'extrême limite qu'ait atteinte l'Evangile. Devant nous s'étendent 
ces régions immenses ensevelies dans des ténèbres où pas une 
étincelle n'a encore jailli; là souffrent et meurent des populations 
nombreuses qu'enchaînent les superstitions horribles et sangui- 
naires d'un paganisme odieux... Amis chrétiens, dites, ne ferons- 
nous pas un suprême effort? Si les horreurs de l'esclavage ont 
ébranlé l'Europe, se pourrait-il que le cri de douleur du monde 
païen ne parvînt pas à émouvoir les enfants de Dieu d'une vraie 
compassion et restât sans écho?... 



XXIII 



Nos évançjélistes et l'école, — Mésaventures d'un courrier. — Épizootie. — Nouvelles 
d'Europe. — La fièvre. — L'hiver et la fièvre. — La vie à Léchoma. — Nos aides 
Kambourou et Ngouana-Ngombé. — Départ des jésuites. — Révolte contre Akou- 
founa. — Nous manquons de canots. — Préparatifs de voyage. — Fiançailles de 
M. Jeanmairet. 



Léchoma, 9 avril 1880. 

Nous avions avec nos évangélistes des plans d'évangélisation 
que viennent toujours contrarier de légers accès de fièvre chez les 
uns ou chez les autres; aujourd'hui que les chefs sont tous partis, 
nous devons les ajourner. Je le regrette pour les évangélistes. 

Notre ami Jeanmairet, qui a transformé l'école du soir en école 
du jour, a essayé de leur faire une petite part dans son travail. 
Mais les indigènes n'ont pas tout à fait du devoir la même notion 
que lui, et ils trouvent que c'est fort peu intéressant de faire ré- 
péter A, B, C, à un ou deux de ces Zambéziens encore bouchés 
et qui ne se soucient pas d'apprendre. 11 ne faut pas que cela 
vous étonne, mais il n'y a pas beaucoup de ressort chez nos indi- 
gènes. Quand tout va bien, ils ont de l'entrain, mais ils se décou- 
ragent facilement. L'évangélisation sera pénible et laborieuse à 
cause de la dissémination de la population. Si seulement j'avais 
un cheval, un de mes chevaux que j'ai perdus en route ! Il y en a 
bien ici, mais savez-vous quel en est le prix? De i ,900 à 2,000 fr. ! 
Ce ne sont pas des montures missionnaires, celles-là. Il faut, 
quand on les admire, se répéter le dixième commandement : 
« Tu ne convoiteras point. » Ce n'est pas facile quand on voit ces 
chevaux paître sans rien faire, ou bien montés par des gamins 
qui les éreintent pour montrer qu'ils savent mieux les faire courir 
que leurs maîtres qui en ont peur. 

Nous avions, il y a dix ou quinze jours, écrit jusqu'à nous en- 
fler la tête et nous crever les yeux pour expédier à Mangouato un 
courrier volumineux. J'avais loué à bon compte un Griqua, chas- 
seur désœuvré qui promettait de revenir en moins de deux mois. 
Nous nous frottions les mains de bonheur. Au soulagement d'une 
liquidation de correspondance venait s'ajouter la perspective de 
recevoir, avant notre départ pour la Vallée, la poste qui s'accu- 



TQ2 SUR LE IIALT-ZAMBEZE. 

mule à Mangouato depuis des mois. Quelques jours se passèrent. 
Un matin à mon réveil, une ombre passe devant ma porte. Je me 
frotte les yeux pour bien voir. Mais je ne me trompe pas, c'est 
bien Yantji, mon facteur, qui revient et rapporte nos lettres! Et 
nous qui les croyions déjà en plein Kalahari!... Quelle tuile! Un 
marchand, envers lequel je suppose que Yantji est endetté, pré- 
voyant que la chasse à l'éléphant, fermée par la révolution du 
pays des ba-Rotsi, allait se rouvrir, avait arrêté mon homme au 
passage, et me renvoyait notre courrier. Les Pères de la mission 
jésuite, qui partagent notre désappointement, m'envoient leurs 
condoléances et m'annoncent qu'ils expédieront un wagon à Ta'i 
ou à Mangouato fin de mai ou commencement de juin. Merci ! A 
ce compte-là, avec les délais africains, vous recevrez nos lettres 
en octobre ou en novembre. 

Sur ces entrefaites sont arrivés les wagons que nous attendions, 
avec une masse de nouvelles, beaucoup de lettres, et un sac tout 
plein de journaux et de publications. 

Les nouvelles, elles, ne sont pas gaies. Nos jeunes Zambéziens, 
qui revenaient tout radieux, nous apprenaient que, de leurs com- 
patriotes qui, malgré tout ce que nous avions pu faire ou dire, 
s'étaient obstinés à suivre Makoatsa retournant à Mangouato, 
cinq sont morts de faim et de soif. Deux d'entre eux avaient 
quitté notre service. — Un soir, se laissant choir sous un abri 
dans le désert, l'un de ceux-ci dit à son compagnon : « C'est fini, 
je ne puis pas aller plus loin, je me meurs. C'est ta faute, c'est 
toi qui m'as entraîné contre mon gré... » On se leva de nuit, et 
on abandonna là le malheureux qui sommeillait encore ! Peut-on 
se figurer son réveil? Peu de jours après, c'était le tour de son 
compagnon. 

Parmi nos bœufs de trait aussi, nouveaux désastres. Je ne m'é- 
tais pas trompé dans mes prévisions; l'épizootie qui a sévi ici 
avec tant de violence les avait fauchés. Nos wagons seraient en- 
core à^langouato dans l'impossibilité de bouger, si nos chers 
amis Musson et Whitelev, au détriment de leur commerce, mal- 
gré leurs pertes et leurs besoins, ne nous avaient prêté des bœufs 
pour les ramener au Zambèze. 

La mort d'une partie de nos bœufs amène de nouvelles compli- 
cations pour notre voyage à la Vallée, et nous cause un grand 
souci. Sûrement notre Père céleste ne permettrait pas de si sérieux 
embarras s'il n'y avait lui-même pourvu. C'est quelquefois diffi- 
cile, mais il faut pourtant que la foi surnage au-dessus de tous les 
flots. U Eternel y pourvoira ! c'est là notre devise. 



LA MISSION SE FONDE. Iq3 

Et ce sac de journaux, avec quel plaisir nous l'ouvrons, trions 
les différentes publications, et les collationnons par dates ! Si vous 
saviez comme nous soupirons après quelque chose de nouveau, 
de frais à lire. Notre bibliothèque est si limitée qu'intellectuelle- 
ment aussi nous errons dans les solitudes arides du désert. Ce 
n'est pas la moindre de nos privations, celle-là. N'en déplaise à 
certains amis qui ont de nous une trop bonne opinion et nous 
croient au-dessus de ces choses; mais tout ce qui nous tient au 
courant du mouvement des esprits en Europe, soit en politique, 
soit en littérature, soit en religion, nous intéresse vivement. De 
loin, votre monde nous paraît plus agité que jamais, il est en tra- 
vail. Nous ne sommes pas des spectateurs impassibles, croyez-le; 
chaque journal, chaque nouvelle nous fait passer par de nouvelles 
émotions. 

Je viens de lire le rapport. Ce qui m'y captive surtout, c'est la 
liste des donateurs et de leurs dons. Je l'analyse, mon journal 
d'Europe à la main. M'en blâmerez-vous ? J'y cherche les unes 
après les autres toutes les localités que j'ai visitées, celles surtout 
où l'on avait battu la grosse caisse pour attirer le grand public. On 
était si fier d'exhiber un voyageur protestant, un lion récemment 
venu du Zambèze ! Que la langue française était belle quand, 
dans un élan chaleureux d'enthousiasme, un orateur plaçait sur 
les cœurs d'une assemblée sympathique l'évangélisation de l'Afri- 
que tropicale!... On promettait beaucoup. J'ai le droit de le de- 
mander au rapport : Qu'a-t-on fait ici? Qu'a-t-on fait là! Ici peu, 
là rien. Une entreprise missionnaire, ce n'est pas un ballon qu'on 
gonfle de gaz, qu'on lance en l'admirant dans les airs et qu'on 
abandonne à son sort; non, c'est une œuvre qui demande une 
coopération énergique, personnelle et constante... Je l'ai bien 
senti dans mes voyages, et je sais où gît notre force. Si elles sont 
rares les Églises qui, comme celles de Marseille et de Nantes, 
nous secondent d'une manière collective, il y a des amis, des 
amies, quelques riches et beaucoup de pauvres qui nous portent 
sur leurs cœurs; des orphelinats, des écoles du dimanche, de 
chers enfants qui veulent avoir une part dans notre œuvre. Chaque 
don, quelque minime qu'il soit, chaque nom, c'est un message 
qui nous dit silencieusement qu'on aime la mission du Zambèze 
et qu'on prie pour elle. C'est un lien puissant qui nous unit. Avec 
tous ces bien-aimés collaborateurs riches et pauvres, grands et 
petits, français et étrangers, le faix du jour est moins difficile à 
porter et le succès nous paraît plus certain. 

HAUT-ZAMBÈZE. l3 



94 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 



17 avril. 



Je renvoie demain les bœufs de nos amis de Mangouato. Nous 
en avons déjà perdu deux et je crains des pertes plus grandes. 
C'est donc une occasion pour la poste et je ferme cette lettre. Je 
•puis à peine tenir la plume. Moi aussi, je viens d'avoir une attaque 
de fièvre assez violente ; j'espère qu'elle sera courte. Depuis que 
j'ai écrit ce qui précède, j'ai été avec nos deux évangélistes de 
l'autre côté de la rivière, avec l'intention d'y faire une course 
d'évangélisation de quinze jours. Mais l'état de mon monde à 
Léchoma m'inquiétait trop. Aussi, après avoir béni publiquement 
le mariage de Karoumba, je laissai les évangélistes et revins à la 
maison. Ma femme était, comme toujours, malade. Vous ne la 
reconnaîtriez pas, elle est si amaigrie et si faible. Elle n'est plus à 
un âge où la constitution supporte des secousses si fréquentes. 



Léchoma, 2/j juin 1880. 

Une nouvelle désastreuse nous arrive de Saul's poort. Dans leur 
voyage de retour au Lessouto, nos conducteurs, l'évangéliste 
André et sa famille ont perdu plusieurs bœufs. Un coup de foudre 
en tua sept. André et Joseph furent renversés, insensibles. Lors- 
qu'ils revinrent à eux-mêmes, le jeune Zakéa Mosénéné, à la tête de 
l'attelage, était aussi par terre, et, en regagnant ses sens, il s'é- 
criait : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit ! » Il n'y eut personne 
de tué, grâce à Dieu. Mais ces pertes, ajoutées à toutes les autres, 
font pour nous un douloureux oreiller de tristesse et de soucis. 

Nous sommes maintenant en plein hiver. Le thermomètre, 
descendu le matin jusqu'à 7 degrés centigrades, s'élève, au milieu 
du jour, à 25 degrés. Les grandes chaleurs et la vive lumière de 
l'été sont donc passées, et avec elles la fièvre, cet hôte importun 
dont nous n'avons pu nous débarrasser pendant les six derniers 
mois. Quand souffle le vent du nord-est, il nous arrive imprégné 
des miasmes des parages des chutes Victoria. Les appétits lan- 
guissent alors, les maux de tête, les frissons et tous ces lugubres 
symptômes, qui nous sont maintenant si familiers, nous attaquent 
plusieurs à la fois ou tous simultanément. C'est la fièvre. Mais 
elle est bénigne et de courte durée. Nous nous sentons revivre, 
l'entrain renaît avec le courage, l'avenir même s'illumine devant 
nous, comme s'il ne devait plus y avoir de printemps ni d'automne, 



LA MISSION SE FONDE. I g5 

c'est-à-dire de mauvaises saisons. Sans doute, au Zambèze, on 
est bien un peu trappiste malgré soi. Tout vous dit et vous répète 
chaque jour l'avertissement solennel : « Frère, souviens-toi que tu 
dois mourir. » Quelque bienfaisante que soit cette pensée, nous 
partageons l'illusion de tout le monde, et nous croyons que le 
moment n'est pas encore là, puisque nous n'avons pas encore fait 
notre œuvre. 

Quand on demande à un mo-Souto s'il va pleuvoir, il prend 
la mine d'un sage, regarde les nuages, considère le vent, et il 
répond invariablement avec toute la gravité d'un oracle : « Si 
la pluie aime tomber, elle tombera; si elle n'aime pas tomber, 
elle ne tombera pas. » Et vous voilà bien avancés ! Je demandais 
l'autre jour aux marchands qui ont passé des années dans ce 
pays s'ils considèrent que cette année a été bonne ou mauvaise 
quant à la lièvre. « Eh bien ! me dirent-ils, après des saisons plu- 
vieuses comme après des saisons sèches, nous avons eu des an- 
nées bonnes et nous en avons eu de mauvaises aussi. » Les yeux 
fermés, j'aurais cru que c'était la réponse de quelque philosophe 
du Lessouto. Mon impression à moi est que nous avons eu une 
bonne saison. Lors de notre premier voyaqe, en 1877, nous avons 
passé ici la meilleure partie de l'année : nous avons été constam- 
ment et dangereusement malades, et nous avons perdu deux 
hommes. Du reste, j'ai la conviction que si la « peste meurtrière » 
ne s'est pas approchée de nos tentes, c'est que les prières des 
enfants de Dieu nous ont entourés. 

La vie de Léchoma est nécessairement triste et monotone. 
L'attente et l'incertitude de l'avenir la rendraient insupportable, 
si chacun n'avait ses occupations régulières. Notre « parc » n'a 
ni allées ni sentiers. Sous les arbres rabougris, ce ne sont que 
des fourrés hantés par les serpents. On n'y entend guère que le 
cri rauque des perroquets et le ramage d'une volée d'oiseaux qui 
attaquent occasionnellement quelque hibou attardé et surpris 
par le jour. La population à proximité ne se compose, vous le 
savez, que de quelques familles de chasseurs métis et de celle du 
marchand Blockley avec les ma-Saroa et les Zambéziens qui sont 
attachés à leur service. Des bandes de ma-Soubyia, de ba-Toka, 
de ma-Nangow, de ma-Chapatane, etc., vont et viennent constam- 
ment pour chercher un peu de travail et vendre leurs denrées. Le 
cœur se serre en voyant ces pauvres gens faire un voyage de six 
jours et plus (aller et retour) pour échanger une ou deux cale- 
basses de millet ou d'arachides contre un morceau de calicot ou 
quelques colliers de verroterie. Quand notre provision est faite, 



I()6 . SUR LE HAUT-ZVMBÈZE. 

il faut les renvoyer, au lieu de les prendre à notre service, ce 
qu'ils ne comprennent pas. Nous saisissons ces occasions pour 
leur faire connaître quelque chose de l'Evangile. Bon nombre de 
ceux qui ont travaillé chez nous sont partis avec une connaissance 
plus ou moins complète de l'alphabet et aussi de quelques can- 
tiques. 

Nous avons à notre service deux jeunes gens qui sont un peu 
plus avancés. L'un d'eux, Kambourou, est notre factotum et aussi 
notre blanchisseur. Il frotte impitoyablement le linge jusqu'à le 
trouer, ou bien le rapporte à peu près dans le même état qu'il 
l'a pris. Il n'a jamais été à Paris, ce Kambourou, il ne connaît 
pas l'eau de Javelle : il fait le désespoir de notre ménagère. L'au- 
tre est notre marmiton, éveillé et intelligent: c'est Ngouana- 
Ngombé, le «veau»! Comme Kambourou, il était loué pour un 
mois ; en voici dix que les deux sont avec nous. Ngouana-Ngombé 
a pris goût à la cuisine, qui se fait en plein air. Il va puiser son 
eau, chercher son combustible dans la forêt, et pile le maïs qu'il 
fait cuire tous les jours sans sourciller. Quand on l'appelle, il 
accourt sautant sur une jambe : on sait qu'il est de bonne hu- 
meur ; le contraire, c'est l'exception. Il aune montre dans la tête, 
ce garçon-là, et elle ne se détraque jamais. A sept heures, à la 
minute, tous les matins, le café (mêlé à du maïs rôti) et la « po- 
lenta » sont sur la table, et, à cinq heures, le dîner. Il ne faut pas 
que je le loue trop, autrement il pourrait bien me donner un dé- 
menti. Cela m'est déjà arrivé plus d'une fois. Ce qui nous fait 
plaisir, c'est que ces deux garçons, sous les soins de ma nièce d'a- 
bord, de M. Jeanmairet ensuite, vont bientôt lire couramment, et 
écrivent déjà joliment. Je demande instamment les prières de nos 
amis pour eux, afin que leurs cœurs s'ouvrent à la grâce de Dieu. 

Notre vie est un peu plus primitive ici qu'au Lessouto, c'est na- 
turel. La fabrication de la bière, du vinaigre, des chandelles, etc., 
présente peu de difficultés. Mais un de nos soucis, c'était le 
savon. Le mauvais savon qu'un marchand vous vend quelquefois 
par faveur coûte 2 fr. la livre, souvent plus. C'est sérieux pour 
une expédition comme la nôtre. Il a donc fallu se procurer peu à 
peu les ingrédients nécessaires : cendres, chaux, graisse, et puis 
M me Coillard a fait son apprentissage. Quel travail que de faire 
bouillir pendant six à huit jours cette mixture ! Mais aussi quelle 
satisfaction de sortir du pot, car nous n'avons pas de chaudière, 
les tranches du précieux savon ! Tout le monde s'y intéresse et se 
félicite du succès. 

Notre but, c'est de nous servir autant que possible, tant pour la 




CHEVRE A VENDRE 



LA MISSION SE FONDE. 1 99 

nourriture que pour le ménage, des produits ou des ressources 
du pays. Nous cultiverons notre blé; nous pourrions même faire 
croître notre café et fabriquer grossièrement notre sucre, si nous 
avions des bras et du temps. J'ai l'impression qu'une fois installés 
nous ne serons pas pour nos collaborateurs d'Europe un trop 
lourd fardeau. Le casuel, le point noir, hélas! c'est celui du rou- 
lage et des voyages... Nous n'aurons pas, sans doute, de pertes de 
bœufs tous les ans; mais c'est désolant que nos désastres se suc- 
cèdent ainsi à nos débuts. Nous le sentons vivement. 

Les jésuites quittent définitivement le pays. Ils ont complète- 
ment renoncé à leur projet de mission parmi les ba-Rotsi^ils ont 
déjà abandonné Tati, que les mineurs ont une fois de plus déserté, 
et ils vont se retirer tout de bon de Pandamatenga. Ces messieurs 
ont été extrêmement bons et obligeants envers nous. Nos rapports 
avec eux ont été des plus agréables, j'allais presque dire amicaux. 
Ils m'ont fait savoir qu'ils pourraient me céder à bon compte 
certains objets dont nous pourrions avoir besoin. J'attelai donc 
mon tombereau et partis avec Middleton; ce voyage nous prit 
une semaine. Le P. Booms avait dû conduire à Tati le P. Kroot, 
tombé gravement malade. Je trouvai donc le frère de Saadeleer 
tout seul. C'est un Flamand, un homme au cœur chaud, plein 
d'énergie, et un vrai chrétien. Avec mon tombereau, j'étais tout 
à fait indépendant ; cependant, ce digne homme rivalisa d'égards 
envers nous avec M. Westbeech. Vous auriez été bien étonné 
de me voir, moi, huguenot de race, m'entretenant sérieusement, 
avec ce disciple de Loyola, des expériences de la vie chrétienne, 
de l'évangélisation du monde, de l'Afrique surtout, du prochain 
retour du Sauveur, de la vraie conversion et de la manière la 
plus efficace de traiter les indigènes. 

Nous ne pouvions pas être d'accord sur tous les points, cela va 
sans dire. Pour les indigènes, ces messieurs ne reculent pas devant 
le « christianisme musculaire», la bastonnade, à l'occasion. Nous 
le répudions, nous, ce système-là; nous croyons davantage à 
l'influence morale que nous devons nécessairement exercer si 
nous marchons avec Dieu. Les marchands, comme les jésuites, 
nous trouvent trop indulgents. On dit partout, de l'autre côté de 
la rivière, que les « Marouti » ne battent pas les gens, et il se peut 
que nos pauvres esclaves, qui ne croient qu'à la brutalité, s'en 
prévalent. Ils ont certainement le secret de vous provoquer ; mais, 
cependant, c'est chose sérieuse que de prendre la loi entre ses 
mains et de se faire justice soi-même. Le P. Booms est revenu à 
Pandamatenga pour procéder à leur déménagement. A son invi- 



2 00 SUR LE IIAUT-ZAMBEZE. 

dation, je vais de nouveau partir pour lui faire visite et voir quelles 
transactions je puis faire avec lui. N'est-ce pas extraordinaire que 
les («'suites se retirent en nous laissant le champ libre, quand, 
pendant six ans, ils ont été seuls dans ce pays et menaçaient de 
nous fermer la porte? 

Depuis que je vous ai écrit la dernière fois, de nouveaux trou- 
bles ont éclaté à la Vallée. Une forte coalition s'est formée contre 
le jeune roi Akoufouna, qu'on méprise et qu'on taxe d'étranger, 
de mo-Khalaka. Les partis en sont venus aux mains; celui du roi 
a triomphé après une bataille sanglante. Comme toujours en pa- 
reilles circonstances, des massacres de chefs ont eu lieu, et de 
sinistres rumeurs ont jeté la terreur dans le pays. Ceux qui ont 
survécu se sont réfugiés, avec le reste de leurs partisans, dans une 
grande île; de sorte que la voie du fleuve n'est plus sûre. Il est 
donc fort douteux que les canots que l'on nous avait promis, et 
qui devaient arriver ce mois-ci, puissent nous être expédiés. Nous 
sommes toujours dans l'attente. Le bruit court que les chefs de 
Séchéké, qui ont été rendre hommage au nouveau roi, sont sur 
leur retour, à pied, bien entendu. Donc, nous aurons bientôt des 
nouvelles. Nous redoutons de nouveaux délais. La saison avance, 
la seule pendant laquelle nous puissions voyager et construire; 
la perdre, c'est nous exposer à perdre encore toute une année. 
Aussi, vous comprenez nos inquiétudes. Cependant, nous sommes 
bien déterminés à faire tous nos efforts pour traverser le fleuve 
au plus tôt, dussé-je laisser ensuite les wagons à Séchéké et me 
rendre de nouveau à la capitale. MM. Westbeech et Blocklev 
m'ont assuré leurs services. C'est une terrible épreuve de patience 
et de foi. Cela nous rejette d'autant plus sur le Seigneur. 

Si, dans vos courses, il vous arrivait de rencontrer quelque ami 
qui voulut faire quelque chose de tout spécial pour moi, il est 
bon que vous sachiez que la première chose dont nous ayons 
besoin, ce sont des canots pour voyager et évangéliser. 11 nous 
en faut quatre pour commencer. Je pourrais mentionner d'autres 
choses, mais, pour aujourd'hui, cela suffira. 



ii juillet i88.">. 

Nous attendons toujours le retour des « seigneurs de Séchéké ». 
lis sont partis depuis plus de deux mois pour rendre hommage au 
roi Akoufouna. Peut-être se battent-ils déjà pour lui, qui sait? On 
assure que le parti de Robosi, défait par Mataha, s'est réfugié 



LA MISSION SE FONDE. 201 

dans l'île de Sampété, s'y recrute et guette le moment favorable 
pour reprendre l'offensive. En attendant, ils ont bloqué la route 
du fleuve, de sorte que par cette voie toute communication est 
devenue impossible entre cette partie du pays et la Vallée. Voilà 
pourquoi nos bateaux ne sont pas arrivés. Dès que les chefs de 
Séchéké seront de retour, nous ferons passer un ou deux wagons 
et ferons le trajet par terre. Nous prendrons peu de bagages, car, 
dans l'état actuel du pays, il y a moins de sécurité que jamais. Et 
puis frayer une route à travers les sables et les bois, ce n'est pas 
petite affaire, surtout si, au lieu de passer le fleuve à Kazoungoula, 
au confluent du Linyanti (Chobé) et du Zambèze, nous sommes 
obligés de remonter et de traverser ces deux rivières l'une après 
l'autre, en démontant nos voitures chaque fois. C'est là, du reste, 
un petit souci ; ce qui nous inquiète à nous donner des cheveux 
gris, c'est la question de nos bœufs. Ils sont presque tous morts. 
Pour nous, c'est là un point bien noir, parce que c'est une ques- 
tion de finances*. 

Quoi qu'il en soit et de quelque manière que ce soit, nous irons 
nous installer dans la Vallée. Notre ami Waddell, qui a mainte- 
nant repris sa bonne mine et ses forces, s'est mis avec courage à 
scier de l'acajou et à faire de petites fenêtres pour notre établisse- 
ment de Séfoula. Le luxe d'une fenêtre avec des vitres ! C'est 
maintenant que nous l'apprécierons ! Pendant six mois de l'année, 
le vent du sud-est souffle vers Péquateur : c'est le vent de la fièvre. 
Rien ne peut nous en garantir, ni les nattes, ni les couvertures 
que nous clouons aux ouvertures de notre chaumière. Nous avons, 
avec Middleton, fait un nouveau triage et préparé nos paquets. 
Nous sommes prêts. Je reviens d'un nouveau voyage en tombe- 
reau à Pandamatenga avec Middleton. Les jésuites, qui sont sur 
le point d'évacuer complètement le pays, nous ont donné l'hospi- 
talité la plus cordiale. Cela n'a pas empêché que, comme précé- 
demment, nous ne prissions la fièvre. Léchoma est décidément le 
point le plus salubre que nous eussions pu choisir. Et qui sait? 
Ces délais, qui nous font bouillonner d'impatience, n'auraient-ils 
pas pour but de nous acclimater, si tant est qu'on puisse s'accli- 
mater au Zambèze ? J'ai pu me procurer du blé, des brebis et des 
chèvres des jésuites et quelques autres objets dont M. Jeanmairet 
et moi nous avions besoin. Savez-vous ce que j'ai payé ces chè- 
vres? 3 fr. 76 c. ! Ces messieurs y ont amplement trouvé leur 
compte, et nous aussi. Ces chèvres sont d'une race si abâtardie, 
si rachitique et si microscopique, qu'on pourrait en mettre une 
tout entière au pot pour faire de la soupe maigre. Quand, comme 



202 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

maintenant, en hiver, elles sont en mauvaise condition, leur car- 
rasse pourrait servir de lanterne , et le goût du peu de viande 
qu'on y trouve est repoussant. 

La saison a été extraordinairement sèche, tous les étangs sont 
taris, et c'est presque une impossibilité de traverser le Kalahari. 
On dit que, depuis deux mois et plus, Khama est devenu sujet 
britannique, et que les frontières des possessions anglaises s'éten- 
dent maintenant jusqu'au Zambèze ! Le commerce et la prospérité 
vont maintenant renaître avec la chasse et surtout avec la sécurité 
jusqu'ici troublée par les ma-Tébélé. D'un autre côté, des rumeurs 
sur les intentions de Lobengoula, au sujet des ma-Choukouloum- 
boué et des ba-Rotsi, ne sont pas très rassurantes. Mais nous 
pouvons rester tranquilles du moment que nous savons que c'est 
Dieu qui règne. 

J'ai à vous communiquer la nouvelle des fiançailles de ma 
chère nièce avec M. Jeanmairet. L'époque du mariage ne sera 
fixée que quand nous aurons des nouvelles de la Vallée. Cet évé- 
nement-là nous permettra de fonder dès l'abord deux stations : 
une à Séchéké, et l'autre à Séfoula. Les plans que nous avions 
ébauchés en seront nécessairement modifiés, et il serait prématuré 
de vous faire des communications qui ne seraient après tout que 
des conjectures. Mais je tremble à la perspective de perdre notre 
bonne Elise. Ma chère femme est celle de nous tous qui a le plus 
souvent la fièvre ; elle n'est plus robuste. Nous n'avons pas de 
fille dans la maison : que faire en cas de maladie et quand je 
devrai m'absenter? Et l'école, qui s'en chargera? 



XXIV 



Troubles politiques. — Une délivrance. — Projets pour Séchéké. — Fête de baptême. — 
Passage du Zambèze. — Le premier dimanche sur le bo-Rotsi. — Mort de Monyaï. 
— Projets d'avenir et appels aux Églises. 



Kazoungoula, a3 août i885. 

Kazoungoula et la rive gauche du Zambèze ! C'est un pas de 
plus dans notre long pèlerinage. Nous avons franchi le fleuve, et 
nous sommes, enfin, dans le pays qui, depuis plus de six ans, 
était devenu l'objet de nos pensées et le but de nos aspirations. 
Je laisse à deviner si nos cœurs débordent de joie et de reconnais- 
sance. Vous vous réjouirez avec nous, chers amis, et bénirez le 
Seigneur. Ce pays sera-t-il pour nous le pays de la promesse ou 
bien la fosse aux lions? L'un et l'autre, sans doute; mais le Dieu 
de Daniel, qui était celui des patriarches, est aussi le nôtre. Notre 
confiance est en lui. Nous nous inquiétons peu de l'avenir, le pré- 
sent nous suffît. 

Il y avait, si je m'en souviens bien, un petit nuage qui planait 
sur ma dernière lettre. Nous attendions des canots qui n'arrivaient 
pas, et de nouveaux troubles politiques avaient éclaté à la Vallée. 
On s'était battu, le sang avait coulé; mais il était douteux que la 
victoire remportée par les partisans du nouveau roi fût décisive. 
Nous attendions avec impatience le retour des chefs de Séchéké. 
Nous aurions voulu retenir le temps favorable qui fuyait avec la 
saison d'hiver. Le séjour de Léchoma, qui menaçait de se pro- 
longer indéfiniment, nous devenait tous les jours moins suppor- 
table. Aussi nos réunions de prières avaient-elles pris un carac- 
tère extraordinaire de sérieux et d'unité. Dès que nous apprîmes 
le retour des chefs, nous envoyâmes Middleton et Aaron deman- 
der à Morantsiane du secours pour traverser la rivière, et en 
même temps étudier la route que nous aurions à ouvrir. Nous 
nous attendions à toutes sortes d'objections et de délais, malgré 
nos ardentes prières. C'est toujours l'histoire des chrétiens de 
Jérusalem priant pour la délivrance de Pierre, et ne voulant pas 
croire qu'il était déjà là, frappant à la porte. Oh ! gens de peu de 
foi ! Morantsiane répondit que les chefs se tiendraient à notre 
service dès que nous le désirerions. 



204 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

En même temps le chef exprimait le désir que l'un de nous 
restât à Séchéké. Notre ami Jeanmairet était tout désigné pour ce 
poste important. Dans une réunion solennelle, il fut proposé 
qu' Aaron irait à la Vallée fonder une annexe, pendant que Léfi 
lesterait à Mambova, chez Mokoumba, à une distance raisonnable 
de Séchéké. «Avez pitié de moi, nous disait Léfï, je ne suis pas 
vaillant, moi, je suis poltron. Je n'ai pas peur de la maladie qui 
est envoyée de Dieu; mais j'ai peur de vivre tout seul parmi ces 
sauvages-là. » Nous ne le pressâmes pas, voulant lui donner le 
temps de réfléchir. Mais après avoir prié, et avant de nous sépa- 
rer, Léfi nous dit: «J'ai honte d'avoir parlé comme je l'ai fait. 
C'est un manque de confiance en Dieu. Je suis prêt à aller n'im- 
porte où. Je m'en remets à votre jugement. » C'était un beau 
triomphe de la foi chez un homme aussi pessimiste que cet ami. 

Aaron, lui, semblait n'avoir aucune arrière-pensée. Il disait à 
Léfi : « Mon frère, Dieu est puissant pour nous garder. Si nous 
sommes encore aussi malades la saison prochaine que nous 
l'avons été la dernière, je dirai: Nous serons toujours malades, 
c'est notre lot, et nous l'accepterons comme venant de Dieu. Et 
quant aux Zambéziens, lors même qu'ils sont de terribles sauva- 
ges, Dieu touchera leurs cœurs, et nous trouverons parmi eux des 
amis compatissants, qui s'attacheront à nous. C'a été notre expé- 
rience à Séléka. Dieu ne nous abandonnera pas. » 

La question d'Esaïe était plus difficile à résoudre. Nous avons 
décidé qu'il resterait provisoirement à Séchéké pour aider 
M. Jeanmairet à ses travaux d'installation. Aaron restera cette 
année à Mambova avec Léfi, et nous rejoindra à la Vallée l'année 
prochaine, si telle est la volonté de Dieu. 

Une fois ces arrangements faits, le triage de nos bagages et 
nos emballages terminés, nous n'étions pas an bout de nos diffi- 
cultés : nos hommes tombaient malades, ma nièce avait un éré- 
sipèle... Les santés rétablies, c'était la question des bœufs qui 
nous désespérait. Un de nos attelages est parti avec nos conduc- 
teurs ba-Souto et l'évangéliste André. Des quatre autres, un seul 
nous reste. J'en ai acheté un à Mangouato, qui vient d'arriver 
avec notre wagon ; mais les bœufs de Léchoma, qui meurent de 
faim, et ceux qui viennent de voyager, tous n'ont que la peau sur 
le dos et sont d'une si grande faiblesse, que tous les matins nous 
devons en soulever un certain nombre sur pieds pour les faire 
paître. Comment les pauvres bêtes pourront-elles traîner les voi- 
tures? Et de quelles charges peut-il être question? Notre embar- 
ras est extrême. 



LA MISSION SE FONDE. 205 

Un rayon de soleil fut le dernier dimanche que nous passâmes 
à Léchoma. C'était ce qu'on appelle au Lessouto, une fête, le 
baptême de la femme de Léfi et celui de la petite fille d'Aaron, 
née à notre retour de la capitale, et peu après la mort de Philo- 
loka. La chère enfant a été baptisée sous le nom significatif de 
MatsélisOj « consolation. » Un grand nombre de Zambéziens, je 
veux dire une centaine, étaient présents. Qu'ont-ils compris à 
cette cérémonie que nous avons essayé de leur expliquer, et 
quelles impressions en ont-ils recueillies? Je l'ignore. Pour nous, 
elle était solennelle. Mais plus solennel encore fut le repas sacré 
qu'une fois de plus et pour la première fois en public nous parta- 
gions ensemble... Dieu était là. 

Enfin le jour du départ arriva. C'était le vendredi il\. Nous 
avions déjà envoyé au gué de Kazoungoula deux petites charges 
de bagages. On entasse ce qui reste dans le wagon de famille et 
une voiture de transport ; deux jougs empruntés à nos attelages 
vont traîner le tombereau transformé en une vraie arche de Noé ; 
petits chiens, chats, poules, canards, cochons, tout y a place. 
C'est un charivari qui aurait amusé les gens de loisir. Le soleil a 
disparu à l'horizon, le temps presse, car la mouche tsetsé hante 
encore les bois sans routes que nous devons traverser. Une fois 
les gros wagons attelés, on pense au tombereau. Ce sera l'affaire 
d'un instant... Nos Zambéziens, qui ont peur des bœufs, se sont 
cachés, et ce n'est pas sans peine que nous le remettons à leur 
poste. Mais on a beau chercher, on ne trouve que trois bœufs : le 
quatrième s'était avisé de se jeter dans une fosse que nous avions 
faite pour scier de long. Nous en abattons les bords, nous soule- 
vons la bête, on lui mord la queue, on la tire par les cornes, rien 
n'y fait. Elle ne se prête à aucun de nos efforts. Force nous est 
d'abandonner la partie et de laisser le tombereau pour un autre 
voyage . 

11 est huit heures et demie, quand les voitures se mettent en 
branle, et pas de clair de lune. — « Ho ! Ho ! » — Ou'est-il donc 
déjà arrivé ? Mon wagon s'est jeté contre un pieu qui supportait 
mon pluviomètre et ce coquin de pieu a fracassé un marchepied 
que nous avions arrangé pour ma femme. Après cela nous rou- 
lons précipitamment au pied du coteau. Nous sommes en route. 
Patience! Derrière nous retentit le cri d'alarme. Bœufs et wa- 
gons, nous crie-t-on, se sont précipités dans le parc aux cochons! 
Pauvre Esaïe ! il est loin d'être passé maître au métier de conduc- 
teur. A une heure et demie du matin, nous n'étions encore qu'à 
mi-chemin. J'aurais voulu faire la contre-partie du miracle de 



206 SUR LE HUJT-ZAMBÈZE. 

«losué, car nous étions en pleine région infestée par la mouche. 
Nous eûmes bien des incidents risibles dans ce court trajet. Ce 
qui n'empêche pas que nous arrivâmes épuisés et transis de froid, 
à quatre heures, au gué de Kazoungoula. 

Voilà un bout de chemin qui compte. Heureusement que, dans 
peu de temps, la tsetsé aura complètement disparu et que l'on 
pourra faire le trajet en plein jour. Le chemin est ouvert, et il est 
bon, grâce à nos haches et à nos bêches. Les marchands ont fait 
tout ce qu'ils ont pu pour nous faire prendre une autre destina- 
tion. Ils sentent que le monopole du commerce risque de leur 
échapper, et l'un d'eux parle déjà de venir s'établir ici. Du reste, 
je dois le dire, MM. Westbeech et Blockley se sont montrés obli- 
geants. Mokoumba, Rataou et d'autres chefs inférieurs arrivèrent 
bientôt avec une multitude de gens. Notre première entrevue me 
convainquit bientôt que c'était leur intention de nous tondre sans 
pitié. Nous convînmes de donner tout le travail à soixante-dix 
hommes pour autant de seisiba. Mais, après deux jours de quel- 
ques heures de travail, ils réclamèrent leur paiement. Ce fut une 
grève générale et force nous fut d'accepter un compromis. Pré- 
voyant le retour de pareils ennuis, nous engageâmes un nombre 
d'hommes plus restreint, que releva une autre bande, et dès lors 
tout se fit avec ordre et entrain, si bien que nous pûmes même 
jouir de la nouveauté et de l'étrangeté des scènes animées qui se 
renouvelaient à chaque instant. C'était intéressant de voir les 
canots se croiser, chargés de nos colis, transportant nos chèvres, 
faisant nager chaque bœuf en lui soutenant la tête hors de l'eau 
par les cornes ; mais plus imposant encore de voir les tentes de nos 
wagons avec les planchers qui faisaient radeaux, flotter entre les 
canots zambéziens à la remorque de notre bateau. Le passage s'est 
effectué jusqu'ici sans le moindre accident. Mais il n'a pas duré 
moins de huit jours, car le vent s'en est mêlé, et quand le vent 
souffle, que la rivière se courrouce et que les vagues s'amoncellent 
et écument, aucune pirogue n'oserait s'aventurer à prendre le large. 

C'est vendredi dernier, le 21, que nous avons tous traversé, ex- 
cepté les évangélistes et leurs familles. Nous prenions notre repas 
du soir dans un abri ouvert à tous les vents, quand les chefs soule- 
vèrent la natte qui nous sert de porte et se blottirent près de nous 
parmi nos ballots. Ils nous apportaient des nouvelles. Elles 
n'étaient pas bonnes. D'abord Rataou m'annonçait qu'un de ses 
villages était brûlé, et, chose étrange, c'était le village et la 
hutte même où avaient été déposés les bagages que j'ai apportés 
pour M. Arnot. Ils sont détruits, mais c'est là le moindre des sou- 



LV MISSION SK FOx\DE. 2O7 

cis de l'ami Rataou, qui demande que je le console de ses pertes 
à lui par un gros présent. Le même malheur m'est arrivé à Sé- 
chéké aussi, il y a sept ans. Les bagages alors étaient du moins 
les miens. Des nouvelles plus graves, c'est que les partisans de 
Robosi se sont retirés, que ceux d'Akoufouna ont couru aux 
armes, et qu'on se bat du côté des chutes de Ngonyé. Un exprès 
est venu appeler les chefs qui étaient ici, mais avec ordre de 
nous laisser un certain nombre d'hommes sous l'autorité d'un 
brave vieillard du nom de Pélépélé. Nous ne perdons rien au 
change. Mais l'horizon est sombre et gros d'orages. On nous dit: 
« Vous êtes au pays maintenant, allez vous établir où bon vous 
semblera. » Mais où? Il s'agit d'abord d'arriver à Séchéké, et 
puis nous verrons. Dans ce coupe-gorge, nous avons autant ou 
aussi peu de sécurité dans un endroit que dans un autre. Quand 
je me plaignais à Rataou de la conduite de ses gens : « Ah ! mo- 
routi (missionnaire), répondit-il, nous, marèna (chefs), nous 
avons le pouvoir d'étrangler et de tuer ces esclaves, mais nous 
n'en avons pas assez pour nous faire obéir d'eux. » 

Tout cela ne nous émeut pas outre mesure. Je bénis, nous bé- 
nissons Dieu que de telles nouvelles ne soient pas venues nous 
retenir à Léchoma; car il eût été difficile à la plupart d'entre 
nous, de croire à la sincérité des ba-Rotsi dans leurs rapports 
avec nous. Dieu peut nous garder dans une caverne de voleurs 
comme dans un désert. Nous croyons que nos vies seront respec- 
tées; nos bagages le seront-ils? 

Mardi soir, le 20. 

Dimanche dernier, c'était le premier dimanche que nous pas- 
sions sur le territoire des ba-Rotsi. Un beau jour, s'il en fut. Le 
vent qui avait soufflé tous les jours précédents s'était apaisé, et le 
ciel était serein. Après la prédication du matin, nous partîmes 
tous en bateau et allâmes visiter notre vieil ami Mahaha, dont 
vous vous souvenez. Il est malade et ne sort pas de sa cour. Quel 
beau trajet ! Le grand îlot que nous côtoyions semblait flotter sur 
les ondes et porter comme un diadème les palmiers dont il est 
parsemé. Une légère brume recouvrait le panorama tout entier 
comme d'un voile de gaze et laissait entrevoir des perspectives 
lointaines. Le brave Mahaha ne contenait pas sa joie en nous 
voyant chez lui. A tout bout de champ, il nous saluait individuel- 
lement de nouveau. Il voulait savoir l'opinion que j'avais d'Akou- 
founa; il ne me cachait du reste pas la sienne. « Il a, répétait-il, 



2 08 SUR LE HAUT-ZWIBEZE. 

rétoffe qui fait les batlounka — les ministres, — mais pas celle 
qui fait les rois, non. » Nous nous comprenons sans plus d'expli- 
cation, car la cour s'est remplie des habitants du village, qui 
sont ravis de nous revoir. 

Après un court service à la portée de nos auditeurs, Mahaha 
s'écria : « Sera-t-il dit que notre mère est venue chez nous et n'y 
a trouvé que la faim ? » Aussitôt les femmes de se lever et d'ap- 
porter chacune un petit plat de sorgho, le déposant aux pieds de 
ma femme en claquant des mains. C'était joli. Puis tout ce monde 
nous escorta jusqu'au rivage, et longtemps après que nous avions 
repris nos places et nos rames, leurs bruyantes remarques, leurs 
claquements de mains et leurs « changoué » parvenaient encore 
à nos oreilles. Ce ne fut pas le seul plaisir de cette douce journée. 
Dès le matin nous avions cherché en bateau Ma-Routhi et les 
enfants des deux familles de nos ba-Souto. Quelle joie, quelle 
fête pour ces chers enfants, de voguer sur le Zambèze enfin et 
de le traverser dans notre joli bateau, le Lengosa la Khotso! 
Nous jouissions de leur bonheur. Quand nous les reconduisîmes 
et que nous les déposâmes sur la berge : « Oh ! que c'était bon, 
disait Monyaï, l'un d'entre eux, si nous pouvions retourner! » 
Qui eût pu présager que ce cher enfant était sur le point de s'em- 
barquer pour le ciel et l'éternité? Le lendemain, il se plaignait de 
maux d'entrailles. Cette maladie, qui chez lui était constitution- 
nelle, marcha à pas de géant, et le matin il rendait le dernier 
soupir, malgré nos remèdes et nos soins. Après en avoir fini avec 
le passage de la rivière, il nous restait encore à retourner sur nos 
pas, et là, sur la rive droite du grand fleuve, à l'ombre d'un 
bosquet, à creuser une fosse et y déposer, avec tendresse et émo- 
tion, la dépouille mortelle de ce petit ami! Il avait neuf ans, avait 
le caractère doux de son père, et pétillait d'intelligence. Mais les 
maux d'entrailles fréquents dont il souffrait avaient imprimé à sa 
figure un air de maturité précoce. Une fois de plus notre œuvre 
doit à son début être consacrée par la souffrance. Cher Monyaï! 
c'était touchant de le voir couché dans son tombeau, enveloppé 
de sa légère couverture de coton pour tout cercueil, comme un 
jeune soldat qui tombe sur le champ de bataille et que l'on cou- 
vre des plis de son manteau ! 

Kazoungoula, 29 août i885. 

N'est-ce pas admirable que le passage du Zambèze se soit 
effectué si facilement après tout et sans le moindre accident ? 



LA MISSION SE FONDE. 200, 

C'était une grande montagne devant nous ; Dieu en a fait une 
plaine. Pas un bateau n'a chaviré, pas une pièce de nos voitures 
n'a manqué, pas un seul colis n'a été perdu ou même avarié ! Et 
puis nous avions quelques caisses — d'outils surtout — grosses 
et très lourdes ; nous n'avons pas eu à les déballer. Ceci est un 
grand point de gagné. Lundi soir, nos trois wagons étaient re- 
montés, le tombereau aussi, et prêts à rouler. 

Aujourd'hui, ils sont chargés ; mais comme nous n'avons pas 
assez de bœufs et qu'ils sont dans un état affreux de maigreur, 
nous envoyons deux petites charges avec MM. Jeanmairet et 
Middleton à Séchéké, et nous resterons ici jusqu'à ce que les pau- 
vres bêtes reviennent nous chercher. Les évangélistes, eux, sont 
déjà chez Mokoumba, à Mambova, où nous les avons conduits. 
Vous le voyez, notre expédition a pris fin. 

Nous ne serons donc plus tous ensemble. Il se peut que l'état 
du pays, ou celui non moins grave de nos bœufs, nous force de 
prolonger notre séjour à Séchéké, où M. Jeanmairet va commen- 
cer ses travaux d'installation ; mais j'ai bon espoir que nous 
pourrons au moins arriver à Séfoula avant la saison des pluies. 
Gomme nous soupirons après le moment où enfin nous pourrons 
arrêter nos voitures ! Quelquefois nous trouvons le pèlerinage un 
peu long. Mais nous ne murmurons pas. C'est le comble de nos 
vœux que nous soyons enfin au nord du Zambèze. 

Si l'expédition a réussi, ce n'est pas que Satan nous ait laissés 
tranquilles. Vous le savez, depuis plus de trois ans, il nous a 
suscité obstacles sur obstacles, et disputé chaque pouce de ter- 
rain. Souvent on croyait qu'il allait triompher et que notre expé- 
dition crèverait comme une bulle de savon. Dieu a permis tout 
cela pour purifier et affermir notre foi. Si l'expédition a réussi, la 
mission réussira aussi. C'est une date dans l'histoire de l'évangé- 
lisation de l'Afrique que le jour où nous avons traversé en famille 
et avec nos wagons le Zambèze, cette muraille jusqu'à présent 
infranchissable aux étrangers — aux étrangers surtout qui au- 
raient voulu se fixer au nord du fleuve. Sera-t-il demandé aux 
chrétiens d'Europe de grands sacrifices d'hommes et d'argent? 
C'est possible. Mais l'Evangile ne reculera pas. On nous pillerait, 
on nous tuerait qu'avant peu d'années les messagers qui iront 
publier la bonne nouvelle du salut jusqu'au cœur même du noir 
continent seraient une grande armée. 

Dites et redites aux amis que la force et le développement de 
la mission dépendent entièrement de leur coopération. Qu'ils n'at- 
tendent pas que la mort affaiblisse notre petit personnel pour nous 

HAUT-ZAMliÈZE. l4 



2 10 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

envoyer du secours. Ce que je demande à Dieu, c'est que nous 
n'ayons pas une mission rachitique qui soit toujours entre la vie 
et la mort, et ne sache que pousser des soupirs et des cris d'an- 
goisse. Le monde chrétien est en droit d'attendre quelque chose 
de plus qu'un feu de paille dans la mission du Zambèze. Il faut 
non seulement nous soutenir, mais nous développer. Il faut que 
nous allions de l'avant. Ce pays n'est que la porte de l'intérieur. 
Le champ qui est devant nous est sans bornes. Il faut que le 
Christ soit prêché, il faut que la bonne nouvelle soit publiée, le 
temps presse. Ne nous laissons pas devancer par les marchands. 
Montrons que les disciples du Christ, eux aussi, sont capables de 
nobles entreprises et de grands sacrifices ; qu'eux aussi savent se 
dévouer. A propos des regrets qu'exprimait la reine Victoria sur 
la mort de John Brown dont elle vantait le dévouement, un cri- 
tique remarquait: « Y a-t-il, peut-il y avoir du dévouement à 
servir une reine ? » Ah ! que parlons-nous donc de sacrifices et de 
dévouement, nous, quand il s'agit du Roi des rois que nous 
avons l'insigne honneur de servir ! Les anges même nous en- 
vient. 



XXV 



La mission jésuite. — A Séchéké. — La contre-révolution. — Akoufouna en fuite. — 
Anarchie et guerre civile. — Isolement. — Un voleur. — Un mariage missionnaire. 
— Les représailles de Robosi. — Terreur et anarchie. — Projets de visite à la 
capitale. 



Séchéké, 12 décembre 1880. 

Cette lettre, qui vous dira que nous avons fait un pas de plus 
dans notre pèlerinage vers l'intérieur, devait être confiée à l'obli- 
geance des pères jésuites qui viennent de quitter définitivement 
ces régions et se retirent vers le Sud. Quelle mission désastreuse 
a été la leur ! Récemment encore on nous annonçait le décès du 
P. Kroot, cet homme de cœur avec lequel nous avons eu les 
meilleurs rapports de voisinage. Il était allé au pays des ma-Té- 
bélé mourir d'une maladie qui le minait. De fait, la mission 
jésuite n'a guère existé qu'en expectative. Elle avait été conçue 
dans des proportions qui lui ont donné un grand éclat. 

En 1879, le P. Depelchin visita la capitale des ba-Rotsi, et y 
reçut un accueil qui lui promettait plein succès. L'année suivante, 
le P. Rurghergge allait commencer la nouvelle mission avec deux 
« frères », dont l'un se noya dans les rapides de Lochou. Malheu- 
reusement pour eux, ni lui ni son compagnon ne connaissaient la 
langue. Dès le début ils se rendirent impopulaires, on leur repro- 
chait surtout leur manque de sociabilité, qu'on prenait pour de la 
méfiance et du mépris; le roi, lui aussi, par calcul, assure-t-on, 
se montrait exigeant et rapace. Survinrent bientôt des malenten- 
dus qu'attisaient la malveillance de certains chefs et la duplicité 
des domestiques des missionnaires. Rref, après un séjour de 
quelques mois à Léalouyi, et sans avoir pu commencer les moin- 
dres travaux d'installation, les jésuites se virent contraints d'éva- 
cuer le pays. Ils se retirèrent à Pandamatenga. Après cinq années 
d'isolement, ils quittent enfin ce poste d'attente. S'ils n'ont pas 
réussi, ils laissent au moins derrière eux, avec plusieurs tom- 
beaux comme gages de leur dévouement, le souvenir d'une hos- 
pitalité généreuse qu'ils ont exercée à chaque occasion avec la 
plus grande cordialité. 

Avant les jésuites, la Société des missions de Londres, elle 



2 12 SUR LE H VUT-ZAMBEZE. 

aussi, avait eu des martyrs chez les ma-Kololo, à Linyanti, en 
1869, et avait dû se retirer. Aujourd'hui c'est notre intrépide 
jeune frère M. Arnot qui vient à son tour de quitter définitive- 
ment le pays des ba-Rotsi, pour visiter d'autres tribus plus au 
nord. Tous ces échecs ne sont pas précisément de bon augure 
pour nous. Nous ne prétendons pas à plus de dévouement, ni à 
plus de sagesse que nos devanciers ; nous n'avons pas en hom- 
mes et en fonds de bien grandes ressources. C'est vrai. Que Dieu 
nous donne d'autant plus X audace de la foi! Nous en avons 
besoin. 

Quant à nous, nous sommes à Séchéké depuis près de trois 
mois. Si nous avions eu des bœufs de trait, Aaron et sa famille 
ne seraient pas restés à Mambova, ni nous ici. Nous serions 
depuis longtemps à la Vallée, y travaillant activement à la fonda- 
tion de notre établissement, et la mission occuperait déjà, au lieu 
de deux, quatre postes importants. Dieu sait combien nous sou- 
pirons après une vie plus sédentaire et une œuvre plus régulière. 
La vie de Bohémiens que nous menons depuis deux ans dessèche 
singulièrement l'esprit et le cœur. On a de la peine à s'v faire. 

Il vous souvient que plusieurs chefs étaient venus présider à 
notre passage de la rivière. L'alerte qui les dispersa subitement 
n'était pas, après tout, sans fondement. Une contre-révolution 
avait éclaté à la Vallée. On s'était battu. Robosi, qui s'était réfu- 
gié et avait établi son quartier général dans un îlot de la Machi, 
un des affluents du Linyanti, rentrait à la capitale et s'emparait 
du pouvoir. Akoufouna, impopulaire, surpris et délaissé, prenait 
la fuite. Mathaha, le gambella de la Révolution, choisit alors 
Sékoufélé, le chef de Lékhoakhoa et le principal représentant de 
cette branche de la famille royale. Celui-ci, croyant le parti de 
Léwanika complètement écrasé, venait tranquillement prendre 
possession de la capitale, quand Léwanika, arrivé de la veille à 
la tête d'une forte armée, fondit sur lui. La bataille, qui a duré 
tout un jour avec des alternatives diverses, a été des plus san- 
glantes. Presque tous les chefs des deux partis ont péri, Sé- 
roumba, Mathaha, etc. Une troupe de marchands noirs venus du 
Bihé ou de la côte, des ma-Mbari comme on les appelle, se sont 
jetés dans la mêlée, et ont assuré à Robosi une victoire décisive. 
Mais le carnage, même pour des gens habitués à répandre le 
sang, a été épouvantable. Faut-il après cela s'attendre à de nou- 
veaux massacres ? On le craint. Il sied à la royauté d'être vindi- 
cative et sanguinaire; l'opinion publique, paralysée par la ter- 
reur, ne proteste pas. Comment expliquer que tant de tribus, qui 




TATIRA ou AKOUFOUNA 



LA MISSION SE FONDE. 2l5 

gémissent sous le joug des ba-Rotsi, ne profitent pas de circons- 
tances pareilles pour gagner leur indépendance? Elles se livrent 
bien au pillage et à des actes de vengeance et de cruauté, mais 
c'est tout. Rien ne prouve mieux tout ce que l'esclavage a d'avi- 
lissant. 

Ces commotions politiques ont eu leur contre-coup à Séchéké. 
Dès les premières rameurs du retour de Robosi, les chefs se sont 
divisés en deux camps. Les esprits s'échauffant, se passionnant, 
aiguillonnés par des jalousies et des griefs personnels, une petite 
guerre civile était devenue imminente. Soit peur et méfiance les 
uns des autres, soit aussi le besoin de mûrir dans l'ombre des 
plans d'attaque ou de défense, il y eut une débâcle générale. Les 
uns se réfugièrent dans leurs villages respectifs, où à la faveur 
des bois ils pouvaient au besoin opérer leur retraite avec plus de 
sécurité, traverser la rivière et quitter le pays; les autres se mas- 
sèrent dans les îles du fleuve, que l'on considère comme des for- 
teresses naturelles. Toute communication fut interrompue, et 
alors commença un système d'espionnage, de tracasseries, de 
fausses rumeurs et de paniques que l'on ne connaît qu'en Afrique. 
Notre frère Jeanmairet, qui nous avait devancés à Séchéké, a été 
témoin de cette débandade. Il lui fallait du courage pour rester 
tout seul avec Séajika, dans un endroit déserté, et avec des ba- 
gages qui invitaient au pillage. Car les coquins et les vagabonds 
qui foisonnent ici en temps ordinaire, ne manquent pas d'audace 
en des temps pareils, vous pouvez le croire. Mais Dieu a veillé 
sur notre ami, sur cette petite tente solitaire et sur les bagages 
sans protection aucune qui l'entouraient. 

Notre arrivée ne changea rien à cet état de choses. Les chefs 
nous montraient beaucoup de déférence, ils envoyaient régulière- 
ment demander de nos nouvelles, venaient, eux, avec quelques 
présents pour souhaiter la bienvenue et nous visiter. Nous aussi, 
nous allions les voir à leurs camps respectifs; ils écoutaient res- 
pectueusement nos conseils. Mais tous nos efforts pour amener 
une réconciliation avortèrent. « Vos intentions sont bonnes, ré- 
pondait-on, vous êtes les serviteurs de Dieu, des hommes de paix, 
vous avez vu des nations où règne la justice. Mais vous ne nous 
connaissez pas encore, nous, ba-Rotsi. Nous sommes des hommes 
de sang, nous nous massacrons tout en buvant, causant et riant 
ensemble. » Hélas! ce n'est que trop vrai. 

C'est pourtant quelque chose, si, comme on nous l'assure, 
notre présence ici a empêché les deux partis d'en venir aux mains 
et de s'entre-tuer. — La station — car station nous avons mainte- 



2l6 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

riant — est un terrain neutre, une ville de refuge. Les uns et les 
autres ont le sentiment qu'ici on n'oserait tuer personne. Quand 
les chefs des deux partis se rencontrent, ce n'est pas au village 
situé à un jet de pierre, ni dans leurs propres maisons qu'ils 
vont; ils préfèrent s'arrêter ici même et s'y construire des abris 
s'ils doivent passer la nuit. A les voir assis ensemble à l'ombre 
d'un gros arbre, sans armes — si ce n'est un bâton qui dans leurs 
mains est une arme formidable — prisant, causant ensemble, se 
claquant mutuellement les mains, se prodiguant les « changoué » 
d'usage et toutes les démonstrations possibles de politesse, vous 
croiriez que ce sont les gens les plus inoffensifs et les amis les 
plus intimes. Mais dès que l'obscurité succède au crépuscule, les 
uns se méfiant des autres, ils prennent leurs armes et s'enfuient. 
C'est de part et d'autre un sauve-qui-peut général. Il est triste de 
voir ce grand village de Séchéké désert, silencieux et tombant en 
ruines. Malgré les visites dont je viens de parler, nous sentons 
vivement l'isolement. 

On dirait que les bêtes sauvages nous savent sans protection. 
Les crocodiles foisonnent dans la baie, ils s'attaquent à tout; nos 
cochons ont été leur proie depuis longtemps, et nos chiens aussi, 
ces beaux chiens de Terre-Neuve que tout le inonde admirait, qui 
faisaient si bonne garde. Ils tenaient si vaillamment en échec les 
hyènes qui ne nous laissent pas de repos la nuit, et en veulent 
avec acharnement à nos chèvres ! C'est pour nous une perte irré- 
parable. Les alertes se renouvellent toutes les nuits. On a beau 
tirer, on ne tue rien, et pour peu que cela continue, nous serons 
bien obligés de recourir à la strvchnine. 

Et si seulement nous n'avions à batailler qu'avec les crocodiles, 
les hyènes et les léopards! Mais ce sont les voleurs qui ne nous 
donnent pas de répit. Ils ne sont pas plus nombreux que d'ordi- 
naire, sans doute; mais, depuis qu'il n'y a plus d'autorité suprême 
reconnue, ils sont d'une audace vraiment inqualifiable. De jour, 
ils viennent nous visiter, demandent à priser, causent et font les 
aimables, et trouvent le moyen, là, sous vos yeux, de se faire 
glisser sous l'aisselle un couteau, une hache, des servieltes ou 
du calicot. De nuit, ils forcent les plus fortes serrures et les meil- 
leurs cadenas. Ils ne respectent rien. Ne nous avaient-ils pas pris 
une tente pour en faire des setsiba! A qui porter plainte? Oui fera 
justice ? 

L'autre jour, notre berger, un charmant garçon du nom de 
Sakoulala, arrive tout essoufflé. Un voleur, et ce n'était pas le 
premier, avait, en plein midi et à portée de fusil, volé une de nos 



LA MISSION SE FONDE. 217 

meilleures chèvres, puis avait gagné le bois. Je lançai sur ses 
traces quatre ou cinq jeunes gens qui travaillaient pour nous. 
Rien ne pouvait leur plaire davantage. Le soir, ils revenaient en 
triomphe, amenant le voleur avec les restes de la chèvre. C'était 
un fort jeune homme; mais il avait une entaille à la tête et la 
figure tout ensanglantée. A la vue de ses poursuivants, il avait, 
paraît-il, pris la fuite et voulait vendre cher sa liberté, quand un 
coup de massue l'étendit presque insensible. Pauvre hère! 11 était 
là, agenouillé devant nous, essuyant en silence les invectives que 
ses compatriotes surexcités faisaient pleuvoir sur sa tête. Sans nous, 
ils l'eussent assommé de coups : « Un voleur, c'est un chien; pas 
de pitié pour lui! » Les honnêtes gens, eux! Ma femme, émue de 
pitié, le prit à part, lui lava le visage et banda ses plaies. Les 
Zambéziens n'en revenaient pas d'étonnement. Le voleur, lui, 
revenant de sa frayeur, essaya d'exploiter la pitié de ma chère 
compagne. « Je suis un honnête homme, ma mère, j'ai même été 
en service à Mangouato, chez vos amis les Hepburn. Ce qui m'est 
arrivé aujourd'hui est un accident. C'est Dieu qui l'a voulu. » Je 
mis le coquin dans un bateau avec les restes de sa proie, sous 
la garde de ceux qui l'avaient saisi, et je l'envoyai à son chef. 
Celui-ci, furieux, ordonna qu'on le mît à mort. Je l'avais prévu, 
et j'avais envoyé Séajika pour intercéder pour lui. On étranglait 
déjà le malheureux, quand le chef se laissa fléchir. « Va, lui 
dit-il, c'est au morouti que tu dois la vie. » 11 alla se jeter à l'eau, 
plongea à plusieurs reprises. Il avait trouvé grâce auprès des 
dieux, puisque les crocodiles ne l'avaient pas dévoré ! Il vint 
s'agenouiller ensuite devant son maître, frappant des mains : 
« Changoué ! changoué ! » Le chef lui répondit, lui aussi, en 
frappant des mains, et tout fut dit. 

J'en suis quitte, moi, pour la chèvre, dont on s'arrachait les 
débris, et pour la récompense donnée au brave Lékhoa qui avait 
si courageusement capturé le voleur. C'était un bon travailleur et 
un jeune homme respectueux et obéissant que ce Lékhoa : nous 
l'aimions beaucoup. Nous n'avions jamais eu un meilleur Zam- 
bézien à notre service, et, quelques jours après, quand, son mois 
fini, il nous quittait pour retourner chez lui, nous le regrettâmes 
beaucoup. — Quelle ne fut pas notre stupeur de découvrir, après 
son départ, que lui non plus n'était pas parti les mains vides ! Il 
avait convoité une taie d'oreiller, des essuie-mains et que sais-je ? 
Mais, assez ; fermons ce chapitre et n'y revenons plus... 

A notre arrivée ici, le 24 septembre, après un voyage aventu- 



2l8 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

reux, nous avions l'intention de passer outre et d'essayer d'at- 
teindre la Vallée avant la saison des pluies. Personne ne s'y op- 
posait. Nous n'avions pas de temps à perdre, car nous devions 
nous frayer un chemin à travers des bois épais infestés de tsetsé, 
des sables profonds, des rivières et des marécages, sur une lon- 
gueur de 45o kilomètres. Faute de bœufs, nous ne prendrons 
qu'un wagon, et, pour la sixième fois depuis que nous avons 
quitté Léribé, laisserons nos bagages dernière nous et n'emporte- 
rons que Y indispensable. Avec de l'herbe et des roseaux, un abri 
est vite fait... 

Une grosse question qui nous préoccupe, c'est le mariage de 
notre chère Elise. Bref, nous décidâmes de l'avoir le 4 novembre. 
Nous lui donnâmes toute la publicité possible. Les chefs de Sé- 
chéké, ravis de cette nouvelle, nous envoyèrent d'avance quelques 
présents de nourriture pour l'occasion. Nous espérions même que 
ce serait un moyen de rapprocher les deux partis et d'amener une 
réconciliation. La veille du grand jour, arrivèrent des messagers 
de Robosi, qui firent leur pied-à-terre de la station et mandèrent 
les chefs des deux partis. Tout annonçait une belle fête. J'abattis 
deux bœufs; nons avions décoré de feuillage et de drapeaux fran- 
çais la charpente du presbytère en construction. L'heure appro- 
chait, quand, tout à coup, des bruits sinistres se répandent. Les 
chefs ne viennent pas; on ne parle que de se battre. La panique 
s'empare de tout le inonde, même des envoyés du roi, et, en 
quelques instants, nous étions laissés tout seuls. 

Nous nous regardions en silence. Que faire? Notre résolution 
fut bientôt prise. J'allais sonner la cloche suspendue pour l'occa- 
sion, quand j'aperçus à la lisière du bois des nuages de poussière. 
C'était Morantsiane et ses gens. Tous ceux qui s'étaient enfuis 
revinrent, et la cérémonie eut lieu devant une grande assemblée 
De la viande crue fut ensuite distribuée aux chefs, ce qui est tout 
à fait dans les mœurs du pays, et, pendant que leurs esclaves, 
accroupis autour de feux flamboyants, la faisaient cuire ou la rô- 
tissaient, bavardant à tue-tête, et que les chefs causaient au 
lékhothla, nous avions notre repas de noces sous la tente. Aaron 
était des nôtres. Les speeches de rigueur ne manquèrent pas. 
Middleton et Waddell trouvèrent chacun une bonne parole pour 
l'occasion. Nous étions en famille. II y avait peu d'excitation 
parmi nous, mais nous jouissions (rime atmosphère de calme, de 
sérénité et de bonheur, comme celle dont jouirent, sans doute, 
les convives de Cana. Des jeux, des courses remplirent agréable- 
ment l'après-midi. Le soir, ce fut la lanterne magique. Et quand 



LA MISSION SE FONDE. 2KJ 

on croyait tout fini, il se trouva que Middleton nous avait ménagé 
la surprise d'un petit feu d'artifice : une chandelle romaine, un 
ou deux feux de Bengale, une petite roue de Sainte-Catherine 
(je crois que c'est le nom); et quand, pour bouquet, il lança une 
magnifique fusée, il y eut une explosion étourdissante de surprise 
et d'enthousiasme. On avait entendu les vieillards conter les exhi- 
bitions de Livingstone; ces récits légendaires avaient aiguisé la 
curiosité. Aussi l'effet produit par cette soirée est quelque chose 
d'indescriptible. « Voilà, voilà le fusil du bon Dieu! » s'écriaient- 
ils hors d'eux-mêmes, en suivant dans les airs la fusée et son 
bouquet d'étoiles de toutes couleurs. Au milieu du brouhaha, 
quelques chefs vinrent vers moi et, d'un ton confidentiel : « Mo- 
routi, firent-ils, tu sais tout; dis-nous donc qui va vaincre, de 
Robosiou de Thatira? Tuas trop d'affection pour ton fils Morant- 
siane pour lui cacher cela. Tu peux compter sur notre discrétion. » 

Robosi, qui nous croyait encore à Léchoma, envoyait des 
ordres pour qu'on nous fît traverser la rivière sans retard et qu'on 
nous amenât à Séchéké. Nous fîmes avec les chefs des arrange- 
ments pour poursuivre notre voyage. Malheureusement, les mes- 
sagers du roi nous avaient à peine quittés que la situation s'em- 
pira. Ce ne furent qu'alarmes et paniques. Ceux qui s'étaient 
aventurés à aller cultiver leurs champs s'enfuyaient de nouveau, 
tous nos gens nous abandonnaient. De la Vallée nous arrivaient 
des nouvelles confuses et contradictoires; les pluies du printemps 
qu'on avait saluées avec joie se transformaient en pluies dilu- 
viennnes et incessantes. En dix jours, je recueillis 9,7a pouces de 
pluie, et encore mon pluviomètre avait-il été renversé deux fois 
par le bétail; on assure que les rivières sont pleines, que les val- 
lons sont maintenant des marais, qu'aucun chef n'oserait quitter 
son poste dans les circonstances actuelles. lien fallait moins pour 
nous dire que le chemin était une fois de plus bloqué, et que, bon 
gré mal gré, nous étions détenus à Séchéké jusqu'à l'hiver prochain. 

Vous dirai-je le sentiment de tristesse et de découragement qui 
s'est emparé de nous? Mais nous ne pouvions pas y céder long- 
temps. Les pluies torrentielles nous forcent à l'action. Nos tentes, 
brûlées par le soleil et constamment submergées, ne nous abritent 
plus. Et, quand le soleil brille et que la chaleur fait monter le 
thermomètre jusqu'à 44°? elles sont également intenables. Cons- 
truire, donc, il le faut. On coupe des pieux, on amasse de l'herbe 
et du roseau, et, en trois semaines, nous avons une chaumière de 
deux chambres, qui sera pour nous un petit palais quand elle sera 
crépie et sèche. Ce contre-temps nous permet de donner un bon 



2 20 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

coup de main à notre ami Jeanmairet. Il n'y a que trois mois que 
nous sommes ici et nous avons déjà trois bâtiments avec cuisines 
et autres dépendances,. Tout cela n'est que du provisoire, mais du 
provisoire qui peut durer des années. N'êtes-vous pas émerveillés 
de voir avec quelle rapidité nous construisons ? Je crois que nous 
laissons les maçons de Paris eux-mêmes derrière nous. Nous ne 
disons rien de l'architecture. 

Nous avons pu, avec les couvertures et les étoffes achetées en 
Europe, nous procurer une dizaine de jeunes bœufs que nous 
avons domptés, et des vaches. Au Lessouto, rien de plus difficile 
que d'acheter une vache ou une chèvre. C'est la banque des trou- 
peaux. Ici, c'est tout le contraire. A quoi bon les troupeaux en 
perspective quand on peut être tué d'un jour à l'autre? Il vaut 
mieux jouir de ce qu'on a, tuer les bœufs et les moutons et vendre 
les vaches et les brebis. Nous nous en sommes bien trouvés. Avec 
l'abondance de laitaqe, sont revenus l'appétit et les forces. Notre 
ami Waddell a repris ses couleurs et des chairs, et, à part quel- 
ques indispositions passagères, l'état sanitaire de vos amis du 
Zambèze n'a jamais été meilleur. Ce n'était pas le cas, l'an passé, 
quand je partais pour la Vallée. Redisons-le, Dieu est bon. 

Un régime simple, mais régulier, est, je crois, un des meilleurs 
fébrifuges. Et c'est à la présence de nos dames que nous devons 
cela. Notre atmosphère politique s'éclaircit un peu. Robosi s'af- 
fermit. De nouveaux messagers viennent de sa part arranger les 
affaires ici et mander les chefs et nous à la capitale. Il est donc 
probable qu'au commencement de janvier, je me mettrai de nou- 
veau en route. Et maintenant, si vous me demandiez quels sont 
les sentiments qui prédominent en nous, je vous dirais que ce 
sont ceux de la joie et de la 'reconnaissance. Léchoma, c'était 
notre prison de Césarée, à nous. Maintenant, nous avons traversé 
le Zambèze, nous sommes parmi les tribus zaïnbéziennes, nous 
sommes à l'œuvre. Nos évangélistes, eux aussi, à Mambova, près 
du confluent du Zambèze et du Linyanti, sont à la lâche. Aaron 
nous écrivait dernièrement que la prière publique et la prédication 
du dimanche sont bien suivies, lis ont même essayé d'organiser 
une école journalière et ont de l'encouragement. 



Séchéké, i c * décembre 1886. 

L'autre jour, j'écrivais de Léchoma, où j'étais allé réparer notre 
logis et expédier notre wagon qui va à Pretoria. Je suis rentré 



LA MISSION SE FONDE. 22 1 

après dix jours d'absence, après un trajet aventureux. J'ai eu la 
joie de trouver mes bien-aimés en bonne santé. Notre horizon po- 
litique qui, à notre départ, semblait s'éclaircir, s'est tout à coup 
de nouveau assombri. Le calme précédait la tempête. Les mes- 
sages réitérés du roi nous assuraient qu'il avait proclamé une 
amnistie générale et regrettait les massacres qui avaient eu lieu. 
Il avait, à plusieurs reprises, envoyé de gracieux messages au chef 
Morantsiane, que sa parenté avec Mathaha, le chef de la révolu- 
tion, avait compromis; il lui mandait de rentrer à Séchéké, d'y 
labourer ses champs et d'y vivre en paix. La sœur de Robosi, 
Khosi éa mosali, la reine, pour consolider l'alliance des deux 
partis, avait déclaré vouloir épouser Morantsiane et venir s'établir 
à Séchéké. La paix était apparemment rétablie. On en était venu 
à se visiter d'un camp à l'autre; les chefs échangeaient du tabac; 
on moulait du blé, on préparait vigoureusement les canots et les 
provisions de route, et dès que la lune deviendrait obscure (pour 
arriver avec la nouvelle), tous les chefs devaient partir ensemble 
pour aller rendre hommage au roi. Partout ce n'était que vie et 
entrain. Les chefs, Rataou et autres, avaient quitté l'île et étaient 
rentrés chez eux avec femmes, enfants et bétail. Les alertes avaient 
donc pris fin, nous commencions à respirer. Pendant mon ab- 
sence, un messager de Robosi vint, avec une suite nombreuse, 
s'établir sur la station, déclarant qu'ayant charge de me conduire 
à la capitale, il attendrait patiemment mon retour. Le croiriez- 
vous? tout cela n'était que pour cacher un complot. 

Dès que la lune commença en effet à s'obscurcir, dans la nuit 
du 26 au 27 décembre, les chefs du parti de Robosi avaient massé 
leurs gens dans les bois; ils tombèrent sur le village de Morant- 
siane, qui avait débandé ses guerriers, sur celui de Nalichoua et 
d'autres, et s'y livrèrent à cœur joie au carnage et au pillage. Mo- 
rantsiane s'ouvrit un chemin à travers les esclaves qui le cer- 
naient, et, échappant à la vue des chefs ba-Rotsi, il parvint à 
gagner les bois. Mais on a saisi tous les canots de la rivière, on 
garde soigneusement tous les gués, et on a lancé sur les traces de 
l'infortuné chef des troupes de jeunes gens qui vont le traquer 
comme une béte fauve. Ne se trouvera-t-il pas une âme compatis- 
sante qui sauve la vie à ce pauvre fugitif qui n'a plus ni feu ni 
lieu? Mathaha, paraît-il, a commis, non seulement sur les parti- 
sans de Robosi, mais sur ses femmes et ses enfants, des atrocités 
que la plume se refuse à décrire. Robosi a juré de se venger et de 
n'épargner ni la position, ni l'âge, ni le sexe de quiconque appar- 
tient à la famille de Mathaha. 



222 SUR LE IIAUT-ZAMBEZE. 

La terreur est au comble parmi l'aristocratie du pays. Les es- 
claves, eux, jubilent : ils n'ont qu'à changer de maîtres, et ils se 
pressent à la suite des « vainqueurs », comme on les appelle, et 
veulent avoir leur part de meurtre et de pillage. Les jeunes gens 
à notre service — excepté Ngouana-Ngombé et Kambourou — 
n'ont pu résister à l'entraînement général et sont partis. Le pays 
est dans une affreuse confusion. Nous ne savons où s'arrêteront 
les massacres, ni ce qui sortira de ce chaos. Quand on vit parmi 
de telles gens, dont les pieds sont si légers pour répandre le sang, 
on sent sa dépendance vis-à-vis de Dieu. Nous faisons ces temps-ci 
des expériences dures et humiliantes. Les chefs, en général, sont 
aimables avec nous, et plusieurs se vantent de notre amitié. Mais 
nous sommes entièrement à la merci de leurs esclaves. Ils peu- 
vent nous tromper, nous insulter, nous voler, tout faire sans 
qu'aucune autorité s'émeuve pour nous faire justice et nous pro- 
téger. C'est peut-être le point le plus noir de notre vie au Zam- 
bèze. Mais voilà, « celui qui habite dans la retraite secrète du 
Souverain est logé à l'ombre du Tout-Puissant ». 

L'individu qui est venu me chercher de la part du roi est aussi 
celui qui était chargé de le délivrer de ceux qu'il appelle. ses en- 
nemis. Les pluies ont commencé de bonne heure cette année, la 
rivière monte, les parties basses du pays sont déjà submergées et 
le canotage devient de plus en plus difficile et dangereux. D'un 
autre côté, Middleton est en route pour Pretoria (ceci le rejoindra 
à Léchoma), et il est douteux qu'Aaron puisse m'accompagner 
cette fois. Les mêmes raisons de prudence que l'an passé retien- 
dront encore Jeanmairet ici. Il me faudra donc aller seul avec ce 
chef mo-Rotsi quand il aura accompli sa mission sanguinaire. 
Dieu me gardera. Qu'il amollisse le cœur de Robosi. Tout ce 
qu'on raconte de lui nous fait l'impression que c'est un homme 
intelligent, généreux à l'occasion, mais aussi un tyran vindicatif, 
ombrageux, et, hélas! altéré de sang. Il est absolument nécessaire 
que je le voie, avant de nous mettre définitivement en route pour 
la Vallée. Malgré tous les messages pleins d'amabilité qu'il nous 
a envoyés depuis qu'il est de nouveau au pouvoir, nous prévoyons 
bien que notre position auprès de lui ne sera pas^précisément un 
lit de roses. Mais soyez sans inquiétude à notre égard. 






XXVI 



Appels de Léwanika. — Départ pour Léalouyi. — Parmi les rapides. — Les ma- 
Khalaka. — De Sénanga à Nalolo. — La sœur du roi. — Au lékhothla. — Une 
visite royale. — A Léalouyi. — Première rencontre avec Léwanika. — Réception 
officielle. — Coutumes du lékhothla. — Conversation avec un potentat. — Origine 
des ba-Rotsi. — Lieux de refuge. — Caractère de Léwanika. — Retour à Séchéké. 



Séchéké, ig avril 1886. 

Je reviens d'un second voyage à la capitale. Depuis que la 
contre-révolution l'a ramené au pouvoir, Robosi ou, comme je 
l'appellerai désormais 1 , Léwanika nous envoyait messages sur 
messages, nous demandant instamment de le visiter. De notre 
côté, nous le désirions non moins ardemment, non seulement 
dans l'intérêt de notre mission, mais aussi à cause du pillage et 
des meurtres qui désolent la contrée. N'ayant pas de canots à 
nous, nous étions à la merci des chefs de Séchéké. Ceux-ci, ab- 
sorbés, démoralisés par l'exécution des vengeances du roi, tergi- 
versaient, nous renvoyaient d'un jour à l'autre. Des semaines se 
passèrent ainsi. Je pris patience jusqu'au 26 février, qu'à vrai dire 
je n'étais pas fâché de passer en famille, puisque c'était notre 
vingt-cinquième anniversaire de mariage. Mais une fois ce beau 
jour passé, je me décidai à partir à pied avec deux ou trois ânes 
et fis mes préparatifs sans bruit. 

Les chefs en eurent vent et s'en émurent. J'eus bientôt mon 
équipage et deux canots, l'un pour moi, l'autre pour le petit chet 
qui devait m'accompagner et les paquets de ses gens. Il n'en faut 
pas beaucoup, de ces paquets, pour encombrer les auges que l'on 
appelle des canots. Chaque homme a sa natte, sa gourde, son 
écuelle, et quand tout est entassé dans la pirogue, on se demande 
si elle ne va pas chavirer. 

La place de notre cher Jeanmairet était toute désignée : il de- 
vait rester à Séchéké. Je ne me souciais pas de m'embarrasser de 
Léfi, qui n'est pas voyageur, et Aaron, malgré son grand désir de 



1. Robosi ou « réchappé » était le nom que sa mère lui donna à sa naissance, parce 
qu'elle était alors en fuite devant les ma-Kololo. A son avènement au pouvoir, il prit 
celui de Léwanika. 



22 4 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

m'accompagner, ne le pouvait pas. Les chefs ne manquèrent pas 
de faire du zèle ; ils protestaient de leur inquiétude en me voyant 
partir seul. Je les tranquillisai facilement. En faisant la revue de 
mon équipage, je fus content de voir qu'on avait apparemment 
fait un bon choix. Mes dix ma-Soubiya étaient pour la plupart des 
hommes faits. Mon Mentor, homme jeune encore, était un petit 
chef de nos voisins avec lequel nous avions eu d'excellents rap- 
ports. 

Une séparation dans ce pays a toujours quelque chose de par- 
ticulièrement douloureux et solennel. Mais cette fois elle était loin 
d'être ce qu'elle était l'an passé. Les circonstances ont changé. 
Nous étions dans le pays enfin, et nous nous portions tous bien. 
Nous pouvions donc nous dire au revoir avec la sérénité que 
donnent la fidélité au devoir et une entière confiance en Dieu. 

C'est le 6 mars que nous partîmes. Je ne m'étais pas trompé 
sur mes ma-Soubiya. Ils se montrèrent animés d'une bonne 
volonté qui ne s'est pas démentie. Ils se piquaient d'honneur de 
me faire plaisir. Mokoumoa-Koumoa, le chef, donnait l'exemple. 
Dès que nous débarquions, il était le premier à dresser ma petite 
tente, à construire des abris, à chercher du bois. Je chassais les 
oiseaux aquatiques, lui nous fournissait du gros gibier: un zèbre, 
une antilope, de sorte que nous n'avons pas manqué de viande. 
Le soir, au bivouac, je leur enseignais un cantique, et nous cau- 
sions des choses de Dieu, quelquefois longtemps et d'une ma- 
nière intéressante. 

A cette saison, qui est celle de la crue des eaux, la navigation 
du fleuve est difficile et, aux rapides, particulièrement dange- 
reuse. Aussi, fidèle à la promesse que j'avais faite en partant à 
ma chère femme et à ces chefs de Séchéké, qui semblaient si 
préoccupés de la sûreté de ma personne, je mis consciencieuse- 
ment pied à terre à chaque endroit dangereux. Au début du 
voyage, la chasse nous avait fait perdre du temps, mais, une fois 
notre but atteint, je voulais pousser de l'avant, et mes gens s'y 
prêtaient volontiers. Lin jour, nous arrivons, dans la région des 
rapides, au petit village de Matomé. En un clin d'oeil, tout mon 
monde disparaît, et lorsque enfin Mokoumoa-Koumoa et les ca- 
notiers arrivèrent, ce fut pour m'annoncer, avec de longues figu- 
res, que nous devions coucher là cette nuit. Il n'était que deux 
heures. Je protestai, mais inutilement; pas un des rameurs ne 
voulut prendre sa place, et à la fin je .dus me rendre. Je ne com- 
prenais rien à cette singulière grève. Une fois que nous fûmes 
campés, Mokoumoa-Koumoa vint s'asseoir près de moi: « Mon 



LA MISSION SE FONDE. 225 

père, dit-il, nous aurions dû t'avertir d'avance. C'est ici le village 
de Matomé, et, malgré la meilleure volonté du monde, nous ne 
pouvions pas passer outre. Tu ignores peut-être que dans ces 
parages se trouve un serpent, un monstre énorme, à plusieurs 
têtes. Si on a le malheur de passer près de son antre, il fait sou- 
dain bouillonner l'eau d'une manière terrible, et puis engloutit 
tout: canots, rames, bagages et rameurs. Rien n'échappe. Comme 
nous ignorons le gîte de ce monstre, Rataou et les chefs de Sé- 
chéké nous ont ordonné de prendre Matomé pour nous piloter. 
Malheureusement, Matomé est absent. Que faire? » 

Le lendemain, à défaut de Matomé, deux de ses fils nous ser- 
virent de guides. Ils étaient assis dans un tout petit canot, que le 
courant, quand nous passions d'une rive à l'autre, emportait 
comme une coquille. 

Aux environs du confient de la rivière Loumbé, ils ralentirent 
leur course, puis, s' arrêtant et nous montrant au rivage opposé 
un grand banc de sable, ils nous dirent à voix basse : « C'est là 
qu'il est ! » Je voulus faire une question : « Chut ! on ne parle pas 
de lui quand on est sur l'eau. » Je demandai plus tard si eux 
avaient jamais vu le monstre. « Vu? non. 11 n'est connu que du 
roi seul et des grands personnages du royaume. Eux possèdent 
un spécifique dont ils gardent le secret. L'hydre attaque-t-elle un 
de leurs canots, le maître aussitôt de lui faire l'offrande de sa 
ceinture. L'on voit alors le canot et son équipage vomis et lancés 
jusqu'au rivage comme une flèche. » 

M. Westbeech, qui m'avait devancé à la Vallée, me raconta 
que son canot, un jour, échoua sur un banc de sable mouvant. 
Chaque coup de rame faisait bouillonner l'eau d'une manière 
extraordinaire, mais ne dégageait pas la pirogue. Tous ses gens 
étaient paralysés de terreur. M. Westbeech prit la pagaie et par- 
vint, non sans peine, à remettre la barque à flot. Ses canotiers 
commencèrent alors à respirer. Et il fallait les entendre raconter 
l'aventure ! 

On ne se lasse pas d'admirer la région des rapides, que je vous 
décrivais l'an passé. On dirait que le fleuve, fatigué de ses sauts 
et de ses luttes parmi les rochers, se prépare à de nouveaux com- 
bats, en coulant limpidement entre ses rivages verdoyants. La 
végétation arborescente, qui n'a rien de tropical, est cependant 
relevée ici et là par des dattiers sauvages, portant des fruits dont 
les indigènes sont très friands. Ce sont là aussi les parages hantés 
par les éléphants, les buffles, etc. C'est le paradis des chasseurs. 
Souvent, sur un petit coup de sifflet, nous poussions nos barques 

HAUT-ZAMBÈZE. l5 



226 SUR LE HAUT-ZVMBÈZE. 

dans les roseaux, et en mettant pied à terre avec précaution, nous 
pouvions voir des troupeaux de buffles et d'antilopes, qui, au 
moindre bruit, partaient au galop. J'y ai aussi trouvé plus de vil- 
lages que Fan passé, ce qui ne veut pas dire que le pays soit 
peuplé. 

La nouvelle de mon passage s'était ébruitée, aussi les pauvres 
ma-Khalaka, au lieu de s'enfuir et de se cacher comme de cou- 
tume, étaient tout heureux de venir causer avec nous. Un jour, 
nous rencontrons trois petits canots. C'était lé maître d'un village 
qui s'en allait rendre hommage à ses nouveaux chefs. Le digne 
homme voulut immédiatement rebrousser chemin pour aller nous 
préparer des provisions de route. Il fallait nécessairement coucher 
chez lui, ce qui dérangeait tous mes plans. Mais je n'eus pas lieu 
de le regretter, car, outre l'accueil que ce brave homme nous fit, 
ce fut une occasion de plus pour parler de l'Évangile. Le lende- 
main, un autre chef mo-Khalaka m'attendait, lui aussi, au port 
de son village, avec un plat de citrouille, et me pressait de passer 
la journée chez lui. Je dus refuser. « Dans ce cas, pourquoi 
n'ètes-vous pas venu passer la nuit chez Matokoméla (son nom) ? 
Croyez-vous que je ne sache pas, moi aussi, recevoir les vova- 
geurs? » Gardons-nous bien de généraliser des faits pareils, ou 
de leur donner une importance qu'ils n'ont pas. Ces pauvres gens 
n'ont aucune idée de l'Evangile, mais ils ont le sentiment que 
ceux qui le prêchent sont des hommes de paix et les protecteurs 
des malheureux. C'est là le secret de leur hospitalité. 

A Séoma, nous rencontrâmes deux grands canots et des hom- 
mes que le roi, impatient, envoyait pour nous chercher. Dans la 
nuit, un de mes bateaux, restés en aval des chutes, fut emporté 
par le courant. Au culte de famille, je demandai à Dieu de nous 
le rendre. « C'est bien inutile que tu tourmentes Dieu pour cela, 
me dirent les ma-Soubiya; le Zambèze d'ici ne badine pas. Ja- 
mais on ne retrouve les embarcations qu'il emporte. » Je pris un 
des bateaux du roi et nous poursuivîmes notre route. 

Nous arrivâmes en deux jours à Sénanga, l'entrée de la Vallée. 
L'inondation, quoique très en retard cette année, était telle 
cependant, que nous quittâmes la rivière et tirâmes en droite (!) 
ligne sur Nalolo, à travers la plaine. Nous nous trouvâmes bientôt 
engagés dans des massifs de roseaux, des jungles inextricables, 
où nous étions ensevelis tout debout, et d'où nous ne sortions 
qu'avec force égratignures. Où l'herbe et les joncs étaient plus 
courts, chaque coup de pagaie faisait tourbillonner des nuées de 
moustiques, de moucherons et d'insectes de toute espèce, qui 



LA MISSIOiN SE FONDE. 22 7 

vous pénétraient dans les yeux, dans les oreilles, dans les nari- 
nes. Une vraie plaie d'Egypte. II y avait aussi des poissons qui 
prenaient leurs ébats, des tortues d'eau qui exploraient leurs 
nouveaux domaines, et de temps à autre un serpent qui nageait 
et essayait invariablement de sauter dans nos barques. Tout cela 
causait un peu d'excitation parmi nous et brisait la monotonie du 
voyagé. Le soleil était ardent. Rester assis, c'est-à-dire accroupi 
dans le canot, c'était se condamner à suffoquer. Je me tins donc 
debout, au risque de faire un plongeon. Pas un village, pas un 
hameau en vue; devant, derrière, à droite et à gauche, rien que 
la plaine avec des roseaux, des joncs et l'eau qui, de place en 
place, avait pris le dessus et reflétait le soleil comme une glace. 
Rien de plus mélancolique que ce trajet. De temps en temps, 
cependant, nous débouchions comme par surprise sur un étang. 
Un vrai jardin, que Dieu fait fleurir dans ces solitudes, sans 
doute pour l'admiration de ses anges. La nappe d'eau était inva- 
riablement couverte de nénuphars bleus, roses et blanc de neige. 
Il y en avait de jaunes et même de verts. Quelques-uns étaient 
gros et doubles comme des roses, d'autres étalaient coquettement 
sur le tapis vert de leurs feuilles leurs pétales, comme cinq petites 
plumes en miniature et d'une délicatesse extrême ; tous embau- 
maient l'air de leur parfum. Mes ma-Soubiya n'avaient aucun 
sens pour apprécier un tableau qui me ravissait. Eux, ils tom- 
baient sur les plantes aquatiques, en arrachaient les tiges pour les 
bnîler et les mêler à leur tabac et les racines pour se régaler. 
Hélas ! le vandalisme est partout. 

Le 20 mars, un samedi, nous arrivâmes à Nalolo. C'est, vous 
vous le rappelez, la deuxième capitale du royaume. D'ancienneté 
c'est la coutume des rois ba-Rotsi de s'adjoindre dans le gouver- 
nement de la nation une de leurs sœurs, quelquefois leurs mères. 
Cette reine a sa cour, ses tambours, ses sérimba, et s'entoure de 
tout le cérémonial en usage à la cour du roi. Elle siège au lè- 
khothla, discute les affaires, juge les procès. On la salue comme 
le roi: Taou-tôna! On l'acclame: i/o cho ! (la salutation royale 
par excellence). On se prosterne devant elle, et personne, en sa 
présence, n'a le droit de s'asseoir, pas même son mari, le Mo- 
koiié-Tounga (le gendre de la nation), qui n'est qu'un serviteur 
qu'elle peut congédier à son gré. Ce serait peut-être un peu forcé 
de dire qu'elle est polyandre. 

Quand Sa Majesté ne siège pas au lékhothla, elle se retire dans 
une hutte entourée de deux cours. C'est là qu'elle donne ses 
entrevues privées. De quelque côté que l'œil se porte, il tombe 



228 



SUR LE IIAUT-ZVMBEZE. 



sur des charmes de toutes sortes. Il s'y trouve généralement de 
jeunes esclaves attachées au service de la reine et occupées, sous 
sa direction, à tisser des nattes de fantaisie ou à faire des travaux 
de verroterie. C'est là que Mokouaé me reçut. Mokouaé n'était 
pas une étrangère pour moi. Je l'avais vue, l'an passé, prison- 
nière chez Mathaha, où elle aurait été réduite à la condition 
d'une esclave, sans cette bonne Maïbiba, qui était alors reine 
malgré elle. J'avais trouvé le moyen de causer un peu avec Mo- 
kouaé. Cela l'avait consolée et avait relevé son courage, paraît-il. 
— Cette fois-ci, je la trouvai assise sur une natte, sous un pavil- 
lon de chaume. Dès qu'elle me vit, elle se mit à rire; elle me 
tendit la main et me fit asseoir en face d'elle. Elle me regarda 
fixement pendant quelques moments, souriant toujours et, à la 
fin, trahissant le cours de ses pensées, elle s'écria d'un ton qui 
me fît tressaillir : « Mathaha! Mathaha! nous l'avons tué, lui et 
tous les siens ! » 

Elle me présenta ses enfants, qui, entre parenthèses, ne l'ap- 
pellent jamais leur mère, mais Morêna, s'assoient toujours der- 
rière elle et jamais sur sa natte. Puis, pendant qu'une charmante 
petite fille, entre mes genoux, jouait avec ma chaîne de montre, 
nous nous trouvâmes bientôt engagés dans une conversation des 
plus captivantes. Elle me racontait toutes les péripéties de la 
révolution, sa fuite du village de Mathaha, le dévouement de ses 
partisans, qui, pendant que la fortune de la guerre était contre 
eux, l'emmenèrent à marches forcées à Séoma ; de là, pour plus 
de sûreté, jusqu'à la rivière Machi, un des affluents du Linvanti, 
où son frère la rejoignit plus tard. Elle poursuivit son récit, pal- 
pitant d'intérêt, jusqu'à la grande victoire de Léalouyi, qui a 
affermi le pouvoir de Léwanika. Elle le termina en s* écriant, avec 
de gros éclats de rire : « Mathaha et sa clique, nous les avons 
exterminés, et leurs os blanchissent au soleil ! Et l'impertinence 
de quelques-uns de ces sorciers d'oser demander grâce ! Grâce ! 
Ah bien, oui ! Nous les avons jetés en pâture aux vautours ! Voilà 
notre grâce, à nous ! » — Ces éclats de rire, ces accents d'exalta- 
tion, cette vengeance insatiable, qui s'affichaient, me donnaient 
le frisson. J'avais les yeux rivés sur cette femme. Je l'écoutais et 
je rêvais. Je la connaissais déjà. Il y a un peu plus de deux ans, 
son premier ministre, du nom de Pakalita, lui portait ombrage. 
Un jour qu'elle donnait aux gens de sa ville un régal de yoala, 
elle fit appeler Pakalita dans sa maison privée, causa quelque 
temps avec lui, lui présenta un pot et le laissa seul avec une 
bande d'hommes qui devaient le massacrer. Mais, en présence de 



LA MISSION SE FONDE. 22(J 

ce. vieillard vénérable et généralement respecté, les esclaves 
étaient intimidés. Elle attendit longtemps dans la cour l'exécu- 
tion de ses ordres. Impatiente, elle rentre enfin: « Gomment, 
sYcria-t-elle, on vous donne des ordres et c'est ainsi que vous les 
exécutez? Saisissez-le! » Puis, s'armant d'un vieux sabre portu- 
gais, elle trancha elle-même et d'un seul coup la tête du vieillard. 
Elle fit jeter le cadavre dans une cour voisine et alla s'asseoir au 
lékhothla comme d'habitude. Vers le soir, le crieur public se 
Taisait entendre : « Hè ! Hè ! La reine vous fait savoir qu'elle s'est 
arraché une mauvaise épine du pied! » — On comprit; la sensa- 
tion tut grande. Ce fut une des causes de la révolution. — Mo- 
kouaé a pourtant ses partisans et ses admirateurs. 

Elle nous reçut avec cordialité ; le soir, elle nous envoyait le 
bœuf de bienvenue, gros et gras. 

Le lendemain, une grande assemblée se réunissait au lékhothla 
pour écouter la prédication de l'Evangile. On était étonné, sé- 
rieux et attentif. Je me sentis soutenu et béni. Je chantai et 
prêchai sans fatigue. Mokouaé, ensuite, m'invita à l'accompagner 
chez elle. Dans la cour, quelle ne fut pas ma surprise de la voir 
se dépouiller de sa robe d'indienne devant, trois ou quatre mar- 
chands bihénais. Ces messieurs étaient évidemment des tailleurs. 
L'un examinait les manches, l'autre lui pinçait les épaules, un 
troisième lui ajustait la taille. « Et pourvu, me disais-je, qu'on 
n'aille pas demander mon avis ! » Pendant cette scène, je ne 
savais trop que faire de mes yeux. Je me sentis soulagé quand je 
me trouvai seul avec Mokouaé. Elle m'invita dans sa maison, 
spacieuse et d'une propreté admirable. Pendant que des jeunes 
filles faisaient leur service, je m'assis sur un rouleau de nattes, 
en face de la reine. Celle-ci me passa un vieil accordéon à la 
voix fêlée. « Allons, fit-elle, joue-moi donc quelque chose ! » J'en 
tirai volontiers un air, puis un second, puis un troisième... Des 
souvenirs d'enfance, pour moi sacrés, surgissaient dans mon 
esprit. La mélancolie me gagna. Je rendis l'instrument à Mo- 
kouaé. Elle s'en empara d'un air triomphant, et, faisant courir 
ses doigts sur le clavier avec une agilité surprenante, elle en tira 
une cacophonie qui charmait évidemment son oreille. S'excitant, 
elle se mit à chanter. Je passai une bonne demi-heure à écouter, 
tout ébahi, cette étrange sérénade. Étonnée de mon calme, sans 
doute, elle finit par poser l'accordéon et me dit d'un air satisfait : 
« Tu vois que, moi aussi, je sais jouer? » Je le crois bien, elle 
m'avait tout à fait éclipsé. 

Elle me demanda ensuite la permission de me visiter à l'îlot 



2 30 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

où j'étais campé. J'eus la précaution d'envoyer cacher les objets 
qui pouvaient exciter sa convoitise. Je la reçus de mon mieux, 
avec une tasse de café noir et sans sucre qu'elle s'efforça, par 
politesse, d'avaler. Je lui fis présent d'une jolie couverture bario- 
lée, qu'elle accepta avec sa brusquerie ordinaire. Mais il fallait 
voir sa figure et son excitation quand je lui montrais mes photo- 
graphies. A la vue de celle de Mathaha, elle recula d'effroi : 
« Séfano ! Séfano ! criait-elle, l'infâme ! l'infâme ! Ces gens-là 
(parlant de moi) sont redoutables; ils ont dans leurs poches les 
vivants et les morts ! » Puis, se ravisant et riant de son rire 
cynique, elle répétait: « Mais nous l'avons exterminé, ce Sé- 
fano ! » 

Quel contraste entre elle et sa cousine Maïbiba, que je vous 
faisais connaître l'année dernière ! Pauvre Maïbiba ! Après la 
chute de Thatira (Akoufouna), elle a pris la fuite. Mais Léwa- 
nika, qui a une grande estime pour elle, s'est laissé aisément 
fléchir et l'a envoyé chercher pour la ramener au pays. 

Le lundi 22 mars, au point du jour, nos canots étaient chargés 
et nous partions pour Léalouyi. La matinée était belle, la brise 
fraîche, le soleil radieux. Après les pluies de la veille et la tente 
humide, l'entrain et la gaieté renaissaient parmi nous. Vers les 
deux heures de l'après-midi, en approchant d'un village, nous y 
remarquâmes des groupes d'hommes, des canots et une grande 
animation. C'était le roi qui, avec une suite assez nombreuse, 
faisait depuis plusieurs jours un grand pèlerinage aux tombeaux 
de ses aïeux. Nous avions entendu ses tambours toute la matinée. 
Comme nous approchions, une pirogue cingla les eaux comme 
une flèche et fut bientôt à nous: « Halte-là, n'avancez pas! Le 
roi fait demander qui vous êtes. » 

Je fus pétrifié de voir que celui qui me parlait ainsi n'était 
autre que Mokano. Or, ce Mokano, pendant une de mes absences 
de Léchoma, s'était conduit envers nos dames d'une façon si 
grossière que je dus le traduire devant le lékhothla des chefs de 
Séchéké et lui adresser de vertes réprimandes. « Me reconnais- 
tu? )> dit-il en me saluant. — « Oh ! oui, Mokano ; va dire au roi 
qui je suis. » Un instant après, il était de retour: « Le roi te fait 
mander au village pour prier un des dieux de la nation. Prends 
avec toi une offrande de calicot, peu suffit. » — « Dis au roi que 
nous ne prions pas les morts. Je suis venu pour renseigner à 
prier le seul vrai Dieu, le Dieu vivant. » Mokano semblait voler; 
il revint : « Le roi comprend tes raisons et te dispense d'aller 



LA MISSION SE FONDE. 2,3 1 

prier au tombeau. Il te demande seulement la valeur d'un mètre 
de calicot blanc et il priera pour toi. ■ — Dis-lui, répondisse, 
que je désire le voir et parler moi-même avec lui. » Mes canotiers 
ne purent contenir leur indignation plus longtemps; ils ne com- 
prenaient pas mon entêtement. Mokano, lui, jubilait. Je n'eus pas 
à attendre longtemps la réponse de Léwanika : « Le roi ne peut 
pas te voir; il finit que tu lui donnes d'abord le petit morceau 
d'étoffe qu'il te demande; il le lui faut. » Bon, me voilà donc 
engagé dans une chicane que Mokano ne manque pas d'attiser, 
et sans la possibilité d'un tête-à-tête avec Léwanika pour lui ex- 
pliquer mes raisons. Je donnai le mètre de calicot. Bientôt de 
bruyants i/o cho! qui retentirent dans les airs me dirent ce qu'on 
en avait tait. Les dieux des ba-Botsi se contentent de peu, un 
chiffon de calicot, un collier de perles ; mais il faut que ce soit du 
blanc; c'est obligatoire. On ne tolère pas d'autres couleurs dans 
leur élysée. 

Une barque couverte d'un pavillon de nattes glissa bientôt à 
côté de la mienne. Un homme en sortit, de trente-cinq ans envi- 
ron, robuste, de belle taille, à l'air intelligent, avec des yeux pro- 
tubérants, la lèvre inférieure pendante. Il portait pour tout vête- 
ment, autour des reins, des paquets de peaux de petits fauves. 11 
me tendit la main en souriant : « Louméla morouti on ka, 
ntate 1 ! » Cette apparition royale avait pris mon monde par sur- 
prise. « Prosternez-vous donc, leur criait-on de tous les canots 
qui nous avaient entourés, mo chouaélélé! 2 » Mais non, ils étaient 
interdits, chacun agenouillé à son poste, frappant nerveusement 
des mains. Mokoumoa-Koumoa, lui, à l'avant de son canot, fai- 
sait la chose en règle. Debout, levant les mains en l'air, il criait 
pour tout le monde: « Taou-tona ! i/o cho ! » puis s'agenouillait, 
puisait de l'eau dans ses mains, se la versait sur les bras, sur la 
poitrine, se frottait le front au fond de son canot, frappait des 
mains et débitait une foule d'épithètes louangeuses à l'adresse de 
Léwanika. C'est là ce qui s'appelle choaaéléla. 

Le roi paraissait ne faire aucune attention à toutes ces démons- 
trations. Il exprima le plaisir qu'il avait de me rencontrer, s'in- 
forma de nos santés, de mon voyage, m'offrit de partager avec 
lui une oie rôtie; puis, comme il devait continuer son pèlerinage, 
il me donna rendez-vous à la capitale. Ce fut alors une course en 
canots. Il y en avait une quinzaine. Celui de la femme du roi 



i. « Salut ! mon missionnaire, mon père ! » 
2. « Faites la salutation royale. » 



2 32 SUR LE IIAUT'-ZAMBÈZE. 

était monté par neuf hommes. Tous ces canotiers étaient chamar- 
rés de peaux de bêtes sauvages et d'étoffes aux vives couleurs 
flottant sur leurs épaules. A l'arrière, se trouvait le canot portant 
d'énormes tambours et des grosses caisses, que des hommes 
battaient furieusement. On ne bat jamais les caisses qu'en temps 
de guerre, et pour une occasion comme celle-ci. Le bruit en est 
étourdissant et s'entend de très loin. Nous suivîmes quelque 
temps le cortège royal, puis, pendant qu'il se dirigeait vers d'au- 
tres tombeaux, nous tirâmes sur Léalouvi, où nous arrivâmes 
vers les cinq heures. L'arrivée du roi, plus tard dans la soirée, 
mit toute la ville en émoi; mais j'étais trop fatigué pour sortir de 
ma hutte. 

La réception officielle eut lieu le lendemain matin aulékhothla. 
M. Westbeech était là. Le roi fit placer nos chaises de chaque 
coté de la sienne. Gambella et ses principaux ministres étaient 
agenouillés devant lui. La cérémonie fut des plus simples. Léwa- 
nika écouta patiemment tout ce que j'avais à dire sur le but de 
notre mission, nos délais, nos pertes, etc. A son tour il m'ex- 
prima la joie qu'il avait de me voir enfin chez lui après m'avoir 
attendu si longtemps, son mécontentement des délais qu'on nous 
avait fait inutilement subir, son indignation au sujet des vols... Il 
me dit sa reconnaissance des bontés que nous avions eues envers 
certains membres de sa famille et quelques-uns de ses partisans 
dans le malheur. Il me présenta avec une visible satisfaction ceux 
des chefs et même de ses serviteurs qui l'avaient accompagné 
dans l'exil, et puis me raconta avec entraînement, presque avec 
passion, sa fuite, son exil, l'hospitalité de Libébé, sa première 
rencontre avec ceux de ses partisans qui l'avaient cherché, ses 
batailles et ses victoires, la défiance invincible qu'il a conçue, 
même de ses propres partisans, et la vengeance qui lui ronge le 
cœur. 11 me raconta aussi la visite de Morémi, le chef des ba- 
Tawana, du lac Ngami. Morémi est l'ami de Léwanika. Depuis 
longtemps, ils échangeaient des ambassades et des présents 
quand la révolution éclata. Plus tard, lorsque Morémi apprit que 
Léwanika voulait rentrer dans son royaume, il se hâta de venir 
en personne lui porter secours. Il arriva trop tard. Léwanika 
avait déjà vaincu ses ennemis. La visite du fils de Letsoulathébé 
,eut donc un caractère purement pacifique. Ce n'est pas qu'à la 
tête d'une forte troupe d'une centaine de cavaliers bien armés il 
n'inquiétât passablement les ba-Rotsi. Un jour, il se joua une 
petite comédie qui risqua d'avoir un dénouement tragique. Un 
grand pitso eut lieu. Morémi et ses gens étaient d'un côté, Lé- 




LEWANIKA EN 1885 



LA MISSION SE FONDE. 2,35 

wanika et ses ba-Rotsi de l'autre. Morémi, se prévalant de la 
grande liberté de parole qu'ont les bé-Tchouana dans leurs 
pitsos, se mit à tancer vertement les ba-Rotsi sur leurs propen- 
sions révolutionnaires; puis, s'avançant vers Léwanika, il lui dit: 
« Tu es mon frère et mon ami, ces gens-là te tueront un jour; 
lève-toi, prends ton fusil et viens avec moi ! » Léwanika se lève 
et prend son fusil. Les ba-Rotsi s'émeuvent, protestent de leur 
attachement à leur roi. Morémi, renchérissant sur son discours, 
fait une nouvelle tentative pour enlever Léwanika; nouvelle 
démonstration. A la troisième fois, les ba-Rotsi, piqués au vif, 
courent aux armes, cernent les ba-Tawana, les accablent d'in- 
jures, et le sang eût certainement coulé sans l'intervention de 
Léwanika lui-même. 

Pendant que nous y sommes, disons un mot du lékhothla, qui 
diffère essentiellement de celui des ba-Souto et des bé-Tchouana, 
tant par le cérémonial que par la manière d'y traiter les affaires. 
La liberté de discussion n'existe pas ici, et, au lékhothla comme 
ailleurs, le potentat de la Vallée peut dire, lui aussi : « L'Etat 
c'est moi. » — Dès les 7 heures du matin et à 3 heures de l'après- 
midi, le roi, suivi de tambours, de sérimbas, de ses serviteurs, 
quelquefois aussi de ses ministres, se rend en procession sur la 
place, où il s'assied à l'ombre. Il est généralement vêtu d'une 
longue chemise de coton rouge à grands dessins, qui lui descend 
aux talons, avec le bonnet de laine bariolée si cher aux ba-Rotsi. 
L'étiquette veut, paraît-il, qu'il change fréquemment d'habille- 
mentSj mais sa garde-robe est au minimum, et comme il n'a pas 
d'ivoire, il est dans la pauvreté. Le peu de vêtements européens 
qu'il a pu se procurer, il les a distribués à ses ministres et aux 
mokoué tounga (les maris de ses sœurs), et c'est à la généro- 
sité de Morémi qu'il devait l'habillement blanc de serge, la che- 
mise blanche, les souliers et le chapeau qu'il avait mis en mon 
honneur... Dès que les tambours se font entendre, tous les hommes 
accourent au lékhothla et s'asseyent à une distance du roi qui 
varie selon leurs rangs. Ceux qui viennent de loin accomplissent 
toutes les cérémonies serviles du choualéla, comme notre Mokou- 
moa-Koumoa, puis viennent en file et en s'agenouillant déposent 
une offrande aux pieds de Sa Majesté, une peau de loutre, un co- 
quillage très estimé du nom de mandé ou même un simple collier 
de perles. — Mais l'offrande est de rigueur, et pendant qu'ils re- 
commencent à choualéla, un des officiers s'écrie : Pouma noko ! 
Le roi est satisfait ! — Et moi je pensais à cette parole de Dieu à 
Moïse que nous, chrétiens, laissons dans l'oubli : « Nul ne se 



2 36 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

présentera à vide devant ma face. » Le roi, lui, paraît étranger à 
tout cela, il ne répond à aucune salutation : il donne ses ordres, 
il envoie ses messagers, il distribue son travail; il écoute les cas 
que lui soumettent ses ministres et rend des arrêts. S'il mande 
quelqu'un, il se contente de prononcer son nom, et aussitôt 
quatre, cinq, six hommes se lèvent et crient ce nom dans toutes 
les directions. Ceux qui les entendent répètent le nom jusqu'à ce 
qu'il retentisse dans tout le village. 

Il règne au lékhothla, près de la personne du roi, une très 
grande animation. Dans l'intervalle des séances, il se retire chez 
lui. Sur un des côtés de la place publique se trouve un vaste en- 
clos, circulaire naturellement. C'est son harem. Les huttes de ses 
femmes sont rangées le long de la paroi intérieure de l'enclos, et 
séparées par des cours de roseaux. Au milieu se trouve une belle 
hutte, spacieuse et entourée d'une autre cour, c'est son « cabi- 
net » privé. Personne n'a le droit d'en approcher, excepté ses mi- 
nistres, encore n'entrent-ils qu'avec sa permission expresse. C'est 
là que presque tous les jours, quand il ne venait pas chez moi, je 
passais des heures avec lui. Je lui enseignais l'alphabet et nous 
causions. Permettez que je vous fasse assister à un de nos entre- 
tiens. Léwanika, content de ses progrès en lecture, riait de bon 
cœur et se roulait sur sa natte. Puis, devenant plus sérieux : 

— Je pensais venir te visiter aujourd'hui. J'ai toute sorte de 
choses à te demander : chandelles, café, médecines des yeux, 
médecines de la tète, etc. 

— Inutile de venir chez moi pour cela. Je n'ai apporte que l'es- 
sentiel et je ne pourrais pas, si je le voulais, satisfaire à tes de- 
mandes. 

— Mais quand tu viendras en wagon, tu auras toutes tes ri- 
chesses, n'est-ce pas ? 

— J'aurai, j'espère, ce dont nous avons besoin pour notre 
propre usage et quelques objets d'échange. 

— Et s'il me faut chemises, pantalons, chapeau, souliers, il 
faudra bien que tu me les procures, si j'en ai besoin. 

— Non pas nécessairement, puisque je ne suis pas un mar- 
chand. Du reste, nos objets d'échange ne consistent guère qu'en 
verroterie et en calicot ; le reste n'est pas de notre ressort. 

— Comment ! tu n'apportes pas d'habillements ? Que feras-tu 
quand les tiens seront usés ? 

— J'ai ce qu'il me faut pour moi, rien de plus. 

— Est-ce à dire que, si j'ai besoin de vêtements, tu me donne- 
ras les tiens, puisque tu ne les vends pas ? 



LA MISSION SE FONDE. 2%^ 

Je lui dis que c'est à des marchands comme M. Westbeech 
qu'il devait s'adresser, puisqu'il leur vend son ivoire. 

— Mais toi, reprit-il, qui te donne ces choses ? 

— Je les achète. 

— Avec quoi ? 

— Avec de l'argent. (Il voulait voir de l'argent.) 

— Mais où prends-tu cet argent ? 

Je lui expliquai de mon mieux que ce sont les « croyants » de 
mon pays qui nous donnent du leur pour pourvoir à nos besoins. 
Il poussa une exclamation de surprise et garda quelque temps le 
silence. Puis il reprit : 

— Morouti, tu as de l'âge ; donne-moi des conseils pour gou- 
verner mon pays et affermir mon règne. 

— D'abord pose la sagaie et la laisse dormir (remets l'épée au 
fourreau), et renonce une fois pour toutes à la vengeance. Appli- 
que-toi à gagner la confiance de ton peuple, et à inspirer aux plus 
petits un sentiment de parfaite sécurité. — Punis le vol. — Et 
surtout accepte l'Evangile pour toi-même et pour la nation, etc. 

— Quelle est la richesse d'un pays? La mienne, c'est l'ivoire. 
Mais l'ivoire diminue tous les ans et, quand les éléphants seront 
exterminés de la contrée, que ferai-je ? 

Je pensais au grand mot de Colbert. Mais l'industrie ici, au 
point de vue commercial, est nulle. Je lui montrai la fertilité de 
son pays, et que si les chefs voulaient s'adonner à la culture du 
coton, du tabac, du café, de la canne à sucre, etc., ils trouve- 
raient bientôt que ce serait là pour eux une source de richesse 
inépuisable. 

Il me fit alors des questions sur Lobengoula : A-t-il des mis- 
sionnaires ? Y a-t-il des croyants dans son pays ? Lui-même est-il 
croyant comme Khama? Pourquoi n'est-il pas chrétien? — Puis, 
faisant évidemment allusion aux intentions d'invasion que l'on 
prête à Khama et à ses propres razzias chez les ma-Choukou- 
loumboué : 

— Est-ce que Khama, dit-il, qui est un roi chrétien, fait encore 
la guerre et peut envahir un pays qui n'est pas le sien ? 

— Je ne pourrais en répondre, car Khama est homme, et puis 
il ne gouverne pas seul, — le conseil de la tribu est là. 

— Mais, est-ce mal de faire la guerre ? 
— - Pour défendre son pays, non. 

— Et si je me trouvais engagé dans une entreprise guerrière, 
m'accompagnerais-tu ? 

— Non, notre mission est une mission de paix. 



2 38 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

— Tu me prêterais du moins tes fusils et me donnerais tes mu- 
nitions ? 

— Non ; ce serait encore participer à la guerre. 

— Comment, et tu vis dans mon pays, tu es mon père ! Et si 
tu t'étais trouvé ici quand Mathaha s'est révolté contre moi, qu'au- 
rais-tu l'ait? En entendant les coups de fusil, ne serais-tu pas ac- 
couru pour prendre ma défense ? Et si je t'avais envoyé demander 
tes armes et tes munitions, me les aurais-tu refusées ? 

— Oui ; mais j'eusse prié pour toi. 

— Et en attendant, dit-il en riant aux éclats, Mathaha m'aurait 
tué. Beau secours, que celui-là. Et si je m'étais sauvé chez toi, 
qu'aurais-tu fait ? 

— Je t'eusse reçu dans ma maison, je t'eusse donné de la nour- 
riture et des vêtements, et, à défaut de serviteur, j'eusse moi- 
même fait ton feu. 

— Ça, c'est bien. Mais si les gens de Mathaha m'avaient pour- 
suivi et t'avaient dit : Livre-nous Léwanika, que nous le tuions ? 

— Je me fusse tenu à la porte et leur eusse dit : Ceci est une 
ville de refuge ; si vous voulez la violer, vous me tuerez d'abord. 

— Ça, c'est admirable. 

Ce squelette d'un long entretien de plusieurs heures vous don- 
nera quelque idée de l'homme. Comme tous les petits potentats 
d'Afrique, il a une idée singulièrement exagérée de sa dignité. 
Jamais l'homme ne m'a paru aussi avili qu'en sa présence. On lui 
attribue une puissance magique ; il peut se rendre invisible et 
invulnérable, assurer par certaines médecines à lui connues le 
succès de la chasse, etc. Et je l'ai entendu en plein lékhothla re- 
vendiquer ce singulier pouvoir. Il est religieux à sa manière, 
c'est-à-dire extraordinairement superstitieux. Il a près de son sé- 
rail « un bocage », entouré soigneusement de nattes, où il fait aux 
mânes de ses ancêtres ou au soleil des prières, des sacrifices et 
des libations. J'ai été témoin à Léalouvi de coutumes et de céré- 
monies étranges que je ne puis raconter. J'ai été frappé surtout 
de la fête de la nouvelle lune. C'est un jour de repos strict qu'on 
célèbre par des danses et des chants particuliers, auxquels tous 
les hommes sans distinction de rang et d'âge, prennent part, pen- 
dant que les femmes, à distance, les" acclament de leurs cris stri- 
dents. On tue des bœufs qui se cuisent et se mangent sur la place 
publique, et on salue bruyamment le disque argenté dès qu'il 
montre sa silhouette. D'où leur viennent ces coutumes et tant 
d'autres ? Il y a là des questions intéressantes à étudier ; mais il 
faudra de la patience et de la prudence. . 



LA MISSION SE FONDE. 2 3() 

D'où viennent les ba-Rotsi ? Eux disent de l'est. Ils ont remonté 
le Zambèze, vaincu les ba-Wéwé qu'ils ont trouvés dans ce pays 
et se sont fondus avec eux. Ce que je leur ai dit des ba-Nyaï les 
porte à croire que c'est bien là la souche de leur nation. Et, chose 
étrange, ils comprennent parfaitement mon petit vocabulaire de 
sé-Nvaï. De fait, c'est la même langue. Ils racontent qu'à leur ar- 
rivée dans cette contrée, un dieu épousa Boiiya-Mamboa, et que 
cette femme a donné naissance aux rois des ba-Rotsi. Les tom- 
beaux de ceux-ci et ceux des reines, dispersés dans tout le pays, 
sont au nombre d'environ vinqt-cinq. Plusieurs sont ombragés de 
bosquets et entretenus avec le plus grand soin ; tous sont des 
lieux sacrés, des villes de refuge qu'on a respectés même pen- 
dant la révolution. Une autre ville de refuge non moins impor- 
tante, c'est celle de la reine, aujourd'hui Nalolo. J'y ai rencontré 
un chef de Séchéké gravement compromis, que Mokouaé a gardé 
jusqu'à ce qu'elle ait obtenu sa grâce de Léwanika. A la capitale 
elle-même, la hutte de Gambella pour ses pairs, et l'enclos de la 
cour du roi, sont des refuges respectés. 

Mais c'est surtout au Natamoyo que l'on regarde en cas de 
danger. Ce natamoyo, un des principaux ministres, a la charge 
d'apaiser la colère du roi, d'y mettre un frein et de protéger ceux 
qui sont menacés d'en être les victimes. L'enceinte de sa maison, 
toujours à proximité du lékhothla, est sacrée. Quelqu'un est-il 
attaqué par les ordres du roi, poursuivi par une foule de ses émis- 
saires, s'il peut mettre le pied dans la cour du natamoyo, il est 
sauvé. Aussi, lorsque le roi veut s'assurer la mort d'un homme, il 
prend ses mesures pour que le natamoyo n'en sache rien, et pour 
que l'individu n'échappe pas. 

Hélas! malgré toutes ces sages précautions, il est peu de pays 
qui soient plus souillés de sang humain. En m'asseyant au lékho- 
thla, je passais en revue ces centaines d'hommes, je n'en retrou- 
vais pas un seul de ceux dont j'avais fait la connaissance l'an passé. 
« Ils ont été jetés en pâture aux vautours et leurs os blanchissent 
au soleil. » A peine trouve-t-on parmi les chefs actuels une tête 
qui grisonne. On ne vieillit pas ici. On a commis sur les petits 
enfants et sur les femmes enceintes des atrocités que la plume se 
refuse à décrire. Les femmes qui ont échappé à ces hétacombes 
ont été partagées comme une partie du butin, et sont tombées au 
pouvoir des meurtriers de leurs maris. Mais elles paraissent s'en 
consoler facilement, car quelques-unes d'entre elles, passées ainsi 
de mains en mains, en sont à leur cinquième, sixième ou même 
leur dixième maître. C'est navrant. — Oh ! chers amis, si seule- 



2l\0 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

ment vous aviez une idée du paganisme tel que nous le voyons 
ici !... 

Après nos conversations, Léwanika était curieux d'entendre la 
prédication publique de l'Evangile. Sur le conseil d'un chef qui 
avait été à Mangouato, et à l'exemple de Khama, Léwanika, dès 
le vendredi soir, fit proclamer par le crieur public que le lende- 
main chacun eût à se préparer, car le surlendemain était le jour 
du Seigneur, et personne ne pouvait ni moudre, ni aller aux 
champs, ni voyager, ni travailler. Le dimanche matin, il se rendit 
au lékhothla sans ses tambours, et rassembla ses gens à cri pu- 
blic. Ce fut un bel auditoire, sérieux et attentif. Je chantai et je 
prêchai comme à Nalolo, je me sentis soutenu et béni. Jamais de 
ma vie je n'ai tant désiré avoir une bonne et forte voix. Il y avait, 
je vous assure, quelque chose d'électrisant et de profondément 
émouvant à parler du Sauveur et de Dieu à cette masse de païens. 
La lecture paraphrasée des dix commandements frappa Léwanika, 
mais je remarquai qu'il resta assis quand tout le monde s'age- 
nouilla pour la prière. Quels que soient ses motifs, il a un grand 
désir de nous voir nous établir dans son pays. « Combien êtes- 
vous? me demandait-il. — Deux missionnaires et deux aides. — 
C'est tout? Mais comment pourrez-vous enseigner ma nation? » 
Il me montra le fils de Mokouaé, un tout jeune homme qu'il des- 
tine au poste de Morantsiane, à Séchéké. « Eh bien, ajouta-t-il, 
il faut que ton collègue reste à Séchéké pour instruire et diriger 
ce jeune homme. Il faudrait un autre moruti à-Séoma, un autre à 
Nalolo, un autre à Libonta, etc. Quand donc en viendra-t-il pour 
vous aider? » Je souligne la question et la renvoie à vous, chers 
amis, et aux Eglises du Lessouto. 

11 se montra plein de bonne volonté pour le choix d'un site, 
tellement qu'il voulait lui-même visiter avec moi les différents 
lieux qu'il croyait les plus propres à notre établissement. Il en fut 
empêché. Ce fut Gambella qui m'accompagna. A part Sêfoula, 
qu'occupera un jour le missionnaire de Nalolo, j'ai été favorable- 
ment impressionné par Kani/onyo, un endroit (pie l'an passé nous 
avions trouvé encombré de champs de blé et de manioc. C'est un 
petit vallon tout près de Mongou, non loin de la capitale. L'inon- 
dation annuelle n'y arrive jamais, et lèvent du sud-est, qui souffle 
pendant les six mois les plus mauvais de l'année, doit en éloi- 
gner les miasmes paludéens dont il s'imprègne ensuite en balayant 
la vallée marécageuse. Séfoula se trouve dans les mêmes condi- 
tions. Aussi sont-ce, je crois, les endroits les moins insalubres que 
je connaisse à la Vallée. Je me fonde sur notre expérience de 



LA MISSlOxN SE FONDE. 24 1 

Séchéké qui est au nord, et de Léchoma qui est au sud du fleuve. 
Séchéké est aussi salubre que Léchoma l'est peu. Cette année, 
pendant que nous jouissions tous d'une excellente santé ici, tous 
les membres de l'expédition du D r Holub étaient malades à Lé- 
choma et l'un d'eux y mourait. 

Léwanika, apprenant nos pertes de bœufs, envoya l'ordre aux 
chefs de Séchéké de m'en donner dix-sept. L'ordre sera-t-il exé- 
cuté ponctuellement? Reste à savoir. Pour nous éviter des frais 
et à la suggestion de M. Westbeech, il a déjà envoyé des es- 
couades d'hommes pour déblayer le chemin du wagon à travers 
les forets que nous devons traverser. Il voudrait, lui, que nous 
pussions partir immédiatement. Nous devons forcément attendre 
le dessèchement des eaux. Ce ne sera pas avant juillet que nous 
pourrons nous remettre en route. 

Le voyage de retour ne nous prit que huit jours. En passant à 
Séoma, je m'informai de mon bateau perdu et j'appris qu'on l'a- 
vait découvert en aval des premiers rapides, parmi des roseaux, 
où le courant l'avait conduit. Jugez de l'étonnement de mes gens. 
Il fallut que tous, en signe de reconnaissance, vinssent me serrer 
la main. La même cérémonie se renouvela au port de Séchéké où 
nous débarquions le 17 avril. Tous nos bien-aimés étaient là, 
bien portants et tout radieux, et les nouvelles que je reçus de 
nos évangélistes étaient aussi excellentes. Que le Seigneur est 
bon! Nous sommes pénétrés de reconnaissance. Il a exaucé nos 
prières, et les vôtres surtout, chers amis, qui formez une mu- 
raille tout autour de nous. 

Le coût de mon voyage pourrait peut-être vous intéresser. En 
voici le détail : 



Dix couvertures de coton à 12 schellings £ 6 » 

Bonnes-mains en calicot pour rameurs 1 10 

Calicot et verroterie pour présents et achat de nourriture. . 2 10 

Total £ 10 » 

soit 25o fr. 



Les couvertures ne sont pas un nouveau déboursé ; nous les 
avions. Si, parmi nos achats d'Europe, il en est qui ne nous ont 
pas été aussi utiles que nous le pensions, nos étoffes, au con- 
traire, nous ont rendu le plus grand service et ont été une grande 
économie. C'est la bourse qui a nourri l'expédition jusqu'au com- 
mencement de cette année, qui a payé tous nos travaux d'instal- 
lation à Léchoma, puis à Séchéké, tous nos voyages, nos frais de 

HAUT-ZAMBÈZE. l6 



2l\2 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

communication, l'échange de douze bœufs de trait ici. Le ballot 
de pagnes qu'on nous a donné à Rouen nous a rendu les plus 
grands services. 

Je n'en dis pas davantage. Vous louerez Dieu de ce qu'il a 
béni et lait prospérer mon voyage. Si j'ai rendu fidèlement mes 
impressions, vous comprendrez que de grandes portes nous sont 
ouvertes, et que vous et nous sommes appelés de Dieu à faire de 
nouveaux efforts et de plus grands sacrifices. — L'œuvre qui est 
devant nous est grande. Elle sera difficile, et j'ai le pressentiment 
que des tribulations nous attendent. Mais Jésus l'a promis : 
« Voici, je suis avec vous jusqu'à la fin du monde. » 



XXVII 



L'arrivée du courrier d'Europe. — La Maison des missions. — Les vengeances de 
Lcwanika. — Le vol. — Le cri du Macédonien. — Perspectives. — Une course à 
Kazounçjoula. — M. et M me Holub. — Retards forcés. — II faut partir — Nos con- 
ducteurs. — Les chefs de Séchéké. — Roi mendiant. — En route. — Mésaventures 
du wagon. — Dans la région de la tsetsé. — Des mécontents. — A Kalangou. 



Séchéké, 4 niai 188O. 

C'«st pour éviter de la confusion que j'écris de Séchéké. De 
fait nous l'avons quitté depuis plusieurs jours, Jeaumairet et moi. 
Nous avions un grand désir de visiter nos évangélistes à Mam- 
bova; car ces amis ont eu une vie monotone et difficile depuis 
notre départ pour la Vallée. Pauvres gens, quel rayon de soleil 
pour eux! Une fois à Mambova, nous avons fait une pointe avec 
Aaron jusqu'à Léchoma pour visiter nos bagages. Et nous profi- 
tons d'un moment de répit pour compléter la poste, en réponse à 
celle qui vient d'arriver. 

Laissez-moi vous le dire tout d'abord, nous avons été émus 
jusqu'aux larmes en lisant et relisant des messages si pleins de 
cœur — tout brûlants — et aussi cette nomenclature de dons qu'on 
nous signale. Je ne le cache pas, jamais encore, non, jamais de- 
puis que nous avons mis la main à l'œuvre du Zambèze, nous 
n'avons passé aussi subitement par l'étonnement, la joie, la recon- 
naissance et l'humiliation comme alors. 

Un cher frère, qui a pour moi personnellement une affection 
de vieille date et bien éprouvée, me disait dernièrement et avec 
une franchise pour laquelle je le remercie : « Il ne faut pas trop 
vous étonner si vous ne trouvez pas partout pour votre entreprise 
l'entrain que vous désirez. Votre ardent désir de fonder l'œuvre 
du Zambèze vous a fait triompher de toutes les difficultés. Si d'un 
autre côté vous avez été suivi de près par quelques-uns, tel n'a 
pas été le cas du grand nombre. Beaucoup vous ont donné leur 
adhésion avec hésitation, vu la difficulté qu'une telle œuvre en- 
traîne. Dieu vous accorde de trouver un bon emplacement pour 
y fonder une station qui offre des garanties moyennes de salu- 
brité ! On se rapprochera de vous et on vous accordera une adhé- 
sion basée non sur la foi, mais sur le succès. (C'est moi qui sou- 



2 44 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

ligne.) N'en soyez ni surpris ni affligé. Tout le monde se réjouira 
devoir votre foi couronnée de succès.» Mais je n'ai jamais promis 
le succès. A nous l'obéissance et la foi, a Dieu seul le succès. 
J'en appelle à tous ces chers amis de nous connus personnelle- 
ment ou non, et je leur demande de donner aux sages conseils 
de mon digne et vénéré ami une contradiction éclatante qui soit 
toute à la gloire de Dieu. 

Et maintenant vous dirai-je notre joie en apprenant la réouver- 
ture officielle de la Maison des missions, et la résolution d'avoir 
enfin un local spécial, le home de notre œuvre. Les détails qu'on 
nous donne sont palpitants d'intérêt. Pour moi, comme pour mes 
anciens condisciples, ce récit évoquera bien des souvenirs per- 
sonnels. Je vois encore les hommes de Dieu qui sont sortis de la 
première maison. L'Eglise vénère leurs noms. Ils ont passée, et 
leur exemple nous redit éloquemment, à nous qui les suivons : 
ce Travaillez pendant qu'il fait jour... Nos prières comme notre 
ardente affection vous sont acquises. Que Dieu fasse luire sa 
gloire sur votre école de prophètes, non, d'apôtres. Qu'elle soit 
la « chambre haute », où tous, professeurs et élèves, « seront 
« des hommes remplis de la puissance du Saint-Esprit ! » 

Vous savez que la contre-révolution qui a ramené au pouvoir 
Léwanika a été des plus sanglantes. Malheureusement, l'insa- 
tiable vengeance du roi a poursuivi et poursuit encore à outrance 
les rebelles qui ont cherché leur saint dans la fuite ou qui ont 
couru le risque de se jeter à ses pieds et d'implorer grâce. Il a 
juré d'exterminer jusqu'au dernier rejeton la maison des Kouano- 
cha. Ses émissaires depuis des mois parcourent le royaume dans 
tous les sens avec des missions secrètes; puis des chefs qui sont 
mis dans le complot tombent de nuit sur tel ou tel village, pillent, 
massacrent à cœur joie, et rentrent triomphants avec des trou- 
peaux de bêtes à cornes, de femmes et d'enfants. Ils se partagent 
les femmes en attendant que le roi dispose de ce butin de créa- 
tures humaines. 

Quant au bétail, maîtres et esclaves le volent et le gaspillent à 
qui mieux mieux. Nul ne s'en étonne et nul n'oserait élever la 
voix pour désapprouver : « Kè lêroumo! c'est l'épée, la guerre 
civile! » Il semble qu'alors tout soit permis... Je l'ai dit ailleurs, 
la plume se refuse à donner des détails sur les atrocités qu'on a 
commises, à Séchéké même, comme à la Vallée, sur des femmes 
enceintes et de petits enfants. C'est écœurant. Et vous allez croire 
que la mine sauvage de ces gens accoutumés à tremper leurs 
mains dans le sang de leurs chefs et de leurs frères est de nature 



LA MISSION SE FONDE. 245 

à nous inspirer de l'effroi? Pas du tout. Ce sont les gens les plus 
polis du inonde, et je crois même qu'ils l'emportent sur les Pari- 
siens. Un maître appelle toujours ses esclaves, même des gamins, 
changoué. Jamais un esclave ne parlerait à un autre sans se ser- 
vir du même terme. 

Pas plus tard que la semaine dernière, à Séchéké, on a massa- 
cré un petit chef que pendant des mois on a flatté et bercé d'une 
fausse sécurité. On le nourrissait, on prétendait le recevoir dans 
la confidence du lékhothla. Léwanika, craignant que la chose ne 
parvînt à nos oreilles, avait mandé que cet homme fut entraîné à 
la chasse et exécuté loin de nous. Rataou et les autres chefs 
(quelques-uns ses parents) n'approuvèrent pas ces mesures de 
précaution. « Qu'est-ce que c'est que de tuer un homme ! s'écria- 
t-il. L'affaire sera vite faite. Les barouti savent d'ailleurs que 
notre pays est un pays de sang". » Le lendemain soir, au retour 
d'une visite que quelques-uns des chefs nous firent avec l'infor- 
tuné Makapane, ils se rendirent chez Rataou, où on avait orga- 
nisé une fête de yoala. On but, on causa gaiement, puis soudain 
un homme se lève derrière Makapane, lui assène à la tempe un 
coup de massue; puis on l'éventre... et on le jette en pâture aux 
vautours. Rataou sentit le besoin de venir me conter l'affaire '; 
mais, pour nous empêcher de donner la sépulture au pauvre 
homme, il me certifia qu'ils avaient jeté son cadavre aux croco- 
diles. Hélas ! les vautours, qui planaient au-dessus de la forêt, lui 
donnèrent bientôt le démenti. Pendant que j'essayais de faire 
comprendre à Rataou l'énormité de son crime, et que je lui appli- 
quais la parole divine, que « celui qui tue par l'épée, périra par 
l'épée », il frappait des mains devant moi avec autant d'entrain 
que si je l'eusse comblé d'éloges, l'hypocrite! 

Dans cet épouvantable débordement des passions, nous aussi 
nous avons eu et avons encore à souffrir. De jour comme de nuit, 
nous sommes exposés aux vols les plus effrontés. On ne respecte 
ni nos wagons, ni notre bercail, ni nos maisons. Sans protection, 
sans défense aucune, c'est vraiment un miracle de la bonté de 
Dieu que nous n'ayons pas encore été complètement dévalisés. 
Les esclaves volent pour leurs maîtres et sont d'une audace 
effrayante. Les chefs, eux, viennent honteusement à chaque occa- 
sion balbutier quelques paroles d'excuse ou de sympathie; ça 
coûte peu. 

C'est dur de voir notre bétail et nos moutons volés et tués en 
plein jour, à deux cents pas du village, et de reconnaître nos 
propres chemises et nos étoffes sur le dos graisseux des chefs de 



2 46 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

deuxième ou troisième ordre. Que faire? N'allez pas croire que 
j'aie rouvert ce triste chapitre pour nous plaindre. Non. Mais 
priez pour que Dieu nous rende capables, par sa grâce, d'accep- 
ter « joyeusement le pillage de nos biens», et de nous délivrer de 
tout sentiment d'aigreur... Cela prendra fin un jour; et, en atten- 
dant, notre Maître ne nous laissera jamais manquer du nécessaire. 
Que dites-vous des remarques de Léwanika sur notre petit 
nombre? Ce « quand viendront-ils? » n'est-ce pas le cri du Ma- 
cédonien? Faites-le donc retentir, ce cri, dans nos facultés, dans 
nos unions chrétiennes, et surtout dans les localités récemment 
visitées par des ondées de bénédictions. N'est-ce pas quelque 
chose d'anormal et àxxtraordinairement anormal que les réveils 
en France produisent si peu de vocations missionnaires? Voyez 
donc ce qui se passe en Angleterre, ce flot d'ouvriers, qui, une 
fois leur salut hors de doute, envahissent partout le champ du 
Seigneur, en Chine, aux grands lacs d'Afrique, au Congo, etc. 
L'expérience de l'année qui vient de s'écouler nous impose comme 
mesure de sagesse de nous adjoindre chacun un des évangélistes. 
Léfi ira rejoindre Jeanmairet, et Aaron nous accompagnera à la 
Vallée. Donc deux stations seulement dans cette immense cou- 

r 

trée, deux! — Aussi longtemps que les Eglises du Lessouto 
n'entreront pas franchement dans notre œuvre en nous envoyant 
des ouvriers et en les soutenant elles-mêmes, nous hésitons à faire 
un appel à des évangélistes. La position d' Aaron et de Léfi, qui 
n'ont aucun rapport avec les Eglises de leur pays et qui sont ex- 
clusivement soutenus par des chrétiens d'une autre race avec les- 
quels ils n'ont pas la moindre communication, est des plus pé • 
nibles. Ils en souffrent, et s'en plaignent, et je ne serais pas étonné 
qu'un jour un profond découragement ne s'emparât d'eux. Ce qui 
fait notre force à nous, c'est le gros de l'armée du Christ qui es' 
derrière nous et nous soutient. Cette question nous a vivement 
préoccupés, et je crois bien que, par des raisonnements différents, 
Jeanmairet et moi sommes arrivés à la même conclusion : eVs' 
(pie la partie indigène de notre mission, si elle doit continuer à 
exister et à se développer, doit être au point de vue financier 
l'œuvre exclusive des Eglises du Lessouto. 



Séchéké, ic juillet 188G. 

Je vous avoue que parfois je suis stupéfait, quand je vois le 
jour sous lequel les ba-Rotsi nous montrent la nature humaine. 



LA MISSION SE FONDE. 247 

Je n'ai encore rien vu de pareil. Les Zambéziens n'ont guère de 
commun avec les bé-Tchouana qu'un fonds de superstitions, la 
peau noire et le patois de leur langue. 

Plus je vais, plus je crois que des tribulations nous attendent. 
Le martyre de l'éveque Hannington dans l'Ou-Ganda, et peut- 
rire aussi celui des autres missionnaires, donne à penser. Nous 
sentons toujours plus le besoin de nous cramponner à Dieu et à 
ses promesses, arrive que pourra. Si Dieu est pour nous, qui sera 
contre nous? Dans un milieu tel que celui-ci, la présence de ce 
Sauveur glorifié qui nous a envoyés et à qui toute puissance est 
donnée non seulement au ciel, mais aussi sur la terre, donc au 
Zambèze aussi, est une glorieuse réalité, nous le sentons. Soyez 
donc sans inquiétudes à notre égard. Nous suivons l'Homme de 
douleur : le suivrions-nous de loin et avec des cœurs partagés ? 
Mais cet Homme de douleur, tout genou doit fléchir devant lui, 
toute langue doit confesser son nom. Je comprends que le monde 
taxe d'enthousiastes ceux qui suivent le Sauveur avec amour. Je 
ne comprends pas que j'aie pu le suivre si longtemps sans en- 
thousiasme. 

Nous aimons toujours compter comme David les bénédictions 
de Dieu. Elles sont nombreuses, bien plus nombreuses et bien 
plus grandes que nous n'osions l'espérer. Pouvez-vous croire que, 
grâce au blé des jésuites, nous n'avons pas encore manqué de 
pain? Il est vrai qu'on n'en est pas si prodigue au Zambèze qu'à 
Paris. Nous avons aussi du lait, ce qui dans un ménage comme 
le nôtre est une ressource immense. Et puis, surtout, nous jouis- 
sons d'une bonne santé. C'est sans doute en réponse aux prières 
d'un grand nombre d'amis. Ma chère femme est de nous tous la 
moins robuste; il faut dire aussi que c'est elle qui de nous tous a 
la vie la plus active et la plus dure. 

Je viens de faire une absence de quinze jours. L'ami Middleton 
m'avait fait savoir qu'il venait d'arriver de Pretoria au gué de 
Kazoungoula, après une absence de cinq mois. Il paraissait non 
moins heureux que moi de notre revoir. Je passai près de quinze 
jours et des plus agréables avec lui. Le vent soufflait si fort que 
les canots ne pouvaient manœuvrer. Mais enfin, avec une ving- 
taine d'hommes de bonne volonté et une brassée de setsibas, je 
pus faire passer sans trop de tracas bœufs, wagon et marchan- 
dise.»;. 

Puis, je retournai à Séchéké, laissant Middleton pour veiller 
aux bagages et attendre que le pays soit assez sec pour que les 
wagons puissent voyager. Hélas ! nous voudrions retenir ces 



2 48 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

beaux jours qui s'enfuient. Que ne sommes-nous déjà à la Vallée 
pour commencer nos travaux d'installation, et nous abriter avant 
les pluies! On brûle le pays un peu partout; brûlera-t-on aussi le 
chaume dont nous avons besoin pour nos constructions? C'est un 
de nos soucis; ce n'est pas le seul. 

A Kazoungoula, j'ai rencontré le D r Holub, qui venait lui aussi 
de passer le Zambèze et attendait des porteurs pour se diriger 
vers le pays des ma-Choukouloumboué et l'intérieur. Son expédi- 
tion a été fort éprouvée. Il a eu de grandes pertes de bœufs, comme 
nous, et a beaucoup dépensé. Deux de ses meilleurs hommes sont 
morts, l'un à Léchoma, l'autre à Pandamatenga; un troisième a 
du retourner en Autriche, tous les autres ont été très éprouvés 
par la fièvre. L'expédition est donc réduite à trois Européens, 
M me Holub et le docteur lui-même. Ils se sont défaits de tout ce 
qui ne leur était pas d'une nécessité absolue ; leur régime est sé- 
vère, mais tous sont pleins d'entrain. J'ai pris près d'eux plus 
d'une leçon de renoncement et de courage. H y a quelque chose 
d'attendrissant à voir cette jeune femme suivre à pied son mari à 
travers des peuplades sauvages et dans un climat meurtrier, pour 
partager ses fatigues et ses dangers. Je lui offris un de mes ânes. 
Ah ! pourquoi l'Evangile n'aurait-il pas des missionnaires aussi 
intrépides que ceux de la géographie? Pourquoi les jeunes chré- 
tiens de France ne se réveillent-ils pas? Ils dorment et les païens 
meurent,!... En réponse à mes témoignages de sympathie, M me Ho- 
lub rougissait, l'émotion la gagnait. Le docteur, lui, me disait : 
« Oui, ce sera dur et difficile... Mais, ajoutait-il avec un visage 
tout radieux, smious réussissons et si nous pouvons retourner en 
Autriche... oh! alors... notre fortune est faite!... » 

Eh bien, pensai-je en moi-même, je suis mieux partagé. Pour 
nous pas de si. Au service de Jésus la réussite est certaine, quoi 
qu'en pensent les hommes; car réussir, c'est faire son devoir. Et 
après le faix du jour, quand nous arriverons au terme du voyage, 
à la maison paternelle, oh ! alors... 



Séchéké, 29 juillet 1886. 

A cette date — qui en doutait? — nous devions certainement 
être arrivés à notre destination définitive, Léalouvi, et y pousser 
avec vigueur nos constructions provisoires. Et, hélas! nous voici 
encore à Séchéké, comme des prisonniers impuissants, condamnés 
à l'attente et à l'inaction ! L'hiver, la bonne saison, la seule, celle 



LA MISSION SE FONDE. 2^ 

de la santé, des voyages et des travaux, s'envole rapidement, il 
nous échappe déjà. Nous sommes parfois tentés de trépigner 
d'impatience comme de mauvais enfants. Pour peu que ces délais 
se prolongent, la possibilité du voyage et de notre installation à 
la Vallée avant les pluies qui commencent en novembre est une 
question qui va se poser. On ne sait pas tout ce qu'elle soulève 
de soucis et d'anxiété dans nos esprits. L'expérience n'est pas 
nouvelle pour nous, heureusement. Notre passé a ses dates. Ce 
sont les jalons de la route qui nous rappellent tout ce que Satan 
aux abois nous a suscité de malveillance, d'ennuis, d'entraves et 
d'opposition ; mais aussi la tendresse et la fidélité de notre Dieu, 
les délivrances et les victoires qu'il nous a accordées. Donc con- 
fiance et courage ! 

Notre ami Middleton a fait une absence de six mois pour aller 
renouvelernos approvisionnements. A Mangouato, où, parle temps 
qui court, le commerce est à peu près ruiné, et où presque toutes 
les boutiques sont en liquidation, il ne trouva rien, pas même une 
pièce de calicot, la monnaie indispensable du Zambèze. Il dut 
pousser jusqu'à Pretoria. A son retour je m'empressai d'aller à 
sa rencontre à Kazoungoula pour faire passer bagages, bœufs et 
wagon, toujours une grosse affaire. 

Malheureusement, la grande plaine de Kasaya était encore 
submergée et tout à fait impraticable. Middleton dut faire à Ka- 
zoungoula une quarantaine de six semaines. Ce retard nous jette 
dans un embarras extrême. Ma nièce, M ine Jeanmairet, qui a l'es- 
poir de devenir bientôt mère, devait aller avec nous à la Vallée. 
Son mari l'y aurait rejointe un peu plus tard, ce qui lui eût fourni 
l'occasion de faire la connaissance du roi et des principaux chefs 
du pays. Il faut maintenant renoncer à ce plan et à tous ses avan- 
tages. Mais que faire? Prolonger notre séjour ici, et retarder en- 
core de toute une année la fondation de notre établissement à 
Léalouvi, c'est absolument inadmissible. Pour nous, maintenant, 
une année compte pour dix. Nous n'entrevoyons qu'une seule 
alternative, et nous en frissonnons, mais rien qu'un moment. 
Le devoir est clair, notre décision est prise sans hésitation. Je 
partirai seul pour la Vallée avec nos deux artisans pour com- 
mencer nos travaux d'installation; les wagons reviendront cher- 
cher ma femme , qui devra faire aussi , seule , le voyage avec 
Aaron et sa famille. Une fois ce point réglé, nous éprouvons un 
certain soulagement. 

Middleton enfin arrivé, nos préparatifs sont vite terminés et 
nos voitures chargées. Sur quatre, nous avons mis l'équivalent 



2i)0 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

de deux charges à peine. Nous partageons nos bœufs. L'an passé, 
à la suite de nos voyages de Kazoungoula à Séchéké, nous en 
avons perdu par la piqûre de la tsetsé. La prévoyance généreuse 
de dignes amies nous a, par bonheur, mis à même de refaire un 
peu nos attelages. Nous avons maintenant, en comptant les vieux, 
les maigres et ceux que l'on dresse, tout juste le minimum des 
bœufs qu'il nous faut. Mais qu'il n'en périsse pas un seul en 
route! Et les conducteurs, maintenant? Mon wagon n'a jamais 
manqué de bras quand il a dû rouler pour le service du roi. Voici 
deux hommes de Mangouato qui se chargeront chacun d'un 
wagon. L'évangéliste Aaron s'offre à conduire le mien; Midd- 
leton aidé de Kambourou prendra le quatrième, et Waddell, 
avec Ngouana-Ngombé, le tombereau transformé une fois de 
plus en arche de Noé. Ce n'est pas tout d'un coup que nous 
sommes arrivés à cette solution. L'an passé nos évangélistes 
s'étaient un peu tenus sur leur dignité ; ils craignaient sans doute 
que les Zambéziens ne se méprissent sur leur position vis-à- 
vis de nous. Une petite faiblesse que nous avons comprise et 
facilement excusée. Aussi sommes-nous d'autant plus heureux 
du bon esprit qui a poussé Aaron à nous offrir ses services, non 
seulement pour mon voyage, mais aussi pour celui de ma chère 
compagne. 

Reste encore à trouver des « leaders », des garçons qui courent 
devant les attelages pour les guider. Où les trouver, ces garçons? 
Séchéké et les villages des chefs sont toujours abandonnés et en 
ruines. Ceux des ma-Soubvia des environs sont aussi, en cette 
saison, complètement désertés. Hommes, femmes et enfants, 
tous sont dispersés dans les bois et dans les îles pour la chasse et 
pour la pêche. Rencontrons-nous par hasard quelqu'un à qui 
nous parlons de notre voyage , bo-Rotsi ké naga éa léroumo, 
léroumo lé teng! « C'est un pays de meurtre et de sang, répond-il 
avec un visage tout décomposé, nous avons peur d'y aller. » La 
frayeur qu'inspirent les ba-Rotsi est telle, que même nos bergers 
ont voulu nous donner congé. Les parents de Kambourou et de 
Ngouana-Ngombé sont aussi accourus pour les arrêter. Mais 
ceux-ci nous sont restés fidèles, bien que leur engagement soit 
terminé. 

Kambourou, lui, va s'essayer au long fouet de conducteur. 
« Gomment pourrait-il abandonner son père dans la difficulté? Il 
ne sait pas le métier, mais il fera de son mieux. » On ne peut pas 
demander plus. Il a un petit grain d'ambition, Kambourou. Avec 
les loques de toute provenance, dont il s'affuble à l'occasion, il est 



LA MISSION SE FONDE. 25 1 

en train de se métamorphoser en motambezi, une dignité que 
revotent les Hottentots et les métis qui suivent les Européens 
dans ces parages. Un jour ses aspirations le conduiront à Man- 
gouato, aux Champs de Diamants, au Lessouto, qui sait? pour 
chercher un peu de travail, de la civilisation, la liberté — et... 
beaucoup d'argent. 

Quant à Ngouana-Ngom.be, il veut rester avec nous. Contre 
notre attente, il a su résister aux obsessions de ses frères aînés, 
et à celles surtout de la femme de Mokoumba, qui a envoyé mes- 
sagers sur messagers et mis tout en œuvre pour l'arracher de 
notre maison. «J'attends le retour de mon maître de Léalouyi, 
je veux m' instruire, moi», répondait-il avec respect, mais aussi 
avec la fermeté qui le caractérise. Et, dans son programme, n'allez 
pas croire qu'il ne fait entrer que la lecture, l'écriture, le calcul? 
Non. Pour lui, s'instruire, c'est se familiariser avec tous les tra- 
vaux qui se font sous ses yeux : pétrir et cuire à point le pain 
dans une marmite, faire des chandelles, scier de long, raboter des 
planches, coudre, repasser le linge, laver des plaques de photo- 
graphie, et que sais-je encore? Pas de fausse honte. Sa grande 
énergie lui rend facile toute espèce de travail. Son rire joyeux 
avec un bon coup de main va souvent donner de l'impulsion à 
des entreprises qui ne sont nullement de son ressort. Ce cher en- 
fant écoute avec avidité la prédication de l'Evangile. Pendant 
mon deuxième voyage à la capitale, je lui avais envoyé une petite 
lettre qu'il reçut étant malade. « Ma mère, disait-il à ma femme, 
je comprends. Moi aussi je voudrais être un enfant de Dieu, je 
voudrais me convertir. » Jusqu'à présent il n'a pas encore fait le 
pas décisif. — S'il nous quittait, ce serait pour nous une perte 
probablement irréparable. Nous tremblons surtout à la pensée 
que ce garçon si bien doué, d'une nature si ouverte et si heureuse, 
soit, malgré lui, refoulé dans l'abrutissement et les malheurs du 
servage. Mais nous ne devons pas intervenir. Notre affaire, à nous, 
c'est de confier les intérêts de cette chère âme au Sauveur qui a 
donné sa vie pour la sauver. 

Séchéké, 8 août. 

Les seigneurs de Séchéké, si longtemps annoncés et attendus, 
sont enfin arrivés hier. La population fugitive des environs s'est 
armée de courage et s'est réunie ici pour l'occasion. On a de part 
et d'autre brûlé une grande quantité de poudre. On nous amène 
toute une légion de nouveaux dignitaires, les nouveaux Nalichoua, 



2 52 SUR LE 1LVI T-ZAMBEZE. 

Liamine, Mokoro, Lésouani, etc., tous de Séchéké, jeunes hommes 
de notre connaissance, et qui, pour dire le moins, nous font 
trembler poiir l'avenir. Kaboukou, le Morantsiane élu, est lui- 
même un garçon de 18 à 20 ans. C'est le fils de la reine Mokouaé. 
A Léalouvi, Léwanika me l'avait confidentiellement montré comme 
le vice-roi désigné de Séchéké. Le pauvre garçon, il est comme 
perdu parmi les Rataou, les Tahalima, les Mokhélé que le con- 
traste rend encore plus vieux. Il ne sait trop comment porter le 
poids d'une dignité si nouvelle. Il fait des grimaces comme une 
fille coquette, il cligne de l'œil, tord la bouche, badine avec une 
corne de rhinocéros pour occuper ses mains qui l'embarrassent; 
il boit du mpotéj une bière au miel, qu'on dit être aussi forte que 
l'eau-de-vie, et s'entoure du cérémonial en usage à la cour de 
Léalouyi. Il n'était pas une demi-heure sur la station qu'il mon- 
trait déjà le bout de l'oreille d'un mendiant roué au métier. Il 
avait toutes sortes de besoins à satisfaire. Il convoitait surtout une 
de nos chaises de bois, et ne se tint pas pour battu par deux 
refus. 

Il revint à la charge avec tant d'instances que je finis par me 
rendre. Et maintenant, ce siège, luisant d'ocre et de graisse, est 
porté devant lui, comme le symbole de sa haute position. Les 
vieux chefs eux, nos anciens amis, sont, devant le jeune prince 
imberbe, aussi vils et rampants qu'ils étaient hautains. Ils nous 
font l'effet de hauts fonctionnaires disgraciés, et déchus, mais des- 
quels ou ne peut encore complètement se passer. Lors de leur 
visite à la capitale, le roi ne leur a point tué une seule tête de bé- 
tail, il ne leur a donné que du poisson à manger. Aussi sont-ils 
sombres et peu communicatifs. Léwanika a l'ait le partage des 
femmes de tous les chefs massacrés ou en fuite ; mais tous les 
enfants, — ces chers petits enfants, dont quelques-uns sont si 
intelligents et si aimables, — - tous ont été impitoyablement mis à 
mort jusqu'au dernier. On nous donne des détails navrants sur 
cette horrible tragédie. 

Nous parlons affaires. Le roi est toujours pressant dans ses 
messages, et les chefs, qui ont reçu des ordres, nous promettent 
des houKiies sans retard. Pour le moment, la grande préoccupa- 
tion de leurs seigneuries, c'est le choix du site de la nouvelle 
Séchéké. Ils ont consulté les litàola, — jeté les dés, dirions-nous 
en français; ils ont immolé des bœufs aux mânes des anciens 
chefs de Séchéké ; ils sont allés à l'aube du jour, en procession et 
conduits cérémonieusement par une femme, prier sur tous les 
tombeaux d'importance, et puis, le dimanche après midi, ils sont 




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LV MISSION SE FONDE. 2 55 

venus en corps prier le Dieu des missionnaires. Donc rien ne 
manque maintenant pour assurer la prospérité de la nouvelle 
capitale de la province. Quelles leçons ils nous donnent tout de 
même, dans leur ignorance, ces pauvres païens! 

Mokoumba, lui aussi, est de retour. Il s'est empressé de venir 
nous voir. Ngouana-Ngombé déposa à ses pieds son salaire de 
deux années de service, et, agenouillé devant lui, frappant des 
mains, il disait sur le ton de la supplication : « Mon maître, mon 
temps est fini, mais je voudrais rester avec les barouti (mission- 
naires) et m'instruire mon maître » Il tremblait d'émotion 

et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur la peau transpa- 
rente de son visage. C'était là une scène d'un intérêt psychologique 
extrême. Mokoumba garda quelque temps le silence, puis, se 
choisissant une belle couverture de laine aux couleurs flam- 
boyantes et lui passant le reste : « Mon enfant, dit-il enfin, je suis 
Mokoumba. Ce n'est pas moi qui t'enlèverai à ton père et à ta 
mère. Ils t'aiment, tu les aimes, tu es heureux, reste avec eux. 
Plus tard tu reviendras vers moi. » La figure de notre garçon s'il- 
lumina comme d'un éclair ; il remerciait et frappait nerveusement 
des mains. Il semblait qu'il respirât déjà les premières brises de 
la liberté, et entrevît des horizons tout nouveaux. Tous ses amis 
vinrent le féliciter. Nous, nous bénîmes Dieu. 



Séchéké, i4 août. 

Les chefs ont tenu parole, et ils ont mis à nous obliger un em- 
pressement qui nous étonne. Ils nous ont amené une troupe 
d'hommes et de jeunes gens et nous en promettent encore un 
plus grand nombre. C'est dans leur intérêt, car les gages de l'es- 
clave et du serf reviennent de droit à son maître, et chacun de 
ceux-ci doit recevoir une couverture de coton et du calicot. A ce 
compte-là un ballot ne va pas loin... Du reste, nous connaissons 
assez nos Zambéziens pour savoir que ce n'est pas le grand 
nombre qui fait le plus et le mieux. Nous choisissons donc et ins- 
crivons très solennellement les noms de ceux qu'il nous faut et 
nous congédions les autres poliment. Cela ne fait pas l'affaire des 
chefs, ils discutent vivement et témoignent leur désappointement 
et leur déplaisir en nous tournant à moitié le dos, en fronçant les 
sourcils et en claquant la langue. Mais nous n'en avons cure. 
Nous sommes habitués à ce genre de boutades. 



256 



SUR LE IIAUT-ZAMBEZE. 



18 août. 

(Test avant-hier enfin que nos fourgons se sont mis en branle 
an milieu du concours bruyant de toute la population actuelle- 
ment à Séchéké, Ils n'allèrent pas loin. Ils s'ensablèrent à deux 
kilomètres de la station. Le jeune Morantsiane, perché sur le cône 
d'une fourmilière, et escorté de gamins, prétendait que c'était lui 
qui nous enrayait ainsi, pour se venger de l'auront que je lui avais 
fait en lui refusant mon couteau de poche. Le lendemain, il m'en- 
voya un message un peu plus poli. Il avait consulté les lilaola, les 
osselets divinateurs, et l'oracle avait répondu que Sépopa — un 
roi fameux qui a rétabli le pouvoir des ba-Rotsi après la chute 
des ma-Kololo, — était irrité contre moi, parce que je ne lui avais 
jamais encore rendu l'hommaqe qui lui est dû. Ce qu'il exiqe 
maintenant, c'est l'offrande d'un bœuf, d'une chèvre, d'un mouton, 
de calicot, etc., et alors, « il me donnera le chemin ». A la stupé- 
faction de mes amis séchékéens, je déchargeai tout bonnement 
une partie des bagages, que je ramenai à la station. Pendant que 
les wagons, ainsi allégés, continuaient leur route sans plus d'en- 
trave, je restai pour passer la journée avec les miens. La maison 
était déjà bien vide sans Middleton et Waddell ; que sera-ce quand 
je serai définitivement parti, moi aussi? Cette journée-là avait 
des ailes ; quatre heures sonnèrent, nous nous jetâmes à genoux. 
Et puis, — était-ce un rêve ? — je me trouvai tout seul, chevau- 
chant lentement avec un cœur gros. Mes regards se tournaient 
involontairement en arrière, et cherchaient encore à distinguer 
certaines formes, l'agitation d'un mouchoir... Mais non, c'est de 
la faiblesse. En avant ! et, donnant de l'éperon, je m'enfonçai 
résolument dans le bois. 

Mon excellent bidet m'amena aux voitures grand train. Nous 
voyageâmes une grande partie de la nuit, et avant l'aube nous 
étions de nouveau en marche. Mais quelle ne fut pas ma stupeur, 
en découvrant ce matin que, malgré des réparations assez récentes, 
les deux roues de droite de mon wagon menaçaient de s'affaisser ! 
Les moyeux sont complètement pourris, on y enfonce une lame 
de canif comme dans du liège ; les rais y jouent du piston les uns 
après les autres. Pour ma consolation, on dit, on répète et l'on 
crie sur tous les tons autour de moi, que la voiture est condamnée, 
qu'elle s'effondrera pour sur et n'arrivera jamais à la Vallée. J'au- 
rais pu souffleter ces prophètes-là. Non seulement il finit (\vw mon 



LA MISSION SE FONDE. 267 

wagon me conduise à la Vallée, mais qu'il y amène aussi ma chère 
femme. Et alors, il aura bien mérité de la mission et de ses amis. 
Il est peu de wagons missionnaires qui aient tant roulé, peu qui 
aient donné tant de satisfaction à ses voyageurs. Dix ans de ser- 
vice par des pays sans routes, parmi les bois, les rochers et les 
sables brûlants, sans être jamais abrité des rayons d'un soleil tro- 
pical, des vents et de la pluie, c'est beaucoup. Comment le rem- 
placer, notre bon vieux wagon, notre home de tant d'années dans 
le désert !... En attendant, réparons-le de notre mieux. Raccourcir 
la circonférence des roues, serrer la bande de fer et les rais avec 
des coins de bois, c'est le travail de quelques heures. Avec cet 
arrangement boiteux, nous continuons notre route, les regards 
inquiets souvent fixés sur les malheureuses roues. 



Mosikili, 22 août. 

A 80 kilomètres seulement de Séchéké et toute une semaine de 
labeurs ! Mais , patience ! une fois en train , nous voyagerons 
mieux. Notre passage a fait sensation dans les villages de Rataou, 
de Katoukoura, Kouénane, etc., car ces pauvres gens n'ont jamais 
vu des bœufs sous le joug, ni de maisons roulantes. Le 20, nous 
atteignions Loanja, dont nous avons tant entendu parler. C'est le 
grenier du pays. A certaines saisons, le Loanja est une rivière, 
un lac plutôt ; maintenant c'est un immense marais sur tout son 
cours, d'une largeur moyenne d'un kilomètre. Son vallon est 
d'une grande fertilité. On y cultive toutes les céréales de ces con- 
trées. Pour le manioc et les patates, on fait sur les bords du ma- 
récage des plates-bandes entourées de profondes rigoles pour les 
drainer. Ce n'est pas facilement que nous parvenons à éviter ces 
fossés bourbeux, non plus que les pièges à gros gibier qui abon- 
dent à la lisière du bois. Heureusement que ces fosses ne sont 
pas garnies de pieux pointus, comme chez les ba-Nyaï. Quelle 
richesse que celle de ce pays entre les mains d'agriculteurs euro- 
péens ! 

Parvenus aux confins des parages hantés par la tsetsé, nous de- 
mandons, au nom du roi, du secours et un guide à un petit chef 
qui se moque de nous. De nos prétendus guides, pas un ne con- 
naît le chemin et n'a le pouvoir, dont nous le croyions investi, de 
nous procurer le secours en hommes dont nous avons besoin. Ils 
nous sont un tourment par les airs qu'ils se donnent. Monibothale 
est un tout petit chef de village, mais quand il parle de lui-même, 

HAUT-ZAMBÈZE. 17 



2 58 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

ce qui est assez fréquent, il est un Ngouana-Moréna, un prince, 
un Khosi é kanakana, un si grand personnage ! Pourquoi les 
chefs de Séchéké ont-ils mis tant d'insistance à nous faire prendre 
cette route plutôt que celle que Léwanika a dû faire ouvrir du 
côté de chez Lékosi ? Nos gens n'y voient qu'intérêt sordide et 
méchante ruse. 

Comme nous devons maintenant voyager de nuit, Middleton et 
Waddell, avec deux indigènes, offrent de prendre les devants pour 
déblayer le chemin. Les trouvant trop peu nombreux pour un si 
grand travail, j'eus la malheureuse inspiration de partir avec ma 
hache sur l'épaule. Waddell avait un accès de fièvre et se traînait 
péniblement. Nous bûchâmes fort. Nous allumâmes de place en 
place de grands feux pour montrer la direction de la route. A dix 
heures, nous atteignîmes Mosikili, où nous devions attendre les 
wagons. Mes compagnons, fatigués, s'étaient recoquillés autour 
du feu, car il faisait froid, et s'étaient bientôt endormis. 

Seul, debout, je veillais, plongeant le regard dans l'épaisseur 
des ténèbres, tendant l'oreille au moindre bruit, jusqu'à ce que je 
crus entendre les clochettes des bœufs et se dessiner devant moi 
des silhouettes confuses. Illusion. Rien. A deux heures du matin, 
j'expédiai deux hommes pour voir ce qui était arrivé. Ils revinrent 
à cinq heures avec les attelages et la nouvelle qu'Aaron, ayant man- 
qué notre chemin, avait embourbé sa voiture dans le marécage. 
Ayant immédiatement fait passer le bétail sur un îlot, où il paîtra 
tout le jour en sûreté, je retourne aux wagons. En effet, le mien 
était bien là, presque couché sur le côté dans la vase, — accident 
qui eût été impossible de jour. Les hommes étaient sombres et 
tristes. L'échange de quelques paroles amicales et un bon repas 
qu'on prépara à la hâte les remirent vite, et ces pauvres hommes 
travaillèrent toute la journée dans la boue avec un entrain admi- 
rable. — La voiture soulevée, relevée par des crics avec une peine 
inouïe dans ce bourbier sans fond, on pava le terrain spongieux 
de pieux couchés et de branches d'arbres. Heureusement que tout 
cela pouvait se faire de jour. Le soir à huit heures, les bœufs ar- 
rivent. Je ne comprends pas comment ces gens peuvent trier les 
différents attelages, puis les bœufs de chaque joug par une nuit 
aussi obscure, car de clair de lune, point. Ils ont une vue de lynx. 
A dix heures nous sommes hors des marais, et à deux heures du 
matin, à Mosikili. Là, hélas ! nouvel arrêt. Mosikili est un îlot. 
Pour y arriver, il faut traverser un bras du Loanja avec de l'eau 
par-dessus le genou, et de 3oo mètres de large ou plus. Ne faut-il 
pas que notre dernière voiture s'y embourbe ! — C'est en vain 



LA MISSION SE FONDE. 25(J 

qu'on double les attelages et que tout le monde, transi de froid, 
crie à se rompre la poitrine. Les premières lueurs de l'aurore blan- 
chissent déjà l'horizon, et, bon gré mal gré, il nous faut abandon- 
ner la partie jusqu'à la nuit suivante et sauver nos bœufs. 

Qu'elle est donc capricieuse tout de même cette mouche meur- 
trière ! Peut-on le croire ? Ses essaims pullulent dans les forêts 
qui bordent le Loanja, tandis que sur les îlots à quelque 4oo mètres 
de là, il n'y en a pas trace. Ces îlots sont des refuges sûrs et con- 
nus, où les ba-Rotsi, en voyage, parquent toujours leur bétail. 

Je n'ai pu m'empêcher de sourire en entendant parler d'une 
théorie curieuse et originale. On se serait, paraît-il, étrangement 
mépris sur la nature de la Glossina morsitans. 

Sa piqûre, dit-on, est parfaitement inoffensive. Les désastres 
qu'on lui attribue sont tout simplement les effets d'un climat 
miasmatique. Ainsi, les bœufs seraient sujets aux fièvres palu- 
déennes comme leurs maîtres. Eh ! que de tonnes de quinine il 
faudrait pour les sauver! — Et si pourtant c'était vrai, que de 
fatigues et de soucis nous seraient épargnés ! Il est de fait que la 
tsetsé est encore fort peu connue. Elle suit le buffle dans ses 
migrations, c'est certain. M'est avis qu'elle dépose ses œufs dans 
sa bouse et qu'elle suce son sang; car, au dire des chasseurs, du 
moment qu'ils ont abattu un gros animal, la carcasse est immé- 
diatement couverte d'essaims de tsetsé. 

22 août. 

Ou'elle est donc difficile l'éducation de nos Zambéziens, sur- 
tout quand ce sont des ma-Thambézi qui s'en mêlent. « Gens de 
la rivière », passionnés pour les canots et la pêche, tout autre 
travail leur répugne et celui-ci tout particulièrement. Ils ont peur 
des bœufs, ils abhorrent les wagons et les trajets nocturnes. Et 
voilà deux nuits consécutives qu'eux non plus n'ont pas dormi. 
Ils sont frileux, ce qui les rend de mauvaise volonté; on ne les 
fait bouger qu'à force de gronderies. Pourvu qu'ils aient de la 
nourriture, du feu et du sommeil, peu leur importe le reste. 
Qu'on avance ou non, que les bœufs s'égarent et que les wagons 
s'embourbent, cela les touche peu. Une scène eut lieu ce matin 
où les ma-Thambézi déversèrent tout leur fiel. Les Zambéziens se 
mirent décidément en grève; ils roulèrent leurs nattes et se dis- 
posaient à retourner chez eux. 

« Partez ! criaient les conducteurs à la fois, partez vite. Si ce 
n'était le morouti, nous vous rosserions comme des chiens. Allez- 



260 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

vous-en, renards, filez! » — Et s'ils étaient partis?... J'appelai 
les récalcitrants, leur adressai de vertes réprimandes, qu'ils rece- 
vaient d'un air câlin, répétant à chaque phrase « Ntaté ! Ntaté ! » 

L'orage était donc pour cette fois conjuré. Ce qui n'empêche 
pas que les garçons font leur service de mauvaise grâce. 

La voiture embourbée nous a retenus une grande partie de la 
nuit, et nous sommes forcés de rester ici pour le dimanche. 



Kalangou, 24 août. 

Kalangou, c'est le nom d'un petit chef de ma-Totéla qu'on 
étend aussi à son village. Ce digne vieillard, apprenant que nous 
étions à Mosikili, envoya une bande de jeunes gens à notre ren- 
contre pour nous guider, de peur, disait-il, que nous ne soyons 
surpris par le jour au milieu de la tsetsé. Nous voyagions royale- 
ment, c'était plaisir. Tout à coup le cri d'alarme vient de l'ar- 
rière. Nous accourons avec nos lanternes. « Les bœufs ne veulent 
plus avancer, dit piteusement Kambourou, nous n'en pouvons 
plus venir à bout. » Une minute d'inspection, et nous découvrons 
que plusieurs ont la chaîne de trait sous le ventre et se laissent 
traîner par le reste de l'équipage ! Pas étonnant qu'ils ne veuillent 
pas avancer ! Ce petit incident ne refroidit pas l'entrain de la 
caravane. Nos ma-Totéla couraient en avant avec des tisons em- 
brasés, ils criaient, beuglaient, jappaient comme une troupe de 
chacals. Etait-ce pour effrayer les bêtes sauvages ou pour annon- 
cer de loin notre arrivée ? Notre principal guide a pris pour 
devise qu'il ne faut pas donner à un blanc de renseignements 
exacts sur le chemin. Et il a si bien endoctriné les autres que, 
quand nous demandons à quelle distance nous sommes de Ka- 
langou, on nous répond invariablement: « Oh! c'est encore loin, 
loin, très loin. — Eh bien ! dételons les bœufs, qu'ils se reposent 
un peu! — Gomment, dételer? s'écria mon mentor tout ahuri, 
mais nous sommes arrivés! C'est ici, tout près. » Et c'était vrai. 
Il était deux heures du matin. Comme d'habitude, nous faisons 
passer le bétail sur un îlot et cherchons un peu de sommeil. A 
mon réveil, la curiosité avait rassemblé toute la population. 
Bonne occasion pour parler de l'Evangile : et ce ne fut pas la 
seule, car nous dûmes passer deux jours à Kalangou pendant 
qu'on déblayait le chemin devant nous. Deux jours agréables 
avec ces gens si sociaux, mais, hélas ! deux jours de délai ! 



XXVIII 



A travers bois et marécages. — Une éclipse de soleil. — L'expédition du D r Holub. 
Le wagon versant dans la rivière. — Un beau dimanche. — A Séfoula ! 



25 août 1886. 

Douze heures sous le joug ! de six heures du soir à six heures 
du matin ! Je ne me souviens dans ma vie de missionnaire que 
d'une seule circonstance où chose pareille m'est arrivée ; c'est 
quand les ma-Tébélé nous ont faits prisonniers chez les ba-Nyaï. 
Les gens de Kalangou nous conduisirent avec un bruyant entrain 
à i5 kilomètres, et nous remirent à Moangou, petit chef de ma- 
Totéla, qui nous attendait. Il nous fournit des hommes et nous 
continuons notre route. C'est maintenant que commencent nos 
difficultés. Le chemin n'a pas du tout été taillé, et nous som- 
mes obligés de le faire à mesure que nous avançons. Nous lon- 
geons la forêt à gauche, et le marécage à droite dans la direction 
du nord-nord-ouest. Nos nouveaux guides disent qu'il fait froid, 
ils s'allument des feux, font un somme pendant que nous travail- 
lons ou que nos chariots s'enfoncent dans d'inévitables bourbiers. 
Impossible d'obtenir d'eux le moindre secours. Je consultais ma 
montre, nous regardions les étoiles avec une anxiété toujours 
croissante. « Hâtons-nous, le jour va nous surprendre ! » C'était 
le cri général. En effet, l'aube parut et nous étions encore à quel- 
que distance d'une île qu'on nous avait désignée. Pendant que 
nos Zambéziens se rôtissent au feu, nous dételons à la hâte, et 
Aaron avec un autre conducteur font courir nos bêtes éreintées 
vers l'île en question. Mais quels soucis ! 

Nous étions près d'un ruisseau profond et dont les abords ma- 
récageux nous faisaient peur. Après un déjeuner forcément fru- 
gal, il nous fallut chercher un passage, le paver de bois et de 
branches. Malgré toutes nos précautions, la nuit suivante, nous 
n'en sortîmes pas avant une heure du matin. Voilà donc toute une 
semaine de grandes fatigues pour traverser la région de la tsetsé. 
Et nous pensions le faire en deux nuits ! Dieu soit loué pourtant, 
nous voici aux confins de cette région. Mais encore faut-il atteler 
avant l'aurore pour plus de sûreté, voyager tout le jour par un 



;6 



2 02 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 



soleil de feu et dans des sables brûlants pour arriver à Feau. Ce 
trajet-là achève hommes et bêtes; on ne marche plus, on se 
traîne. Aussi saluons-nous d'un cri de joie une éclaircie qui nous 
laisse entrevoir une nappe d'eau . C'est Matsa 1 ! 



Au ruisseau Siboya, 3o août. 

Les gens de Moanza nous donnent une infinité de tracas ; ils ne 
veulent rien faire ; la nuit, ils ne voyagent pas, eux ; le matin il 
fait trop froid pour jouer de la cognée; au milieu du jour, il fait 
trop chaud. J'ai vainement essayé de me défaire de ces vampires 
gloutons ; ils attendent des setsiba, du calicot. Ils ont pourtant 
réussi à nous égarer sciemment dans les bois, loin de notre direc- 
tion, dans le voisinage d'une zone de tsetsé. Dieu sait où ils nous 
eussent conduits, si certains chefs de Séchéké, qui vont à leur 
tour saluer le roi, ne nous avaient envoyé de bons guides. La forêt 
était épaisse, le sable profond et nos bœufs épuisés; c'était samedi 
et il fallait à tout prix arriver à l'eau. Nous laissons deux wagons 
et prenons tous les bœufs pour traîner les deux autres. Nous nous 
taillons courageusement notre chemin dans les fourrés ; mais im- 
possible de savoir la direction générale que nous devons suivre, 
et de l'est à l'ouest, et vice versa, nous faisons des zigzags à tous 
les points de la boussole. 

Nous arrivons pourtant à la brune près d'un charmant ruisseau 
qui coule au nord et porte ses eaux dans un affluent du Ndjoko. 
Nos jeunes gens, fatigués, se mettent en grève et refusent tout 
service. Le lendemain fut un triste dimanche, car il nous fallut 
chercher les autres voitures laissées dans un désert sans eau. 
J'avais la tristesse dans l'âme. A quatre heures de l'après-midi, 
nous jouîmes du spectacle imposant d'une éclipse totale de 
soleil. C'était splendide. Nos garçons, cachés dans les bois, ac- 
couraient tout atterrés. « Yo ! nous allons périr ! » Les poules se 
perchaient, les chiens aboyaient, les étoiles brillaient au ciel. Au 
milieu de mes ennuis j'avais complètement oublié le phénomène, 
et je m'en veux. Nous eûmes une bonne réunion ensuite; je parlai 
sérieusement à nos garçons et les menaçai de me plaindre d'eux 
à Léwanika. Je sentis que cet argument-là était une balle perdue. 
Quoi qu'il en soit, ils promirent de mieux faire. La journée se ter- 
mina mieux qu'elle n'avait commencé. 



i. Pluriel de letsa, étang. 



LA MISSION SE FONDE. 26 



Q 



3i août. 



Quelle surprise ! Le messager que j'ai envoyé à Séchéké ven- 
dredi dernier est déjà de retour. En quatre jours et demi, ce n'est 
pas mal. Il nous a fallu deux semaines, à nous. Je lui donne 
joyeusement son setsiba, et me retire à l'écart avec les précieuses 
missives qu'il m'apporte. Bonnes nouvelles des miens. Dieu soit 
loué ! Ma chère femme, qui a été malade toute une semaine après 
mon départ, va mieux, et essaie de se faire à son petit ménage de 
veuve. Les Jeanmairet vont leur train... Le nouveau Morantsiane 
promet d'être une écharde pour eux, et, comme le remarque ma 
femme, « il faudra à nos amis toute la grâce de Dieu pour savoir 
être fermes et bons tout à la fois. » 

Et quelles nouvelles de l'expédition du D r Holub ! Pillée, com- 
plètement pillée par les ma-Choukoulomboué, non sans repré- 
sailles sanglantes ; elle est de retour à Kazoungoula dans un état 
déplorable de maladie et de dénuement. Pas de calicot, pas de 
couvertures à leur envoyer, car j'ai tout pris. C'est notre bourse. 
Mais notre bonne « Dorcas », avec le concours de nos « enfants », 
a réussi à faire un bon paquet de robes, linge, savon, etc., pour 
venir en aide à M. et M me Holub. Il y a dans cet échec certains 
détails que je ne m'explique pas bien. Mais la sympathie des gens 
de cœur ne fera pas défaut. Je puis bien me mettre à la place du 
D r Holub, car nos ma-Totéla et nos ma-Ngnété ne valent pas 
mieux que les ma-Choukoulomboué, et ils nous feraient pis s'ils 
l'osaient. « Oh ! comme je pense à la bonté de Dieu, écrit ma 
femme à ce sujet. Il ne nous abandonne pas à nous-mêmes; il 
nous guide par son conseil. Et quand les ténèbres nous environ- 
nent, si épaisses que nous ne savons vraiment pas si nous devons 
aller à droite ou à gauche, il nous dit: « C'est ici le chemin, mar- 
chez-y ! » Le contraste entre l'expédition Holub et la nôtre est tout 
un sermon pour moi. Je pense beaucoup à ce qui nous est arrivé 
chez Masonda, et je me dis combien il eût été facile pour nous, 
par la plus légère imprudence, de nous placer dans la position où 
se trouvent maintenant les Holub. C'est parfaitement vrai. 



Rivière Séba, un des affluents du Njoko, 2 septembre. 

Nous avons travaillé, tous ces jours-ci, jusqu'à ce que la hache 
nous tombât des mains. Nous sommes tous noirs comme des char- 



264 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

bonniers, et nous pouvons à peine nous regarder sans rire. De- 
puis que nous avons quitté Séchéké, le pays, bois et plaines, 
récemment brûlé, est tout couvert de cendres qui, soulevées par 
les bœufs, nous enveloppent d'un nuage épais. Nous respirons 
quand, de places en places, nous trouvons l'herbe de l'an passé 
épargnée par la conflagration générale. Nous n'avançons pas. 
C'est un grand travail que d'ouvrir un chemin à travers les fourrés, 
et puis il reste toujours ces sables d'Afrique que les bœufs labou- 
rent avec tant de peine. 

Quand arriverons-nous? Sera-t-il possible à ma femme de faire 
ce voyage cette année? Mon Dieu !... 



Ndjoko, 3 septembre. 

Nous cheminions lentement et péniblement dans les bois pour 
atteindre un gué lointain, quand les chefs de Séchéké, dont j'ai 
déjà parlé, et qui nous servaient d'avant-garde volontaire, nous 
firent mander qu'ils avaient trouvé un passage tout près. Gué fort 
bon, fond pierreux, berges nulles, peu d'eau et surtout pas de 
bourbier ! Nous allâmes l'inspecter, et bien qu'il ne fût pas préci- 
sément ce que l'on disait, nous le crûmes praticable. La rivière en 
cet endroit est de quatre-vingts mètres de large, et d'un courant 
rapide. Nous lançons mon wagon traîné par trente-deux bœufs. 
Il était huit heures du matin. A dix heures tout serait fini, pen- 
sions-nous, et après la halte ordinaire du milieu du jour, nous 
partirions, voyagerions à marches forcées pour aller passer le di- 
manche au Loumbé. Malheureusement, comme toujours en pareil 
cas, il arrive des enchevêtrements, des bœufs dételés, des jougs 
détachés, des clefs cassées, et puis, au moment de sortir de l'eau, 
les roues de derrière s'enfoncent si bien que l'un des moyeux dis- 
paraît dans la boue. Devant nous, une montée courte, mais 
rapide, les bœufs se refusent à tout effort: les cris, les coups, les 
différents angles auxquels on met la chaîne de trait, rien n'y fait. 
Le chariot, deux fois entraîné à reculons au milieu de la rivière 
va, pour éviter le bourbier à droite, se buter à gauche contre une 
berge de sable. Mais nous mettons aux roues chefs et ma-Totéla; 
quelques coups de bêche, un coup de collier et nous sortirons 
aisément. Oui, seulement les bœufs sont devenus récalcitrants et 
têtus; ils n'entendent et ne sentent plus rien. Les uns tirent en 
arrière, les autres, d'un habile coup de tête, tournent le joug par- 
dessous leur cou et regardent avec défi le maudit wagon ; celui-ci 



LA MISSION SE FONDE. 2 65 

se détache et se sauve, celui-là se couche, s'étrangle avec opiniâ- 
treté, écume, mugit et fait le mort. « Mords-lui la queue ! » On a 
beau lui mordre la queue, il reste insensible. Enfin, l'ordre rétabli 
et chacun à son poste, nous tentons un dernier effort avant de 
décharger. Nos ma-Totéla trouvent que c'est moins pénible de 
travailler de la langue que des épaules ; ils font un vacarme épou- 
vantable. Les bœufs, exaspérés, se précipitent à droite avec une 
impétuosité que personne ne peut arrêter. On voit les roues de 
gauche se lever : le danger est imminent, les gens affolés perdent 
la tête; les uns se jettent sur les roues, les autres se ruent sur les 
bœufs. Et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, la voi- 
ture avait perdu son centre de gravité, était lancée hors de son 
train, et, renversée, gisait sur le côté dans la rivière. Au vacarme 
étourdissant succède un morne silence ; les indigènes, frappés de 
stupeur, la main sur la bouche et cloués sur place comme des 
statues, se regardaient, me regardaient; ce n'était certes pas le 
moment de perdre la tête. Nous dételons les bœufs et courons au 
wagon culbuté. Mon cœur se serre à la vue de ce naufrage et en 
pensant au voyage de ma femme. Et le courant de l'eau, roulant 
des sables parmi le chaos de nos bagages, rit à haute voix comme 
pour insulter à notre malheur. 

Dégager nos caisses jetées pêle-mêle, pêcher la literie, les bal- 
lots, les sacs de provisions, ce fut une tâche laborieuse et de plu- 
sieurs heures que s'imposèrent Waddell et Middleton. Il était 
trois heures de l'après-midi; Waddell était blanc comme un linge, 
il chancelait, et je crus qu'il allait s'évanouir. Je me souvins alors 
que nous n'avions rien pris depuis la veille. Je courus lui cher- 
cher une goutte de vin pour le réconforter un peu. Nos bagages 
sortis de l'eau, j'aurais voulu fuir ce spectacle écœurant. Voici ma 
boîte d'instruments scientifiques jetée sens dessus dessous, le 
couvercle brisé, les instruments épars; voici ma literie, mes vête- 
ments de rechange, mon linge, et tout cela ruisselant d'eau et 
rempli de sable. Voilà nos provisions, café, thé, graisse, miel, 
dont notre bonne ménagère avait eu soin tout particulièrement 
de nous pourvoir, du vermicelle, de Varrow-root, très soigneuse- 
ment gardés pour les temps de maladie, tout cela répandu, mêlé, 
trépigné dans la boue. On retire du fond de l'eau un sachet de 
farine qui devait nous durer des mois, puis le sac de sel, le sac 
de sucre. Mais les sacs sont vides. Sel et sucre complètement 
fondus ! C'est encore ma petite bibliothèque de voyage : bibles, 
cantiques, ouvrages scientifiques, livres de médecine, de littéra- 
ture, journaux et revues de la dernière poste, papeterie, une masse 



266 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

de pâte molle et boueuse. Et le tout jeté à l'avenant hors de la 
rivière, sur une rive fraîchement balayée par le feu et couverte 
d'une couche épaisse de cendres noires. 

Mais laissons les bagages et songeons au wagon. Nous démon- 
tons le train pièce à pièce, ce qui est facile. Il faut ensuite sortir 
la tente immergée, ce qui l'est moins. Il faut surtout la porter, la 
lever à bout de bras au-dessus des grandes roues pour la remettre 
sur le train, ce qui faillit dépasser nos forces. L'eau et le sable en 
avaient doublé, triplé le poids, et nos ma-Totéla nous laissaient à 
peu près seuls faire des efforts à nous rompre. A force de prières, 
de gronderies et de patience, nous en vînmes pourtant à bout, et 
la tente finit par tomber en place sur les essieux, au milieu de 
hourras étourdissants. Le voilà donc encore une fois sur pied, 
mon pauvre wagon. Bon vieil ami, notre home ambulant de tant 
d'années dans des contrées lointaines et inconnues, au milieu 
d'aventures si diverses, que tu as donc l'air triste et déchu avec 
tes côtes enfoncées, ta visière en lambeaux, tes fenêtres brisées 
(deux petites fenêtres à coulisses), ta tente déchirée et boueuse, 
ton frein et tes caissons tout en pièces !... 

C'était maintenant la brune. Tout le monde s'était dispersé sur 
le coteau voisin pour faire les arrangements du bivouac. J'étais 
resté tout seul au milieu de mes épaves. Ce qui se faisait jour 
dans le tumulte de mes pensées, c'était une impression très vive 
de la bonté de Dieu. Sans doute j'aurai à payer, un peu cher, les 
services des chefs de Séchéké, mais ils nous ont été d'un grand 
secours, leur conduite nous a fait plaisir. Qu'aurions-nous fait 
sans eux, à la merci des ma-Ngnété et des ma-Totéla? Ou'au- 
rions-nous fait surtout si pareil accident nous fût arrivé dans les 
marécages du Loanja, de nuit, au milieu de la tsetsé, ma femme 
avec nous, loin de tout village et de tout secours possible ? L'ac- 
cident eût pu être dix fois, cent fois pire, et tout à fait irrémé- 
diable. Aussi, je sentis le calme et la reconnaissance jaillir dans 
mon cœur, et mon âme bénit l'Eternel. Au bivouac, les ba-Rotsi 
m'avaient, avec quelques branches et un peu d'herbe, fait un abri 
contre le vent qui soufflait. Waddell m'offrait sa couverture écos- 
saise, que je ne pouvais pas accepter; Middleton me procurait 
une ou deux couvertures de coton ; Kambourou m'avait trouvé un 
peu d'herbe pour ma couche. Aaron me donnait son oreiller, et 
Ngouana-Ngombé, tout malade qu'il était, m'avait fourni le vête- 
ment des pauvres : un feu flamboyant. Ainsi choyé par tout mon 
monde et exténué de fatigue, je m'étendis et dormis d'un profond 
sommeil jusqu'au matin. Il fallut alors recommencer la besogne, 



LA MISSION SE FONDE. 20* 7 

porter à bras tous nos bagages sur le plateau, et au milieu d'un 
concours toujours croissant de curieux, qui ne sont pas plus dis- 
crets ni plus honnêtes qu'il ne faut, vider les caisses, étendre 
robes, vêtements, linge, coupons, vraies loques qui ont déteint 
les unes sur les autres, objets d'échange, provisions, épiceries, 
tout cela avarié et déjà en fermentation ! Quelle exhibition ! C'est 
alors que je pus constater l'étendue de nos pertes... De quel prix 
ne nous sera-t-il pas désormais, chaque objet qui nous arrivera 
sain et sauf à la Vallée ? C'est au milieu de cette triste lessive que 
je prêchai l'Evangile à un auditoire de deux cent cinquante per- 
sonnes. Les hommes m'écoutaient avec attention, mais le caquet 
des femmes ne se donna pas de répit ; leurs oreilles étaient fer- 
mées à la prédication. C'est notre friperie qui absorbait leurs 
regards et leurs pensées. Cela me rendit profondément triste. 



A la rivière Loumbé, 11 septembre. 

Le trajet est des plus laborieux; les haches ne se rouillent pas, 
mais les bras se lassent. Le sable est tel, et les bœufs sont si fati- 
gués, que nous faisons à peine 2 kilomètres à l'heure. L'attelage 
de Middleton de quatorze est réduit à dix ; nous sommes obligés 
de laisser son wagon en arrière pour le chercher ensuite, ce qui 
double nos étapes. Au lac Kambé, Waddell a abattu une anti- 
lope, un khokong 1 . J'en étais fier pour lui, car c'est son pre- 
mier coup de grosse chasse, et content pour nous à cause de la 
viande. 

Nous dirigeant au nord-nord-ouest, à travers un bois, nous dé- 
bouchons sur le lac desséché d'Issoumou, puis dans le vallon 
spongieux d'un ruisseau tributaire du Loumbé. A sa source, ce 
n'est qu'un marais, à deux kilomètres plus bas ce sont des étangs, 
et, plus loin, se joignant à un autre affluent du Loumbé, il forme 
des marécages impraticables et qui s'étendent à perte de vue. Im- 
possible d'aborder le Loumbé. A neuf heures du soir, nous nous 
arrêtons à la lisière d'une forêt pour y passer le dimanche. « Le 
Loumbé, nous disent nos éclaireurs, n'a qu'un seul gué connu, et 
ce gué est profond; on y a de l'eau jusqu'au cou. » Tristes nou- 
velles s'il en fut. Une visite que nous y fîmes le lendemain nous 
convainc que ce rapport est bien au-dessous de la vérité. Pour 
aborder la rivière il faut traverser des mares, longer des étangs 



1. Le gnou, catoblepas Gorgon. Il y en a au Jardin des plantes. 



268 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

profonds sur un terrain détrempé. C'est matériellement impossible 
à première vue. Que ferons-nous? Faudra-t-il tout décharger, tout 
démonter, porter bagages et voitures à bras, et passer le tout en 
canots? Et combien de jours cela nous prendra-t-il ? Je n'ose pas 
y'penser. 

Au Loumbé, rive droite, 20 septembre. ' . 

Quel délicieux jour de repos nous avons eu ici hier ! le premier 
depuis que nous sommes en voyage. Il faut avoir travaillé comme 
nous le faisons toute la semaine pour comprendre avec quelle joie 
nous saluons le jour du Seigneur. Après le déjeuner et le culte, 
chacun de chercher un coin ombragé, isolé, et dort, dort comme 
s'il n'avait jamais encore dormi. Je me retire aussi; je lis, j'écris, 
je médite, et d'un bond me voici voyageant dans d'autres parties 

du monde. Je suis à Léribé en Europe, en France Je vois 

ces bonnes réunions qui de loin m'apparaissent comme des festins 
spirituels. Mon ciel s'assombrit bien un peu, la solitude se fait 
plus grande autour de moi, je me sens « dans une terre déserte, 
altérée et sans eau ». Satan n'est pas loin. Mais en laissant cours à 
mes pensées, une vision vient soudain tout illuminer. M'élevant 
plus haut, je ne vois plus seulement des lieux connus et aimés, 
les Béthels de mon pèlerinage, mais je passe en revue les pays du 
monde entier où retentit la prédication de la Bonne Nouvelle. Il 
me semble entendre monter vers le ciel, des cités populeuses et 
des déserts, des villes et des hameaux, des continents et des 
îles perdues dans l'Océan, un concert universel de louanges où 
s'harmonise la multiplicité des langues humaines. Il me semble 
que le jour va luire où tout genou se pliera devant Jésus, où toute 
langue confessera qu'il est le Seigneur à la gloire du Père. Je re- 
prends courage alors et je bondis de joie. Autour de moi, c'est 
vrai, c'est encore le silence et les ténèbres. Mais que sera-ce quand 
les tribus zambéziennes et les nations de l'intérieur verront la 
grande lumière et joindront aussi leurs joyeux accents à ce puis- 
sant concert !... 

D'ici nous pouvons encore voir notre campement de la semaine 
dernière; nous avons cependant fait un grand pas, car nous étions 
alors sur la rive gauche et nous voici sur la rive droite. Le Loumbé 
est une rivière profonde et que ses rives ne peuvent contenir. Elle se 
répand dans une plaine dénudée de plusieurs kilomètres de large, 
où elle se divise en une infinité de branches séparées par des ma- 
récages impraticables qui sont particuliers aux rivières des régions 



LA MISSION SE FONDE. 269 

intertropicales et équatoriales de ce continent. Elle coule parallè- 
lement au Ndjoko du nord au sud, et à trente lieues d'ici se jette 
dans le Zambèze du haut d'une muraille de basalte où elle forme 
une série de chutes. Pendant deux jours, qui à cheval et qui à 
pied, nous en avons exploré le cours sans trouver d'autre gué que 
celui qui était devant nous. Découvrant cependant un endroit 
moins marécageux, où les wagons pouvaient aborder la rivière 
sans trop de danger, nous décidâmes d'y passer nos bagages en 
canots, et risquer ensuite nos wagons vides. De petits chefs, at- 
tirés par l'appât des setsiba, accourent bientôt avec quelques 
hommes. « La rivière était presque vide, me dit un vieillard, 
mais, depuis cette merveille effrayante de l'autre jour, elle se 
remplit de nouveau. » Malheureuse éclipse, quelles calamités ne 
lui attribue-t-on pas ! Les canots qu'on amène sont tout petits. 
Un seul individu avec un rameur peut s'y agenouiller, à condition 
de bien garder l'équilibre. L'idée me vint de les attacher deux à 
deux, et nous passâmes ainsi tous nos bagages sans le moindre 
accident. Le passage du gué fut bien plus dangereux, mais nous 
avions pris nos mesures. A l'aide de grosses cordes du pays, nous 
parvînmes, non sans peine, à empêcher que les attelages et les 
voitures ne fussent emportés par le courant. Voilà le travail de 
toute une semaine. Avec un pont c'eût été celui de quelques 
minutes. Pauvre Afrique ! Heureux les pays civilisés ! 

Nos provisions sont au plus bas, et il y a famine au pays. Im- 
possible de nous procurer des vivres avant d'arriver au Rouyi 1 . 
Et comment y arriver avec des bœufs épuisés? Nous prenons une 
grande résolution : nous choisirons les meilleurs bœufs, pren- 
drons deux wagons et laisserons les deux autres, que nous vien- 
drons chercher ensuite. Nous donnons à Franz et à Kambourou 
ce qui nous reste de nourriture, du calicot et de la verroterie et 
nous leur disons adieu. Nous voyageons mieux. Nous avons fait 
sept lieues aujourd'hui vers le nord-est, en suivant toujours le 
vallon, la plaine plutôt, du Loumbé. Elle n'a pas moins de quatre 
à cinq kilomètres en moyenne. Elle est bordée, de chaque côté, 
de bois, qui s'avancent comme des promontoires de sable que 
nous ne pouvons pas éviter. Le sol est riche en minerai, et nous 



1. Les Zambéziens font de 17 et de IV une confusion remarquable. Les indigènes ne 
paraissent pas s'y tromper ; mais la nuance nous échappe encore. Nous entendons in- 
différemment Lobosi et Robosi, le nom de jeunesse du roi Léwanika, Roumbé et Loumbé, 

Rouyi et Louyi L'euphonie semble donner la préférence au son / dans Lêalouyi. 

Gela donne lieu parfois à des contresens amusants. Ainsi loula veut dire s'asseoir, et 
roura voler ; par la confusion fréquente des deux consonnes / et r, ils font avec la 
plus grande facilité asseoir les oiseaux et vole?' les hommes. 



2y0 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

trouvons ici et là des débris de fourneaux où on le fondait autre- 
fois. Nous ne sommes pas loin des mines célèbres de Kachenjé, 
d'où les ma-Totéla de toute la contrée vont tirer le fer tant pour 
leur propre usage que pour leur petit commerce et le tribut qu'ils 
doivent au roi. La vallée du Loumbé, comme celle de tous les 
affluents, paraît avoir été autrefois exploitée sérieusement. Il s'y 
trouvait évidemment une forte population, à en juger par les 
champs en friche et les couches exhaussées, entourées de rigoles 
couvertes d'herbes où l'on cultivait le manioc et les patates. A 
distance on dirait des tombeaux. 

Que sont devenues toutes ces populations? Problème doulou- 
reux à résoudre. Quand je voyageais en canot sur le Zambèze et 
que je m'étonnais du dépeuplement d'une contrée aussi riche, 
mon guide me disait que, pour plus de sécurité, les habitants s'é- 
taient retirés à l'intérieur des terres. Et maintenant encore, on me 
les indique du doigt plus au nord. A Séchéké on nous disait que 
nous voyagerions parmi des tribus nombreuses, machaba-chaba 1 ! 
Où sont-elles ? Çà et là, un village, un hameau caché dans les 
bois, voilà tout. La conquête du pays par les ma-Kololo a com- 
mencé cette œuvre de destruction que continue encore la rapacité 
insatiable des ba-Rotsi. 

Entre les mains de colons européens, ce pays serait d'une ri- 
chesse inépuisable. On pourrait tout y cultiver, les produits des 
climats tropicaux, comme ceux des climats tempérés. Le point 
noir, c'est la question des débouchés, ce sont les voies de trans- 
port. Toujours est-il que, pour des commerçants philanthropes, il 
pourrait y avoir une œuvre à faire. Au point de vue missionnaire, 
si nous étions riches en hommes et en fonds, il y aurait lieu de 
fonder un établissement missionnaire dans les environs du Ndjoko. 
Il s'y trouve déjà plusieurs villages, il est à croire que la popula- 
tion éparse se grouperait autour d'une station. Ce serait un trait 
d'union entre Séchéké et Léalouvi. 

22 septembre. 

Un malheur n'arrive jamais seul, dit-on. C'est un mouton qui 
meurt, puis une chèvre, puis un veau. Adieu le lait ! puis c'est un 
bœuf qui se casse la jambe et qu'il faut abattre. Tout cela n'est 
rien. Mais voici ma montre, mon compagnon inséparable de nuit 
comme de jour, ma montre à répétition, le souvenir d'un ami 



i. Séchaba signifie « peuple » ; plur., li ou machaba ! 



LA MISSION SE FONDE. 2 7 I 

maintenant au ciel, mon unique montre qui est détraquée et ne 
veut plus marcher. J'ai beau la regarder, la caresser, la remon- 
ter, c'est fini, son pouls a cessé de battre et me voilà sans montre ! 
J'en avais bien une autre; j'ai dû la donner en reconnaissance de 
services qui nous ont été rendus. Je suis tout dépaysé. Gomment 
un tel malheur a-t-il donc pu m'arriver? Serait-ce au Loumbé? 
en maniant la hache dans les bois?... 

Autre désagrément. Les guides que nous a donnés le chef 
Moana-Moari nous ont égarés. Parvenus à un sentier qu'ils nous 
assuraient être le bon chemin, nous quittons le Loumbé pour nous 
enfoncer dans la forêt. Nous travaillons d'arrache-pied toute l'a- 
près-midi et le lendemain matin à ouvrir le chemin. Mais le sen- 
tier se dirige du sud-ouest au sud. Ce n'est pas notre direction; 
je conçois des doutes. Près d'un abri de feuillage, un feu brûlait 
encore et il s'y trouvait les restes d'un repas tout récent. Ce sont 
évidemment des voyageurs qui viennent de s'enfuir à notre 
approche. Vite Aaron enfourche le cheval. Oh! ce bon cheval, 
quels services il nous a rendus! Dieu vous bénisse, amis inconnus 
qui nous l'avez donné ! Aaron atteint les voyageurs, calme leur 
épouvante et apprend d'eux que le sentier que nous suivons con- 
duit aux mines de Kachenjé ; le chemin du Rouyi est plus loin. 
Bon, voilà du travail perdu. Nous rebroussons chemin et pous- 
sons à 12 kilomètres plus loin. Des voyageurs qui conduisent une 
troupe de jeunes filles pour le service de la maison royale nous 
rassurent. « C'est le grand chemin de la capitale, il n'y en a pas 
d'autre. » Ce grand chemin n'a pas deux pieds de large. C'est 
que les indigènes, quelque nombreux qu'ils soient, ne marchent 
jamais de front, mais toujours à la file, en observant strictement 
les règles de la préséance. Nous nous remettons au travail et 
allons déboucher au chott Isiki. C'est un de ces nombreux lacs 
égrenés entre le Loumbé et le Rouyi, dépressions peu profondes 
du sol, qui se dessèchent en partie au printemps, mais qui, lors 
de la crue, forment d'immenses nappes d'eau du trop-plein du 
Zambèze. Je parviens à acheter un peu de blé des voyageurs 
que nous rencontrons, et même du sel. Du sel! Aaron, qui l'a 
flairé avant moi, s'en va secrètement en acheter une toute petite 
calebasse dont il me fait présent. Ce sel est encore tout plein 
de sable et de terre; tout de même c'est du sel, et quand on en a 
été privé pendant des jours, on pourrait le croquer comme du 
sucre. 



2 72 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 



A la rivière Motondo, 29 septembre. 

Nambora ka Nkoli! C'était notre cauchemar depuis Séchéké. 
Tout le monde en parlait avec effroi. Nambora ka Nkoli, c'est la 
forêt où « l'on ne boit que l'eau de sa gourde »; ce sont des 
fourrés, des sables et la soif. Les Zambéziens ont une peur ter- 
rible de la soif, et ils la supportent mal. L'eau de leur fleuve est 
délicieuse et ils la boivent par plaisir. En être réduit à sa gourde, 
c'est une calamité. Il fallut deux jours pour frayer un passage à 
travers cette forêt mal famée. Heureusement que Middleton, qui 
n'a plus son wagon, peut prendre ma hache et me soulager. La 
forêt n'a que 3o kilomètres de large; nous y entrons à deux heures 
du matin, et au coucher du soleil nous l'avions derrière nous. 
« Plus de difficultés, nous avons passé Nambora ka Nkoli! » Nous 
débouchons en effet dans une éclaircie. Ce n'est ni un vallon ni 
une plaine. Cela tient de l'un et de l'autre. C'est une immense 
traînée herbeuse de 4 kilomètres de large qui paraît au nord- 
nord-est à l'horizon entre de petites collines et va disparaître dans 
le lointain au nord-ouest entre d'autres collines bleues aussi. 
C'est un vaste marécage où le Motondo, sans berges, s'épanche 
sur un terrain qu'il imbibe de ses eaux comme une éponge. Il 
forme ici et là des étangs profonds, se divise et se subdivise en 
plusieurs branches qui essaient de se creuser chacune son lit. Sur 
les bords de ce marécage immense, il se forme une croûte légère 
qui rebondit sous vos pas. Malheur si elle se brise sous les pieds 
des bœufs ou sous les roues du wagon ; c'est un bourbier sans 
fond. Hélas ! c'est ce qui nous arriva, et, bien que nous eussions 
passé nos charges en détail avec le tombereau, mon wagon vide 
s'enfonça les quatre roues à la fois jusqu'au plancher, et ce ne fut 
qu'après deux jours d'un travail inouï que nous l'en sortîmes 
comme par miracle. Sur le bras principal du Motondo subsiste 
encore une masse confuse de pieux fourchus où nous voyons 
des natifs grimper encore, glisser, sauter comme des singes. Ce 
sont les ruines d'un pont, rustique s'il en fut, que Léwanika dans 
une de ses expéditions avait fait construire pour faire passer ses 
armées. 

A la rivière Rouyi, i er octobre. 

Après le Motondo, voici le Rouyi dont nous sépare un bois de 
8 kilomètres. Le Rouyi, c'est la répétition agrandie du Motondo : 



LA MISSION SE FONDE. 27^ 

une plaine marécageuse de même apparence où le Rouyi s'égare, 
s'épanche, forme des mares, des étangs, des lagunes et des ruis- 
seaux. Je prends les devants et me dirige vers un îlot couvert de 
huttes, comme les grains éparpillés d'un chapelet. A la vue de 
mon singulier quadrupède, de grands garçons qui paissaient du 
bétail interrompent leurs jeux, ramassent leurs vaches et prennent 
la fuite en poussant des cris perçants. Les hommes du village, 
plus raisonnables, viennent me rencontrer et me conduisent à tra- 
vers ce labyrinthe d'étangs et de courants d'eaux que l'on appelle 
1 î gué. L'alluvion emportée par la crue des eaux, il ne reste plus 
qu'une couche de sable sur un fond d'argile. Nous aurions donc 
passé sans difficulté si, au courant principal, nous n'étions tombés 
dans du sable mouvant. — Le chef Kouangou-Mouné arriva bien- 
tôt à notre secours avec des hommes et des canots. Ce vieillard 
vénérable se jeta immédiatement à l'eau, et sans nous saluer dé- 
bita avec volubilité des prières et des imprécations aux dieux qui 
nous sont hostiles. Il s'aspergeait les bras, la poitrine, le front, il 
crachait sur les bœufs, crachait sur le wagon pour les exorciser, 
pendant que tout le monde le regardait avec révérence. La céré- 
monie terminée : « Vous sortirez maintenant, me dit-il en me sa- 
luant avec bonhomie, je les ai conjurés. » Je lui donnai raison, 
car, à l'aide de ses canots et de ses gens, je déchargeai immédia- 
tement le chariot. Ouand il sortit du banc de sable, la nuit était 
avancée. Je découvris le lendemain que l'eau était entrée dans 
nos caisses et nous avait causé de nouvelles pertes, et aussi qu'à 
la faveur de la nuit, les gens de Kouangou-Mouné nous avaient 
volés. Cela jeta un nuage sur notre entrevue. 11 m'apportait des 
vivres comme salutation et je lui faisais un présent digne du sien. 
Mais je refusai péremptoirement les setsiba que ces pauvres gens 
exigeaient de moi pour leurs services de la veille, jusqu'à ce que 
le voleur fût découvert et les objets rendus. Inutile d'ajouter que 
nous en sommes quittes pour nos pertes. Nous passâmes là le di- 
manche pour faire reposer hommes et bêtes, et, avec les guides 
que nous fournit Kouangou-Mouné, nous continuâmes lundi notre 
fatigant pèlerinage. 

Aux sources du Séfoula, 9 octobre. 

Voilà une date au moins qui fait tressaillir de joie. Une autre 
étape, une grande, dit-on, et nous serons arrivés ! C'est à en 
rêver. 

On nous disait : « Rouyi est la dernière rivière, la toute der- 

HAUT-ZAMBkZE. l8 



2 "y 4 SUR LE H AUT-Z AMBEZE . 

nière », mais on ne nous disait pas que nous avions passé les der- 
niers mauvais pas. Mais n'en parlons plus. Ces longues étapes 
nocturnes avec des chariots qui s'embourbent ou vont se briser 
contre de gros arbres; les marches de jour avec un soleil de feu, 
où les bœufs portent si tristement le joug et sillonnent si pénible- 
ment les sables pendant que les conducteurs se traînent avec effort 
et dirigent leurs attelages comme s'ils avaient renoncé à s'en faire 
obéir; les murmures déraisonnables et les soucis angoissants, tout 
cela va passer. Ce sera peut-être un soulagement que de se trou- 
ver aux prises avec des difficultés d'un autre genre. 

Du Rouyi, nous dirigeant au nord-ouest, nous passons le lac 
Mokangou avec une belle nappe d'eau, puis celui de Kataba, puis 
le ruisseau de Moalé, séparés les uns des autres par des bandes 
de bois, et communiquant avec le Zambèze dont ils reçoivent 
l'excédent des flots. 

Le pays lui-même présente partout à peu près le même aspect, 
de Séchéké jusqu'ici : des plaines, des sables, des bois, des éclair- 
cies dénudées et des marais; vastes solitudes si silencieuses de 
jour qu'on a de la peine à les croire habitées, panorama mélanco- 
lique d'une monotonie extrême et où il est difficile de s'orienter. 
Les monticules qui longent le Ndjoko et le retiennent resserré 
dans son lit font seuls exception. Avec des ma-Ngnété intelligents, 
ces bois interminables ne manquent pas tout à fait d'intérêt. Ils 
vous font volontiers, les braves gens, connaître la grande variété 
de fruits sauvages qu'on y trouve, les différentes espèces de miel 
qu'on y recueille, etc. Ils vous montrent l'arbre à caoutchouc, — 
un magnifique arbre de la famille des figuiers que les ba-Rotsi 
aiment à planter sur le tombeau des rois, et d'autres espèces en- 
core dont ils ne connaissent pas la valeur commerciale. Vous êtes 
frappé surtout de la grande proportion d'arbres qui sont revêtus 
d'une écorce de liège. Ce n'est pas que ce liège soil bon à quoi 
que ce soit; mais une culture intelligente pourrait l'améliorer. — 
Je ne parle pas des gommes, ni du coton sauvage que l'on trouve 
partout, ni de fibres précieuses dont l'industrie européenne ne 
manquerait pas de tirer parti. Toutefois, il ne faudrait pas que ces 
forêts zambéziennes rappelassent à l'esprit celles de l'Equateur, 
encore moins celles d'Europe ou du Nouveau-Monde. Non, nos 
forêts sont ce que les Anglais en Australie appellent bush : une 
masse d'arbres et d'arbustes tourmentés par les vents, rabougris 
et en général d'une vétusté précoce. La vie y languit et s'éteint 
sans effort. Les sables dont nous avons tant à nous plaindre re- 
couvrent une couche d'argile très dure et imperméable. Cela ex- 



LA MISSION SE FONDE. 2^5 

plique tout à la fois la fertilité étonnante de ces champs sablon- 
neux où l'irrigation n'est pas possible, ainsi que la paralysie — il 
y a des exceptions — de la végétation arborescente. Par infiltra- 
tion, toutes ces dépressions du sol, ces réservoirs naturels qu'on 
appelle matsa communiquent les uns avec les autres et donnent 
naissance à de nombreux cours d'eau comme le Séba, le Siboya, 
le Séfoula, le Kanyonyo, etc. La géologie nous révélera un jour 
tas richesses minérales de ces contrées. 



Séfoula, du 16 au 2.3 octobre. 

Des sources du Séfoula, il fallut quatre jours à une bande de 
douze hommes pour nous ouvrir un passage à travers la forêt de 
Kanyonyo. Et alors, quel déboire de trouver que le petit vallon et 
les hauteurs avoisinantes étaient tout couverts de champs ver- 
doyants, et qu'il ne nous était pas possible d'y trouver un pied-à- 
terre. De là des pourparlers et de nouveaux délais. « Etablissez- 
vous à Kanyonyo, nous faisait dire Léwanika, irrité contre ses 
gens, le val est à vous, ils le savaient. Fermez les yeux et les 
oreilles, paissez vos bœufs parmi ces champs, n'en ayez cure. » 
Et dans cinq ou six semaines, ces gens qui meurent de faim — 
car il y a famine — commenceront à manger leur maïs, leurs pa- 
tates et leurs citrouilles ! 

Au lieu de cela et sans hésiter davantage, je tournai mon timon 
vers l'emplacement que nous avions choisi il y a deux ans. Nous 
y arrivions le 1 1 octobre au soir, après une journée fatigante et 
aventureuse. 

Après deux mois pour faire à peu près cent et quelques lieues, 
nous avons donc cessé de rouler. Gela nous paraît étrange. Ni ma 
femme ni moi n'avons de goût pour les voyages en wagon, ce qui 
les rend nécessairement d'autant plus prosaïques et ennuyeux. Si 
nous avons eu une vie missionnaire si ballottée et si errante, ce 
n'est pas par choix, mais simplement par devoir. Nous soupirons 
après quelques années de halte dans notre pèlerinage, après un 
petit coin qu'il nous soit encore permis d'appeler ici-bas noire 
home, et surtout après quelque travail autre que d'entasser des 
briques et du mortier, défricher et planter pour nos successeurs... 

Nous bivouaquons sur un coteau de sable, couvert de brous- 
sailles épaisses récemment brûlées, au milieu d'un bois qu'on a 
saccagé sans pitié, de l'aspect le plus triste et sans ombre. De cent 
pieds de hauteur, la vue plonge sur le Séfoula, dont les jungles 



276 SUR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

et les fourrés cachent le courant; elle suit les ondulations ver- 
doyantes des bois d'au delà, puis va errer sur les collines loin- 
taines dont le bleu se confond avec celui du ciel. C'est le sud. A 
l'ouest, elle s'échappe à travers quelques tronçons desséchés et 
des arbustes mutilés sur cette vaste étendue dénudée qu'on ap- 
pelle la Vallée. Le bo-Rotsi n'est pas le Lessouto, Séfoula encore 
moins Léribé... Nous nous y habituerons. Des gens occupés ne 
savent pas ce que c'est que la nostalgie. Mais, hélas ! à Séfoula, 
tout est à créer et nous ne sommes plus jeunes... Y aurons-nous 
jamais un arbre fruitier, un seul? une maison? — Nous aurons le 
loisir d'en rêver. La grosse question du moment qui m'absorbe et 
me préoccupe, c'est la possibilité qui nous menace, ma femme et 
moi, d'être séparés pour toute une année ! Par quel moyen puis-je 
la chercher, la faire voyager au milieu des pluies, et l'amener ici 
avant que l'inondation ne nous surprenne dans le désert? — Com- 
ment pourrons-nous nous abriter pour la saison pluvieuse? — Il 
faudrait voler pour faire en un mois le voyage de Séchéké, aller 
et retour, et un wagon à bœufs, par des chemins pareils, ne vole 
pas. Je n'ose penser à la rivière avec ses rapides, ses dangers, ses 
canots toujours à moitié pleins d'eau... 

La famine est telle ici que nous ne pouvons pas trouver d'ou- 
vriers. Chacun court les bois ou va à la pèche pour pourvoir aux 
besoins des siens. Nous-mêmes, nous ne vivons, comme tout !e 
monde, que de poisson sec que nous achetons cher et decassave. 
Le pays est brûlé, la saison est avancée et nous n'avons pas en- 
core pu trouver de chaume pour mettre un toit sur nos bagages 
ou sur nos têtes. Tout est sombre. Mais des ténèbres aussi jail- 
lira la lumière. Je le connais, Celui qui m'a cent fois dit : « Invo- 
que-moi au jour de la détresse, je t'en délivrerai et tu me glori- 
fieras. » Il tient toujours parole. Quand le chrétien est à bout de 
ressources et se rejette entièrement sur son Dieu, le secours 
n'est pas loin. « Il est bon d'attendre, même en se tenant en 
repos, la délivrance de l'Eternel. » 



XXIX 

Travaux d'installation. — Rapports avec le roi. — XJn bon dimanche. — Léwanika 
et le travail manuel. — De Séfoula à Séchéké. — La famille réunie. — Séparation 
en perspective. — Une date. — Attendre de grandes choses. — Départ de Séchéke. 
— La dame blanche. — Arrivée à Séfoula. — Les tributs du roi. — Visite royale. 
Le caractère zambézien. 



Séfoula, 10 novembre 1886. 

Me voici donc à Séfoula, sur le petit plateau sablonneux que je 
vous ait dit, au milieu d'un bois saccagé, et dans une petite tente 
qui rit et tamise tour à tour la lumière, le vent et la pluie. Je l'ai 
plantée sous un gros acajou pour avoir de l'ombre. Autour de 
moi, maintenant, tout est activité. Voici deux garçons qui déra- 
cinent des massifs de buissons pour faire place à notre chaumière; 
en voilà un autre qui carbonise des pieux pour nos murs, ce qui 
les préservera de l'humidité et des termites. Au milieu de ce 
groupe, là-bas, des jeunes gens mesurent avec une satisfaction 
bruyante les setsiba qu'ils viennent de recevoir pour la construction 
d'une hutte ; en voici d'autres qui apportent en file des perches 
et de l'herbe pour en faire une seconde. Elle me coûtera, comme 
la première, dix mètres de calicot; cinq garçons en auront ras- 
semblé tous les matériaux et l'auront terminée en trois jours ! A 
cent pas de distance, c'est un bercail qui se bâtit, et, plus près, 
dans une autre direction, ce sont nos amis, Middleton et Waddell, 
qui scient à force de bras avec un entrain qui fait plaisir. Quant 
à moi, je vais, je viens, je dirige et surveille, mets la main au 
plus nécessaire, j'achète du roseau, je marchande du mil, des ci- 
trouilles et du manioc, j'échange quelques mots avec mes visi- 
teurs et reprends mon travail. Plus de poisson maintenant, les 
pluies ont avarié toutes les provisions. La cuisine, qui, jour après 
jour, répète à peu près le même menu, me donne peu de souci, 
grâce à Ngouana-Ngombé, qui s'entend mieux que moi à faire 
de la cassave l à l'eau et à faire bouillir du mabèlé pilé. Sa montre 
à lui ne se détraque jamais, et nos repas sont presque aussi régu- 
liers que si nous avions notre bonne ménagère. 

Notre plateau a déjà l'air un peu moins sauvage. Nous nous y 



1. Sorte de bouillie ou polenta préparée avec la racine râpée du manioc. 



278 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

habituerons. Petit à petit, les tronçons cornus et les broussailles 
disparaîtront; des eucalyptus, déjà semés, et d'autres arbres 
prendront leur place. Et si jamais nous sommes assez riches pour 
avoir une pompe hydraulique et amener l'eau de la rivière sur 
notre coteau, vous verrez quel joli jardin potager nous aurons ! 
Des /leurs, il en faudra chercher ailleurs et des fruits aussi. 

Nos rapports avec le roi sont des plus agréables jusqu'à pré- 
sent. Le surlendemain *de notre arrivée, il s'est empressé de nous 
visiter, accompagné de ses principaux hommes à cheval et d'une 
suite nombreuse à pied. Il paraissait vraiment heureux de nous 
voir. 11 est parti sans avoir mendié et sans que ses suivants nous 
aient volé la moindre chose. Ce n'est pas peu dire. J'ai ensuite 
été passer le dimanche chez lui et j'ai eu de bons auditoires. J'ai 
remarqué avec peine cependant que les femmes, au service du 
matin, se sont cachées derrière la cloison du lêkhothla, et que 
pas une n'est venue au service de l'après-midi. Contrairement à la 
coutume établie, Léwanika a voulu me recevoir chez lui, au lieu 
de me laisser aller chez Gambella, le premier ministre. Il fallait 
que j'étrennasse sa maison. C'est une construction toute récente, 
l'œuvre de marchands ma-Mbari ' et dont il n'est pas peu fier. Ce 
sentiment-là est bien partagé par tous ses gens. Quelqu'un à qui 
je demandais le chemin que j'avais perdu, me disait: « Va droit 
devant toi, et, de l'autre côté de ces arbustes, avant même de 
voir la ville, une grande maison se dressera devant toi et t'appel- 
lera. » Quand Léwanika, tout radieux, m'introduisit dans ce pa- 
lais, je lui dis en plaisantant que j'étais tenté d'en prendre posses- 
sion pour ma femme. Il repartit en riant et avec toute la courtoisie 
d'un gentilhomme : « Ce ne serait que naturel, la maison est la 
vôtre, mon père !» Elle se compose de trois pièces de seize ou dix- 
sept pieds carrés, crépies et plâtrées à la main, avec des plafonds 
de roseaux si bien faits et si forts qu'on peut se servir du grenier. 
L'une des chambres a son plafond en pavillon. Tout le bâtiment 
est construit en pieux et en roseaux, sans un seul clou, car où 
trouver un clou dans le pays ? Ce sont des fourches qui s'enche- 
vêtrent ingénieusement les unes dans les autres et qui sont tenues 
en place par des liens d'écorce. Les murs sont de quatorze pieds 
de haut, avec une petite véranda qui donne à l'édifice un aspect 
quelque peu imposant. Ce qui le dépare, c'est le toit. Aucun des 
ma-Mbari ne savait couvrir, et les ba-Rotsi ont dû le faire à leur 
manière, c'est-à-dire à l'inverse de la nôtre. 



1. Ncm donné à tous les métis demi-civilisés de la côte du Benguela. 



LA MISSION SE FONDE. 279 

Léwanika nous écraserait volontiers d'apprentis, d'hommes 
faits, qu'il voudrait voir apprendre à faire en un mois ou deux 
tous les travaux possibles qu'exécutent les blancs. Il a fallu mettre 
un frein à tant de zèle, car la famine est le maire de notre com- 
mune. Le roi lui-même s'essaie à tous les outils qu'il voit. Il était 
en train de faire une échelle quand j'étais là ; mais il est si brusque 
qu'il m'a cassé une tarière. Je ne l'en ai pas grondé, bien entendu; 
je ne l'en ai pas remercié non plus. 

C'est lundi dernier que j'ai pu enfin renvoyer les wagons à Sé- 
chéké pour chercher ma femme. Je vais suivre en canot pour 
gagner du temps. Ce n'est pas notre plan primitif. Je devais rester 
ici pour activer nos travaux d'installation, pendant que ma chère 
compagne eût fait le voyage toute seule. C'est à ses instances que 
je m'étais soumis à cet arrangement. Mais le trajet à travers les 
régions de tsetsé, les sables, les mauvaises rivières et les maré- 
cages, est bien autrement difficile et laborieux que nous ne le 
supposions alors, et la saison est si avancée qu'il faut absolument 
sacrifier quelque chose, faire un effort désespéré. 

Le roi est venu voir partir les wagons et donner ses instructions 
à trois petits chefs et leurs gens qui sont chargés de nous con- 
duire, nous montrer les gués et surtout rassembler les ma-Ngnété 
et les ma-Totéla pour déblayer le chemin à travers les bois. 11 
m'amenait un beau jeune bœuf, que l'on mit immédiatement sous 
le joug pour le dresser, et un autre qu'il tua. Il avait beaucoup à 
dire et passa la nuit avec nous. Nous discutâmes surtout la ques- 
tion de sa capitale, et, le lendemain, nous chevauchions ensemble 
pour explorer la vallée dans les environs. Il choisit un endroit, à 
trois ou quatre kilomètres d'ici, où il s'installera en janvier pen- 
dant l'inondation, et s'il répond à ses besoins, il s'y établira alors 
définitivement, ce qui est à peu près certain. Voyez comme Dieu 
arrange tout pour faire prospérer son œuvre. 



Séchéké, 10 décembre 188G. 

Voilà, de Séfoula à Séchéké, un grand saut de 4?8 kilomètres ! 
Mais il m'a fallu du temps pour le faire. Après avoir expédié mes 
wagons, construit mes huttes et mon « kraal », fait mes arrange- 
ments et mis le travail en train, je me suis occupé de mon voyage. 
« Rien de plus facile que d'avoir des canots, me disait Léwanika ; 
tu en veux deux, je t'en donnerai quatre. » Mais les jours pas- 
saient rapidement, — pas de canots. A chaque message, je rece- 



280 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

vais la même réponse : « Demain ! » et demain c'était encore de- 
main, — mais pas de canots. J'étais sur les épines. Si j'avais eu 
deux chevaux, je me serais mis en route et j'aurais rejoint les 
wagons; mais que pouvais-je faire avec un seul? Enfin, le 16 no- 
vembre au soir, arrive Louchanana, un des favoris du roi, qui a 
charge de ma personne et de l'expédition. Le 17, au point du 
jour, Middleton attelle le tombereau et me conduit au gué : 10 ki- 
lomètres au moins à travers des mares et des étangs. Quelle 
n'est pas notre stupéfaction de n'y trouver qu'un seul canot ! Le 
deuxième, nous le trouverons en route, le troisième nous suivra 
plus tard et le quatrième, le mien, est resté en arrière, et il faut 
l'aller chercher à i5 ou 16 kilomètres de là ! 

Me voici donc sur un petit îlot de sable, rôtissant au soleil, ré- 
pétant tout le jour l'A B C de la patience, — une dure leçon pour 
un écolier comme moi. Mon voyage est organisé d'une étrange 
manière. Si c'est ainsi que l'ami Léwanika dirige les affaires du 
royaume, je ne m'étonne pas qu'il y ait des révolutions. La pi- 
rogue arrivée, — une pirogue royale de i3 mètres de long, — 
mais si vieille et qui a des voies d'eau telles qu'on a de la peine à 
la maintenir à flot, nous partons. Je fais en passant une visite in- 
téressante à la reine. 

Nous voici décidément en route. Mais non ! Mon mentor est un 
chasseur passionné et, bien qu'il m'ait promis de fortes étapes 
pour racheter le temps perdu, qui ne se rachète jamais, il glisse 
inaperçu hors du bateau et disparaît pour toute la journée ; il 
chasse à cœur joie, puis va en pèlerinage à quelque tombeau prier 
pour la pluie et la prospérité de notre voyage. Il reçoit mes répri- 
mandes avec respect, mais sa passion pour la chasse l'emporte sur 
ses promesses. Comment résister à la tentation de poursuivre un 
troupeau de buffles ? Comment lui faire grise mine, quand il re- 
vient au camp triomphant avec deux ou trois belles antilopes ? Un 
soir, un troupe d'éléphants vint s'abreuver près, tout près de notre 
bivouac. Aussitôt on éteint tous les feux, on se met à l'affût : 
Bang ! bang ! bang ! — Un cri plaintif nous fait croire que les 
balles ont porté. L'animal, resté évidemment seul, va se baigner ; 
nouvelle fusillade, nouveaux gémissements. Le lendemain, des 
mares de sang disent que nous ne nous sommes pas trompés. On 
se met donc à la piste, et une heure après l'animal gisait par terre, 
criblé de balles et transpercé de javelines. Adieu le voyage, car il 
faut dépecer le pachyderme monstre, — grosse besogne. Du reste, 
outre la chasse, mes rameurs ne passent pas un village de ma- 
Khalaka sans le mettre à réquisition, ce qui nous fait perdre un 






LA MISSIOiN SE FONDE. 28 1 

temps immense. Ils ne comprennent pas que je sois pressé. « Si 
nous n'arrivons pas ce mois-ci, nous arriverons le mois prochain ; 
patience, nous allons notre petit train. » Aux chutes de Ngonyé, 
il nous faut laisser ma barque, qui menace à chaque instant de 
sombrer, et transporter l'autre en aval des cataractes. Du moment 
qu'ils nous ont aperçus, les ma-Khalaka se sont dispersés et cachés 
dans les bois, et ce qu'il faut de menaces, d'insultes pour les ras- 
sembler et les contraindre à faire leur corvée, c'est inouï. Ce sont 
de nouveaux délais. Une partie de la bande va à pied, l'autre doit 
l'attendre et les étapes sont courtes. Et puis le fleuve est au plus 
bas, la navigation des rapides est fatigante et périlleuse. On n'a- 
vance pas. Et moi qui aurais voulu arriver et qui étais attendu 
pour le 28 novembre, pour une petite fête de famille. Aiguillonné 
par la pensée que chaque jour de retard menace de rendre tout à 
fait impossible notre voyage en wagon !... j'envoyai un express à 
ma femme : deux garçons avec un petit canot. Ils me promirent 
d'être à Séchéké en trois jours. Huit jours après nous les trouvions 
dans un village, à un jour de distance : un hippopotame avait cul- 
buté et mis en pièces le canot, les garçons avaient failli se noyer, 
et ma lettre avec le sachet de cuir était au fond de l'eau ! Et pen- 
dant ce temps les wagons étaient arrivés ; ma chère femme et tout 
notre petit monde conçurent de telles alarmes, qu'ils envoyèrent 
des gens pour s'informer de moi jusque chez Sékosi, et se prépa- 
raient à d'autres démarches. 

Je trouvai ma compagne un squelette, mais du reste en bonne 
santé, de même que tous les membres de notre petite colonie. Pas 
de fièvre cette saison ; nous en bénissons Dieu. Pendant mon ab- 
sence, les voleurs, que personne ne punit, ont pris de l'audace ; 
ils sont même entrés de nuit dans la hutte où couchaient la femme 
d'Aaron et ses enfants, et ont volé des vêtements, tout ce qu'ils 
ont pu. A mon retour nous avons porté l'affaire au lékhothla. Les 
chefs ont ri de nos plaintes, ont parlé d'une amende que nous 
pouvions, nouSj demander. Mais comme nous insistions pour 
qu'on punît les coupables, on nous promit de les envoyer cher- 
cher, et l'affaire en est restée là. 

Nos cœurs se serrent à la pensée que nous allons laisser les 
Jeanmairet seuls avec la famille Léfî. Leur position n'est pas des 
plus faciles, et ils auront à se rappeler souvent, comme nous, que 
Dieu est notre retraite , notre refuge, notre secours dans les dé- 
tresses. Ce qui nous désole, c'est la difficulté des communications. 
J'espère pourtant que nous pourrons arrivera échanger des lettres 
tous les deux mois. Mais en deux mois, en soixante jours, que de 



282 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

choses peuvent se passer ! Nous devrions être deux familles sur 
chaque station, pour commencer. C'est une mesure que néces- 
sitent la prudence et la sécurité, et les besoins du pays nous im- 
posent une station à Séchéké aussi bien qu'à la Vallée. Nos cir- 
constances ne sont pas précisément brillantes, et je n'ose rien dire 
encore de la perspective qui est devant nous. Nous sommes sans 
protection humaine, dans ce pays de meurtre et de rapine. C'est 
en Dieu seul que nous devons mettre toute notre confiance. Il ne 
nous fait jamais défaut. 

Oh ! que de fois nous aussi nous pouvons dire : « Il m'a fortifié 
de force en mon âme », et quand nous sommes assaillis par des 
essaims de soucis : « Le Seigneur achèvera tout ce qui me con- 
cerne. » Quant aux païens eux-mêmes, nous ne pouvons pas être 
désappointés, car nous savions d'avance qu'ils n'ont jamais eu 
l'Evangile. Pour ma part, quand je vois les revers de tant d'expé- 
ditions, le pillage et le meurtre d'explorateurs, je suis pénétré de 
reconnaissance envers notre Père céleste pour la mesure de sécu- 
rité et de santé dont nous jouissons. 

Vous vous serez réjouis, n'est-ce pas ? de savoir que Léwanika 
se propose de s'établir tout près de Se foula. Nous pourrons, je 
crois, avoir une belle école du moment que nous aurons une mai- 
son. Mais qui se chargera de cette école ? Aaron est mieux doué 
pour l'évangélisation que pour l'enseignement ; nous n'avons plu> 
ma nièce avec nous, et ma chère femme, qui n'est plus forte, a 
toute la charge et les soucis d'un grand ménage sur les bras. Moi, 
je devrais être un peu libre 'pour diriger les travaux et visiter les 
villages... C'est encore aux collines éternelles d'où nous vient tout 
secours qu'il nous faut regarder. 

• 

Séfoula, i5 janvier 1887. 

Séfoula, sur le haut Zambèze et dans la vallée des ba-Rotsi, 
n'est pas précisément un Eldorado ; ce n'est pas non plus la fin de 
nos difficultés, tant s'en faut. Mais Séfoula, c'est le terme d'un 
voyage de trois ans et d'une vie errante de dix années. C'est en 
1877, en effet, que nous quittions notre paisible presbytère de 
Léribé pour le pays inconnu des ba-Nyaï. Nous nous doutions 
fort peu que ce voyage, qui ne devait durer que quelques mois, 
aboutirait au Zambèze, au sacrifice (pour nous) d'une œuvre 
aimée et à la fondation d'une mission nouvelle. Depuis lors, nous 
n'avons plus posé le bâton de pèlerin. Si nous avions prévu tout ce 
qui était devant nous, le courage nous eût probablement manqué. 



LA MISSION SE FONDE. 283 

Mais Dieu, dans sa grande bonté, nous a conduits pas à pas; les 
difficultés ont surgi une à une, mais une à une aussi elles ont été 
surmontées. C'est par degrés, et pour ainsi dire insensiblement, 
que nous sommes arrivés à l'angle de la route où notre vie mis- 
sionnaire a pris une nouvelle direction et où se sont ouvertes de- 
vant nous des perspectives inattendues dans le champ mission- 
naire. Dieu s'accommode ainsi à la faiblesse de ses enfants. Il les 
ménage tout en faisant leur éducation ; il aplanit leur chemin et 
leur rend tout facile, et eux, soutenus par « les bras éternels », 
allant de « force en force », sont tout étonnés, quand ils jettent 
un regard en arrière, de constater les progrès accomplis et les ré- 
sultats obtenus. C'est de Lui que vient toute grâce excellente et 
tout don parfait ; qu'avons-nous que nous ne l'ayons reçu ? A Lui 
donc, à son nom seul soit toute louange et toute gloire ! 

Ce n'est pas sans émotion que j'inscris cette date qui ouvre une 
ère nouvelle dans l'histoire de notre mission. Elle y figurera long- 
temps dans l'avenir, j'en ai l'assurance, comme notre Jehovah-Jireh 
et comme un monument international de foi et d'union. C'est 
notre Eben-Hezer à nous ; en l'érigeant, nos cœurs débordent de 
joie et de reconnaissance pour le passé, et nous plongeons les re- 
gards dans l'avenir sans inquiétude, avec une sereine confiance. 
Gardons-nous d'un zèle spasmodique qui subit les caprices de la 
mode et de la nouveauté. Pour vous qui donnez et priez, comme 
pour nous qui sommes à la brèche, l'œuvre qui nous est confiée 
est éminemment une œuvre de patience, de persévérance et de 
foi ; soyons prêts à la faire au milieu des dangers les plus sérieux, 
des désappointements les plus vifs, comme aussi des sacrifices les 
plus coûteux. Ne reculons devant rien. Les désastres de l'expédi- 
tion du D r Holub, le martyre de l'évêque Hannington, celui d'un 
missionnaire wesleyen et de sa femme à la côte d'ouest, le mas- 
sacre du comte Porro et de M. et M me Barrai, et d'autres faits 
semblables nous disent clairement que ce n'est pas impunément 
que la science, la civilisation et le christianisme attaquent le con- 
tinent noir, une des principales forteresses de Satan. 

Dans nos aspirations pour l'avenir de cette mission, mettons de 
côté toute timidité et modestie humaines ; osons être téméraires 
et audacieux. Ad. Monod, de vénérée mémoire, a dit : « Prions 
comme si nous ne pouvions rien ; travaillons comme si nous pou- 
vions tout. » L'œuvre grandit toujours plus à nos yeux en étendue 
comme en difficultés. Nous sentons plus que jamais notre fai- 
blesse et notre insuffisance ; mais les promesses immuables de 
Dieu sont là dans toute leur réalité et sans d'autres limites que 



284 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

notre foi et la puissance de l'Eternel. La conversion des âmes les 
plus dégradées et les plus abruties, et la transformation des peuples 
par la prédication de la folie de la croix, ne sont plus des miracles 
qu'il soit permis au plus sceptique de révoquer en doute ; ce sont 
des faits accomplis que l'histoire a déjà maintes fois constatés de- 
puis le commencement de notre siècle, sans remonter plus haut. 
Attendons donc de grandes choses, et nous verrons de grandes 
choses. « Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. » 

Il vous souvient peut-être que c'est le 16 août que j'avais quitté 
Séchéké pour faire à la Vallée le premier voyage en wagons. Ja- 
mais nous ne nous étions séparés, ma chère femme et moi, pour 
un temps aussi long et dans des circonstances aussi sérieuses. Ce 
« veuvage » a été une rude épreuve. Nous avons extrêmement 
souffert des entraves sans nombre qui ont failli faire manquer tous 
nos plans. Si Ton m'eût dit d'avance que nous ne quitterions Sé- 
chéké que le i5 décembre pour aller à la Vallée, j'aurais proba- 
blement partagé le pessimisme de tous ceux qui affirmaient l'im- 
possibilité d'un tel voyage à cette saison; car l'an passé, à même 
date, ma voiture n'avait pas pu traverser les plaines inondées du 
Kasaya et du Nguési pour aller à Mambova. On taxait mon entre- 
prise de folie, et on se disait tout haut ce que j'appréhendais moi- 
même secrètement, que l'inondation nous surprendrait en route, 
que nous ne pourrions ni avancer ni reculer, et que nous serions 
retenus dans les marais jusqu'à l'hiver. 

Notre départ de Séchéké fut des plus tristes. C'était par une 
nuit obscure et avec une pluie battante. Depuis plusieurs jours, la 
crue des eaux du Zambèze augmentait nos inquiétudes. Je ne 
dirai rien de notre séparation d'avec notre chère nièce et son 
mari, avec la perspective de plus de cent lieues de distance entre 
nous et d'un revoir que le climat et les circonstances rendent dif- 
ficile, sinon problématique. Nos cœurs se serrent en pensant à nos 
bien-aimés, à leur isolement et à leur position tout particulière- 
ment délicate et pénible. Je ne saurais trop demander pour eux 
vos instantes supplications. Séchéké, comme chef-lieu d'une im- 
mense province et la porte du pays, est un poste qui ne le cède 
en importance qu'à celui de Léalouyi même. Que nous ne soyons 
qu'à deux pour les occuper, c'est dérisoire. Nous attendons impa- 
tiemment le renfort que nous avons demandé à Dieu et à vous. 
Ouand viendra-t-il ? Que Dieu veille sur Séchéké et sur ses ser- 
viteurs ! 

Malgré les prévisions les plus sinistres, nous avons fait un 
voyage heureux et rapide. Il a plu, c'est la saison, il a plu beau- 



LA MISSION SE FONDE. 285 

coup, mais généralement pendant la nuit, le dimanche ou pendant 
les haltes. La pluie ne nous a pas fait manquer une seule étape. 
Les rivières débordaient et nous ont causé de la peine ; nous nous 
y attendions. Il a fallu à chacune passer nos bagages en canots, et 
une fois même démonter complètement nos voitures comme à 
Kazoungoula; mais partout les ma-Ngnété et les ma-Totéla ont fait 
preuve de bonne volonté et ont montré de l'empressement à nous 
aider. Ils nous saluaient joyeusement comme de vieilles connais- 
sances. Non seulement ils se sont contentés de fort petites rému- 
nérations, mais ils ne nous ont rien volé, ce qui est beaucoup dire. 

Il faudrait que nous pussions mettre un canot sur chacune de 
ces rivières. Mais les canots sont difficiles à trouver aussi long- 
temps que le roi et les principaux de la nation ne sont pas encore 
pourvus. Me prévalant des dons spéciaux qui nous ont été faits 
dans ce but, j'en ai commandé plusieurs ; j'ai fait aussi une forte 
commande d'objets d'échange qui nous arriveront probablement 
vers la fin de l'année. Que nos amis prennent patience et reçoivent 
encore ici nos remerciements. 

Outre une dizaine d'hommes, Léwanika avait envoyé trois petits 
chefs ma-Totéla « pour prendre soin » de ma femme et « l'amener 
en sûreté à la Vallée ». Ils appartenaient au clan des Mayéla-fatsé, 
les Mange-par-terre, ainsi nommés parce que le roi Sépopa, dont 
ils étaient les serviteurs personnels, les nourrissait en versant par- 
terre les restes des écuelles royales. Ils surent gagner la confiance 
de leur maître au point que celui-ci les établit au milieu de la 
tribu des ma-Kouengoa dont il n'était pas sûr. Nos petits person- 
nages, fiers de leur mission, levaient la tête, parlaient haut et con- 
traignaient les ma-Ngnété à leur donner abondance de nourriture 
et à porter leurs paquets. Pour nous, ils étaient pleins d'égards. 
Pauvres ma-Ngnété ! quelle pitié nous éprouvons pour eux ! Ka- 
langou, qui est un de leurs principaux chefs et un homme très 
respectable, me confiait ses peines et me suppliait d'exercer mon 
influence sur le roi — car il croit que j'ai de l'influence — pour 
améliorer leur condition. Les chefs de Séchéké venaient de faire 
une grande chasse de dix jours dans les environs ; « ils avaient 
passé comme une nuée de sauterelles », ne laissant rien derrière 
eux. « Nous ne nous plaignons pas, disait-il, ce sont nos maîtres. » 
Vint ensuite un des principaux officiers de la maison du roi — un 
Sékoumboa — qui, mécontent de la quantité de vivres que Ka- 
langou s'empressa de lui envoyer, saisit ceux qui les lui appor- 
taient et le propre fils de Kalangou et les étrangla à la manière 
des ba-Rotsi. 



28C) SUR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

Le io janvier au matin, nous débouchions dans le riche et beau 
vallon où le Séfoula prend sa source. Il fallait voir la sensation 
que produisit notre apparition. On accourait de tous les villages, 
grands et' petits, les femmes surtout, hors d'haleine. On prenait 
les devants à nous barrer le chemin pour mieux voir la dame 
blanche, un phénomène vivant qu'on n'avait jamais vu dans toute 
la contrée, et puis c'était un roulement de claquements de mains 
et une fusillade de : « Changoué ! Khosiî himéla ma rona! » (Sa- 
lut, seigneur, bonjour, notre mère !) Ce fut au milieu d'une foule 
bruyante, qui grossissait à chaque pas, que nous arrivâmes à la 
station. Depuis lors, des troupes nouvelles se succèdent chaque 
jour et plusieurs fois par jour. Quelques personnes apportent de 
petits présents de bienvenue, des produits de leurs champs et tous 
des salutations cordiales. Somme toute, nos impressions sont 
bonnes en étudiant les figures qui nous étudient aussi. Nous cher- 
chons involontairement parmi ces gens « les frères et les sœurs » 
qui nous sont promis et que la grâce de Dieu nous révélera un 
jour. Nous cherchons à découvrir aussi parmi eux des ressem- 
blances avec ceux que nous avons quittés, mais que nous portons 
toujours sur nos cœurs, et nous plaçons mentalement sur leurs 
têtes des noms qui nous sont chers. Nous les aimerons, ces ba- 
Rotsi, non-seulement comme des créatures humaines pour qui le 
Sauveur est mort, mais comme des individus sociables. Nous 
pourrions même espérer de gagner bientôt leur confiance et leur 
affection, n'élait le régime de tyrannie et de méfiance sous lequel 
ils vivent. 

Nos chers amis, Middleton et Waddell, étaient en bonne santé. 
Ils ont eu la vie dure pendant mon absence, et rien d'étonnant à 
ce qu'ils aient eu quelques attaques, assez légères du reste, de 
fièvre. C'est avec une émotion mal contenue qu'ils souhaitèrent à 
ma femme la bienvenue à Séfoula. Ils avaient perdu tout espoir 
de la voir arriver avant l'hiver. Malgré les pluies incessantes et de 
grandes difficultés, ils ont réussi à mettre un toit de chaume sur 
une cabane de deux chambres faites de pieux et de roseaux. Il 
s'agit maintenant de la crépir, d'en faire les parquets de terre 
battue et de la laisser sécher, ce qui prendra des semaines. En 
attendant, le wagon nous sert de chambre à coucher; nous pre- 
nons nos repas dans une hutte d'herbe ouverte à tous les vents et 
infestée le soir de moustiques et de toutes sortes d'insectes qui 
rendent tout travail et même la lecture impossibles. La forêt où 
nous bâtissons et que j'avais laissée toute noire, grillée par le feu, 
est devenue un fourré de broussailles qui croissent vigoureuse- 



LA MISSION SE FONDE. 287 

ment. C'est à peine si, à cinquante pas de distance, on pouvait 
distinguer le toit de la chaumière au milieu de ce taillis. C'était à 
étouffer. Je m'étonne que nos aides missionnaires aient pu y vivre 
pendant deux mois. Ces broussailles épaisses, où foisonne un 
petit serpent noir qu'on dit être très dangereux, sont en même 
temps hantées par les hyènes et les panthères. Elles ont fait da 
fréquentes incursions nocturnes au camp, et on a dû leur faire 
une chasse sérieuse. Il fallait voir la joie de Ngouana-Ngombé et 
de mes autres garçons quand ils me contaient comment ils avaient 
tué deux de ces monstres à quelques pas de nos huttes. Hélas ! 
dans un village voisin, une jeune esclave qui mourait de faim avait 
volé de nuit quelques épis de maïs. Elle les rôtissait au feu de nos 
bergers endormis et les dévorait sans bruit, quand, tout à coup, 
une hyène fondit sur elle et l'emporta dans les bois. Le lende- 
main, on ne trouva d'elle que quelques lambeaux de chair et des 
os épars ! 

Il faut donc nous fortifier de bonnes palissades et déblayer les 
broussailles, un travail considérable. Le croirait-on? il m'en coûte 
de déraciner même un de ces arbustes, moi qui, pendant vingt 
années, au Lessouto, ai planté des arbres, espérant m'y ensevelir 
comme dans une forêt. 

Plus de famine maintenant ; il y a abondance de nourriture qui 
permet d'attendre les récoltes. Nos jeunes gens peuvent toujours 
grignoter quelques épis de maïs vert qu'on leur donne en passant. 
Nous pouvons nous pourvoir à bon marché de pourpier des 
champs, de citrouilles, de jeunes gourdesédibles, etc. Seulement 
le calicot file. Une pièce est à peine entamée qu'on tremble de la 
voir finir. Quoi qu'on en pense, le système du troc n'est pas éco- 
nomique. Les frais de transport sont considérables; notre petite 
monnaie, ce sont des mouchoirs et des setsiba surtout. On ne peut 
presque rien acheter, ni obtenir le moindre service sans le setsiba. 
C'est un cadeau de rigueur pour ce que j'appellerai la bourgeoisie 
du pays ; l'aristocratie est naturellement plus exigeante. On com- 
prend que nous fassions une assez grande consommation de cali- 
cot, et que, malgré nos calculs, nous soyons souvent à court. 
L'âge monétaire, que Léwanika appelle de tous ses vœux sans le 
comprendre, n'a pas encore lui pour nous. 

Ces temps-ci, on voit dans toutes les directions de longues files 
de gens chargés de fardeaux. Comme au temps de Salomon, c'est 
le tribut du roi : du miel, des fourrures, des fruits sauvages, des 
engins de pêche, des nattes, etc., le produit des champs, de la 
chasse et de l'industrie. La reine a son tribut comme le roi. Le 



288 SUR LE HAUT-Z.VMBEZE. 

tout, porté au lékhothla en grande cérémonie, est partagé entre 
les chefs de la nation. Cela donne à Léwanika beaucoup d'occu- 
pation et de préoccupation, car il lui faut ménager la jalousie. et 
la rivalité, aussi bien que la rapacité de ces personnages qui font 
et défont les rois selon leurs caprices. 

22 janvier, samedi. 

Jeudi matin, le tambour et le sérimba annonçaient de loin l'ar- 
rivée du roi. La panique fut telle, que les gens qui étaient venus 
travailler, vendre ou visiter, avaient presque tous disparu en un 
clin d'œil. Gela n'empêcha pas que, bientôt après, il y avait foule, 
et une foule qui se renouvelait à chaque instant pour rendre hom- 
mage au souverain. Le va-et-vient, les bivouacs, les feux, les con- 
versations animées, les jeux pleins d'originalité et la musique 
royale, qui, de jour, vous étourdit, et, de nuit, chasse impitoya- 
blement le sommeil avec les mauvais esprits ; toute cette confu- 
sion, cette cohue et ce vacarme, qui n'ont pas manqué d'intérêt, 
ne nous ont pas épargné des fatigues de plus d'un genre. Et main- 
tenant que le cortège royal a repris le chemin de la capitale et 
disparu dans la plaine, c'est un soulagement de nous trouver 
seuls et paisibles. 

Léwanika venait faire à M me Goillard une visite de bienvenue, 
et il croyait que c'était de bon ton, sans doute, de s'entourer du 
cérémonial de la cour. Pauvre homme ! il n'est pas sans soucis, et 
il a besoin d'un ami à qui il puisse librement les confier et sur qui 
il puisse s'appuyer. Il se méfie de tout le inonde, même de ceux 
qui l'ont ramené au pouvoir, et, malheureusement, il ne le cache 
pas. Il a ainsi affermi de vagues appréhensions qui nous hantaient 
l'esprit ; c'est qu'il existe parmi les chefs un parti hostile aux 
étrangers et qui voit d'un mauvais oeil notre présence dans la con- 
trée. Demandez, avec la protection du Seigneur, la sagesse qui 
vient d'en haut, afin que, soit à Séchéké, soit à Séfoula, nous sa- 
chions conquérir et maintenir notre position et même gagner de 
l'influence. 

Sombre et soucieux en privé, Léwanika en public est causeur 
et gai. Il avait amené avec lui, non seulement sa détestable bande 
de musique, mais aussi ses clowns. L'un d'eux, revêtu d'une peau 
d'hyène, imitait avec tant de perfection les cris, les ricanements 
et les allures de cette bête fauve, que les chiens même s'y mé- 
prirent et lui firent la chasse. Ces sortes de jeux sont très popu- 
laires ici et les acteurs sont toujours sûrs de leurs pourboires; ils 




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HAUT-ZAMBEZE. 



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LA MISSION SE FONDE. 29 I 

n'abandonnent jamais la partie, d'ailleurs, dussent-ils s'échiner 
pendant deux jours. Les Zambéziens ne savent pas parler en pu- 
blic, ni traiter les affaires avec le décorum des ba-Souto ; ils 
aiment la plaisanterie, et, chez eux, personne n'est à l'abri des 
traits acerbes de la moquerie et du ridicule. On a de la peine à se 
figurer que des gens d'un naturel si enjoué soient en même temps 
si cruels. Hélas ! nous ne pouvons pas faire un bout de promenade 
sans heurter du pied un crâne fracassé ou quelques ossements hu- 
mains calcinés. Léwanika nous montrait les restes du combus- 
tible qui, récemment encore, à dix pas d'ici, avait servi à brûler 
des sorciers. Oui, « les lieux ténébreux de la t *rre sont pleins des 
repaires de cruauté ». (Ps. LXX1V, 20.) 



XXX 



La station de Séfoula, — Un pitso. — La mission officiellement installée. — Procès de 
sorcellerie. — La prédication de l'Évangile. — L'école fondée. — Mœurs zambé- 
ziennes. — Superstition et cruauté. 



Séfoula, I er février 1887. 

Trois semaines que nous sommes à Séfoula ! C'est un arrêt, 
mais pas un repos. Ma chère femme est brisée de fatigue. Il nous 
en coûtait de nous remettre sitôt à rouler pour visiter Léalouyi, la 
capitale, à i!\ kilomètres d'ici. Mais nous l'avions promis. Le lundi 
donc, de grand matin, nous serrions la main à nos amis Middle- 
ton, Waddell et Aaron, et nous nous mettions en route. Kambou- 
rou était conducteur d'office. Ngouana-Ngombé, en culottes 
courtes, mon vieux feutre sur la tête, pataugeait dans les mares 
et effrayait les oiseaux à coups de fusil : il prétendait chasser. Des 
hameaux qui bordent la vallée on accourait, autant pour voir la 
maison roulante que pour nous saluer. Des troupes de gens qui 
revenaient de la capitale se croisaient avec d'autres bandes qui s'y 
rendaient, chargées de fagots et de corbeilles de céréales pour leurs 
maîtres. Le wagon était vide, la plaine et les flaques d'eau qui la 
parsèment n'offraient aucune difficulté; le temps était superbe; 
nous pouvions donc jouir de ce petit trajet comme d'un jour de 
congé. Le roi attendait notre visite; cela n'empêcha que, confor- 
mément à l'étiquette, j'envoyai Naroumango pour nous annoncer. 
Longtemps avant qu'il fût de retour, une foule turbulente était 
accourue à notre rencontre, se ruait vers le chariot, au risque de 
se faire écraser, le prenait comme d'assaut, et malgré nous, l'en- 
vahissait de tous côtés. C'est escortés, harcelés par cette cohue 
toujours croissante, que nous nous arrêtâmes sur la place publique. 
Là il faut faire antichambre ; ce n'est pas agréable, le soleil est 
ardent et la poussière nous étouffe. 

Arrive enfin mon messager avec un sékomboa du roi, un de ses 
chambellans, dirions-nous en français : « Le roi vous cherche en- 
core une maison et vous prie d'attendre. » Bien, attendons. Bien- 
tôt, nouveau message : « Je suis chargé de vous conduire à votre 
logis à dix pas d'ici. » C'est un chenil délabré que les immondices 
rendent presque inabordable. Ces ba-Rotsi, ces seigneurs qui 



LA MISSION SE FONDE. 20,3 

sont si exigeants quand on les reçoit, quand comprendront-ils les 
rudiments de l'hospitalité? Je me sens contrarié, mais à quoi 
bon ? Le mieux, c'est de prendre la bêche et, avec mes garçons, 
de me mettre à déblayer. Sur ces entrefaites arrive le roi, accom- 
pagné de ses conseillers, pour nous souhaiter la bienvenue. « Gom- 
ment, fit-il avec embarras, on vous a mis dans un vilain endroit. 
— Bon, me dis-je intérieurement, la leçon a été comprise. » — 
Un peu plus tard, je dus céder à ses instances; notre voiture était 
traînée, presque portée par tous les hommes du village, chefs et 
serfs, près d'une grande hutte royale, entourée d'une vaste cour 
mise à notre disposition, et située à l'ombre d'un bosquet. Ce 
petit bocage est un lieu sacré, soigneusement entouré de nattes. 
11 se compose de mothata, arbres à caoutchouc, d'euphorbes, de 
bananiers, de quelques plantes grimpantes, etc.; il s'y trouve un 
nombre infini de cornes de gazelle remplies de mystérieux spéci- 
fiques, de charmes de tous genres ; une corde tendue comme nos 
fils télégraphiques semble avoir pour but d'éconduire en pleins 
chimps les mauvais esprits et les sortilèges. C'est le sanctuaire de 
Léwanika, c'est là qu'il va régulièrement entretenir commerce 
avec les dieux. Pauvre Léwanika! son oreiller est plem de soucis 
plus que de plumes. Son expédition projetée chez les ma-Choukou- 
loumboué rencontre de l'opposition, et l'opposition l'irrite. Il 
était très agité ; il allait et venait; il finit par rester au wagon jus- 
qu'à une heure très avancée. Il me disait de temps à autre une 
banalité en sessouto, roulait ensuite avec une volubilité surpre- 
nante des torrents de sérotsi, puis faisait tout à coup une sortie 
en sessouto, avec de gros éclats de rire que ses serviteurs favoris, 
agenouillés devant lui, accueillaient avec d'incessants claquements 
de mains. « Eh bien! morouti, s'écria-t-il en se tournant vers moi, 
c'en est fait de mon expédition, tu l'as désapprouvée, et mes gens 
n'en veulent pas. Ah ! fit-il avec aigreur, en claquant la langue et 
en poussant un profond soupir, tout est difficile avec ces gens-là. 
Si je parle d'un champ à labourer, ba nyanda, — ils murmurent ; 
d'une maison à bâtir, ba nyanda; d'une chasse, ba nyanda. Ba 
nyanda ka metla, ba nyanda kaoféla, ba nyandêla tsotlè, bontsoa 
boo ! — Ils murmurent toujours, ils murmurent tous, ils murmu- 
rent pour tout ! Cette gent noire-là! » Il me faisait pitié. 

Le lendemain matin, dès sept heures, les tambours, les sérimba, 
le brouhaha des salutations annonçaient que le roi siégeait au fo- 
rum — le lékhothla. Nous nous y rendîmes. Un pitso avait été 
convoqué en notre honneur; il y avait foule. A la requête de Lé- 
wanika, j'ouvris la séance par une allocution où je m'attachai à 



2 94 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

montrer le caractère de notre mission et les bienfaits de l'Evangile 
pour un peuple. Je m'attendais à ce que le roi parlât à son tour. 
Quelle ne fut pas notre stupéfaction de voir Gambella, le premier 
ministre, se lever ensuite et crier à plein gosier : « Ba-Rotsi, vous 
voyez les barouti devant vous, vous les avez entendus. Si vous n'en 
voulez pas, ne craignez pas de le dire et ils s'en retourneront chez 
eux. Parlez franchement, vous en avez l'occasion. Ne dites pas 
que le roi vous impose une chose que vous n'aimez pas. Parlez ! » 
Le silence ne dura que quelques minutes ; mais ces minutes me 
parurent des heures. Se pourrait-il que nous fussions tombés dans 
un piège comme les jésuites ? Pourquoi remettre notre acceptation 
même en question ? Et si on allait publiquement déclarer qu'on 
ne veut pas de nous?... 

L'attente ne fut pas longue, heureusement. Le premier orateur 
s'indigna qu'on doutât des bonnes dispositions de la tribu. « Gam- 
bella, disait-il, tes insinuations sont une insulte à nous et au roi. 
Quand nous a-t-il jamais donné quelque chose de mauvais ? S'il a 
cherché un morouti, n'est-ce pas parce qu'il sait que c'est une 
chose bonne ? N'entendons-nous pas dire que toutes les nations 
noires ont leurs missionnaires pour enseigner aux jeunes gens et à 
ceux qui gouvernent la sagesse des blancs? Et vous voudriez que 
nous, ba-Rotsi, nous restions dans un trou ténébreux? Vous ne 
le pensez pas. Remercions plutôt Robosi de nous avoir cherché la 
lumière. Na ké ithumetsé Moréna. Moi, je remercie le roi. » 

Le ton était donné et plusieurs parlèrent dans le même sens. 
Nous respirions. — « Mais quoi ? s'écria un petit bout d'homme 
tout criblé de la petite vérole, vous parlez ainsi ? ba-Rotsi, vous 
êtes des poltrons et des menteurs. Non, vous ne les aimez pas, 
ces étrangers-là ; vous n'aimez pas à les voir dans votre pays, 
vous avez peur d'eux; mais vous n'avez pas le courage de le dire 
à la face du roi. Eh bien ! je parlerai, moi. Ces étrangers-là ap- 
portent avec eux la malédiction. Ne sont-ce pas eux qui ont fait 
pourrir le soleil (éclipse totale de soleil) et qui nous désolent par 
la sécheresse? Laissez donc mensonges et flatteries, parlez fran- 
chement, déclarez que vous ne voulez pas de ces blancs-là, et, 
sans hésiter, renvoyez-les chez eux. » 

— «Non, reprit un autre, nous ne chasserons pas les mission- 
naires, ils apportent le lengolo (l'Ecriture) et la sagesse, la paix 
et la prospérité. Je comprends, moi, que nous aurons une mine 
d'étoffes et des wagons; mais comment les traîner,. puisque no:is 
n'avons pas de bœufs et que le morouti désapprouve notre expé- 
dition chez les îna-Choukouloumboué ? » 



LA MISSION SE FONDE. 2 0,5 

— « C'est ça, interrompit un nouvel orateur, renseignement, c'est 
chose qui convient aux femmes et aux enfants (jiiho éa malapd) ; 
les bœufs, c'est l'affaire des hommes, du lékhothla. Laissons donc 
Litia, le fils de Léwanika, et les garçons de son âge avec le mo- 
routi, et nous, allons nous approvisionner de bétail : nos familles 
meurent de faim. » 

— « Vous n'y entendez rien, reprit Liomba, un sage qui a vu le 
monde, pendant un séjour qu'il a fait à Mangouato. Notre expé- 
dition chez les ma-Choukouloumboué n'a rien de commun avec la 
question des barouti. Les barouti sont les pères de la nation. Je 
l'ai bien vu à Mangouato. Tous les jours, au lékhothla, le grand 
chef Khama cousait des fourrures : « C'est pour mon missionnaire 
« et ami, nous disait-il, M. Coillard, qui est allé au Zambèze. » 
Khama est chrétien et tous ses gens aussi. (Vous ne le croyez pas, 
n'est-ce pas ?) Ils sont tous habillés à l'européenne ; ils ont tous des 
fusils à culasse et des canons rayés. On ne se marie pas chez eux 
comme ici. Attendez ! Quand notre fils Litia prendra femme, ce 
sera une grande fête nationale. Nous les conduirons chez le mo- 
routi, tous les deux parés de vêtements magnifiques, etlemorouti 
leur fera promettre toutes sortes de bonnes choses et leur donnera 
ses conseils paternels. Puis on tuera force bœufs, et tout le monde 
se réjouira. Accueillons les barouti, non pas comme des étran- 
gers, mais comme des ba-Rotsi et des bienfaiteurs. Aidons-les, 
donnons-leur nos enfants, mais commençons nous-mêmes à écou- 
ter leurs enseignements. C'est à nous, chefs, que toutes nos tribus 
regardent. » 

Je répondis à tous ces discours par une allocution de clôture. 
En terminant, je racontai certains incidents de voyage qui firent 
rire aux dépens des faiseurs de pluie, de celui qui nous rendait 
responsables de l'éclipsé de soleil et de la sécheresse. On rit, c'est 
vrai, mais ne nous faisons pas illusion sur la situation. Il s'est 
lait jour un élément d'opposition latente avec lequel nous pouvons 
un jour nous trouver aux prises. Mais prévoir la lutte et s'y pré- 
parer, ce n'est pas du découragement. 

J'ai essayé de donner aussi fidèlement que possible la physiono- 
mie de ce pitso. Il est intéressant et instructif à plus d'un point de 
vue. En trois heures, une vingtaine d'orateurs avaient pris la pa- 
role ; c'est vous dire qu'on est bref au Zambèze. Le forum des 
ba-Souto n'existe pas ici; les Zambéziens, qui rampent devant 
leurs tyrans, n'ont ni vie publique, ni ressort politique. Les no- 
tions parlementaires qui, au Lessouto, forment, ont formé plutôt 
des orateurs et des personnalités, sont inconnues ici. 



2 0,f> SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Les trois ou quatre jours que nous passâmes à la capitale 
furent bien remplis. Comme Mokouaé, la reine, et plusieurs chefs 
du dehors étaient venus pour l'occasion, la ville regorgeait de 
inonda. Comment faire la police quand des centaines d'esclaves 
sont là, affamés et ne mangeant que ce qu'ils peuvent attraper? 
Aussi tous les soirs, à la brune, le crieur public se faisait entendre : 
« Ho ! ho ! ba-Rotsi aux cœurs jaunes (pleins de convoitise), écou- 
tez ! Vous avez des cœurs jaunes; mais sachez qu'on tirera sur 
quiconque s'approchera de nuit du wagon du morouti. Et si quel- 
qu'un s'avise de voler la moindre des choses, je le mettrai à mort, 
je l'ai juré. Tenez-vous pour avertis, ba-Rotsi aux cœurs jaunes. » 
— Mais, rassurez-vous, on ne tira sur personne et personne ne fut 
mis à mort, malgré une ou deux alertes qui mirent tout le village 
dans la plus grande excitation. 

io février 1887. 

Jamais nous n'avons encore senti comme ces jours-ci que nous 
sommes bien en plein dans l'empire du prince des ténèbres. Lé- 
wanika a un enfant de huit à neuf ans, né épileptique. On le croit 
ensorcelé. Il eut plusieurs crises pendant que nous étions là. Il y 
a eu aussi parmi les chefs, ces derniers mois, quelques morts 
qu'on ne s'explique pas. Le matin même de notre départ de Léa- 
louyi, on annonçait la mort subite d'un chambellan qui, la veille, 
plein de santé, nous avait servi de cicérone dans le village et au 
harem du roi. On garda la nouvelle secrète jusqu'après notre dé- 
part. Alors on cria à la sorcellerie ; on désignait tout haut un 
autre sêkomboa, Moëyanyana, homme jeune encore, aimable, in- 
telligent et très aimé du roi. On s'assemble tumultueusement au 
lékhothla, un pot est mis sur le feu, et un des esclaves de l'accusé, 
par substitution, plonge ses mains dans l'eau bouillante. L'effet 
ne tarde pas à se manifester. Moëyanyana est donc sorcier. Qui 
peut encore fermer les yeux à l'évidence ? Qui en douterait encore 
après « ce jugement de Dieu » que nos pères pratiquaient de la 
même manière au moyen âge ? Aussitôt les assistants de saisir le 
malheureux, de le lier fortement de cordes, de lui arracher de 
prétendus aveux par toutes sortes d'indignités et de le conduire 
au supplice. Il passa la nuit attaché à un pieu. Le lendemain 
matin — un beau dimanche — l'échafaud, un grossier chevalel 
de quatre pieds de haut, fut vite dressé, le feu allumé, le moati — 
un poison violent — préparé et administré, et l'infortuné chef 
luttait bientôt avec la mort au milieu des insultes et des malédic- 



LA MISSION SE FONDE. 297 

lions de la foule surexcitée. Le roi avait défendu qu'on brûlât son 
serviteur favori. On le traîna donc et on le jeta dans une mare 
voisine. De nuit le supplicié revint à lui-même. En vain Léwanika 
essaya-t-il de lui sauver la vie. Ceux qui devaient le conduire à 
Séchéké parmi les siens le massacrèrent tout près d'ici de la ma- 
nière la plus révoltante. Hélas ! ce n'est pas un cas isolé. Le cœur 
saigne à l'ouïe de tant d'horreurs. Elles prennent une épouvantai >Ie 
réalité quand elles se commettent pour ainsi dire sous vos yeux 
et que vous avez personnellement connu les victimes. 



28 février. 

Nos dimanches deviennent intéressants. Nos voisins commen- 
cent à compter les jours de la semaine et à se souvenir du jour du 
Seigneur, le tsipi, la cloche (bien que nous n'ayons pas de cloche), 
ou bien « le jour où l'on meurt * ». Nous avions hier i5o auditeurs. 
La grande attraction, c'est notre harmonium. Mais qu'il est diffi- 
cile en plein air de captiver ce monde remuant ! C'est le vent, le 
soleil ou la pluie. C'est un oiseau qui vole, une poule qui caquette, 
les chiens qui aboient et se battent. On se salue aussi, on cause, 
on prise, on va et vient, on rit. Il faut tout doucement réprimer 
ces licences et maintenir l'ordre ; ça n'inspire guère. Il y aurait de 
quoi balayer de la mémoire le sermon, si on l'avait écrit ! Cepen- 
dant, il arrive aussi quelquefois que ces pauvres gens écoutent. 
Hier, je racontai le déluge; on me comprenait; l'attention était 
rivée. Aussi, quand, après avoir parlé de ce déluge de feu prédit 
par saint Pierre, je fis appel à mon auditoire et m'écriai : a Où 
fuirez-vous alors la colère de Dieu? » — « Vers toi, morouti, notre 
père ! » répondirent plusieurs voix à la fois. « Et pourquoi fuirions- 
nous ? demanda un vieillard avec sérieux, qu'avons-nous à crain- 
dre ? Nous ne sommes pas des sorciers ! » — Oh ! qu'il nous tarde 
de voir une âme s'ouvrir aux rayons de la grâce ! Ngouana-Ngombé 
nous donne parfois de l'espoir. Je l'ai souvent surpris, ce cher 
garçon, caché dans les buissons et priant à haute voix. Dieu, 
qu'il cherche ainsi à tâtons, ne l'entendra-t-il pas ? 

Kambourou, lui, est comme figé. Ne m'annonçait-il pas hier 
soir qu'il est marié! « Marié ! depuis quand? Avec qui? Non, pas 
possible! — Eh! oui, je suis marié, répondit mon garçon avec 



1. Allusion à l'attitude recueillie que l'on prend en priant, et que les païens compa- 
rent à l'immobilité de la mort. 



2 0,8 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

son bon sourire, et la figure toute illuminée. — Et c'est ainsi que 
ça se fait chez vous? — Oui, mon père.» Dans son voyage de 
Séchéké ici, il a rencontré une jeune femme qui n'en était pas à 
son premier mari ; elle lui plut; il lui trouva une matrone dans le 
voisinage, la fit chercher et... le mariage était conclu. C'est assez 
simple. 

Au Lessouto et parmi d'autres tribus de l'Afrique, avant l'in- 
troduction du christianisme, le mariage par bétail * était un bien- 
fait. C'était une digue contre la corruption et un contrat civil. Ici 
rien. Une femme quitte son mari pour un autre, un mari chasse 
sa femme avec la plus grande facilité du monde, et personne ne 
s'en étonne. Un homme s'éprend-il de la femme d'un quidam? 
il s'abouche avec elle, la fait venir chez lui, et tout est dit. Si 
c'est un chef, la chose est encore plus facile. Dans bien des cas, 
ce sont les femmes elles-mêmes qui prennent l'initiative. Un fait 
très remarquable et que je ne puis qu'indiquer ici, c'est que les 
ba-Rotsi ont en général des familles peu nombreuses. Il est vrai 
aussi que la mortalité parmi les enfants est grande. 



28 mars-2 avril. 



Les nouvelles politiques assez inquiétantes qui nous viennent 
de Séchéké nous ont dernièrement valu la visite de Léwanika. Il 
était négligé sur sa personne, bourru et peu communicatif. Le 
mécontentement perce çà et là. Il n'a pu encore organiser sa 
grande chasse annuelle ; ceux qui le peuvent, prétextant la fa- 
mine, se soustraient à ses ordres. Ses émissaires font des battues 
dans les villages, on se sauve à leur approche. Quel monde ! 

Voici un messager du roi. Bonnes nouvelles, sûrement ; il vient 
tout rayonnant; il rit de plaisir. Depuis l'affaire de Moèvanyana, 
que Léwanika s'est donné la peine de me faire savoir dans tous ses 
détails, je me défie un peu des rires des ba-Rotsi. Kambinda s'en 
aperçoit et, en bon comédien, prend un air sérieux. « Le roi, 
dit-il, n'est pas indifférent à tes conseils. Tu l'as réprimandé de ce 
qu'il gouverne avec une javeline cachée sous son manteau (tue 
les gens clandestinement), tu lui as dit que Dieu hait l'effusion du 
sang. Eh bien! il te fait savoir aujourd'hui qu'il a jeté la sagaie 
cachée loin de lui et ne répandra plus le sang. L'autre jour, on a 



1. Nom donné par les missionnaires à la coutume indigène qui exige plusieurs letes 
de bétail, que la famille du marié paie au père de la mariée. 



LA MISSION SE FONDE. 20,0, 

découvert dans les bois et capturé sept enfants, dont une femme 
de Mokoubésa, l'un des chefs de la révolution. Léwanika les a 
fait venir en plein lékhothla et leur a servi un pot de bière empoi- 
sonnée sous leurs yeux. « Vous êtes d'une race maudite, leura-t-il 
« dit, vos pères ont tué les rois qui les avaient comblés de biens, 
« ils ont massacré mes propres enfants. Le jour de la vengeance 
« est venu pour moi. Je ne vous casserai pas la tête, je ne vous 
«transpercerai pas de la sagaie, mais vous allez tous boire cette 
« bière empoisonnée de moati. Et si votre dieu peut vous sauver, 
« c'est son affaire. » Us burent, ou plutôt on leur fit avaler la po- 
tion fatale, on les mit dans un canot, et on alla les abandonner 
sur un îlot désert pour y mourir ! » 

Depuis notre arrivée ici, ma chère femme est d'une faiblesse 
extrême. Le voyage en wagon l'a beaucoup éprouvée. Nous avons 
longtemps logé dans notre vieille voiture qui ne garantit plus ni 
du vent, ni de la pluie. Notre chaumière en roseaux est terminée; 
bien crépie en dedans et en dehors, elle a delà peine à sécher et, 
quoiqu'elle soit infestée de termites, nos deux chambrettes sont 
pour nous un vrai petit palais. Nous sommes étonnés de ce que 
nous possédons pour la rendre confortable et gentille , et nous 
nous sentons pénétrés de reconnaissance envers notre bon Père 
céleste. Mokouaé, la reine, d'abord, puis Katoka, sa sœur, sont 
venues passer plusieurs jours avec nous. Il a fallu plus d'une 
fois les faire circuler dans nos deux chambres avec toute leur 
suite. Elles étaient tout émerveillées, comme nous jadis dans le 
palais de Versailles. Ce qui les étonnait le plus, c'étaient nos 
croisées, notre glace et nos chaises. En s'extasiant devant chaque 
objet séparément, Mokouaé demandait : « En avez-vous fait part 
au roi, mon frère ? » Elle se prélassait, ou siégeait fièrement sur 
sa natte dans une robe d'indienne à grand dessin que ma femme 
lui avait donnée. Elles apprécièrent nos petits cadeaux, se con- 
duisirent, somme toute, avec discrétion, et nous laissèrent une 
bonne impression. 

4 mai. 

Le grand événement du mois, c'est Y école. Il y a longtemps que 
nous la désirions, cette école. Nous aurions voulu la commencer 
en arrivant. Mais il fallait d'abord se loger, même provisoirement. 
Encore aujourd'hui, l'école se fait au milieu de travaux de cons- 
truction qui nous absorbent ; elle se fait en plein air, mais elle se 
fait, et se fait régulièrement tous les jours. Elle compte déjà une 



3oo 



SUR LE H.UJT-ZAMBEZE. 



vingtaine d'élèves inscrits. C'est le 4 mars, en présence de la 
reine, que nous l'avons ouverte. Léwanika nous a envové deux 
de ses fils et cinq de ses neveux ; d'autres chefs ont suivi son 
exemple. On a, non sans peine, construit une hutte pour Litia, les 
autres se sont fait des abris, le tout entouré d'une palissade. C'est 
peut-être l'embryon de notre future école normale. Vous ne sau- 
riez croire de quelle sollicitude nous entourons cette école, et 
avec quelle joie, Aaron surtout, et ma femme et moi alternative- 
ment, lui consacrons tous les jours une partie de notre temps. 
Nos deux élèves les plus avancés sauront bientôt lire; ils ont tous 
quelques notions d'histoire biblique et de géographie. Mais ce 
sont de piètres chanteurs. Chacun de nos petits personnages est 
venu avec un nombre plus ou moins grand d'esclaves, quelques- 
uns de ceux-ci suivent l'école et se placent derrière leurs maîtres. 
Mais nous ne sommes pas encore parvenus à leur faire compren- 
dre que renseignement est aussi pour eux. 

Ce qu'il y a de bien plus grave, c'est la question de savoir com- 
ment nourrir toutes ces bouches. Les jeunes chefs, à force de 
menaces, ont d'abord obtenu l'abondance. La source se tarissant, 
les gens de L'tia épiaient les passants pour les dévaliser ou bien 
fondaient sur ceux qui osaient nous apporter leurs denrées. Force 
nous fut d'intervenir souvent. Mais la terreur que la présence de 
ces princes inspire est telle que notre petit auditoire du dimanche 
est dispersé, que nous avons eu la disette et qu'il nous a été pres- 
que impossible d'avoir des ouvriers. Nos chers élèves ne nous ont 
pas épargnés. Pour nous remercier des vivres que nous leur don- 
nions autant que nous pouvions, ils se sont mis à manger nos 
moutons; mais ils l'ont fait délicatement, comme des pick-pockets 
roués au métier. Pour obvier à toutes ces coquineries, il nous 
faudrait un internat où tous les élèves seraient sur le même pied, 
et constamment sous la surveillance du maître. Cela viendra aussi. 
En attendant, ne méprisons pas les petits commencements, mais 
bénissons-en Dieu. 



2.) mai. 



Le roi est depuis quinze jours revenu de la chasse; chasse mal- 
heureuse s'il en fut. Ses émissaires avaient beau parcourir les vil- 
lages, et par les procédés qui leur sont propres entraîner des 
recrues et semer l'épouvante, la chasse, je ne sais pourquoi, n'était 
pas populaire. Et puis l'inondation, cette année, est à son mini- 
mum, les bas-fonds seuls de la vallée sont submergés. C'est une 




UNE DES NOTABILITÉS DU ZAMBÈZE 



LA MISSION SE FONDE. 3o3 

calamité à plus d'un point de vue, et à celui de la chasse en par- 
ticulier. Les antilopes courent les champs, on ne peut comme 
d'habitude, avec des centaines de canots, les cerner dans un îlot 
et en faire un carnage facile. Et comme les ba-Rotsi comptent sur 
cette grande chasse annuelle d'un mois ou plus pour faire leurs 
provisions de fourrures, on comprend leur déboire cette année. 
La faim les fit rentrer dans leurs foyers. Quelques-uns n'étaient 
plus que des squelettes vivants. De mémoire d'homme on n'avait 
vu chose pareille ; comment l'expliquer, si ce n'est par la sorcel- 
lerie? Certains incidents de chasse avaient aussi mis le roi et les 
principaux chefs de mauvaise humeur. Le lendemain de son re- 
tour, il trouva le parquet de sa maison tout aspergé de sang. Cette 
fois, plus de doute, on en veut à sa personne même. Mais quel 
était l'auteur de ces maléfices? Léwanika n'allait plus au lékhothla 
et ne voyait personne. 

La terreur saisit tout le monde et se répandit partout comme 
une vague. Les récalcitrants qui n'avaient pas pris part à la 
chasse, cachaient de nuit leur blé et leur petit avoir, et se sau- 
vaient dans les bois. Gambella, les autres ministres et tous les 
chefs de la capitale ne se sentaient pas à l'abri des soupçons. 
Chacun tint à honneur de se laver en subissant l'épreuve de l'eau 
bouillante. A un jour donné donc, on mit sur le feu, au lékhothla, 
autant de pots qu'il y avait de chefs, et, toujours par substitution, 
leurs esclaves y plongèrent tour à tour les mains. Chose pour 
moi jusqu'à présent inexplicable, personne ne fut échaudé. Les 
femmes du harem eurent alors leur tour, puis ce fut celui des 
cuisinières et marmitonnes. Dès que ces nouvelles nous parvin- 
rent, je pris un canot et me rendis à la capitale. C'était vendredi 
le 20. Le roi parut content de me voir, il avait le cœur tout plein; 
il passa une grande partie de la nuit dans ma hutte à causer. Le 
lendemain, je passai tout le jour en entretiens privés avec ses 
principaux conseillers, et le soir ils étaient tous réunis chez moi 
avec leur maître. Mais cela ne suffisait pas. Le lendemain diman- 
che, aux deux réunions, je prêchai sur le sixième commande- 
ment : « Tu ne tueras point. » Je vous laisse à penser si on ouvrait 
de grands yeux en m'entendant poser en principe et développer 
cette vérité, ici si nouvelle et si étrange, que l'homme est la créa- 
tion, la propriété exclusive de Dieu, que les rois et les gouver- 
neurs ne sont que les bergers des peuples et des serviteurs qui 
auront à rendre compte de leur administration. J'avais à me faire 
violence en dénonçant l'atrocité d'une superstition qui sacrifie si 
légèrement tant de vies humaines, et en flétrissant les menées qui 



3o4 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

ont produit les derniers événements. Je sentais toute l'importance 
de l'occasion et la grandeur de mon ministère. Oh ! comme j'étais 
allé à Léalouyi en tremblant ; comme je demandais à mon Maître 
la fidélité, la force et la puissance d'une ardente charité ! On a 
compris mes discours aussi bien que le but de ma visite. Les 
gens étonnés disaient : « C'est ça ! » Le roi, qui baissait la tête, 
disait à Gambella : « Les paroles du morouti me sont entrées 
dans le cœur ! » Les conseillers, eux, venaient en particulier me 
prier de les lui répéter; et lui me demandait, à son tour, de les 
redire à ses ministres. Ils me firent tous de belles promesses: plus 
d'épreuves à l'eau bouillante, plus de poison, plus de bûchers ! 

Le lundi matin, un homme plantait, en plein lékhothla assem- 
blé, deux bouts de roseaux avec des paquets de plumes de poule. 
C'était encore un cas de sorcellerie. Ces poules avaient subi 
l'épreuve préparatoire du moati et y avaient succombé. On ren- 
voya ces gens en leur disant qu'ils troublaient la paix publique et 
la sécurité de leur village. Je ne sais pas si j'ai pu sauver la vie 
d'une vieille femme, une des cuisinières, qui s'était trouvée échau- 
dée. Mais ne nous trompons pas, ce n'est pas du premier coup de 
bélier qu'on fera écrouler, qu'on peut même ébranler les murs de 
la superstition. C'est une des places de Satan les plus fortes. Mais 
nous redoublerons les coups, nous creuserons des mines, et heu- 
reux serons-nous si nous parvenons à y l'aire une brèche. 

Vous voyez dans quelle atmosphère nous vivons ; notre ciel 
serait de plomb sans la lumière de la face de Dieu ; notre isole- 
ment serait insupportable sans la communion du Sauveur, et 
j'ajoute, sans la communion des saints. 



XXXI 

L'expédition est terminée. — Au travail ! 



Sétoula, i ( ' r juin 1887. 

« MM. les membres du Comité des missions. 

« Messieurs et honorés frères, 

« L'expédition missionnaire que vous m'avez fait l'honneur de 
me confier a maintenant rempli sa mission. Après les vicissitudes 
qui vous sont connues, elle a traversé le Zambèze, installé une 
partie de ses membres à Séchéké, et, avec les autres, a atteint 
enfin sa destination finale, la vallée des ba-Rotsi, trois ans après 
avoir quitté le Lessouto. C'est à Dieu, tout d'abord, que M me Goil- 
lard et moi rendons grâce d'avoir fait prospérer une entreprise 
que nous avions à cœur, mais que nous savions hérissée de diffi- 
cultés et pour laquelle nous nous sentions peu qualifiés. Mais, 
c'est à vous aussi, messieurs, à notre vénéré président, et à notre 
cher directeur, que nous nous sentons pressés d'exprimer notre 
reconnaissance bien sincère. Nous savions qu'avec votre confiance 
vous nous aviez donné votre affection. Vous nous avez portés 
dans vos prières, vous nous avez gagné les sympathies du monde 
chrétien, vous nous avez entourés de votre sollicitude, et, au 
milieu de nos difficultés et dans notre isolement, vos paroles ont 
toujours su arriver jusqu'à nous pour ranimer notre courage et 
fortifier notre foi. Vous avez fait l'œuvre avec nous quand des 
courants vous poussaient dans une autre direction. Aussi, si nous 
respectons en vous les mandataires de nos Eglises et nos direc- 
teurs, il nous est permis de reconnaître en chacun de vous un ami 
et un collaborateur. 

« Vous aurez sûrement vu la main de Dieu qui nous a si mer- 
veilleusement conduits pendant nos longues pérégrinations, et 
vous aurez lu en caractères frappants sa sainte volonté dans le 
succès qu'il nous a accordé. 

« C'est donc sans la moindre hésitation et avec la plus grande 
confiance que je viens désigner les contrées zambéziennes comme 
nouveau champ de travail aux Eglises de langue française, et en 

HAUT-ZAMBÈZE. 20 



3o6 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 

placer les intérêts sur vos cœurs. Adoptez-la, cette œuvre nou- 
velle, avec le surcroît de responsabilité, mais aussi de bénédic- 
tions qu'elle vous apporte. Vous m'avez déjà prévenu en nous 
envoyant du renfort. 

« Qu'ils soient les bienvenus au nom du Seigneur, ces jeunes 
ouvriers ! Je prendrai place parmi eux, par inter pares. Je ne 
l'ignore pas, il est bien des questions à étudier, des problèmes à 
résoudre, des difficultés à vaincre, des sacrifices à faire et des 
dangers à affronter ; mais vous n'êtes pas au-dessous d'une si 
noble tâche, puisque Dieu vous la confie. Accueillez donc sans 
réserve cette œuvre du Zambèze, entourez-la de tendresse comme 
un enfant nouveau-né. Et puisse-t-elle être en immense bénédiction 
aux tribus de l'Afrique centrale et aux chrétiens eux-mêmes qui 
la soutiennent ! 

« C'est l'ardente prière de votre dévoué dans le Seigneur. » 



TROISIEME PARTIE 



LA MISSION A SEFOULA 



XXXII 



Isolement et soucis. — Travaux matériels. — L'école. — Ce que sont les Zambéziens. 
Arrivée des renforts. — Maladie de M. Dardier. — L'évangélisation. — Un deuil. 



Séfoula, novembre 1887. 

Une occasion en perspective pour la poste, c'est la porte de 
notre prison qui s'entr'ouvre. La pensée engourdie déploie alors 
ses ailes et s'échappe. Elle s'envole au grand air, vers les pays de 
la lumière, et la voilà qui se meut dans le vaste monde des vi- 
vants. La plume, elle, est plus lourde et plus lente. Elle a à 
compter avec toutes sortes de circonstances qui la gênent dans ses 
mouvements et qui glacent son ardeur. Oh ! comme on la jetterait 
de côté si on avait encore à son service le téléphone des commu- 
nications personnelles ! Et cependant, c'est une loi du monde 
moral : pour recevoir il faut aussi donner. Eh bien ! à défaut d'ar- 
gent, donnons de notre cuivre, et vous, amis privilégiés, vous 
nous rendrez l'or de vos sympathies et de votre affection. La con- 
clusion de tout cela, c'est que notre isolement, sans la moindre 
lueur d'une jouissance sociale, est une rude épreuve. Nous étouf- 
fons dans cette atmosphère de corruption, et nous courons le ter- 
rible danger de nous rouiller et de nous figer. Aucun mouvement 
intellectuel et moral ne nous soutient et ne nous élève ; tout notre 
entourage nous tire en bas, et hélas ! quand nous sommes dans la 
poussière, même alors nous sommes encore bien au-dessus du 
niveau des ténèbres et de la fange qui nous environnent. 

Les occupations matérielles et les soucis qui nous écrasent et 
nous absorbent, sont une lourde croix que nous traînons souvent 
de mauvaise grâce. Le missionnaire que, malheureusement, sa 



3o8 SLR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

position met en évidence et que votre affection place sur un pié- 
destal, ne vit pas là-haut; ce ne sont que les statues qui y restent. 
Sa vie à lui n'est non plus la vie contemplative du moine, ni celle 
d'un amateur d'aventures d'un héroïsme à grand éclat. Non. Elle 
est d'un terre-à-terre qui vous étonnerait. C'est un tissu d'humbles 
devoirs et de petits détails qui émiettent son temps, sa patience 
et ses forces. Le soir, un sentiment de tristesse s'empare souvent 
de lui quand il fait le bilan de ses occupations, et n'a guère rien à 
montrer que désappointements et fatigue. Même dans son som- 
meil, il est souvent hanté par la perspective des luttes du lende- 
main. Est-ce là, je me demande, la vie idéale d'un apôtre? Quand 
Paul cousait ses tentes, était-il parfois obsédé des soucis qui tour- 
mentent le commun des mortels? 

Voilà juste une année qu'accompagné de nos amis Waddell et 
Middleton, j'arrivais ici. Ma femme était restée à Séchéké. Nous 
plantions nos tentes au milieu des massifs de broussailles et de 
tronçons mutilés, sur cette colline de sable couverte d'une épaisse 
couche de cendres. Elle doit avoir eu une vingtaine de lunes au 
moins, cette année-là. 

Nous commencions nos travaux d'installation au milieu des cir- 
constances les plus défavorables. Satan n'était pas le seul à rire 
de nous. Mais notre Dieu, toujours bon et toujours fidèle, nous a 
soutenus par sa grâce et secourus selon nos besoins. Ce formi- 
dable voyage de ma femme, qu'on taxait de folie, a été rapide et 
facile. Sa santé, ébranlée par la vie si rude que nous menons de- 
puis trois ans, s'est peu à peu rétablie. Nous avons eu encore des 
pertes de bétail qui ont sérieusement compliqué nos difficultés et 
entravé nos travaux; mais tous nous avons joui d'une excellente 
santé, et les attaques de fièvre ont été aussi rares que bénignes. 
Nous marchons toujours dans un sable profond, les broussailles, 
les tronçons d'arbres décapités, nos jungles et nos marais sont 
toujours là, repaires des serpents, des hyènes et des léopards. 
L'endroit ne sera jamais pittoresque; notre immense plaine sans 
végétation, le lit d'un lac desséché, avec ses marécages fangeux, 
ne sera jamais un canton de la Suisse ou du Lessouto. Il faut en 
prendre notre parti. Mais Séfoula peut devenir habitable et on 
peut y vivre heureux. Pendant que des travaux de drainage se 
poursuivent activement dans le vallon, nous avons commencé à 
déblayer nos massifs, et déjà, sur le coteau où naguère on brûlait 
vifs les sorciers, s'élèvent quatre petits bâtiments européens qui 
sont la grande merveille du pays. Elles sont pourtant bien mo- 
destes, ces cabanes temporaires de pieux et de roseaux et que les 



LA MISSION A SEFOULA. 3c>9 

termites rongent déjà. Mais elles ont de petites fenêtres, de l'air 
et de la lumière. Vous ne sauriez croire quel intérêt nous avons 
trouvé à les élever, à les crépir, et à tirer parti de ce que nous 
avons pour les meubler et les rendre gentilles. C'est l'emblème 
de la vie que nous savons si éphémère et que nous essayons de 
rendre si belle. 

Nos travaux matériels ne sont que commencés; les plus grands 
sont encore devant nous, et nous les envisageons avec une sorte 
de stupeur. 11 nous faut pourtant des constructions plus stables 
que celles qui nous abritent maintenant. Il n'y a pas de pierres 
que je sache à 160 kilomètres à la ronde, et pour bâtir, force nous 
sera de faire des briques. Middleton a fait dans la Vallée un essai 
qui a assez bien réussi. Mais, à notre grand regret, il nous quitte 
pour retourner en Europe, et à moins de trouver un moyen méca- 
nique d'activer ce travail, les difficultés qu'il présente sont telles, 
que je ne me sens pas de taille à l'entreprendre. Je ne serais pas 
juste si je ne rendais publiquement témoignage au dévouement de 
Middleton et de Waddell. 

Voilà pour le matériel. Que dirai-je maintenant de l'œuvre 
missionnaire elle-même? Nous sommes encore aux jours des petits 
commencements. Nous défrichons. C'est une période fort peu inté- 
ressante, car nous n'avons encore rien à montrer que notre sueur 
et nos mottes. Mais il faut bien défricher coûte que coûte si l'on 
veut un jour semer et plus tard moissonner. Ce qui importe pour 
le présent, c'est de ne pas perdre courage, c'est surtout d'avoir 
foi à l'œuvre. 

Visitons d'abord l'école qui S3 tient là-bas sous le maigre om- 
brage d'un arbre creux. Elle s'est faite régulièrement depuis le 
commencement d'avril. De 35 le nombre des écoliers a baissé 
jusqu'à 20. Les esclaves déjà un peu grands de nos jeunes chefs 
se sont peu à peu fatigués de ce service passif, sans intérêt, et 
d'une discipline qui, si légère fût-elle, est gênante pourtant pour 
ces enfants de la nature. A part une ou deux exceptions dont 
nous tenons soigneusement compte, il nous a été impossible de 
faire des recrues volontaires parmi les villages des environs. L'é- 
cole n'est encore considérée que comme celle des jeunes princes 
exclusivement, et ceux qui la suivent sont ou deviennent par le 
fait leurs serfs et leurs esclaves. C'est assez pour effrayer les pa- 
rents et les enfants eux-mêmes. Cela changera avec le temps; 
pour le moment, c'est malheureux. 

L'établissement de nos jeunes gens laisse beaucoup à désirer 
sous tous les rapports; la moralité n'y est pas exemplaire; la faim 



3 10 SUR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

y est un des hôtes habituels, puisque ces princes sont à la charge 
d'un public qui ne les aime pas, et c'est la source de grands dé- 
sordres auxquels nous ne sommes pas en mesure de remédier. 
Ils ont à peu près fini notre petit troupeau de chèvres et moutons, 
et nous sommes dans la détresse pour nous procurer un peu de 
viande. Dernièrement, pendant mon absence, ils m'ont volé mes 
deux baromètres anéroïdes, probablement pour s'en faire des ta- 
batières. Pauvres enfants, ils se doutaient fort peu du mauvais 
service qu'ils me rendaient ! Nous avons même dû pour un temps 
leur interdire l'entrée de l'atelier, d'où clous, vis et outils dispa- 
raissaient d'une façon alarmante. 

Et cependant, si vous saviez de quelle sollicitude et de quelles 
prières nous entourons cette école ! On ne saurait croire en Europe 
ni même au Lessouto la somme dé patience et de persévérance 
qu'il faut pour enseigner cette bande déjeunes gens qui se croient 
tout permis et qui tournent tout en ridicule. Malgré nos occupa- 
tions, nous consacrons tous les jours, ma femme et moi, un peu de 
temps pour seconder Aaron dans sa pénible tâche. Il est heureu- 
sement doué d'une forte volonté et de beaucoup d'énergie. Mais il 
ne suffit pas à la tâche. Cinq de ses élèves lisent déjà couramment, 
et d'autres aussi font des progrès. Ce qu'il nous faudrait ici, ce 
qui serait populaire et ferait énormément de bien, c'est une école 
industrielle. Le roi me tourmente pour prendre des apprentis. 
C'était d'abord une douzaine d'hommes faits, puis « ses fils » qu'il 
s'imaginait avoir bien outillés en leur procurant un rabot; puis 
d'autres encore, qui en quelques mois devaient devenir aussi 
habiles que M. Waddell lui-même. Il ne comprend pas que des 
raisons d'économie (car il faut nourrir toutes ces bouches) et la 
presse du travail me forcent à refuser ses apprentis amateurs, et 
il ne manque jamais l'occasion de m'en faire le reproche. J'ai dû 
céder et prendre enfin deux hommes intelligents, bien qu'ils 
soient pour nous un fardeau et une entrave. 

Nous nous disons que cela aussi est une œuvre. Je ne puis pas 
m'aveugler, je vois toujours plus clairement les immenses services 
que l'industrie et le commerce entre des mains honnêtes et chré- 
tiennes pourraient rendre à l'évangélisation de ce pays. C'est peut- 
être ce côté civilisateur que notre pénurie nous a fait trop négliger. 
C'est un sujet qui mérite l'attention des philanthropes chrétiens. 

Nos auditoires du dimanche sont soumis à toutes sortes de fluc- 
tuations. Nous avions réussi à rétablir jusqu'à un certain point la 
confiance des gens qui venaient vendre leurs produits. Un jour, le 
roi nous visite, trouve que ses enfants sont amaigris, rassemble les 



LA MISSION A SÉFOULA. 3 I 1 

chefs des villages voisins pour les réprimander, et voilà tout notre 
édifice de plusieurs mois de travail qui croule. Pendant que nos 
petits chefs profitaient d'une de mes longues absences pour se 
donner libre carrière, leurs gardiens et leurs suivants épiaient les 
gens qui venaient vendre leurs produits ou assister à la prédica- 
tion de l'Évangile. Ils dépouillaient impitoyablement ceux-ci, 
et forçaient brutalement ceux-là aux travaux les plus serviles et 
les plus durs. Notre nid a plus de ronces que de ouate, vous le 
voyez. L'œuvre n'est pas facile. 

Peut-être, dans ce sombre tableau, n'ai-je pas assez fait la part 
des circonstances. Comment attirer un auditoire régulier et voir 
prospérer une école quand nous n'avons pas même un toit pour 
nous abriter? Jour après jour, enseignement et prédication se 
font dehors, au vent, au soleil, à la pluie et au milieu d'une foule 
de distractions plus alléchantes les unes que les autres. 

Je ne sais dans quel langage je pourrais traduire ma pensée, 
pour faire bien comprendre à nos amis que les sauvages — les 
nôtres — ne sont nullement les êtres doux, simples, affectueux et 
confiants qu'on se représente en Europe; qu'ils n'ont nul désir 
d'écouter et encore moins de recevoir l'Evangile. Ici comme chez 
nous, l'affection de la chair est inimitié contre Dieu; mais ici, 
qu'on ne l'oublie pas, cette inimitié se traduit souvent de la ma- 
nière la plus grossière et la plus humiliante. Qu'on nous com- 
prenne bien. Les chefs les plus intelligents ont des notions très 
vagues et très fausses de nous et de notre mission, et s'ils nous 
appellent dans leur pays, c'est généralement pour des raisons po- 
litiques et des intérêts personnels. Pour nous, quelle que soit la 
clef dont Dieu se sert pour ouvrir la porte, notre devoir, c'est d'y 
entrer, quand ce serait la porte d'une prison. — Nous ne pou- 
vons pas nous attendre à être reçus avec enthousiasme ou en 
triomphe; mais qu'on nous tolère, c'est tout ce que nous deman- 
dons et sommes en droit de demander. On reproche souvent aux 
missionnaires de trop colorer leurs tableaux. Voudriez-vous que 
j'ajoutasse encore des ombres aux miens? — Jamais je ne trempe 
ma plume dans l'encre noire pour vous faire connaître ceux que 
nous sommes venus évangéliser, sans un grand serrement de 
cœur. Si je ne vous devais la vérité, j'aimerais mieux les couvrir 
du manteau de la charité. Nous ne vous donnons que des aperçus. 
Que diriez-vous de la réalité telle, hélas ! qu'elle est et avec laquelle 
nous sommes toujours en contact ! 

Je viens de faire le voyage de Kazoungoula pour aller rencon- 
trer nos amis Jalla, Dardier et Goy. Ces longues absences sans 



3l2 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

communications et si souvent répétées sontjde mauvaises épines où 
il y en a déjà tant d'autres. Nous ne nous y habituons pas. Pendant 
mes voyages, M me Coillard, déjà écrasée par ses propres devoirs, 
doit encore se charger d'une partie des miens et assumer toute la 
responsabilité. Ce n'est pas tâche aisée avec des Zambéziens. A 
Séchéké, les rumeurs sinistres d'une nouvelle révolution couraient 
le pays. En certains lieux, on disait confidentiellement tous les 
détails d'un complot, qu'on assurait ourdi par Gambella lui-même, 
et qui devait éclater incessamment. Le revirement soudain qui 
s'opéra dans la conduite de ma bande de rameurs, leur insubor- 
dination, la rapacité et l'arrogance de Makoumba et de ses gens, 
et d'autres symptômes aussi peu rassurants, venaient encore don- 
ner de la consistance à tous ces bruits. On assurait même qu'à la 
Vallée, et depuis notre départ, les insurgés avaient à deux reprises 
cerné la capitale, mais que, se trouvant numériquement trop 
faibles, ils s'étaient tranquillement dispersés. La révolution allait- 
elle donc éclater pendant mon absence, et le pays être jeté de 
nouveau dans l'anarchie ? Que ferait ma femme? Comment la re- 
joindre avec cette bande de « brigands », comme on les appelait, 
à la merci desquels je me trouvais entièrement? Mais on est calme 
quand on se confie vraiment à Dieu. « Je me coucherai et je dor- 
mirai en paix, disait le Psalmiste, car c'est l'Eternel qui me fait 
habiter en assurance. » 

Mon voyage de retour se fit pourtant sans mésaventure. Au 
contraire, j'emmenais du renfort. Mes compagnons de voyage, 
MM. Dardier et Goy, paraissaient si heureux et jouissaient tant, 
qu'avec eux je me sentis tout rajeuni. A moins de deux jours de 
Séfoula, ils tombèrent malades. Je crus d'abord que c'était simple- 
ment une attaque de fièvre. C'était de fait, dans le cas de M. Dar- 
dier, une insolation, assez légère en elle-même, mais qui provoqua 
chez lui d'autres désordres. Ma femme, avertie à temps, envoya 
le tombereau pour la dernière étape. Ce fut la plus triste partie 
du trajet. Les enfants de l'école, sous la conduite d'Aaron, vinrent 
à notre rencontre en chantant des cantiques. Je mis pied à terre 
pour serrer la main à nos chers élèves. Cette simple réception au 
p vys des ba-Rotsi m'émut, moi; mais nos malades la remarquè- 
rent à peine. M. Goy triompha vite de ce premier tribut payé à 
l'insalubrité du climat et reprit son énergie et son entrain, mais 
pas M. Dardier. Après avoir été sérieusement malade, il paraissait 
en pleine convalescence, quand certains symptômes sont venus 
l'alarmer. Maintenant, il nous quitte et retourne à Séchéké, en 
partie pour un événement de famille qu'attendent les amis Jalla, 



LA MISSION A SEFOULA. 



3i3 



mais surtout pour sa sauté. Reviendra-t-il jamais à Séfoula? Notre 
tristesse et notre désappointement sont grands ; ils sont en pro- 
portion de rimmense joie que l'arrivée de ce renfort nous avait 
donnée et des espérances que nous avions conçues ! 

La question de l'évangélisation est une question difficile à ré- 
soudre d'une manière satisfaisante. Quelle méthode nous faudra- 
t-il inventer? Ii est évident que celle du Lessouto ne peut pas 
s'appliquer ici. Là, on se met en selle, on galope si l'on veut; on 
visite, un, deux, trois villages, selon le temps dont on dispose, 
ou bien l'on fait une battue en règle de plusieurs jours. C'est ma- 
gnifique ! Ici, c'est différent. Les villages, parsemés sur les ondu- 
lations de la plaine ou au milieu des marais que l'on cultive, sont 
tous d'un accès difficile. On ne peut les aborder ni en canots, 
parce qu'il n'y a pas assez d'eau, nia pied à cause des tourbières, 
à moins de se débarrasser de ses vêtements, ce qui n'est pas tou- 
jours pratique. Je chevauche généralement au bord de la plaine ; 
j'appelle les chefs des hameaux ou les personnes que je connais, 
et beaucoup accourent avec empressement. Mais ce n'est pas 
toujours une visite à domicile et je n'atteins pas tout le monde 
que je voudrais. L'autre jour, je voulais, pour la cinquième fois, 
tenter de visiter le village de Namboata, que nous voyons à cinq 
kilomètres d'ici. J'avais pris mes mesures, fait venir un homme 
de mes amis et son fils pour me servir de guides. Tout alla bien 
jusqu'aux trois quarts de la route. Là, je me trouve bientôt en- 
gagé dans un marais bourbeux que traverse une espèce de canal. 
Au bord du ruisseau artificiel et profond, le cheval, qui s'enfon- 
çait toujours plus, refuse obstinément d'avancer. Il se cabre, se 
jette adroite, puis à gauche, rue furieusement; rien n'y fait, je 
me maintiens en selle. La pauvre bête frémissait sous les coups 
de ma cravache ; mais, tout à coup, elle enfonce les deux pieds 
de devant, pique du museau, et se met à ruer si bien, que me 
voilà roulant dans le bourbier, tandis que ma monture traverse 
le marais et se sauve à travers champs, mes deux guides après 
elle. En vain approchais-je de lui tout doucement, mon chapeau à 
la main, comme quand on le nourrit le soir. La ruse ne réussit 
pas cette fois, et le cheval part de plus belle et bondit au loin 
dans la plaine. Il me fallut donc humblement patauger dans les 
mares et gagner piteusement le logis. Il y a du comique dans 
cette petite aventure, qui n'est pas la seule de ce genre, mais elle 
m'amène à vous parler d'une autre, hélas! bien différente. H y a 
huit jours, un de nos petits garçons conduisait à l'eau et faisait 
paître à la longe mon cheval, un étalon qui se sauve toujours 



3 I 4 SUR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

chez le roi. L'enfant s'amusait avec la longe, quand tout à coup 
l'animal prend ombrage et part au galop, l'enfant après lui. Aus- 
sitôt les ouvriers de M. Goy de courir après lui, criant à tue-tête 
à l'enfant de lâcher la longe. Le cheval, ruant furieusement, dis- 
paraît au galop dans le bois. Quand, quelques instants après, on 
le trouva, tout frémissant et couvert de sueur, dans la plaine, 
l'enfant était là, mais, hélas ! ce n'était plus qu'un cadavre mutilé 
et sans vie. On découvrit qu'en s'amusant avec la longe il avait 
fait un nœud coulant et y avait passé le bras, quand le cheval, 
soudainement effrayé, partit au galop. Nous sommes dans une 
grande affliction. Cher petit garçon! pauvre Samotchésé ! 11 pou- 
vait avoir douze ans. Depuis deux mois qu'il était chez nous, il 
avait gagné l'affection de tout le inonde. Il était si actif, si soi- 
gneux, si aimable ! Nous avions fondé sur lui de si belles espé- 
rances! Cette mort si affreuse et si subite a tout flétri. C'est le 
premier enterrement qui ait eu lieu à Séfoula, le dimanche matin, 
1 3 de ce mois. Pardonnez-moi de vous entretenir si au long de ce 
deuil que tout nous rappellera longtemps encore. Pour nous, il 
prend de grandes proportions; et quand nous pensons à son 
père, à sa mère surtout, nous avons de la peine à nous consoler. 



XXXIII 

Anarchie et vengeances. — Plus de bétail. — « Chez les ma-Choukouloumboué ! » — 
La mobilisation. — Préparatifs d'une expédition guerrière. — Le grand conseil de 
la nation. — Départ de l'armée. — La sébimbi. — L'école débandée. — Tristes pers- 
pectives. — Deux enfants prodigues. — Troubles à Séchéké. — La vie matérielle à 
la Vallée. — Foi et obéissance. 



Séfoula, 26 janvier 188S. 

Un temps de révolution chez les ba-Rotsi, c'est l'anarchie 
poussée à sa plus haute puissance. C'est le temps des vengeances 
personnelles. Chacun pille, massacre sans courir le risque d'être 
jamais traduit en justice : « Ki léroumo ! C'est la guerre civile ! » 
Cela justifie toutes les cupidités, tous les désordres, tous les 
crimes et toutes les atrocités. 

Peut-on se faire quelque idée de ce qu'il devient, ce pays, où 
même en temps de paix les pieds de ses habitants sont si légers 
pour répandre le sang? On dirait en vérité que c'est sur des tribus 
zambéziennes que se lamentait le prophète Osée quand il disait : 
« Il n'y a qu'exécration, que mensonge, que meurtre, que larcin 
et qu'adultère; ils se sont entièrement débordés, et un meurtre 
touche à l'autre. » J'ai déjà eu l'occasion d'en parler, qu'on me 
pardonne d'y revenir; mais qu'on s'en souvienne bien, nous ne 
dirons jamais tout; nos confidences et nos effusions seront tou- 
jours, oui, hélas ! toujours au-dessous de la réalité. 

Un détail. Les ba-Rotsi ne sont nullement un peuple pasteur. 
Jadis, quand ils pouvaient prendre un bœuf chez les ma-Chou- 
kouloumboué, ils en faisaient un festin public, le grillaient sur les 
charbons, chair et peau tout ensemble, comme ils le font encore 
du zèbre; c'était exquis, le poil roussi assaisonnait le mets. Les 
ma-Kololo les initièrent un peu à la vie pastorale, mais sans leur 
communiquer rien de leur vénération pour la gent bucolique. A 
moins de cas extraordinaires, un mariage, une purification d'en- 
terrement, un sacrifice aux mânes, il est rare qu'un mo-Souto 
s'accorde le luxe de se tuer un bœuf. Un veau, une vache, jamais! 
Ce serait un sacrilège*. Ici, on immole, et sans raisons spéciales, 
tout indistinctement : taureaux et génisses, bœufs et veaux. On 
tue et on mange, comme des enfants gourmands, en commen- 
çant par ce qu'il y a de meilleur. Quand le troupeau est fondu, 



3l6 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

on regarde son voisin, et on crie : « Chez les ma-Choukou- 
loumboué ! » 

Pendant les derniers troubles, on a presque exterminé la race 
bovine de la contrée, littéralement. Je ne l'eusse jamais cru si je 
n'en avais les preuves sous les yeux. Ce fut — je parle surtout de 
la Vallée — une boucherie générale. On tuait à qui mieux mieux. 

Plus de maîtres ! On ne respectait la propriété de personne, pas 
même celle que s'étaient adjugée les chefs qui étaient au pouvoir. 
Même à Séchéké, les grands volaient de nuit; les petits, les es- 
claves le faisaient impunément de jour. Et nous en avons su quel- 
que chose, nous. A ce gaspillage effréné a succédé la famine; il 
fallait s'y attendre. Alors, comme toujours, on a crié : « Chez les 
ma-Choukouloumboué ! » 

Léwanika voulait céder à ces clameurs, croyant l'occasion 
bonne de gagner de la popularité. Mais la famine désolait le 
royaume, le ciel politique n'était pas non plus parfaitement pur, 
et Léwanika, à regret, dut se rendre au conseil des sages, et re- 
noncer à l'expédition. Elle n'était qu'ajournée. Depuis lors elle est 
devenue le sujet des conversations, le rêve de la populace. 

Voici maintenant la saison favorable. Les pluies tombent, les 
rivières débordent, les mares et les étangs sont devenus des lacs, et 
bientôt la Vallée sera submergée. Cela durera jusqu'en juin. Le 
vent du sud-est commencera alors à souffler, les eaux se retire- 
ront et la terre se séchera. Jusqu'à ce moment-là, les ba-Rotsi 
croient leur pays suffisamment protégé par les eaux contre une 
invasion, et avoir le temps d'aller faire leur razzia projetée. 

Léwanika, qui me communiquait d'abord ses plans, se montre 
plus réservé maintenant qu'il connaît mon opinion. C'est la ru- 
meur publique qui nous tient au courant de tout ce qui se trame. 

A un jour donné, tous les chefs du pays se trouvaient rassemblés 
à Léalouyi. La reine Mokouaé, dont l'avis est d'un grand poids 
dans des questions de ce genre, s'y rendit aussi après s'être fait 
longtemps attendre. 

Quelques jours après, nous y allions aussi, sur les instances du 
roi, M. Goy et moi. C'était la première visite de M. Goy à la capi- 
tale; il ne l'oubliera pas de sitôt. Le trajet fut aventureux. Trem- 
pés dès le début, et jusqu'à la peau, comme on dit, il nous fallut 
alternativement essuyer des averses, le soleil ardent et les froides 
bouffées du vent qui amoncelait les nuages. La nuit nous surprit. 
Nous errâmes longtemps dans ces interminables nappes d'eau 
sans le moindre point de repère, perdant dix fois notre route, la 
retrouvant pour la perdre encore. De dépit, nous abandonnâmes 




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LA MISSION A SÉFOULA. 3 1 Q 

enfin le canot dès que nous le pûmes amarrer dans les roseaux, 
et, comme au commencement du voyage, nous nous mîmes réso- 
lument à patauger dans l'eau et dans la boue pour plus d'une 
demi-heure, et nous arrivâmes à 10 heures, pieds nus, en caleçon 
— oh ! pardon ! — allâmes et exténués. 

La ville regorgeait d'hommes. Çà et là, c'étaient des bivouacs 
où l'on causait encore; les feux de roseaux — car le combustible 
est rare à la Vallée — lançaient par moment un jet de flammes 
qui rendaient les ténèbres plus visibles et, en s'éteignant, les lais- 
saient plus épaisses encore. L'enceinte du kouandoii — la maison 
privée du roi au milieu de son harem — était comble. Notre arri- 
vée causa de la surprise, car personne ici ne voyage à ces heures 
indues. Léwanika accourut en riant de plaisir, et nous eûmes 
bientôt une de ses maisons à notre disposition, des nattes, un feu 
qui nous faisait grelotter rien qu'à le regarder, et, pour réchauffer 
nos estomacs vides, une tasse d'un liquide quelconque. On nous 
dit, je crois, que c'était du café. Avec cela nous pûmes soutenir 
la conversation jusqu'à une heure très avancée. Notre royal ami, 
tout plein de son expédition, sentait le besoin de la justifier à nos 
yeux. « Ils ont maltraité le D r Holub qui venait de chez moi ; c'est 
mon devoir de les châtier. Du reste, ce ne sont pas des êtres hu- 
mains, ils sont tout nus. Et puis... ajoutait-il en hésitant, et 
puis... nous n'avons plus de bétail, et il nous en faut absolument. 
Mais, sois-en sûr, c'est là notre dernière expédition. A notre re- 
tour nous serons tout entiers à vos enseignements, et nous de- 
viendrons tous des croyants, tous des chrétiens, tous... » Il avait 
bien mis l'accent là où il fallait, et, s'il ne nous avait pas convain- 
cus, il s'était du moins soulagé. 

Le lendemain, une grande animation régnait au village. De 
tous côtés les esclaves et les femmes allaient et venaient, se croi- 
saient avec des messagers affairés; on préparait activement les 
provisions de route, partout on entendait la cadence des pilons 
comme celle des fléaux de plusieurs granges; les chefs, eux, à 
deux ou trois, tenaient à l'écart leurs petits conciliabules, pendant 
que les fous de cour s'agitaient en délire, faisaient de la musique 
avec des calebasses, criaient et beuglaient sans que personne y 
fît attention. Il arrivait à chaque instant de nouvelles escouades 
d'hommes armés. Le soir il y eut une grande démonstration 
martiale — ne disons pas une revue. Les guerriers sous leurs 
chefs respectifs se massèrent sur la place, drapés d'étoffes aux cou- 
leurs flamboyantes, chamarrés de plumes, de haillons européens, 
de peaux de panthères, de toutes sortes de fauves, grandes et 



320 SUR LE HAUT-ZVMBKZK. 

petites, qui pouvaient donner à l'homme l'apparence d'un animal 
et un air de férocité. 

Ils feignaient, par petits détachements, des attaques sur un en- 
nemi imaginaire, taisaient quelques évolutions qui arrachaient 
aux spectateurs des applaudissements frénétiques, se remettaient 
en place, et toute cette masse noire bourdonnait lugubrement un 
chant de guerre d'une inspiration sauvage. Quelques-uns des 
commandants s'avançaient ensuite, haranguaient le roi sur le ton 
de la colère, puis au pas de course venaient s'agenouiller et plan- 
ter leurs fusils et leurs boucliers devant les ministres, toujours pé- 
rorant avec aigreur et demandant que « ce roi tergfversateur et 
timide lâchât enfin ses bouledogues enragés ». 

Ce qui m'étonna, ce fut la quantité d'armes à feu que ces gens 
possèdent. Il y en a de tous les calibres. Voilà, elles ne sont pas 
tout ce qu'il y a de plus moderne ; les fusils à pierre y sont en 
majorité; n'importe, ce sont des fusils! Et pour un mo-Rotsi ce 
nom seul est magique. La javeline est bien encore l'arme de la 
nation, une arme redoutable; mais les boucliers de cuir — la copie 
de ceux des ma-Tébélé, que les ma-Kololo eux-mêmes avaient 
adoptés — y sont en petit nombre et mal entretenus. 

Ici comme ailleurs, tout ce qui est purement national s'en va 
rapidement. C'est regrettable, car ce n'est pas toujours un signe 
de progrès. 

Puisque nous en sommes à observer, jetons encore un coup 
d'oeil sur l'auditoire du dimanche matin, que le crieur public as- 
semble. Le roi, avec sa bande de musique et sa volée de likomboa 
(officiers et favoris attachés à son service personnel et qui possè- 
dent une grande influence), a fait son entrée. Tout le monde s'age- 
nouille et l'acclame. C'est plus que d'habitude, mais c'est qu'hier 
Sa Majesté n'a pas paru au khothla, et on la suppose courroucée, 
et «la colère du roi, a dit Salomon, est un messager de mort ». La 
place se remplit petit à petit et me fait l'efï'et d'un kaléidoscope. 
Je n'y trouve pas comme à Séchéké, il y a dix ans, les défroques 
de soldats, d'agents de police, d'officiers de marine, de hauts fonc- 
tionnaires avec leurs broderies et leurs galons fanés, que les der- 
nières vagues du commerce avaient poussées jusqu'ici comme de 
l'écume. Non, mais, pour avoir changé, le spectacle n'en est pas 
moins curieux. Le bonnet de coton multicolore, si cher aux ba- 
Rotsi, est une rareté. Les hommes d'importance y suppléent en 
s'enveloppant la tête d'un mouchoir, qui ne garde pas longtemps 
sa fraîcheur; ils y ajoutent encore, si possible, un feutre qui n'est 
pas souvent de forme bien correcte. 



LA MISSION A SÉFOULA. 32 1 

Lévvanika a troqué pour do l'ivoire toutes les marchandises que 
viennent de lui apporter M. Westbeech, d'un côté, et la caravane 
d'un marchand portugais, de l'autre, venu du Bihé. Tout le monde, 
à des degrés différents, a eu sa part des largesses royales, et, ne 
fût-ce qu'un chiffon d'une coudée, il est tenu de s'en affubler. On 
ne voit donc partout que setsiba neufs et oripeaux de toutes cou- 
leurs. Cela passe encore. Passent aussi les chapeaux et les che- 
mises et les couvertures bariolées. Mais les vêtements de coupe 
européenne! Voyez donc ce vieillard dont les membres flétris 
dansent, comme des allumettes, dans les plis d'un habillement fait 
pour un hercule. L'hercule, le voici qui a réussi, je ne sais com- 
ment, à enfiler une culotte qui éclate ! Ici, c'est un ventru qui s'est 
harnaché d'un gilet, là, c'en est un autre dans une jaquette de 
marin — vraie camisole de force. Il faut pourtant qu'il lève les 
bras en l'air pour acclamer le roi et le remercier de son martyre. 
Partout où tombe le regard, c'est du ridicule, du comique à vous 
donner le fou rire. 

Tout à coup les regards se tournent vers une procession qui 
s'avance avec dignité. C'est la reine Mokouaé qui vient avec sa 
suite de jeunes filles, avec les princesses, les filles de Sépopa et 
les femmes de Léwanika. Toutes sont vêtues de robes d'indienne, 
de pièces de même étoffe aux vives couleurs qui flottent sur leurs 
épaules, et de grands mouchoirs sur la tête, rejetés en arrière 
comme des voiles; tout cela avec une profusion de verroterie et de 
bijouterie de quelque bazar parisien. Elles prennent gravement 
place derrière nous sur des nattes, et, après les claquements de 
mains de toute l'assemblée, le culte commence. Je parle sur ce 
texte : « Or, c'est ici la cause de la condamnation que la lumière 
est venue au monde, et que les hommes ont mieux aimé les ténè- 
bres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises... » 

Le lendemain, nous voulions partir de bonne heure, mais 
Léwanika désira que nous assistions au grand conseil de la nation. 
Nous cédons. Nous prenons place avec lui dans la hutte spacieuse 
du khothla, une espèce de hangar ouvert de tous côtés. Les chefs 
s'y entassent comme des harengs, tandis que la foule se presse au 
dehors, se serre et tend l'oreille. La séance dura de 8 heures à 
i heure de l'après-midi. Ce fut une succession de petits discours 
qui partaient comme des fusées. Décidément les ba-Rotsi ne sont 
pas des ba-Souto ; ils ne savent pas parler, et Léwanika pas mieux 
qu'un autre. Les avis étaient partagés. Les grands chefs avaient 
consulté les osselets, l'oracle avait condamné l'expédition, et ils 
hésitaient. Léwanika le savait depuis deux jours et il en était 

HAUT-ZAMBEZE. 21 



322 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

furieux. A présent ils émettaient toutes les objections possibles, 
puis, pour pacifier le roi, ils vantaient sa sagesse et les prouesses 
des ba-Rotsi, et le conjuraient de partir sans délai. Les autres, fort 
peu nombreux, Natamoyo, Gambella surtout, avaient le courage 
de leur opinion et désapprouvaient franchement. La grande ma- 
jorité demandait l'expédition à grands cris. C'étaient surtout les 
likomboa, les serviteurs favoris du roi, qui sont toujours en rivalité 
avec les ministres; ce sont eux surtout qui parlaient haut. 

L'occasion était unique pour dire quelques vérités à ces gens- 
là, et je le fis. Je vis, d'après le discours de clôture du roi, que 
l'expédition était coulée tout de bon. Nous nous en réjouissions 
avec M. Goy et cela nous consolait d'être arrivés de nuit à la 
maison, brassant l'eau et piétinant dans la boue. Mais les likomboa 
étaient montés, et, soutenus par la masse des guerriers qui étaient 
là, ils attendirent notre départ, provoquèrent un autre conseil, et 
ils gagnèrent la partie. Un messager vint, deux jours après, nous 
annoncer que l'expédition était définitivement décidée, et que le 
roi se préparait à se mettre en campagne. 



Le iG février. 

L'expédition est en route, décidément ; jusqu'au dernier moment , 
i'avais compté je ne sais sur quelle éventualité qui la ferait avorter. 
Mais, non. On a eu beau parler au roi de la famine qui règne chez 
les ma-Khalaka, sur lesquels il compte pour approvisionner son 
armée; on a eu beau lui rapporter des bruits de révolution immi- 
nente. Rien n'y fit. On battit, toute la nuit, les gros tambours de 
guerre. Les guerriers, qui étaient chez eux pour préparer leurs 
provisions de route, commencèrent à s'assembler. 

Le roi fit des dévotions. Des offrandes de calicot, de verrote- 
rie, d'eau, de lait ou de miel furent envoyées à tous les tombeaux 
royaux du pays, en même temps qu'une gerbe de javelines qui 
y restèrent déposées pendant quarante-huit heures, pour donner 
à ces dignitaires de l'autre monde le temps de les bénir. 

Le 8, Léwanika quittait sa capitale en canot, campait à Mongou, 
complétait ses cérémonies religieuses au tombeau de Katongo, et 
le lundi il venait camper de l'autre coté du ruisseau de Séfoula 
avec 600 ou 700 hommes. Gomme il nous avait prévenus à temps, 
nous allâmes tous au pied du coteau pour voir défiler son armée. 
Le son morne du tambour et celui des clochettes qui servent de 
clairons en annoncèrent bientôt l'approche. Nous apercevons d'à- 



LA MISSION A SÉFOULA. 323 

bord à travers les arbres une file de jeunes gens portant, en guise 
d'étendards, les fameuses sagaies bénites et luisantes d'ocre. A 
leur tête marchent solennellement un homme d'âge et une jeune 
iille. Derrière eux viennent le roi, Gambella, une troupe de per- 
sonnages curieusement chamarrés et le moïfo, la garde royale, puis 
la foule, une cohue d'hommes de tout âge, chargés de nattes, de 
gourdes, de vêtements, etc., marchant en désordre et débouchant 
de tous côtés à travers les broussailles. 

La jeune lille dont j'ai parlé plus haut n'est pas la vivandière du 
régiment; c'en est la prophétesse. Choisie par les osselets divina- 
toires, elle est l'interprète des dieux. Rien ne se fait sans elle. C'est 
elle qui donne le signal du départ et de la halte. Elle porte la corne 
qui contient les médecines de la guerre et les charmes. Elle est 
toujours en tête de l'avant-garde, et il n'est permis à personne, 
même au repos, de passer devant elle. Qu'elle se fatigue ou tombe 
malade, c'est aux jeunes gens de la porter. En arrivant devant l'en- 
nemi, c'est elle qui tirera le premier coup de fusil, et, tout le temps 
que durera la bataille, il ne lui est permis ni de dormir, ni de s'as- 
seoir, ni de manger ou de boire. A la halte, elle dépose sa corne, 
les jeunes gens de sa garde fichent en terre les javelines sacrées : 
« Ton ka yoyé, bakouétoii! » s'écrie-t-elle, et ses suivants de s'é- 
crier : « Ton ka yoyé! » Et l'armée entière, à distance respectueuse, 
d'acclamer de toute la force de ses poumons: « Ton ka yoyé! Ton 
ka yoyé! Puissions-nous vivre, compatriotes! Vivent nos compa- 
triotes ! » Elle reprend : « Ba kafoé! » et sa suite et les troupes de 
rugir: a Ba kafoé! Ba kafoé! Qu'ils meurent, nos ennemis ! » 
C'est le cri de guerre que les échos des bois vont répéter vingt fois 
le jour pendant des mois entiers. Au retour, en récompense de 
ses services, la jeune prophétesse deviendra une des maori, une 
des femmes du roi. Maintenant elle est sa concubine. Son titre est 
la sébimbi, et elle porte le sékouroaroume ', la corne médicinale. 

Une fois la halte ordonnée d'après les règles que je viens de 
décrire, Léwanika et les grands chefs vinrent nous saluer. Pen- 
dant que nous causions, une commotion qui paraissait bouleverser 
le camp attira mon attention. C'était Litia lui-même, le fils du roi, 
tous les garçons et tous les jeunes gens qui allaient pour la pre- 
mière fois à la guerre, qui couraient à toutes jambes, se précipi- 
taient dans le marais, arrachaient du roseau, venaient le déposer 
aux pieds du roi, puis retournaient et revenaient sans prendre 
haleine et en s'écriant: « Kamarié! » proprement : une jeune fille; 
c'est-à-dire vous nous croyez des fillettes impropres à la guerre, 
eh bien! vous verrez que nous sommes des hommes et que nous 



32 4 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

méprisons la fatigue ! On dit que cette petite comédie se répétera 
à chaque halte. 

La sébimbi donna le signal du départ, entra dans l'eau, s'asper- 
gea; toute l'armée l'acclama bruyamment, se leva et suivit son 
exemple. Nous l'eûmes campée à une portée de fusil pendant deux 
jours. Quelle cohue ! Et de penser qu'elle fait boule de neige ! 
Depuis lors, des bandes passent sans interruption et vont grossir 
ce torrent débordé. Je suppose que, quand les contingents du 
Motoulo, de Nalolo, de Mboéla et de la province de Séchéké seront 
réunis à la Machilé, Léwanika se trouvera à la tête de 10,000 à 
12,000 hommes au moins. Peut-on s'imaginer ce que c'est que 
cette multitude d'hommes affamés, — car ils n'ont pas de commis- 
sariat, — voleurs, pillards, brigands par habitude, sans contrôle 
et sans frein? Pour leur subsistance, c'est sur leurs pauvres ma- 
Khalaka qu'ils vont fondre, et déjà dans leur propre pays « la 
terreur les précède, la destruction les accompagne et la désolation 
les suit » . Que sera-ce chez les malheureux ma-Choukouloumboué ! 
Ce n'est pas seulement à leur bétail qu'on en veut, mais à leurs 
femmes et à leurs enfants, qui seront réduits au plus abject des 
esclavages. Quant aux hommes, eux, on fait leur affaire sans 
retard et on les jette en pâture aux bêtes des champs. On dit que 
les ma-Choukouloumboué, exaspérés, ne font pas plus de quar- 
tier que les ba-Rotsi eux-mêmes et qu'ils gardent, pour y boire la 
bière, les crânes de ceux qui tombent entre leurs mains. 

Notre école est débandée. Nos élèves vont tous à la curée, com- 
pléter, hélas ! leur affreux apprentissage de brigands. Il nous sem- 
blait que leur éducation fût déjà faite, car, après avoir mangé nos 
moutons, tué nos ânes, volé mes baromètres anéroïdes, ils ont 
trouvé le moyen de soudoyer une de nos petites filles et de s'ap- 
proprier nos meilleures serviettes, sans compter mille et un autres 
exploits dont se vantent ces jeunes chevaliers d'industrie. Et pour- 
tant, nous les regrettons. Nous pensons avec tristesse aux mois 
qu'ils ont passés ici, au peu d'influence que nous avons gagnée 
sur eux. Nous ne nous faisons pas illusion sur le zèle qu'ils pro- 
mettent d'apporter à l'école à leur retour. Nous savons aussi la 
valeur des belles professions de Léwanika. Pauvre Léwanika ! 
Aaron, lui aussi, lui a parlé avec la fermeté virile d'un Michée. Il 
sent bien qu'il fait mal. Pendant notre dernier entretien, il se tor- 
dait sur sa chaise et il finit par me dire: « Vois-iu, mon moroati, 
je ne suis pas mon maître, j'y suis poussé, j'y suis poussé. Mais, 
si tu as de l'affection pour moi, garde le silence, ne vas pas gâter 
mon nom dans le monde en écrivant que Léwanika est allé faire 



LA MISSION A SÉFOULA. 32,3 

une razzia chez les ma-Choukouloumboué, et, à mon retour, tu 
verras ! » 

Ah! en pensant à ce retour, nous frémissons, nous. Qui peut 
prédire les conséquences morales — immorales, disons plutôt, et 
politiques aussi bien, de ces cinq ou six mois de dévergondage 
national, du déchaînement des passions de toutes ces tribus sau- 
vages, et de cette terrible ivresse qui s'empare de l'homme dès 
qu'il trempe les mains dans le sang de son frère, et le transforme 
en une bête féroce, une hyène qui déchire en ricanant!... 



Mars i.S-22. 

Léwanika, tout en drainant le pays pour son expédition, n'a pas 
pris tous les voleurs avec lui. Récemment, par une nuit obscure, 
quelques-uns de ces vagabonds nous ont fait l'honneur d'une visite. 
Ils ont fait une trouée à notre « kraal», en ont sorti un bœuf de 
leur choix, qu'ils ont tué et dépecé à loisir. Par politesse, ils nous 
ont laissé la carcasse, mais aussi bien curée que si une nuée de 
vautours avait été de la partie. Le roi l'a appris et, dans son in- 
dignation, m'a fait mander de saisir les coquins et de les faire 
tancer par je ne sais qui. Fort bien; il oublie seulement que ces 
messieurs n'ont pas l'habitude de laisser leur adresse ! 

La reine Mokouaé, une ou deux des principales femmes du roi, 
et d'autres princesses, accompagnées du vieux Narouboutou, sont 
venues de Nalolo et de Léalouyi faire un petit séjour ici. C'était 
aimable de leur part, car elles pensaient que depuis le départ du 
roi nous devions nous ennuyer à ne pas savoir que faire de nous- 
mêmes ! Elles me consolaient du vol de mon bœuf en me disant 
platoniquement : « Ce sont des ba-Rotsi, les ba-Rotsi sont ainsi 
faits ; tu ne les connais pas encore ! » Eh bien, merci ! quelle bonne 
clientèle en perspective ! 

Depuis qu'il s'est mis en route, Léwanika nous a tenus régu- 
lièrement au courant de ses mouvements; ses messagers se croi- 
sent. C'est aussi une distraction nouvelle que de nous envoyer de 
petits billets pour nous dire que son cheval boite, qu'il a oublié 
de me demander telle ou telle médecine, que son armée a passé 
telle rivière, etc.; car il a maintenant un secrétaire d'Etat, voire 
même deux. Ce sont nos pauvres enfants prodigues : Karoumba 
et Séajika, qu'il a promus à cette dignité nouvelle. Il les a fait 
venir près de lui pour lui enseigner à lire, prier au besoin le Dieu 
des missionnaires, griffonner des messages, le mettre au courant 



32 6 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

des prix des marchandises dans les pays qu'ils ont visités dans 
leurs voyages, lui faire connaître la valeur de la monnaie qu'il a la 
toquade de posséder, et de l'assister dans ses transactions com- 
merciales. Le roi fait des progrès rapides. Il connaît déjà tout l'al- 
phabet, ce qu'il considère comme un grand triomphe; il porte 
toujours dans sa poche, comme un talisman, soigneusement enve- 
loppés, les deux abécédaires que je lui ai donnés. Il sait aussi 
qu'une brebis se vend à Mangouato 3o fr., une tête de bétail 
25o fr., tandis que les marchandises y sont à vil prix. Je ne sais 
pas encore quel certificat nos deux jeunes renégats donnent de 
l'Evangile et de nous. Nous sommes assez bien en cour, eux- 
mêmes ne peuvent pas se passer entièrement de nous, le moment 
de nous dénigrer ouvertement n'est pas encore venu. Ce serait 
une mauvaise politique. Le roi les comble de faveurs; Séajika a 
déjà reçu le don d'une femme, Karoumba va avoir la sienne ; au 
retour de l'expédition ils auront du bétail, des esclaves, des vil- 
lages enfin!... Les voilà lancés. Que Dieu ait pitié d'eux! 

Les derniers messagers du roi nous apportent de tristes nou- 
velles de Séchéké. Voici en deux mots ce que nous avons appris: 
il vous souvient de Sékabénga, qui occupait le poste de Morant- 
siane à notre arrivée dans la contrée, et qui est en fuite depuis la 
restauration. Menacé du même sort que l'infortuné Tatira (ou 
Akoufouna), la créature du chef révolutionnaire Mathaha, il avait 
fait cause commune avec lui et fini par trouver un asile chez 
Sagitéma, un petit chef de ba-Toka indépendants aux confins du 
pays des ma-Choukouloumboué. Là, son parti s'était accru de 
tous les mécontents qui fuyaient le despotisme de Kaboukou, son 
successeur. Même en exil, ces gens, traqués comme des bêtes 
sauvages, avaient un simulacre de cour. Tatira était roi, il avait 
des tambours et son petit cérémonial. Il trouva bientôt un rival en 
Kamorongoé, un jeune homme insignifiant, mais aussi de sang 
royal, qui s'était joint au parti révolutionnaire. Kamorongoé ourdit 
un complot, massacra Tatira, vendit sa vieille mère à des ma- 
Koupakoupé pour des munitions, et dès lors il fut reconnu roi 
sans opposition. Tout était réglé. C'est pourtant Morantsiane qui 
est l'âme du parti. Malgré sa chute et sa disgrâce, il est plus popu- 
laire que jamais. Non seulement les ba-Toka l'ont hébergé, caché 
et lui ont sauvé la vie; mais ils favorisaient ses plans de revanche. 
Dûment avertis par des intelligences secrètes, lorsque Léwanika 
s'était mis en campagne, Morantsiane et Kamorongoé firent sou- 
dain et en plein jour leur apparition à Séchéké. On les prit d'abord 
pour des guerriers de passage qui s'en allaient rejoindre L'armée 



LA MISSION A SÉFOULA. 3 27 

de Léwanika. Le vieux Talahima sortit pour les saluer, suivi d'un 
de ses fils et d'un serviteur. A la vue de Morantsiane, il resta tout 
interdit. «A genoux donc! Bats des mains! Acclame le roi, lui 
crie-t-on, c'est notre tour aujourd'hui. — Je n'acclame que 
Léwanika, répondit le chef avec sa dignité ordinaire, où est-il?» 
Sur ce, pleuvent sur lui et sur ceux qui le suivent les injures, les 
javelines et les coups de massue, et en un moment leurs corps muti- 
lés, gisant dans leur sang, se tordent dans les dernières convulsions 
d'une horrible agonie. 

Léwanika, à l'ouïe de ces nouvelles, est revenu sur ses pas et 
s'est dirigé vers Séchéké. Mais on dit que Morantsiane a déjà tra- 
versé le fleuve. Dans ce cas, que fera Léwanika? Renoncera-t-il 
à son expédition ou bien laissera-t-il le pays à la merci de cette 
bande désespérée?... La grande province de Séchéké ne tient que 
par un fil au royaume des ba-Rotsi. Ceux-ci, considérablement 
réduits par leurs guerres et leurs massacres continuels, sont haïs 
par les ba-Toka, honnis par toutes les tribus qu'ils oppriment. La 
politique facile du laisser-aller de Léwanika, l'ineptie de Kaboukou 
son neveu, qu'il a promu à un des postes les plus importants et 
les plus difficiles, ont irrité les esprits. Il ne faudrait que l'homme 
de la circonstance pour amener une déchirure irrémédiable. 
Léwanika sait tout cela. Une mesure énergique pourrait encore 
sauver la situation; mais elle demande une fermeté, une déter- 
mination qu'il n'a pas. Les têtes grises qui devaient former le con- 
seil de sa nation ont été fauchées toutes à une ou deux exceptions 
près. Leurs places sont occupées par des hommes jeunes pour qui 
gouverner, c'est faire en gros et pour soi le métier de brigand. 
Aucun lien ne les unit les uns aux autres, ils se portent mutuelle- 
ment ombrage. Le roi lui-même se défie des chefs, comme les 
chefs se défient du roi. — Mais Dieu, qui a envoyé à ces peuplades 
barbares son Evangile de paix et d'amour, a certainement envers 
elles des vues de miséricorde. Nous, nous jugeons les choses au 
point de vue humain, borné et sujet à toutes sortes d'influences. 
Dieu règne, il gouverne le monde, il veille avec non moins de 
sollicitude aux intérêts d'un peuple qu'au développement d'une 
plante. Du chaos il tirera l'ordre; des ténèbres, la lumière. Post 
tenebras lux! 

Séfoula, 22 mars 1888. 

Les difficultés de notre position sont bien grandes. Si seule 

ment nos communications avec Séchéké étaient moins difficiles ! 



32 8 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Nous ne pouvons faire nos transports qu'une fois l'an, et encore 
faut-il affronter la mouche tsetsé. Malgré toutes nos pertes, tous 
nos désastres, je devrais dire, je ne crois pas le chemin imprati- 
cable. Seulement, nous sommes à la merci de conducteurs qui 
n'ont nullement nos intérêts à cœur. La vie matérielle à la Vallée 
est des plus difficiles. Ce qui nous manque surtout, c'est la viande. 
Impossible de nous procurer même un chevreau pour mettre sous la 
dent. Le petit troupeau que j'avais amené est complètement fondu, 
sans que nous en ayons profité le moins du monde. Vivre des 
poulets rachitiques du Zambèze, qu'on avalerait presque d'une 
bouchée avec les plumes, et de temps en temps se bourrer de 
poisson qui ne se garde pas, ce n'est pas vivre, c'est vivoter. 
Ajoutez à cela le manque de lait, car nous avons aussi perdu nos 
vaches, et puis... Sachez seulement que la vie est dure, et la tâche 
d'une maîtresse de maison peu facile... 



Séfoula, 28 avril 1888. 

Vous n'avez pas d'idée comme on invente dans ce malheu- 
reux pays. Le bruit a couru qu'on nous avait pillés complètement, 
brûlé nos maisons et que nous nous étions réfugiés dans un hameau 
voisin, dénués de toutes ressources et même de vêtements. Lé- 
wanika s'empressa de m'envoyer un exprès pour me mander de 
me rendre à son camp avec ma femme, et qu'à son retour, il nous 
réinstallerait à Séfoula. C'est fâcheux que, dans un temps où l'at- 
mosphère est chargée des miasmes d'une révolution prochaine, 
l'idée ait été émise que nous puissions être pillés et incendiés. 
Cela ne tend pas à nous inspirer plus de sécurité qu'il ne faut. Si 
jamais nous sommes pillés et maltraités, ce sera par les esclaves, 
au profit des chefs, comme d'habitude. Mais nous ne sommes pas 
inquiets sur ce point-là ; nous avons d'autres soucis ; le plus grand 
de tous, c'est la perte de nos bœufs. Comment faire venir nos 
provisions de Séchéké ? Et pourtant, il nous les faut. Nous sommes 
à court de tout. Et ces pertes et ces difficultés vont-elles décou- 
rager nos amis? Ici, vraiment, c'est dans la communion de Dieu 
qu'il faut se retremper, et fermer les oreilles quand les échos 
répètent : quel mauvais pays ! quelle vie dure ! car en effet la vie 
est dure et difficile. Mais Dieu nous donnera à tous, non seule- 
ment de tenir bon, mais d'aller defbrce en force. Si la vie ici est 
une lutte de chaque jour, c'est aussi une leçon journalière de con- 
fiance sans réserve en Dieu... 



LA MISSION A SÉFOULA. 320, 

Nous traversons une de ces périodes — devrai s-je dire une 
crise ? — où la foi est un combat de chaque instant, et où, bien 
souvent, le courage n'est qu'un lumignon qui fume encore. Les 
travaux matériels, avec leurs incessantes fatigues et leurs soucis 
rongeurs, nous écrasent. Il faut s'installer pourtant, et si précaire- 
ment que ce soit. Nous sentons la vie s'en aller sans avoir la satis- 
faction de faire beaucoup... Mais n'allez pas croire cependant que 
je m'apitoie ou que je me plaigne. Un général français disait à 
son aide de camp que la politesse d'un soldat, c'est l'obéissance. 
Et je crois, moi, qu'en toutes circonstances notre devoir envers 
notre Maître, c'est la fidélité. Le témoignage d'une bonne cons- 
cience est une grande chose, et je comprends toujours plus pour- 
quoi saint Paul y revient si souvent dans ses lettres à Timothée... 



XXXIV 



Le retour de Léwanika et de son armée. — Pendant l'expédition. — Les voleurs. — 
Les femmes. — Rentrée du roi. — Une prédication. — Le butin. — Détails sur la 
campagne. — Une observation inattendue du dimanche. — Les deux renégats. — 
Les évangélistes indigènes. — Mort de M. Dardier. — Épreuve de la famille Ad. 
Jalla. — Les besoins de l'œuvre. — La mission du Zambèze et les missions coloniales. 
— Maladie du roi. — Les prémices de la moisson. — Discours de Ngouana-Ngombé. 



Séfoula, 5 août 1888. 

L'autre jour, pendant que nous faisions l'école dans la cour, 
l'ami Waddell accourait, essoufflé, et nous criait du bout de la 
maison : « La poste ! » — La poste ? Vrai ? — D'un bond je suis 
sous la véranda, où trois grands gaillards de Séchéké déposent 
leurs sacs. Eh ! oui, c'est bien la poste, le premier courrier qui 
nous arrive depuis septembre 1887. Huit mois sans nouvelles, 
c'est long tout de même. Les paquets ouverts, les enveloppes dé- 
chirées, nous constatons que les dates les plus vieilles sont d'un 
an, les plus récentes de quatre mois seulement. Après tout, Sé- 
foula n'est pas le bout du monde. 

Le roi est de retour enfin. Son expédition chez les ma-Choukou- 
loumboué a duré cinq mois, — cinq mois d'ennui, où ici, comme 
au temps des Juges, « il n'y avait pas de roi et chacun faisait ce 
qu'il voulait ». Les voleurs avaient beau jeu ; les femmes avaient 
de la peine à se faire obéir de leurs esclaves ; elles-mêmes, en 
temps pareils, n'ont pas la liberté de sortir de leurs villages pour 
visiter parents et amis ; elles n'osent pas même se couper les che- 
veux. Elles se les tressent et se les papillotent ; rien n'v fait, c'est 
une forêt grouillante et incommode même pour elles ; et, pour y 
faire une chasse effective, elles y introduisent d'infortunés coléop- 
tères, qu'elles y retiennent captifs et qui meurent à la peine. 

L'arrivée de l'expédition tombait mal, car la lune était à son 
déclin, et malheur à l'homme qui, revenant de voyage ou de la 
chasse, oserait rentrer à ses foyers quand « la lune va s'éteignant ». 
Le roi campa donc dans les champs jusqu'à la nouvelle lune, et 
fit alors son entrée à la capitale. Toute la population des deux 
sexes s'y était portée pour l'occasion, et je vous laisse à penser si 
la réception fut bruyante. J'en ai vu quelque chose. Il est vrai 



LA MISSION A SÉFOULA. 33 1 

que, malgré ses instances, je m'étais abstenu d'aller le voir à son 
camp lors de son passage tout près d'ici ; mais j'allai plus tard 
passer quelques jours avec lui à Léalouyi. Mokouaé y arriva tôt 
après, et pas du tout incognito, je vous assure. C'était un dimanche, 
et nous avions déjà eu un service, c'est-à-dire une prédication. 
Heureusement, car tout le village fut bientôt dans l'agitation. 

Avez-vous un brin de curiosité, et tenez-vous avec l'ami Wad- 
dell à voir ce qui se passe ? Eh bien ! venez. Toutes les femmes 
de la capitale sont allées à la rencontre de la reine, et ont grossi 
son cortège, pendant que les hommes, chacun avec ses pairs ou 
son chef, se sont massés en différents groupes sur la place pu- 
blique. Il faut bien que les sérimba et les tambours, si affection- 
nés des ba-Flotsi, fassent leur tintamarre habituel. Que diraient- 
ils de nos vielles, de nos tambours et de nos grosses caisses 
d'Europe, ces bonnes gens ! 

Le cortège s'avance lentement : il arrive, Mokouaé en tête ; 
accoutrée d'indienne aux vives couleurs, elle exécute elle-même 
des récitatifs auxquels répondent en chœur les troupes de femmes 
qui l'escortent. Ce sont les louanges du roi, et je dois dire que 
ces chants tristes, comme tous les chants de nos pauvres Afri- 
cains, ne manquent pas d'harmonie. Les hommes, groupe après 
groupe, l'acclament, se prosternent, battent des mains, et ce va- 
carme, plein de décorum, du reste, dure toute une heure. Les 
femmes reprendront leur partie au coucher du soleil, et Mokouaé, 
toujours le coryphée, chantera avec elles toute la nuit. En atten- 
dant, sur l'ordre du roi, elle se retire dans la cour spacieuse de 
sa maison. Les chants ont cessé, c'est maintenant un lever en 
règle. Léwanika m'invite à l'accompagner. Je donne vite une 
poignée de main à Sa Majesté et m'assieds près de la natte où 
elle trône. Léwanika, lui, se met à genoux, Mokouaé fait de 
même, ils se baisent sur les lèvres, se serrent les deux mains et se 
crachotent l'un sur l'autre, pendant que les femmes de la suite de 
Mokouaé, bien graissées d'ocre et chargées de verroterie, rangées 
contre la paroi de la cour, répètent en cadence et sur un ton mineur 
à faire tressaillir : Ho chè ! Ho chè ! — Puis viennent les enfants, 
les proches parents, qui ont le bénéfice du crachotement royal, — 
puis les dignitaires, les hauts personnages, qui ont le privilège 
de baiser la main du souverain qu'ils visitent ou de la reine de 
Nalolo ; puis la bourgeoisie, qui se tient à distance de la plèbe en 
dehors de la cour, battant des mains avec la plus grande gravité. 

Mais le soleil baisse ! on coupe court aux cérémonies, et, à ma 
prière, le crieur public convoque une assemblée double de celle 



332 



SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 



du matin. Je prêche sur Gai., VI, 7. Tout en intercédant auprès 
de Dieu en faveur de cette nation sanguinaire, il était de mon de- 
voir de flétrir publiquement une expédition que Léwanika, lui- 
même, appelle un brigandage, et je le fis. On ne se méprendra 
point sur la position que nous avons prise. Léwanika, plein de 
considération pour ses missionnaires, avait envoyé à nos amis de 
Séchéké dix têtes de bétail qu'il vient de butiner, dont deux déli- 
catement offertes à M me Jeanmairet, « notre fille », et je sais con- 
fidentiellement qu'il en a aussi un petit troupeau de choix en 
réserve pour nous. Mais M. Jeanmairet, dans une lettre belle et 
digne, tout en le remerciant chaleureusement, lui expose les rai- 
sons pour lesquelles ni lui, ni M. Jalla, ni Léfi, ne peuvent, comme 
chrétiens, accepter ce bétail-là. Léwanika s'attendait-il à ce refus? 
— Il se contenta de répondre : « Je comprends; mais que possèdent 
les ba-Rotsi qu'ils ne l'aient obtenu par le pillage et le vol ? » 

La quantité de bétail capturé est énorme. On assure qu'il en 
est mort en route plus qu'il n'en est arrivé ici. Il paraît que les ma- 
Choukouloumboué, à l'approche de leurs ennemis, avaient chassé 
leurs troupeaux dans les bois où essaime la tsetsé. Le roi s'est ré- 
servé, tant pour lui que pour Mokouaé et les principaux membres 
de sa famille, des troupeaux considérables, qu'il a dispersés dans 
le pays. On assure pourtant qu'il lui faudra encore tout un mois 
pour distribuer le reste. 

Ce qui navre le cœur, ce sont les jeunes femmes et les enfants 
qui font partie de ce butin. On m'en cache le nombre ; on m'as- 
sure même que le roi avait donné des ordres pour qu'on ne s'at- 
taquât qu'à la gent bovine. Mais la vérité perce quand même. Des 
hommes, on n'en a pas amené un seul. En me promenant dans le 
village, je remarquai çà et là des faisceaux de javelines, dont la 
plupart recourbées, signe indubitable qu'elles ont répandu le 
sang humain. Il fallait donc les purifier. Gambella et d'autres de 
mes connaissances me montraient avec ostentation leurs haches 
d'armes. « Elles sont pures, me disaient-ils ; nous nous sommes 
souvenus de tes injonctions. » Mon ami Mahaha m'envoie même 
par Séchéké un message analogue. Quelle que soit la valeur de 
ces assertions, c'est déjà quelque chose d'entendre un Zambézien 
se vanter de s'être privé du plaisir d'éventrer un pauvre mo-Ghou- 
kouloumboué. Le roi n'en est pas là, lui ; car, en me voyant entrer 
chez lui, il me disait en essayant de ricaner : « Ne va pas me 
gronder si l'on te dit que j'ai tué un homme de ma propre main. » 
Hélas ! il paraîtrait qu'il en a tué plus d'un. Là où les ma-Chou- 
kouloumboué faisaient mine de résister, c'est lui qui dirigeait 



LA MISSION A SEFOULV. 333 

l'attaque, puis, accompagné de quelques cavaliers, il s'élançait à 
la poursuite de ces malheureux, épouvantés par les armes à feu 
et par la vue de ce monstre sans nom : un quadrupède surmonté 
d'une forme humaine. Oh ! qu'il sera terrible, le réveil de cet 
homme, quand l'Esprit de Dieu éclairera sa conscience et tou- 
chera son cœur ! — Dans cette razzia, Léwanika a aussi fait 
preuve de magnanimité. Non seulement il a rendu la liberté à 
plusieurs femmes captives d'un certain âge, mais aussi le bétail, 
les femmes et les enfants à ceux qui eurent le courage de faire 
acte de soumission. 

Il n'osa pas attaquer une cheffesse du nom de Nachintou, que 
les ma-Koloko avaient jadis fait prisonnière, et libérée ensuite. 
Us n'avaient gardé que son fils, son unique, qui est devenu un 
des principaux manœuvres de Léwanika et le nôtre à l'occasion. 
Ce Samoïnda, comme tous les esclaves ma-Ghoukouloumboué, 
s'est distingué par sa cruauté envers ses compatriotes. Nachintou, 
comme Mochachi, est puissante par ses médecines et ses charmes. 
Elle a la boîte de Pandore ; elle dispense à son gré la sécheresse 
et la grêle, les calamités et les épidémies, et garde enfermé dans 
une urne le fléau terrible de la petite vérole. Elle possède enfin 
ce que nombre de dames du monde lui envieraient, le secret 
d'une jeunesse éternelle. 

Vous serez surpris d'apprendre que, dans cette expédition, Lé- 
wanika a scrupuleusement observé le jour du Seigneur. Il a gardé 
près de sa personne (vous ai-je dit qu'il les avait fait venir de 
Mambova l'an passé ?) nos deux pauvres renégats, Séajika et Ka- 
roumba, pour lui apprendre à lire. 11 en a fait ses barouti à titre 
égal de ses marmitons. Leur charge à eux, c'est de faire la prière, 
de chanter des cantiques et de prêcher. Et, pour les rendre plus 
dignes de leur office, il les prive de boissons enivrantes. Et cela 
se continue à Léalouyi. Ces deux malheureux jeunes gens se 
trouvent ainsi dans la plus équivoque des positions. Ils n'ont pas 
eu le courage moral de se confesser qu'ils n'étaient pas qualifiés 
pour prêcher des vérités qu'ils démentent par leur retour au pa- 
ganisme et par une vie immorale connue de tout le inonde, tandis 
que leur conscience les accuse non moins que notre présence. Il 
faut vraiment être Africain pour jouer et soutenir ce rôle impos- 
sible. Le roi, étonné de mon étonnement, me demandait : « Que 
faire le dimanche, que nous désirons observer, quand tu n'es pas 
là ? Ces garçons en savent plus que nous, et je les réprimande et 
les chasse quand ils ont trop bu. Peuvent-ils nous prêcher de 
mauvaises choses ? » 



334 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Le cas demande de la prudence, tout clair qu'il paraisse. Nous 
sommes trop loin de la capitale pour que j'y puisse aller souvent 
et régulièrement. Nous nous fussions établis plus près, à Kanyo- 
n vo, — ce qui n'était pas possible, — que la difficulté eût été 
exactement la même. C'est dans le village même de la capitale 
qu'il faudrait s'établir; une impossibilité au point de vue sani- 
taire ; une impossibilité non moindre au point de vue pratique et 
économique ; car les ba-Rotsi ne vivent pas toute l'année dans la 
vallée ; au temps des inondations, ils vont s'établir sur les hau- 
teurs qui la bordent. Et puis, ils changent aisément le lieu de 
leur résidence. Ce qui résoudrait cette difficulté et bien d'autres, 
ce serait d'avoir une bande d'évangélistes dévoués. Mais ces évan- 
gélistes, nous ne les avons pas. — Quant à Karoumba et à Séa- 
jika, de deux choses l'une : ou bien ils se rebuteront ou rebute- 
ront Léwanika, et le mouvement tombera de lui-même ; ou bien 
le mouvement prendra de la consistance, et ils sentiront leur fai- 
blesse, ils se repentiront et retourneront à leur Dieu. Mais com- 
bien nous eussions eu plus de confiance et de joie, si leur repen- 
tance et leur retour avaient été le point de départ et le mobile de 
leur activité ! Ne désespérons pas, Dieu se sert parfois de singu- 
liers instruments, et ce ne serait pas la première fois que l'Evan- 
gile convertirait ceux mêmes qui le prêchent à leur façon, et 
sans le connaître expérimentalement. 

Je parle d'une bande d'évangélistes qu'il nous faudrait, et, 
hélas ! nous sommes dans le deuil. Notre jeune docteur, M. Dar- 
dier, est mort. Pauvre jeune homme ! il avait tant joui de son 
premier voyage en canot ! Je le vois encore, pendant la halte, 
sauter dans une de nos embarcations, et, triomphant, gagner le 
large en dépit des protestations de nos canotiers qui, au fond, 
jouissaient de cette jeunesse si fraîche. Un jour, tout près de Na- 
lolo, je vous l'ai dit, comme nous prenions notre frugal repas sur 
la berge, il s'écria tout à coup en se mettant la main sur la nuque : 
« Que le soleil est donc chaud ! » Il se remit en bateau, on lui 
donna une ombrelle, c'était trop tard. Il souffrait déjà des elï'ets 
d'une insolation. 

Il alla de mal en pis. Des symptômes alarmants accusèrent 
bientôt une maladie de cœur. Il prit Séfoula en dégoût et ne rêva 
qu'un prompt retour. Mais rien n'est prompt dans ce pays. Il ar- 
riva à Séchéké, où on le combla de soins. Après un mieux passa- 
ger, son état empira de nouveau. Il avait hâte de quitter Séchéké. 
11 avait déjà franchi le Zambèze à Kazoungoula, là où je l'avais 
rencontré arrivant d'Europe quelques mois auparavant, et était 



LA MISSION A SÉFOULA. 335 

l'hôte de M. Westbeech, quand la mort le surprit. Ainsi fut tran- 
chée à son début cette vocation sur laquelle nous avions fondé 
tant d'espérances ! Le deuil de sa famille est celui des amis des 
missions, c'est aussi le nôtre. Ce sera probablement, mais à tort, 
une mauvaise note pour le Zambèze, qui commençait à se réha- 
biliter dans l'opinion du public chrétien. Sera-ce l'éteiqnoir sur 
des vocations naissantes de médecins-missionnaires ? 

Ce sombre nuage n'est pas le seul qui ait obscurci notre ciel. 
M. et M me Jalla vous auront dit qu'il a plu à Dieu de consacrer 
leur ministère par l'affliction en leur retirant l'enfant qu'il leur 
avait donné. M. Middleton nous a définitivement quittés. Léfî 1 , 
l'évangéliste, lui aussi, n'y tient plus. « Voilà sept mois, m'écri- 
vait-il il v a déjà longtemps, que ma femme ne sort plus de la 
chambre et quitte à peine le lit. » Le pauvre homme n'est plus 
qu'un garde-malade, il désire se rapatrier tout de bon, et nous 
devons, dès cette année, prendre des mesures dans ce but. Aaron, 
lui, est encore des nôtres ; mais son départ n'est qu'une question 
de temps et à courte échéance. Lui aussi trouve la vie dure au 
Zambèze. Et pour qui ne Pest-elle pas? L'école du renoncement 
nous met sous une discipline contre laquelle notre vieille nature 
est toujours prête à se révolter. Ou accepterait volontiers, avec 
joie même pour soi, les privations qu'on supporte douloureuse- 
ment pour les siens. Passer des mois sans une goutte de lait pour 
le ménage, sans un morceau de viande, et dépendre entièrement 
d'une pièce de calicot qui se fond pour se procurer par-ci par-là 
un oiseau coriace, du poisson dont on se dégoûte vite, des lé- 
gumes du pays, du millet, du manioc insipide, ce n'est pas gai, 
surtout quand on a des enfants, confessons-le. A Séfoula, nous 
en sommes tous au même régime ; aussi nous partageons-nous 
généralement ce que nous pouvons acheter pour varier notre ordi- 
naire. Mais notre ami a à lutter contre d'autres ennuis qui lui 
sont particuliers. Il a une jeune fille de quatorze ans, pour la- 
quelle il ambitionne une éducation qu'on ne pourrait pas même 
lui donner au Lessouto. Et voilà la famille royale qui s'est mis 
dans la tête d'en faire la femme de l'héritier présomptif du pou- 
voir, Litia. Les ba-Rotsi ne se tiennent jamais pour battus, et ils 
mettent à cette affaire une agaçante persistance. Aaron, qui n'a 
pas pour eux plus d'estime qu'il ne faut, va envoyer sa fille à 



i. Léfi, devenu veuf au Lessouto pour la deuxième fois, s'est remarié, et cédant à ses 
instances et à sa persistance, nous avons dû celte année le laisser retourner au Zambèze 
avec MM. Coisson et Mercier (1897). 



336 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Mangouato et m'a signifié son intention de retourner bientôt dans 
son pays. 

Léfi et Aaron sont des hommes chez lesquels, pas plus que 
chez nous, il n'est besoin de microscope pour découvrir les dé- 
fauts. Mais ils ont l'un et l'autre, et chacun dans son genre, des 
qualités qui en font de précieux aides. J'ajoute sans flatterie et 
sans phrase qu'il nous sera difficile d'en trouver de meilleurs. 
Je l'avoue, c'est pour moi une rude épreuve. Aurons-nous jamais 
d'autres évangélistes ba-Souto ? Je l'ai dit, je l'ai répété avec 
d'autres, je l'ai cru : « Si l'Afrique doit jamais être évangélisée, 
elle doit l'être par ses propres enfants. » Je comptais sur les ba- 
Souto chrétiens. 

Je leur ai toujours reconnu comme évangélistes, partant, comme 
missionnaires , des aptitudes spéciales que nous autres, Euro- 
péens, ne possédons pas au même degré. Leur niveau social et 
intellectuel les rapproche plus que nous des populations que nous 
évangélisons. Nous sommes-nous donc trompés ? Nos théories, si 
belles et si séduisantes, n'étaient-elles qu'un rêve que nous voyons 
s'évanouir aujourd'hui ? Non. L'esprit de Dieu souffle parmi les 
Eglises du Lessouto, et, nous le savons, là comme en France et 
partout, l'esprit de vie, c'est l'esprit missionnaire. Si la misère a 
été grande dans ce cher petit pays, elle n'y est pas endémique. 
Le jour viendra, il n'est peut-être pas loin, où les ba-Souto chré- 
tiens sentiront qu'ils ont envers ces peuplades du Zambèze, qui 
parlent leur langue après avoir subi leur joug, une dette que per- 
sonne ne peut payer pour eux. 

En attendant, qui fera l'œuvre ? 

Nous avons l'occasion, unique peut-être, de prendre « posses- 
sion du pays ». Tous les chefs, à peu d'exceptions près, parais- 
sent bien disposés, le roi manifeste un grand désir de s'instruire 
et de faire instruire les tribus qu'il gouverne, ou, pour parler plus 
juste, la tribu des ba-Rotsi elle-même. Jusqu'à quand ces bonnes 
dispositions dureront-elles, s'il ne se convertit pas ? J'ai devant 
moi une liste de vingt postes d'évangélisation que nous devrions 
occuper au plus tôt. -Les ba-Rotsi voudraient conserver pour eux 
le monopole de l'instruction, comme tous les autres monopoles, 
et c'est ce qui fait qu'une école journalière ouverte à toutes les 
classes rencontrera longtemps encore de grandes difficultés. Mais, 
si nous en avions le personnel et les moyens, et que nous pus- 
sions ouvrir un établissement pour les garçons et un pour les 
filles, nous aurions immédiatement un nombre d'élèves que nous 
serions obligés de limiter. Tous se soumettraient à une discipline 



LA MISSION A SÉFOULA. 337 

que celle de la circoncision leur permet de comprendre. Je ne 
prétends pas que l'œuvre fût des plus faciles, mais elle est fai- 
sable. Pour l'entreprendre, il faudrait un personnel d'élite expéri- 
menté ; des hommes et des femmes qui s'y donnassent sans ré- 
serve avec toute la force physique dont ils jouissent, tous les 
talents qu'ils possèdent, avec toute la puissance de leur amour. 

Pour le moment, les fils et les neveux du roi vont revenir, avec 
— j'ai raison de le croire — un assez grand nombre des fils des 
principaux chefs du pays. Depuis longtemps aussi, le roi nous 
presse de recevoir Mondé, la fille aînée de Mokouaé. Elle ne vien- 
dra pas seule. Mais ces établissements-là, avec une foule d'es- 
claves des deux sexes, et sur lesquels nous n'avons aucun con- 
trôle, sont des antres inqualifiables de dévergondage. Et comment, 
je vous le demande, mener de front l'école et l'évangélisation, 
tout en faisant face aux devoirs multiples qui réclament sans cesse 
une partie de notre temps et de notre attention ? C'est chose grave 
que de lancer des appels, surtout quand il s'agit de venir dans 
ces climats. Le Sauveur nous a indiqué la voie la plus sûre : 
« Priez le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers dans sa 
moisson. » 

Je ne partage pas les craintes de certains amis qui pensent que 
« le Zambèze pourrait bien être mis de côté pour le Congo ». 
Pour nous, l'œuvre est la même où qu'elle se fasse. C'est de 
l'émulation, et non de la rivalité, qu'il y aura entre nous. Le 
Congo, — comme Taïti, le Sénégal et bientôt la Kabylie, — c'est 
l'explosion du patriotisme protestant chrétien, si longtemps con- 
tenu et refoulé par les autorités gouvernementales. Il est temps 
que chez nous, dans nos colonies, nous revendiquions le droit de 
servir la patrie et contestions au catholicisme le monopole du pa- 
triotisme et du dévouement qu'il a le tort de s'arroger. Rome, ce 
n'est pas la France, pas plus que ce n'est l'Evangile. 

La mission du Zambèze, comme celle du Lessouto dont elle est 
la fille, c'est la manifestation du caractère essentiellement catho- 
lique, universel, du christianisme saisi par le cœur. Sans aucun 
calcul humain, comme le Bon Samaritain, des chrétiens, de n'im- 
porte quel pays ou quelle dénomination, mettent en commun 
leurs sacrifices et leur charité pour la rédemption des sauvages 
les plus abrutis et les plus dégradés qui fassent partie de la famille 
humaine. Plus haut que les préjugés, les intérêts et les drapeaux 
de leurs nations respectives, ils élèvent ensemble et font flotter 
l'étendard de la Croix. Et nous, enfants de huguenots, protestants 
et Français de cœur, qui avons pris l'initiative de cette grande 

H.VUT-ZAMBÈZE. 22 



338 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

œuvre de relèvement, dans un pays où aucune puissance euro- 
péenne ne nous couvre de son égide, dites, faisons-nous honte à 
la France ? La renierons-nous, notre patrie, ou bien... nous renie- 
rait-elle? 



Séfoula, 18 août 1888. 

Depuis quelques semaines, le roi est malade. Il a quitté le 
Kouandou, son appartement privé, et s'est séquestré dans une 
tente de nattes qu'on lui a élevée au fond d'une arrière-cour. A 
part ses serviteurs favoris, personne n'a accès auprès de lui, pas 
même ses ministres, Gambella, ni même Mokouaé, sa sœur, tant 
ces pauvres gens ont peur de ce qu'ils appellent « les mauvais 
pieds ». Pour arriver à la cour qu'il occupe, il faut en traverser 
trois autres où l'on trouve nuit et jour des groupes silencieux 
d'esclaves. Les principaux chefs qui sont à la capitale passent la 
nuit dans la première, et ses likomboa (les hommes plus impor- 
tants du personnel de l'établissement royal) dans la deuxième. La 
troisième est réservée aux intimes. Les hommes passent au lé- 
khothla comme des ombres, sans s'y arrêter; les chefs y siègent 
quelques instants par devoir, mais on n'y rend pas la justice, on 
n'y traite aucune affaire, on n'y cause qu'à voix basse. On n'y 
allume plus le feu du soir, les tambours sont silencieux (ces chers 
tambours, comme ils doivent s'étonner de ce repos !). Personne 
n'ose aller travailler dans les champs, bien que la saison presse ; 
chacun est morne et méfiant, la crainte a saisi tout le monde. 
C'est Léalouyi tel que je l'ai trouvé la semaine dernière, quand, 
effrayé de la tournure que prenaient les choses, je m'y suis rendu 
en toute hâte. 

Cette maladie ne serait-elle qu'un prétexte pour atteindre un 
but politique, c'est-à-dire pour se défaire d'une manière raison- 
nable de personnages suspects? Mes appréhensions, hélas! ne 
paraissent que trop fondées. C'est une névralgie qu'a le roi et qui 
lui prend la moitié du visage. Il ne donne des ordres qu'à voix 
basse à ceux qui s'accroupissent à sa porte ; mais, une fois que 
nous étions seuls tous les deux, il pouvait causer, rire, s'aban- 
donner enfin comme toujours. Je lui demandais comment il se 
faisait que les osselets divinatoires choisissent précisément ses 
favoris pour leur donner libre entrée. « Bah! fit-il vivement, 
les osselets disent ce que je veux! » C'est clair, ce n'est pas ras- 
surant. 

Pendant que j'étais là, il y a eu un rapprochement entre lui 



LA MISSION A SÉFOULA. ' 339 

r 

et ses ministres Gambella et Natamoyo. Etait-il sincère? Nous le 
saurons bientôt. En même temps que Léwanika, le vieux conseil- 
ler Naroiiboutoiij, dont je vous ai envoyé le portrait, s'est aussi 
.alité et pour le même genre d'indisposition. J'ai administré mes 
calmants avec tant d'assurance, que mes patients avouèrent un 
mieux réel. Je ne pus pourtant pas obtenir de Léwanika qu'il 
sortit de sa tente pour s'asseoir dans la cour, qui est bien abritée, 
tapissée et ombragée de nattes. On se dit à l'oreille qu'un com- 
plot contre Léwanika en faveur de Morantsiane a été découvert 
et que les principaux chefs de la Vallée, Gambella en tête, sont 
gravement compromis. Je n'oserais pas le nier; mais je frémis à 
la pensée de nouveaux massacres. Je pense que Léwanika n'ou- 
bliera pas les entretiens que nous avons eus pendant les quatre 
jours que j'ai passés avec lui. Oh ! si seulement je pouvais lui ins- 
pirer l'horreur du sang ! Ce que je ne puis pas faire, moi, la grâce 
de Dieu le fera. Il y a de grandes contradictions chez cet homme. 
11 est despote, vindicatif et cruel tant qu'on veut, et avec cela il a 
du bon sens, du tact, de la générosité et de l'amabilité. Je pour- 
rais facilement faire de lui deux portraits qui n'auraient rien de 
commun. Il y a plus d'un Léwanika dans le monde. 

Je vous disais il y a quelque temps qu'à Séfoula il rCy a ni fleurs 
ni fruits. L'an passé, à mon retour de Kazoungoula, j'ai trouvé 
(pie tous mes eucalyptus avaient péri, et cette année, si nous en 
avons une vingtaine qui végètent encore, ce n'est qu'à force de 
les arroser. Une graine de pois de senteur, qui s'était égarée jus- 
qu'ici, fut soigneusement plantée et barricadée d'épines devant la 
fenêtre de la chambre à coucher. Elle crût, elle poussa une fleur, 
une seule; mais qu'elle était belle et qu'elle sentait bon! Un 
matin, des poulets du Zambèze, d'une race minuscule et d'autant 
plus destructive, se glissèrent sous les épines, et... picotèrent la 
fleur, déracinèrent la plante ! Qu'y avait-il donc dans cette simple 
fleur qui nous faisait tant plaisir, et qui nous causa un moment 
de chagrin quand nous la vîmes fanée et détruite ! 

Cela me fait hésiter à vous parler d'une autre fleur autrement 
belle. Mais pourquoi n'en jouiriez-vous pas avec nous et ne nous 
aideriez-vous pas à l'arroser? Si elle venait à se flétrir, ce qu'à 
Dieu ne plaise ! vous vous en lamenteriez avec nous, et votre 
sympathie serait une consolation. 

Le i4 novembre 1887, je commençais ma classe de catéchu- 
mènes, A'inquirers, disent plus justement les Anglais. Cette classe 
ne se composait et ne se compose encore que de deux membres : 
Roathi, la fille de notre évangéliste, et Ngouana-Ngombé. C'est 



340 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

de ce dernier, qui vous est déjà connu, que je désire vous parler. 
Il y a plus d'un an que nous avons lieu de le croire converti. Il 
nous a toujours donné beaucoup de satisfaction, depuis quatre 
ans bientôt qu'il est dans notre maison ; mais cela ne nous suffi- 
sait pas. Aujourd'hui, il est plus qu'un bon serviteur pour nous, 
il est un fils. Je crois vous avoir dit comment il nous est souvent 
arrivé de trouver ce cher garçon priant dans les fourrés du 
bois, et comment un soir il s'en vint timidement me demander en 
propres termes : « Que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » Il y 
a longtemps qu'il professe d'avoir trouvé le Sauveur. Je voudrais 
que vous le vissiez, avec sa manière un peu laconique, parler aux 
gens qui viennent nous offrir leurs produits, ou rassembler le soir 
nos enfants et nos ouvriers. C'est un plaisir de le prendre pour 
une course d'évangélisation. Il est hors de lui de joie, il faut qu'il 
arrête les passants, qu'il crie à ceux qui travaillent dans les maré- 
cages et que nous ne pouvons pas atteindre, et qu'il appuie ce 
que je dis, ou qu'il le répète dans le patois du pays avec cette 
bonhomie qui le fait écouter. Tout le monde connaît Ngouana- 
Ngombé, tout le monde l'aime. 

Il y a eu dimanche quinze jours, nous avions un bon auditoire 
de i4o à i5o personnes. Je parlais sur le Dieu inconnu, Act., 
XVII, 2.3. Quand j'eus fini, Ngouana-Ngombé, sous l'empire 
d'une grande émotion, se leva et me demanda la parole. J'ai 
transcrit son discours et je crois qu'il vous intéressera. Nous, il 
nous a touchés. 

« Mes pères et mes mères, dit-il, vous vous étonnerez de me 
voir prendre la parole dans une assemblée comme celle-ci. C'est 
que je me sens pressé de vous dire que j'ai cherché long- 
temps le Dieu inconnu dont le morouti vient de parler. Je l'ai 
trouvé, il s'est révélé à mon âme, je suis un croyant. Vous me 
regardez avec étonnement; vous me connaissez tous. Je suis 
?N T gouana-Ngombé, un mochimane (ici, un esclave). Mon père est 
mo-Soubyia, ma mère est mo-Toka, je suis le mochimane des 
barouti (missionnaires). Oui, mais je suis autre chose encore, je 
suis un croyant. J'étais perdu, Dieu m'a sauvé ! 

« Je n'ai pas toujours été ce que je suis. Hélas! non. Il va 
quatre ans, je n'élais qu'un enfant (il a maintenant quinze ou 
seize ans). J'allai à Léchoma demander au morouti de me rece- 
voir à son service pour un mois, c'est un setsiba que je voulais. 
Le mois écoulé, je demandai qu'il me gardât pour un fusil. Il y 
consentit. Mais je n'aimais pas les choses de Dieu. Quand c'était 
l'heure de la prière, je mettais ma bouillotte sur le feu et je me 



LA MISSION A SÉFOULA. 3 /l T 

sauvais dans le bois. Ceux qui m'ont connu alors savent que 
j'étais colère, que je ne supportais ni les injures ni la contradic- 
tion. A Séchéké, j'avais moins de répugnance pour les choses de 
Dieu, mais je ne les comprenais pas davantage. Ce que je dési- 
rais, c'était de m'instruire, voilà tout. Quand nous arrivâmes ici, 
le morouti retourna à Séchéké chercher notre mère et me laissa 
avec Waddell et Middletou. Nous ne savions pas s'il reviendrait. 
Middleton nous donnait bien régulièrement notre nourriture, mais 
plus de prières, plus de chants, plus d'exhortations! Ces blancs 
travaillaient toute la semaine ; ils se reposaient le dimanche et 
lisaient sans doute la Parole de Dieu ensemble. Pour nous, les 
bachimane, le jour du Seigneur était comme tous les autres jours; 
nous mangions, je cuisais, nous dormions, c'est tout. Un jour, 
j'avais le cœur plein de colère, je trouvais que notre vocabulaire 
d'injures ne me suffisait pas, et je demandai à Middleton de 
m'enseigner les plus gros jurons anglais et les malédictions les 
plus mordantes. 11 me dit qu'il les avait oubliés depuis long- 
temps. 

« Un dimanche, je lui demandai pourquoi il ne nous faisait pas 
lire. Il le fit ce jour-là, mais plus après. Je pense qu'il était fati- 
gué. J'avais le cœur bien triste et je me lamentais à part moi. « Si 
« seulement j'avais profité des instructions de mon père et de ma 
« mère ! Et s'ils n'allaient plus revenir ! » Avec ces pensées qui 
me tourmentaient, j'errais à l'aventure dans la forêt. L'idée me 
vint subitement: « Et si j'essayais de prier seul! Le morouti dit 
« que Dieu entend toujours. » Je me jetai à genoux, là-bas, 
sous ces arbrisseaux, et je criai : « toi ! le grand Dieu que je ne 
« connais pas, aie pitié de moi ! » Un dimanche qu'il pleuvait et 
que je ne pouvais pas aller dans le bois, je proposai à Kambou- 
rou et autres jeunes gens de chanter des cantiques. « Volontiers, 
« dit Kambourou, mais nous allons d'abord chanter bonijanga 
« (un chant païen) et danser. » C'est ce qu'ils firent, et je m'en 
allai. Ils m'en ont voulu, ils se sont moqués de moi, m'ont donné 
toutes sortes de noms; cela m'a poussé à prier davantage. J'étais 
dans une grande angoisse. Les conseils d'Aaron et de mon père 
m'ont aidé, et enfin j'ai trouvé le pardon de mes péchés. 

« Allez-vous dire : « Voilà Ngouana-Ngombé qui veut devenir 
« un blanc? » Comment deviendrais-je un blanc, moi qui suis né 
noir? Dieu n'est pas le Dieu exclusif des blancs, tous les blancs 
ne sont pas des croyants, nous en avons déjà vu qui sont mau- 
vais comme nous. Le morouti dit qu'au Lessouto c'est la même 
chose, il y a des ba-Souto chrétiens, comme Aaron, mais il yen a 



342 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

qui sont restés païens. Ce sont les ba-Souto chrétiens qui nous 
apportent l'Evangile qu'ils ont eux-mêmes reçu des chrétiens de 
France. 

« J'entends des gens qui se moquent et qui disent: « Est-ce 
« que le morouti est donc monté au ciel, qu'il prétende connaître 
« Dieu? » Non, il n'est jamais monté au ciel, il n'a jamais vu Dieu, 
il ne l'a non plus jamais dit. Mais Dieu s'est révélé par son Fils et 
par sa Parole. Je ne vous dirai jamais que j'ai vu Dieu, mais je 
vous dirai ce que je sais de sa Parole et comment il m'a sauvé. 
Non, le morouti n'est jamais monté au ciel. Mais il y va, et moi, 
son mochimane, je le suis. Je suis le premier, et j'aurais très 
peur si je n'étais croyant. Serai-je seul à le suivre? Vous, mes 
pères et mes mères, mes thaka (gens de mon âge), ne viendrez- 
vous pas avec nous? Interrogez-moi beaucoup, quand vous vou- 
drez, ne craignez pas. Ce que j'ai voulu vous dire, c'est que j'ai 
trouvé le Dieu inconnu, le grand Dieu, et que je suis un 
croyant. » 

Ce simple récit, qui, sous ma plume et par la traduction, perd 
tant de son coloris, fut écouté avec une profonde attention. Les 
hommes claquaient la langue d'étonnement, les femmes étaient 
immobiles, bouche béante; nous, pris par surprise, nous étions 
émus et bénissions Dieu. 



XXXV 



Rencontre de M. Selous. — Ses aventures. — Une visite à Léalouyi. — La vie à la 
capitale. — Un pitso mémorable. — Questions politiques. — Scènes de mœurs zam- 
béziennes. — M me Goillard et ses élèves. — L'école à Séfoula. — La prédication. 
— Seuls ! 



Séfoula, septembre 1888. 

Dimanche matin, au grand étonnement de tout le monde, nous 
arrive un monsieur à cheval. Ce premier Européen que nous 
voyions à Séfoula était comme une apparition. C'était un Anglais, 
M. Selous, Français de descendance et d'éducation. M. Selous 
est un Nemrod très connu. Voilà quinze ans et plus qu'il court 
l'éléphant, le lion et le gros gibier dans les solitudes de Linyanti, 
du Machonaland et des parages du sud du Zambèze. En 1877, il 
passa le fleuve, poussa une pointe jusqu'au Zoumbo et de là au 
nord. Nous nous rencontrâmes à Mangouato l'année suivante et 
fîmes connaissance. Il arrivait à Pandamatenga au mois de mai, 
avec deux wagons de marchandises; mais, effrayé par les bruits, 
qui couraient le pays, d'une révolution imminente, il laissa ses 
chasses, et, avec une troupe de porteurs et de guides, passa le 
fleuve au-dessus des cataractes de Mousi-oa-Thounya, tira au 
nord, à travers le pays des ba-Toka, visant le lac de Bangouéolo. 
Il espérait contourner le pays des ma-Choukouloumboué, où le 
D r Holub a failli périr, et traverser le Kafoué. Mais il arriva que 
ses guides l'amenèrent justement dans un village de ma-Choukou- 
loumboué. Il faut dire que, là surtout, la parenté des deux tribus 
est si grande, qu'il est difficile de les distinguer. Même nudité, 
mêmes mœurs, même langue. On parut l'accueillir favorablement. 
M. Selous tua deux ou trois antilopes. Les ma-Choukouloumboué 
firent des danses en son honneur. Mais la nuit suivante l'illusion 
se dissipa de la manière la plus inattendue pour les voyageurs : 
une fusillade leur crachait des balles en pleine figure, et une grêle 
de javelines tombait sur leur bivouac. A la faveur de la confusion 
qui s'en suivit et de l'obscurité, M. Selous parvint à s'échapper 
tout seul. 

La même nuit, dévoré par la soif, il s'aventura dans un petit 
village, s'assit près d'un feu qui donnait ses dernières lueurs, et 



344 S U R LE HAUT-ZAMBÈZE. 

se sentait sommeiller, quand, dans une cour voisine, il entendit 
quelqu'un armer un fusil. Au même instant une poignée de 
chaume jetée sur le brasier par un nouveau venu produisit une 
flambée et éclaira à quelques pas de là la forme d'un homme qui 
le mettait en joue. Instinctivement, M. Selous étendit la main pour 
saisir sa carabine. Mais la carabine n'était plus là, on la lui avait 
soustraite sans qu'il s'en aperçût. D'un bond il était dans les 
hautes herbes et s'échappait encore, mais tout seul, sans armes et 
dénué de tout. Quinze jours plus tard, trois de ses hommes le re- 
joignirent, et il apprit alors que douze de ses porteurs avaient été 
tués; les autres s'étaient dispersés. 

Il y a une espèce de franc-maçonnerie entre voyageurs. Aussi, 
montrer de la bonté à un homme qui nous arrivait dans de 
telles circonstances, ce n'était que notre devoir. En l'entendant 
nous raconter ses aventures, je me sentais singulièrement attiré 
vers lui. 

C'est chose grave que les ba-Toka et les ma-Choukouloumboué 
en soient venus à ne plus craindre de piller et de massacrer les 
Européens qui ont pénétré dans leur pays. Les aventures du 
D r Holub et de M. Selous ne sont nullement des cas isolés. On 
parle de marchands portugais, du fils d'un missionnaire de notre 
connaissance et d'un jeune Anglais, son associé, qui ont aussi été 
massacrés par eux ces dernières années. Pour le moment, ce 
pays-là est fermé à la science et au commerce ; mais j'ai la con- 
fiance que c'est l'Evangile qui l'ouvrira avant longtemps. 

Les ba-Rotsi en plein pitso m'interpellaient et me demandaient 
avec une curiosité intéressée si l'on pouvait impunément piller, 
tuer les Européens qui voyagent dans ces régions; si ce sont des 
blancs perdus, « des aventuriers dont personne n'a cure, même 
dans leur propre pays ». 

Les ba-Rotsi eux-mêmes n'auraient qu'un pas à faire pour en 
arriver là, à en juger par la manière dont ils ont traité des gen- 
tlemen anglais. Ces messieurs étaient venus d'Angleterre pour se 
donner le plaisir de quelques semaines de chasse au Zambèze ; 
ils avaient fait aux chefs de Séchéké et au roi des présents de 
grande valeur. Cela ne les a pas empêchés d'être pillés, tourmen- 
tés, harassés de telle sorte qu'ils ont quitté la contrée sans avoir 
chassé, n'emportant que l'amertume du désappointement et du 
dégoût. Le roi, mal renseigné, trompé, craignant peut-être de se 
rendre impopulaire, n'a rien fait, n'a même rien dit pour con- 
damner les malfaiteurs. 

Nos amis de Séchéké vous auront dit eux-mêmes la vie de 



LA MISSION A SÉFOULA. 345 

tracas et de lutte qu'ils mènent depuis que le village a été rebâti 
sur la station même. On peut à peine dire qu'ils sont chez eux. 
Pour nous, qui en savons quelque chose, nous comprenons tout 
ce que leur position a de pénible et nous en souffrons. Que Dieu 
donne à ses serviteurs et à ses servantes le courage et la force 
pour qu'ils puissent maintenir leur terrain et finalement triom- 
pher de tout ! 

Séfoula, octobre 1888. 

C'est toujours avec plaisir que je visite Léalouvi. Je m'y trouve 
en contact avec des chefs qui viennent de tous les coins du pays, 
et j'y rencontre souvent aussi des représentants de tribus étran- 
gères. J'espère y faire un peu de bien et j'y apprends toujours 
quelque chose. Mon chagrin, c'est que nous en soyons si éloi- 
gnés, car chaque visite nécessite une absence de plusieurs jours 
et un dérangement considérable dans la routine d'une vie de sta- 
tion. Mais cet éloignement, ce sont les circonstances, la nature 
du pays et le climat qui l'ont voulu, nous n'y pouvons rien. Du 
reste, il a ses avantages aussi, et cela nous console. Puisque nous 
ne pouvons pas nous rapprocher de la capitale, nous espérons 
encore que la capitale se rapprochera de nous. Léwanika nous 
l'avait promis, il avait même choisi un emplacement et fait cons- 
truire une écurie. L'écurie n'a jamais servi, elle est tombée en 
ruine et, depuis l'expédition chez les ma-Choukouloumboué, le 
projet paraît être abandonné. Je ne sais pourquoi. D'autres plans 
llottent dans l'air, et il ne m'est pas encore possible de prédire 
quelle forme définitive ils prendront. 

Au commencement du mois, j'avais passé deux dimanches à 
Léalouvi, dix jours bien employés. Léwanika avait convoqué un 
grand pitso; mais les chefs de la province tardaient tant à arriver, 
que je m'en retournai auprès de ma femme malade. Les esta- 
fettes furent vite sur mes talons, apportant leurs messages griffon- 
nés sur des feuilles de papier fichées au bout d'un roseau. Car, 
en notre pauvre Séajika, le roi a trouvé un secrétaire d'Etat, pas 
très versé dans l'art de la calligraphie, c'est vrai, mais dont il est 
néanmoins très fier. Il en use et en abuse comme un enfant. 
« Tout le monde est rendu disait Léwanika, hâte-toi, les affaires 
pressent, et les gens meurent de faim ! » 

Les gens meurent de faim? A la capitale! Gela vous étonne? 
Pas moi, je n'y ai jamais vu l'abondance. Je ne connais guère 
dans toute l'Afrique méridionale qu'un endroit plus désolé et plus 



346 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

triste. Léalouyi, c'est la résidence du roi. Ses ministres y vivent 
habituellement, et les chefs y font occasionnellement des séjours, 
mais tous ont leurs propres villages à des distances plus ou moins 
grandes. Au temps de l'inondation, c'est un îlot où les maîtres se 
sentent eux-mêmes parqués tellement à l'étroit, qu'ils finissent par 
l'abandonner à quelques esclaves et se réfugient sur les dunes 
boisées des bords de la Vallée. C'est le temps des grandes chasses 
et des mascarades : les ba-Rotsi sont passionnés pour les masca- 
rades. C'est aussi le bon temps pour les esclaves. Les canots sil- 
lonnent la plaine submergée, le service est facile. On est heureux 
de voir les huttes se baigner et les immondices disparaître. On 
voudrait seulement que cette purification bienfaisante fût plus 
complète. Au temps de la sécheresse, le village est repeuplé. Les 
esclaves ont la vie dure. Pas de champs dans les environs. Toute 
la nourriture, comme tout le combustible, vient de loin et est 
porté à dos d'hommes. L'eau — et quelle eau ! — s'y puise à 3 
et à 4 kilomètres. On n'y garde que quelques misérables vaches 
pour les petits enfants des aristocrates. Les esclaves qui v pullulent 
ont beau se serrer la ceinture, ils ne parviennent pas toujours à 
tromper la faim, et s'ils ne volent pas, ils prennent la fuite. Si on 
les rattrape — et, hélas ! on les rattrape toujours, dût-il se passer 
vingt ans — on ne les nourrit pas mieux, on les étrangle seule- 
ment ou on les fustige plus libéralement. Ici, l'étranger et le 
voyageur, chacun pourvoit à ses besoins. En dehors du village, 
il ramasse du roseau et des brassées d'herbe pourrie et se fait un 
taudis pour lui-même et sa suite. Il y végétera de son mieux pen- 
dant des semaines sans que — à part quelques parents, s'il en 
a — personne s'occupe de lui. 

S'il est un personnage de quelque importance, le roi lui donne 
un bœuf qu'on dévore en deux jours pour pâtir ensuite. Sinon, une 
cruche de bière à l'occasion, une corbeille de mil, un paquet de 
tubercules de manioc, une pioche même, une natte, un rien, et les 
devoirs de l'hospitalité sont une fois pour toutes remplis. A voir 
les courbettes qui s'en suivent, les démonstrations exagérées de 
remerciements, vous croiriez à des largesses, si vous ne saviez rien. 
Et qu'il est donc faux, le monde, avec toute sa politesse et ses 
adulations ! Essayez un peu d'appliquer ce genre d'hospitalité à 
vos hôtes, vous, et vous verrez si vous n'avez pas affaire à une tout 
autre race. Que de fois je voudrais pour un moment transmigrer 
dans l'esprit d'un de ces Zambéziens et nous voir avec leurs yeux, 
nous juger avec leur intelligence. Evidemment, ici, un blanc n'est 
pas un être comme un autre. Avec lui, on peut tout oser. On peut se 



LA MISSION A SÉFOULA. 347 

permettre d'être un hôte exigeant, impérieux, impertinent même. 
Et s'il s'agit de troquer un setsiba, cet esclave zambézien , à 
l'exemple de ses maîtres, trie son poisson, ses patates, son millel 
mangé par le charançon et apporte le rebut. 11 se dit en riant : 
« Ça, c'est bon pour les blancs ! » Il tamise sa farine, en garde la 
fleur pour lui-même, vous apporte sans rougir le son pilé à nou- 
veau : « Ça aussi, c'est bon pour les blancs. » Et il en est de 
tout ainsi. Pour nous, c'est une souffrance morale devenue chro- 
nique. Nous nous disons : « Ils changeront en devenant chré- 
tiens ! » Nous demandons à Dieu de faire abonder la charité dans 
nos cœurs. 

Ah ! quelle digression, mes amis, à propos de la capitale où nous 
devons aller! C'est indigne! Hâtons donc nos préparatifs, et, 
surtout, gare la faim ! Cette fois, je suis déterminé à conduire 
ma femme à Léalouyi. Depuis longtemps elle le désire tant que 
c'est Dieu, je crois, qui le lui a mis au cœur. Le changement peut 
aussi lui faire du bien, qui sait? Seulement, est-ce possible ? Voici 
bien la wagonnette; mais conducteur et bœufs sont à Séchéké. 
Qu'à cela ne tienne ! Ngouana-Ngombé, l'homme à tout faire, 
quitte la cuisine et prend le fouet, Aaron nous donne un vigou- 
reux coup de main, nous formons un attelage minuscule de veaux 
et de génisses et... en route ! Nos jeunes bêtes se couchent, se 
cabrent, se démènent à tout rompre, beuglent de désespoir et 
écument de rage sous les jougs ; pendant huit jours, pour les 
dresser à faire ce petit voyage de six heures, nous suons sang et 
eau sous un ciel enflammé, dans les sables de nos dunes et dans 
les bourbiers de nos marais. Quelles scènes ! J'en ris encore. 
N'importe, nous ne nous rendons pas, nous atteignons notre but, 
c'est la grande chose. Notre arrivée à Léalouyi est un vrai 
triomphe. Pour le moment, nous oublierons le retour. 

Dès le lendemain matin, je laisse ma femme confortablement 
établie dans une des belles huttes du roi avec la reine Mokouaé 
de Nalolo, sa sœur Katoka et plusieurs des princesses du harem 
en réunion de couture permanente, et je me rends au pitso. Lors 
même que je vous ai déjà parlé d'un pitso chez les ba-Rotsi, disons 
quelque chose de celui-ci ; il en vaut la peine, je crois. 

Le roi prenait son siège au milieu du tintamarre étourdissant de 
ses tamtams et de sessérimba, les ministres accroupis à sa droite, 
les chambellans — qu'on me pardonne ces grands termes pour de 
si petites choses — à sa gauche. Des troupes d'hommes, des chefs 
avec leurs suites débouchaient de tous côtés sur la place publique. 
C'était un roulement incessant d'acclamations comme celui du 



348 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

tonnerre, et pendant que les derniers arrivés le prolongeaient 
encore, les antres se prosternaient et prenaient/leurs places parmi 
les groupes qui se formaient déjà autour du souverain. 

Les tambours se taisent, le silence se fait. Gambella, le premier 
ministre, le torse nu, s'avance dans l'espace laissé libre, rend 
hommage au roi, puis fait un discours. C'est le « discours du trône » , 
dirions-nous. Ce discours est écouté et accueilli dans un silence 
qui ressemble à de la stupeur. Savez-vous de quoi il s'agit? De 
quoi? Vous ne le devineriez jamais. De rien moins que du pro- 
tectorat de «Satory», la reine Victoria d'Angleterre. Dans son 
exil, Léwanika en avait entendu parler; il s'imaginait que c'était 
là la panacée de tous ses maux. Nous avions souvent discuté la 
chose ensemble. J'avais essayé de rectifier ses idées et surtout de 
lui inculquer des vues plus larges et plus désintéressées. J'avais 
résisté à ses instances et maintes fois refusé d'en écrire à qui de 
droit, et l'on comprend mes raisons. Je lui avais conseillé de s'a- 
dresser d'abord au chef Khama, de mettre ses ministres et ses 
likomboa favoris dans sa confidence, de traiter ensuite l'affaire 
dans un conseil des grands chefs de la nation. Mais Léwanika a 
les tendances d'un autocrate, il est une des personnifications du 
droit divin. Il n'était pas sûr non plus de ces grands chefs. Il résolut 
de recourir tout simplement à une surprise. Il comptait sur mon 
crédit et ma bienveillance et croyait recommander son projet en 
l'identifiant avec la mission — c'est ce que font, par d'autres mot ils, 
les détracteurs des missionnaires; ils se plaisent à montrer en eux 
des agents politiques. 

« Ba-Rotsi, dit en substance Gambella, des ennemis nous me- 
nacent à l'intérieur et à l'extérieur. Vous êtes braves, je le sais, 
mais le danger est grand. Je vous ai cherché des missionnaires 
pour que vous ne soyez pas en arrière des autres peuples. Les 
avez-vous accueillis? En étes-vous reconnaissants? Le chef 
Khama a des missionnaires, mais il a aussi des masolê (des 
soldats). Les uns vont avec les autres. Si donc vous tenez aux 
missionnaires, demandez à Satory de nous envoyer ses masolé. 
Le morouti (missionnaire) le fera pour nous. Hésiter, c'est reje- 
ter les missionnaires eux-mêmes. Voudriez-vous que les baron ti 
nous quittassent aujourd'hui ? Parlez sans crainte, le morouti est 
ici, il vous écoute, et moi aussi. » 

Ebahi comme tout le monde, j'étais curieux de voir comment 
ces pauvres gens prendraient la chose. Je me tus. Un orateur 
courageux rompit enfin le silence devenu fort embarrassant. 
« Léwanika, puisqu'il nous faut parler, voici : Nous sommes tes 




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LA MISSION A SÉFOULA. 3/jO, 

chiens. Si ce sont là les paroles, nous n'avons rien à dire, nous. 
Les barouti, c'est un bienfait émané de toi. Nous les avons reçus. 
C'étaient des étrangers, aujourd'hui ce sont des ba-Rotsi. Nous 
les connaissons, ce sont des gens de bien ; ils n'ont pas les cœurs 
jaunes, eux; ils ne convoitent la propriété de personne, ils ré- 
munèrent les services que nous leur rendons, nous portons tous 
leurs étoffes. Ils instruisent nos enfants, donnent des remèdes 
à nos malades, ce sont les pères de la nation. Nous devrions 
écouter leurs conseils et, s'il faut absolument recevoir les masolé, 
eh! bien, recevons-les. » 

« Mais que sont donc ces masolé dont nous parle le roi ? fit un 
second orateur. Sont-ce des barouti, eux aussi? Que viendront-ils 
nous enseigner? Les barouti nous apportent le Lengoalo (l'ensei- 
gnement par excellence, l'écriture proprement, cela comprend 
tout). Leur enseignement n'est-il pas suffisant? Ou bien, avons- 
nous donc refusé de nous y soumettre ? Nous les avons accueillis 
pourtant; nous les aimons; ils prient pour nous, ils nous donnent 
le soleil et la pluie. Je le demande, qu'est-ce que c'est que ces 
masolé? » 

Le branle une fois donné, ce fut une série de discours qui se 
répétaient et renchérissaient les uns sur les autres. A côté d'une 
inquiétude bien légitime au sujet de cette chose tout à fait incon- 
nue et dont on entend parler pour la première fois, les masolé, 
rien d'équivoque dans la confiance générale qu'on nous témoigne. 
Aussi est-on tout yeux, tout oreilles, quand j'explique que, 
comme serviteurs de Dieu, nous n'avons absolument rien à faire 
ni avec les masolé, ni avec le gouvernement britannique, ni avec 
un autre gouvernement quelconque. J'insiste et je m'assure qu'on 
me comprend bien. J'ajoute que, parfaitement désintéressé dans 
la question, puisque je suis Français, j'étais prêt, s'ils le voulaient 
absolument, à les assister de mes conseils et à les seconder dans 
leurs démarches. Je termine en expliquant ce qu'est un protecto- 
rat, les chances qu'il entraîne, etc. 

Léwanika à mes côtés trépignait d'impatience. Les discours qui 
suivirent montrèrent qu'on m'avait compris. « Si tu veux les masolé, 
disait-on à Léwanika avec une respectueuse fermeté, qu'ils vien- 
nent, mais seulement quand nous n'y serons plus. Nous te servons 
parce que tu es roi et souverain, mais si tu deviens le motlanka, 
le sujet d'un maître et d'un étranger, c'est une humiliation que les 
ba-Rotsi n'accepteront jamais. Nous avons accueilli les barouti, 
ils ont notre confiance et notre affection ; soyons dociles à leurs 
enseignements et voyons ce qu'ils feront de cette nation fatiguée 



350 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

par des querelles intestines et sanguinaires. Ce qu'il nous faut, à 
nous, ce sont les barouti, et nous les avons. » 

Les chefs demandèrent d'acclamer en masse, selon la coutume 
qu'ils ont de clore les grandes questions, et donner ainsi une 
manifestation publique de la confiance de la nation dans ses mis- 
sionnaires. Léwanika, contrarié, se retira. 

A ma suggestion, il réunit le soir toutes les principales têtes au 
kachandi pour discuter plus librement la question. Mais la dis- 
cussion n'était plus possible. Les chefs s'étaient concertés et avaient 
leur parti pris. Le roi était monté. De part et d'autre, tout en 
s'efforçant de maintenir le décorum obligatoire, on lançait des 
flammes. Nous étouffions dans cette atmosphère chargée d'électri- 
cité, et nous nous attendions à voir éclater un violent orage. « Les 
missionnaires, nous les comprenons ; voilà nos hommes : nous 
leur donnerons nos enfants ; mais nous ne voulons pas d'étrangers 
pour nous gouverner. » « Demandez-moi donc pourquoi je les 
veux, moi ! » répliquait Léwanika. — Se tournant vers moi en 
les montrant du doigt, il ajoutait avec amertune : « C'est pour 
me protéger contre ces ba-Rotsi-là; tu ne les connais pas, ils en 
veulent à ma vie. » Et ses likomboa (ses serviteurs favoris), s'en- 
hardissant, vitupéraient : « Contrains donc cette gent-là d'avouer 
ses mensonges et ses complots! Allez, nous savons tout et 
depuis longtemps. Demain, nous vous mettrons en jugement, 
nous vous forcerons de dévoiler vos menées, et nous verrons 
comment vous vous en tirerez ! » Les insultes ! c'est un voca- 
bulaire étonnamment riche ici ; il y en a pour tout le monde. 
J'interposai quelques paroles de conciliation; on m'écouta, je 
crus l'orage conjuré. Je me trompais. 

Le lendemain, de bonne heure, la place publique était bondée 
lorsque le roi y parut. Séoli, un des ministres, qui doit sa grande 
influence à la force de son caractère autant qu'à sa position, ouvrit 
le pitso du jour par un violent discours. C'est, au su de tout le 
monde, un des plus compromis ; il se garde bien de protester de 
son innocence, mais il ose défier ses ennemis de prouver sa culpa- 
bilité. C'est sur un autre ministre, de sa parenté, qu'il jette le 
grappin. Liomba, homme d'un caractère doux, mais faible, proteste, 
s'explique, se défend. « Il n'a fait qu'avertir Séoli, son parent, des 
rumeurs qui couraientsur son compte et de le mettre sur ses gardes. » 
— « Eh ! bien, à toi maintenant de prouver ces rumeurs ! Prouve- 
les! » lui crie-t-on de divers cotés. On a déjà le sentiment que 
Liomba est une victime et que sa cause est perdue d'avance. Les 
plus compromis sont ceux qui crient le plus fort contre «cette 



LA MISSION A SEFOULA. 



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canaille qui invente et colporte ses calomnies, compromet la sûrelé 
du roi, la vie de ses fidèles serviteurs et la paix publique ». Les 
partisans de Liomba ont bien d'abord pris sa défense ; mais ils se 
laissent intimider, finissent par se taire et baisser la tête. C'est 
alors contre lui un vrai déchaînement. L'excitation, devenue in- 
contrôlable, monte comme une marée fouettée par la tempête. 
On le force de quitter sa place à l'ombre, et dépouillé de ses 
vêtements, la tête découverte, de s'accroupir dans l'enceinte 
du pitso, tout seul au milieu des huées de la foule, sur le sable 
brûlant et par une chaleur de 4o° à l'ombre. Cette scène dura de 
sept heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. De petits 
chefs, faisant du zèle et se croyant tout permis devant un homme 
sans défenseur, l'accablaient d'invectives, s'avançaient vers lui, 
la montrant du doigt, le menaçant de leurs cravaches. « Lions-le 
de cordes et finissons-en avec ce sorcier ! » s'écriait un vaurien 
de ma connaissance. Je suivais cette scène avec un intérêt intense. 
Natamoyo, le protecteur des accusés, était là, assis, impassible 
et béat ; pour lui, le temps d'intervenir n'était pas encore arrivé. 
Le roi, à une mienne remarque, répondait sèchement : » Laissez- 
les faire, ils mettent toutes ses calomnies au jour. » L'homme 
était perdu. Je me levai et m'avançai vers lui : « Ba-Rotsi, 
dis-je, un serviteur de Dieu est un Natamoyo. Vous ne tuerez 
pas cet homme-là, ou vous me tuerez d'abord. Vous l'avez in- 
sulté. Quel est son crime, dites ? Est-ce lui l'auteur de vos com- 
plots ? l'inventeur des bruits qui ont rempli la contrée et qui 
nous viennent par lettres et par messagers de Séchéké, de Pan- 
clamatenga, du lac Ngami, de chez Libélé, de partout?... » On 
m'écouta silencieusement ; l'effervescence ce calma peu à peu, 
(ùimbella et Natamoyo parlèrent avec modération, la cause était 
gagnée. Le roi, pour donner quelque satisfaction à cette turbu- 
lente assemblée, imposa à Liomba l'amende d'un bœuf qu'il 
paya lui-même. En attendant que la bête arrivât, Liomba se réfu- 
gia chez Natamoyo et pendant trois jours ne sortit pas de sa cour 
ni le jour ni la nuit. Enfin, l'amende fut payée, le roi l'accepta, la 
donna au lékhothla. Liomba passa par la cérémonie du chouaé- 
lèla, et à peine le roi avait-il prononcé son pouménoko que les 
parents du pauvre homme, ses amis, ses esclaves, ceux même 
qui avaient parlé contre lui quand ils l'avaient cru perdu, se 
pressaient autour de lui pour lui baiser les mains. Lui, ne se 
sentant pas encore en sûreté, se réfugiait chez moi à Séfoula. 

Du temps de Tatira, nous avions déjà deux fois sauvé la vie à 
ce même homme. 



352 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Pendant que tout ceci se passait au lékhothla et mettait la ville 
en émoi, ma femme, malgré son état de grande faiblesse, avait 
ses journées, elle aussi, bien remplies. Elle essaya de faire deux 
ou trois visites à des malades ; on vint surtout vers elle. Les 
femmes et les jeunes filles assiégeaient la hutte, ou remplissaient 
la cour du matin au soir, et, bon gré mal gré, il fallait bien con- 
gédier les visiteuses indiscrètes pour avoir un peu de répit. Du 
reste, la plupart des femmes venaient avec des étoffes pour se faire 
tailler des robes et apprendre à coudre ; les autres regardaient et 
écoutaient le habil qui n'était pas toujours oiseux. D'autres aussi 
guettaient le moment favorable d'un tête-à-tête. Elle avaient des 
confidences à faire, des conseils à demander à cette femme mis- 
sionnaire, une mère sur la discrétion de laquelle elles pouvaient 
compter. L'une expliquait au long sa maladie, une autre ses cha- 
grins, une troisième s'enquérait des choses de Dieu. 

Les femmes qui n'osaient pas pénétrer dans l'enceinte du harem 
où nous logions, échangeaient des messages. « J'aimerais tant 
venir vous entendre chanter ! » disait l'une d'elles. Ce fut un trait 
de lumière. Ma femme lui envoya ses trois fillettes pour chanter 
des cantiques. 

D'une cour on les invite dans une autre, puis dans une autre 
encore, et partout on s'attroupe pour les entendre. Le dimanche, 
au service du soir, comme les ombres s'allongeaient, nous chan- 
tions. « J'ai trouvé, j'ai trouvé la voie (Kè bonê, ké boné tséhi). » 
Une voix argentine perçait toutes les autres, semblait planer entre 
ciel et terre. Elle était d'une douceur charmante. Tout le monde 
se tourna instinctivement vers ma femme, l'interrogeant du regard. 
Ce n'était pas elle ; on découvrit que c'était Sébané, une de nos 
élèves, qui chantait, et un sourire de satisfaction passa sur l'as- 
semblée. Personne n'oubliera de sitôt cette trompette d'argent qui 
perçait cette masse de voix fêlées. Nous associons toujours depuis 
lors ce beau cantique avec le nom de Sébané. Cette chère enfant, 
qui a à peine douze ou treize ans, est, de nos trois filles, celle qui 
d'abord promettait le moins. Elle est devenue sérieuse, active, 
aimable et véridique. Puisse ce cantique devenir bientôt l'expres- 
sion de ses propres sentiments ! Ces trois enfants ne sont que des 
esclaves ; mais elles ne sont plus ce qu'elles étaient il y a un an. 
Elles sont proprement habillées, elles cousent, elles lisent, elles 
font toutes sortes de petits travaux qui leur sont devenus familiers ; 
elles ont, en un mot, un petit air de civilisation qui les élève, au 
point que la reine Mokouaé, lorsqu'elles vinrent la saluer, s'oublia 
tout à fait et leur tendit la main ! 



LA MISSION A SÉFOULA. 353 

Nous aurions pu retourner à Séfoula avec un grand nombre de 
jeunes filles, si nous l'avions voulu ou si nous l'avions pu. Mais 
comment résister aux instances du roi, qui nous suppliait de re- 
cevoir au moins sa propre fille, Mpololoa, une gentille enfant de dix 
ou onze ans ? Nous finîmes par y consentir, à la condition qu'elle 
viendrait toute seule, sans esclaves, et serait entièrement laissée à 
notre discrétion. Au lieu d'une, il en vint trois, et avec elles une 
suite d'esclaves digne de leur rang. « Gomment ! s'était écriée la 
princesse Katoka, nos entants aller à Séfoula sans esclaves ! 
Jamais ! » — Nous eûmes beau les renvoyer, il en reste toujours 
qui se tiennent cois chez Litia et qui paraissent à l'occasion. Il 
fallut bien faire une exception pour deux petites esclaves de l'âge 
des enfants du roi, qui s'amusent avec elles et viennent à l'école, 
et une autre exception pour la bonne de Sanana, qui ne l'a jamais 
quittée. Vous le voyez, voilà déjà le noyau d'une école de jeunes 
filles ; nous avons également tous les éléments d'une école de 
garçons ; de fait, nous sommes débordés. Nous n'avons ni les 
forces, ni les ressources, ni le personnel pour une œuvre aussi 
grande et dont l'urgence s'impose toujours plus. 

Pour le moment, sans parler des ouvriers que demandent nos 
travaux, nous avons, avec les garçons et toutes les petites filles qui 
vivent sous notre toit, les mains pleines. Il faut habiller, nourrir, 
occuper et instruire tout ce petit monde-là, y maintenir la disci- 
pline, si anodine qu'elle soit, et ce serait déjà une charge pour 
une personne en bonne santé. 

Mais cette œuvre qui nous est imposée est une grande œuvre, 
et nous serions coupables de laisser échapper l'occasion de la faire. 
Mpololoa, qui, je l'ai dit, a à peine onze ans, est déjà fiancée à un 
homme qui pourrait presque être son grand-père et qui porte le 
titre de Mokoué-Tounga. C'est une douce enfant, mais qui, avec 
les inférieurs, affecte tous les airs hautains d'une grande personne. 
La plus jeune de nos nouvelles élèves n'a que sept ans, une petite 
espiègle s'il en fut. Quand M me Coillard lui donna la première fois 
un chiffon pour apprendre à coudre , Sanana la regarda et lui 
dit: « Ma mère, pour qui ce vêtement? Sanana ne coud pour 
personne ; elle ne coud que pour elle-même. » 

Vous voyez qu'il n'y a pas seulement une éducation à faire, 
mais aussi toute une éducation à défaire. 



HAUT-ZAMBÈZE. a3 



354 SUR LE HAUT-ZAMBEZE. 



Novembre iî 



Notre école a recommencé le I er octobre, avec 48 élèves 
inscrits. C'est un progrès numérique sur Fan passé. Grâce à Dieu, 
ce n'est pas le seul. Les garçons, qui nous donnaient tant de 
peine et nous causaient quelquefois tant de chagrin, nous sont 
revenus animés des meilleures dispositions, et d'un désir ardent 
d'apprendre. En voyant la maison d'école — encore du tem- 
poraire — que nous bâtissons, ils furent bien désappointés quand 
ils apprirent que ce n'était pas pour les y recevoir comme in- 
ternes. Ils y comptaient, je ne sais pourquoi. « Nous nous sou- 
mettrions à n'importe quelle discipline, tu ferais de nous tout 
ce que tu voudrais, disait Litia, et le roi nous nourrirait. » 

Le roi, en effet, entre tout à fait dans ces vues. Très actif lui- 
même, il voudrait que ces jeunes gens apprissent à travailler, et 
a peine à comprendre que notre ami Waddell ait autre chose à 
faire qu'à leur enseigner à travailler le bois. Il leur a procuré des 
rabots, des scies ; il ne leur épargne rien. Il parle de les envoyer 
chez les blancs, il ne sait où. Lui-même apprend avec zèle à lire 
et à écrire, et il a fait des progrès étonnants. Il s'est mis à son 
tour à enseigner ses femmes et ses serviteurs, de sorte qu'il y a 
tout un petit mouvement à la capitale. 

Ce qui manque, c'est un évangéliste doué d'une forte tête et 
d'un bon cœur, qui y réside. Aaron et moi y faisons de fréquentes 
visites. Mais maintenant qu'il part, et que j'ai perdu mon cheval, 
que pourrai-je faire ? 

Telle qu'elle se présente en ce moment, l'œuvre ici est cer- 
tainement encourageante. 

On écoute généralement la prédication avec attention ; avec 
attention, c'est tout. Il ne faudrait pas croire qu'il y ait déjà chez 
nos Zambéziens une soif vraie des choses de Dieu. Hélas ! il 
arrive souvent que, quand nous commençons à espérer, le moindre 
incident vient nous révéler que nos désirs ont prêté de fausses 
ailes à l'espérance — et cette révélation est pleine d'amertume. 
La prédication elle-même est quelquefois une rude tâche. 

Dans nos services en plein air, nous sommes exposés à toutes 
sortes d'interruptions brusques, qui provoquent le fou rire. Que 
le roi éternue, c'est un tonnerre de claquements de mains. Voici 
des étrangers qui ne comprennent rien à cette étrange agglo- 
mération de gens qui chantent sans danser, et qui écoutent ce 



LA MISSION A SÉFOULA. 355 

blanc qui pérore debout ; c'est gauchement, timidement qu'ils 
s'aventurent à faire le salut habituel. Cela aussi fait rire. C'est un 
fou qui se tient en face de moi et imite ma voix et mes gestes ; 
un enfant idiot à qui tout est permis, qui interpelle et bat tout le 
monde. Tout cela s'est produit lors de ma dernière prédication 
à Léalouvi. Et quand, gardant mon sang-froid, je croyais avoir 
surmonté et comprimé l'effervescence, voilà un caméléon tombé 
de je ne sais où, mais envoyé par le diable, qui jette la moitié de 
mon auditoire dans les transes, et l'autre dans les convulsions de 
rire. Nos pauvres ba-Rotsi ont le sens du ridicule ; ils se moquent 
de tout et de tous. C'est souvent avec une lutte intérieure terrible 
que je me prépare à affronter un pareil auditoire. Oh ! que n'y 
a-t-il ici un Philippe, un Etienne, un apôtre, rempli de la puis- 
sance du Saint-Esprit ! 

i4 décembre 1888. 

Nous voici donc tout seuls. Nos amis nous ont quittés depuis 
quinze jours, en route pour le Lessouto : notre ami Goy pour s'y 
marier, et Aaron pour y conduire ses enfants. Il y a toujours quel- 
que chose de douloureux dans les séparations, et d'émouvant dans 
cette dernière prière que l'on a faite en commun pour se recom- 
mander mutuellement à la grâce de Dieu. Je m'imagine que nos 
circonstances ajoutaient encore à la solennité du moment. Nous 
avions calmement fait les préparatifs du voyage, subi, en voyant 
Aaron démolir ses armoires pour en avoir les planches, emballer 
ses effets et vider sa maison, tout ce qu'il y a de mélancolique 
dans un déménagement. Nous lui avions conduit les enfants de son 
école pour lui chanter un cantique d'adieu et recevoir la bénédic- 
tion du maître qui les quittait. Pauvre Aaron ! il ne fit pas de longs 
discours : a Mes enfants... je vous laisse avec mon père et ma mère ; 
ils ne sont plus jeunes, rendez-leur la tâche facile. » 11 avait le 
cœur trop gros pour bénir à haute voix cette école qu'il aimait 
tant. Nous avions eu aussi notre communion d'adieu. Et cependant, 
jusqu'au dernier moment, je caressais le vague espoir de voir sur- 
venir quelque chose d'extraordinaire pour retenir nos aides. Illu- 
sion ! Le fîl d'araignée s'est brisé, rien d'extraordinaire n'est sur- 
venu ; le samedi i er décembre, nous nous étions définitivement 
dit adieu et donné rendez-vous au ciel. Nos amis avaient déjà fait 
leur première étape, et notre effrayante solitude était une réalité. 
C'est là, pour le moment, la plus dure de nos épreuves, la plus 
difficile à accepter avec soumission. 



356 SUR LE HVUT-ZAMBÈZE. 

Aaron dit qu'il reviendra. Reviendra-t-il?... Et Léfi, lui?... 
Leur départ est-il vraiment la rupture du lien qui nous atta- 
chait encore au Lessouto? Faut-il reconnaître que nous nous 
sommes trompés en faisant, dans nos plans de mission au Zam- 
bèze, une large place aux Eglises du Lessouto et à leurs évan- 
gélistes? 

En Léfi et Aaron, nous perdons des chrétiens solides et des 
évangélistes d'élite. Avec une femme toujours malade et les dis- 
positions peu favorables des gens de Séchéké, qui ont rendu im- 
possible la création d'une école régulière, Léfi peut avoir été en 
pratique peu utile, mais, ce que personne ne niera, ils nous a été 
une force morale: c'est quelque chose. 

Aaron, voilà dix ans qu'il a quitté son pays. A notre retour du 
pays des ba-Nyaï, il est resté avec Asser et André chez Séléka, où 
il a travaillé avec un rare dévouement, pourvoyant par son in- 
dustrie aux besoins de sa famille quand la guerre du Lessouto les 
a privés de tout secours. Il nous a accompagnés au Zambèze, où 
il a travaillé sérieusement. Converti à un âge trop avancé pour 
suivre l'école, il s'est développé par ses propres efforts. Il sait peu 
de choses, mais il possède le précieux talent de bien enseigner 
aux autres le peu qu'il sait. Je voudrais pouvoir enseigner à lire 
avec le même succès que lui. Il avait acquis une grande influence 
dans le pays; il laisse bien des regrets derrière lui, mais il laisse 
aussi en souvenir le beau tableau d'une famille indigène chré- 
tienne. Nos évangélistes nous quittent avec une affection que 
nous leur rendons sincèrement. Ils ne seront pas perdus pour 
nous; au Lessouto ils feront connaître le Zambèze et aimer la 
mission. 

Une lettre de la conférence du Lessouto nous a fait du bien. 
Nos frères déplorent la misère qui force ces jeunes Eglises « à 
tendre la main» à leurs amis pour soutenir leur mission intérieure. 
Matériellement, nous ne pouvons raisonnablement attendre que 
fort peu d'elles. « Mais si elles vous donnent des ouvriers, disent 
nos frères, elles auront déjà beaucoup donné. » Car, les ouvriers, 
eux aussi, sont rares. Ce que nous désirions ardemment, c'est que 
les Eglises du Lessouto, comme Eglises, eussent une part dans 
notre œuvre. Eh bien, si elles nous donnent de leur pauvreté en 
nous envoyant des ouvriers, Dieu les bénira, et nos amis feront 
le reste. La vie au Zambèze est difficile, mais les bas-Souto s'y 
adaptent beaucoup mieux que nous. Leurs besoins sont peu 
nombreux et plus simples, et ils peuvent vivre du cru du pays. 
Ils comprennent beaucoup mieux que nous ces populations 



LA MISSION A SÉFOULA. 35y 

sauvages et s'en font aussi mieux comprendre. Ce sont des 
noirs y il y a un degré de parenté entre eux et les Zambéziens qui 
favorise la confiance. Nour sommes des blancs, nous, des gens 
d'une autre race, dont on se défie, et non sans raison. La con- 
fiance de ces populations ombrageuses est pour nous, Européens, 
une conquête à faire, une conquête lente et longtemps douteuse. 



XXXVI 



L'école. — Progrès moraux. — Les chiens enrages. — Activité de Ngouana-Ngombé. 
— Bonnes dispositions du roi. — Visite à Léalouyi. — Sérieux entretien avec 
Léwanika. — Maïbiba. — Aux portes de la mort. — L'école prospère. — Un 
temps de crise. — Visite aux deux capitales. — Temps meilleurs. — Un enfant pro- 
digue qui se repent. — Perspectives d'avenir. 



Séfoula, io décembre 1888. 

Encore seuls, et, en écrivant ces mots, je sens bien que la soli- 
tude s'étend immensément loin dans toutes les directions. Si nous 
avions besoin d'un secours immédiat, d'où pourrait-il nous venir? 
Heureusement que nous savons depuis longtemps que Dieu est 
pour nous un refuge et un appui et un secours fort aisé à trouver. 
(Ps. XL VI, 2.) 

J'avoue qu'avant le départ de nos amis, la perspective de rester 
seuls, tout seuls à la brèche, ne m'effrayait pas peu. J'avais peur 
surtout de cette école avec son implacable régularité. Dieu a eu 
pitié de nous, et de la tâche ardue pour laquelle nous sentions le 
besoin de nous ceindre de force, il a fait une source de jouissance. 
L'école ne pouvait perdre entre nos mains, bien que je recon- 
naisse à Aaron certaines aptitudes spéciales que je n'ai pas. Le 
nombre des élèves a augmenté, et continue à augmenter toutes les 
semaines. Nous avons maintenant soixante-cinq élèves qui tous 
vivent (à peu d'exceptions près) sur l'endroit même. Le roi a 
permis à quelques-uns de ses jeunes serviteurs de venir à Séfoula 
pour suivre l'école. L'entrain et un excellent esprit régnent parmi 
nos jeunes gens. Vous ne diriez pas les mêmes bandits de l'an passé 
(jui nous faisaient tant souffrir. Ils sont respectueux et pleins 
d'égards envers nous. Au lieu de manger nos moutons — il est 
vrai que nous n'en avons plus à manger, — ils vont le samedi, 
jour de congé, chasser pour nous et se disputent toujours le privi- 
lège de nous rendre de petits services. Quand ils abattent un bœuf 
ou que leurs esclaves reviennent de la pêche, la part du père 
et de la mère est toujours là. Il ne faudrait pas attacher à tout 
cela une trop grande importance. Je signale simplement ces 
bonnes dispositions pour montrer que Dieu, en réponse à nos 
prières, se souvient que notre courage est une plante grimpante 



LA MISSION A SÉFOULA. 35û, 

qui ne peut pas se soutenir par elle-même et qu'elle a besoin de 
supports; les supports, ils nous les donne. 

Les trois heures (nous allons en donner quatre) que nous pas- 
sons tous les jours avec ces enfants sont de belles heures, et nous 
éprouvons toujours un sentiment de tristesse quand nous les 
congédions. Nous croyons toujours que nous aurions pu mieux 
utiliser notre temps. C'est une rude tâche tout de même que d'en- 
seigner soixante-cinq enfants avec trois tableaux, quatre livres et 
six ardoises ! Et tout cela au grand air, au milieu des distractions 
de toutes sortes. Il faut s'ingénier et se multiplier. Le système des 
moniteurs nous sied à merveille. Il y a quelquefois du comique 
qui vient enfreindre la discipline. Ce sont des gens qui viennent 
vendre leurs denrées et qui, en débouchant du bois, sont tout 
étonnés de tomber au beau milieu de ces bana ba maréna 1 , qui 
les détroussaient l'an passé. Vous les verriez alors déposer leurs 
corbeilles et venir frappant des mains. Et nos jeunes princes de 
leur dire qu' « à l'école il n'y a pas de princes », et qu'on ne les y 
salue pas. 

Quelquefois c'est du sérieux aussi. Les ba-Rotsi ont ramené 
avec eux de chez les ma-Choukouloumboué une grande quantité 
de chiens. Mais tous ces chiens sont atteints d'hydrophobie. Ils 
courent le pays, attaquant hommes et bêtes. Déjà nombre de têtes 
de bétail et plusieurs personnes sont mortes d'hydrophobie à leur 
tour. Un jour que je parlais avec le roi, debout dans sa cour au 
milieu d'une foule d'hommes accroupis, un de ces chiens enragés 
vint me mordre à la jambe. Heureusement que j'avais un fort 
pantalon de toile et qu'il ne fit que me pincer; avant qu'il y revînt, 
on l'avait déjà assommé. Ici, sur la station, nous en avons tué au 
moins une vingtaine. Vous comprenez l'émoi que cause dans nos 
groupes l'apparition d'un de ces chiens. 

Pour revenir à l'école, je crains que nous ne soyons bientôt 
complètement débordés. Le roi, contrarié des menées de Mokouaé 
pour donnera Litia, son fils, la fille d'Aaron pour femme, y a avisé 
et a choisi pour lui et ses neveux leurs futures épouses, des 
petites filles qu'il s'agit maintenant de dégrossir et de polir. Notre 
maison serait bientôt bondée. Ces braves gens ne peuvent pas 
comprendre qu'une dame missionnaire soit écrasée de travail et 
de soucis. « Recevez nos enfants, disent-ils avec instances, ils ont 
une foule d'esclaves qui travailleront pour eux, et nous leur don- 
nerons de la nourriture. » C'est-à-dire un jour d'abondance pour 



i. Enfants de chefs. 



36û SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

cinq jours de disette. J'hésite beaucoup à commencer pour les 
jeunes princesses un établissement comme celui de Litia et de ses 
compagnons. Avec cette bande de désœuvrés, esclaves hommes 
et femmes, tous plus paresseux les uns que les autres, et sans 
contrôle, un établissement pareil, vous le concevez, c'est une 
serre de méchanceté et de corruption. 

Je devais à Léalouyi ma visite d'évanqélisation mensuelle ou 
bimensuelle, suivant qu'on parle de théorie ou de pratique. Le roi 
ne me donnait pas de repos par ses importunités. Mais qui pren- 
drait ma place ici pendant que je prêcherais là-bas? — Après bien 
des hésitations, ma chère femme a pris son grand courage, et, 
plutôt que de renvoyer à vide notre petit auditoire, elle a brave- 
ment fait les services et expliqué la Parole de Dieu. Et je sais que 
tous ceux qui ont écouté ont été très intéressés. Quand je m'ab- 
senterai désormais, je saurai que Séfoula ne perdra rien, tant que 
ma femme ne sera pas alitée. 

Ngouana-Ngombé, lui aussi, a pris sa petite part du deuxième 
service et a dit d'excellentes choses. Il parlait sur : « Ne sovez 
point en souci de ce que vous mangerez. » — « Quand je me suis 
mis au service du missionnaire, dit-il, c'est un fusil qui était l'objet 
de tous mes désirs. Je me demandais souvent quand j'aurais fini 
mon temps et pourrais le posséder ! Quand je l'eus, je me crus 
l'homme le plus heureux du monde ! Un fusil ! Mon fusil ! il ne 
sortait jamais de mes pensées. Je me levais de nuit pour bien 
m'assurer que je le posséda s vraiment. Je l'admirais constam- 
ment. Mais depuis que je connais le Seigneur Jésus, c'est Lui 
qui a pris possession de toutes mes pensées et de tout mon 
amour, et j'oublie presque que j'ai un fusil. Il est là, suspendu 
à mon chevet des jours et des jours, sans que je le regarde. 
Quand j'entends quelqu'un parler d'un fusil, je me dis: Tiens, 
c'est vrai, moi aussi j'ai un fusil. Quand j'ai commencé à prendre 
goût à l'instruction, je désirais ardemment posséder une chemise. 
Aujourd'hui, j'aime les vêtements, mais ils me viennent sans que 
je m'en tourmente l'esprit. » — C'est un cher garçon. Je voudrais 
en faire un bon évangéliste. 

Le roi aussi est bien disposé, mais c'est tout. Pourtant sa soif 
des choses de Dieu est quelque chose de bien remarquable... 
Quand Aaron et M. Goy sont allés lui faire leurs adieux, ils 
devaient revenir passer le dernier dimanche à Séfoula, et nous 
devions avoir la communion. Malheureusement , la pluie les 
arrêta et les retint jusqu'au samedi soir à Léalouyi. Le roi 
comptait qu'ils resteraient pour le dimanche ; nos amis ne se 



LA MISSION A SÉFOULA. 36 1 

sentirent pas libres de le faire, et revinrent. C'était une faute 
dont je suis en grande partie responsable et que j'ai amèrement 
regrettée. Léwanika, lui, n'y comprenait rien. Il me dépêcha 
une lettre écrite par Séajika où il déversait sa tristesse. « Gom- 
ment, deux missionnaires, nous quitter un samedi soir, quand 
nous nous réjouissions tant de les avoir pour le dimanche ! je 
ne vous comprends pas!... » 

Ces bonnes dispositions du roi, sur lesquelles toutefois nous ne 
nous appuyons pas trop, rendent bien des choses faciles. Les chefs, 
ceux qui nous entourent, tiennent à honneur d'être en bons termes 
avec nous. Ceux qui nous ont fait le plus souffrir l'an passé sont 
ceux qui cette année nous sont du plus grand secours pour nos 
travaux. Si seulement c'était la même chose à Séchéké ! 



Séfoula, 19 décembre 1888. 

Visite de quelques jours à Léalouyi avec les plus grands de mes 
élèves. Le roi affable et causeur comme d'habitude. Si les ba-Rotsi 
n'étaient pas si flatteurs et si faux, je croirais qu'il n'est pas loin 
du royaume des cieux. Nous parlions un soir de notre vie à Lé- 
choma et des difficultés sans nombre que me créaient les chefs de 
Séchéké. «Il n'y a rien là d'étonnant, remarqua Léwanika. Quand 
tu vins la première fois, il y a dix ans, les ba-Rotsi, soupçonneux 
de tes intentions, se hâtèrent de consulter les osselets et d'ad- 
ministrer le moati (un violent poison) à une quantité de poules ; 
les unes moururent, les autres pas ; d'où les messages ambigus 
qui te furent transmis. Ils n'osaient pas te défendre franchement 
l'entrée du pays, et pourtant ils avaient peur de te recevoir. Aussi 
s'évertuèrent-ils, par toutes sortes d'artifices, à te barrer le che- 
min et à te décourager. Le manteau que tu m'envoyas alors, pas 
plus que tes présents subséquents, je ne les vis jamais. On les 
avait déclarés ensorcelés, et on les arrêta en route. Ce qui m'é- 
tonne, moi, c'est que tu aies eu Te courage de revenir et que 
tu sois ici. » 

A propos de mon premier voyage à la Vallée et de ma visite à 
Tatira, Léwanika m'interrompant : 

« Dis-moi donc, me demanda-t-il d'un ton qui attendait une 
réponse, que disait-on de moi? de quoi m'accusait-on? Des ba- 
Rotsi qui étaient restés ici, je ne reçois que des réponses évasives; 
toi, je le sais, tu me diras la vérité. » 

Je le regardai fixement. 



362 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

« Ignores-tu vraiment de quoi on t'accusait? Et désires-tu en 
vérité que je te le dises? 

— Oui, et je voudrais le savoir. 

— Eh bien, on t'accusait de tuer les gens sans raison et sans 
pitié. 

— Est-ce bien vrai? Et son visage s'assombrit... Combien de 
gens disent-ils que j'ai mis à mort? 

— Un grand nombre. On racontait surtout comment tu as fait 
mourir de faim un de tes frères, dans un enclos construit exprès 
tout près du village, et comment, en un seul jour, tu as fait tuer 
sept chefs ba-Rotsi pendant qu'ils buvaient la bière que tu leur 
avais donnée pour les tromper. » 

Après quelques moments de silence : « C'est vrai, dit-il, mais 
c'est la faute de Mathaha lui-même et de sou parti. » Il me raconta 
alors comment son infortuné jeune frère, à l'instigation secrète de 
Mathaha, intriguait pour s'emparer du pouvoir, et comment Ma- 
thaha et ses partisans accusaient l'ancien serviteur de Livingstone, 
Machawana, et d'autres chefs, de comploter contre le roi, et ne se 
donnèrent point de repos qu'ils n'eussent obtenu leur arrêt de mort. 

Pauvre Léwanika, je le plaignais profondément, car, lors même 
que nous causâmes longtemps et de beaucoup de choses, il y avait 
un gros nuage sur son front, et de temps en temps il laissail 
échapper des expressions qui trahissaient l'agitation de ses pen- 
sées. — Prenant enfin de l'empire sur lui-même, et affectant un 
ton de gaieté : 

« Il faut, dit-il, que je te parle de deux absences que j'ai en 
perspective. Je vais d'abord à Rouéna tendre des pièges d'anti- 
lopes. — Ma seconde absence — m'interrogeant du regard — 
c'est un pèlerinage au tombeau de Katouramoa. Le gardien de ce 
village a rêvé que Katouramoa — un ancien roi — me fait appeler 
et demande le sacrifice d'un bœuf... 

— Toi, aller prier les morts! Le brave homme aurait bien pute 
demander un bœuf sans rêver, et sans t'obliger à le lui conduire 
toi-même, voyons! Et puis tu sais maintenant que prier les morts, 
c'est offenser Dieu. 

— Tu as raison. Mais quand je serai croyant, je n'irai plus prier 
les morts, et tu verras si je ne tiens pas parole. En attendant, je 
dois céder aux ba-Rotsi, qui ne comprennent pas ton enseigne- 
ment. 

— Et quand deviendras-tu un croyant, Léwanika? 

— Quand je saurai bien lire et que je serai mieux instruit aVs 
choses de Dieu. 



LA MISSION A SÉFOULA. 363 

— Pourquoi attendre, dis-moi ? Ta conscience ne t'a-t-elle 
jamais dit que tu as fait mal et beaucoup de mal?» 

11 devint pensif et baissa la tête. 

«Ah ! fit-il en soupirant, c'est une chose terrible que d'être roi. 
Quand je n'étais qu'un simple particulier, on disait que j'étais un 
jeune homme exemplaire. J'aimais la chasse, et quand je ne chas- 
sais pas, je travaillais le bois. Enfant, j'ai rossé une fois un gamin 
de mon âge, plus tard j'ai chassé la mère de Litia, ma première 
femme, à cause de sa conduite immorale. C'est tout. — En me 
faisant roi, on m'a ruiné, on m'a poussé dans toutes sortes de 
crimes. Je suis devenu un homme corrompu et souillé de sang... » 

Il se tut. Après un de ces silences qui disent plus que des tor- 
rents de paroles, nous nous agenouillâmes et je priai pour lui. 

J'étais à peine de retour à Séfoula que Mokouaé vint passer une 
dizaine de jours avec nous, et, comme toujours, avec une suite 
nombreuse. Si seulement elle pouvait voyager plus simplement. 
Ses jeunes filles sont si arrogantes ! Elles se croient tout permis. 
Mokouaé a essayé de se rendre aimable. Elle a suivi avec intérêt, 
je crois, la classe de couture et l'école. Un jour, la pluie nous 
surprit, et nous dûmes chercher un refuge dans notre « taber- 
nacle » qui est maintenant à moitié couvert. Pour maintenir l'ordre, 
j'y conduisis mes élèves en rang. Mokouaé se mit à la queue, 
puis, derrière elle, son mari, puis ses conseillers, puis ses ser- 
vantes. Nous gardâmes tout de même notre sérieux. Un soir on 
vint en toute hâte m'appeler. « La reine a mangé du poisson, et 
elle s'étrangle ! » Une bonne boulette de mie de pain, que je lui 
lis avaler, produisit bientôt l'effet désiré. Malheureusement, deux 
de ses hommes furent attaqués d'une ophtalmie qui sévit ici. Un 
troisième eut une attaque de fièvre. Il n'en fallait pas davantage 
pour épouvanter la reine et frapper son esprit, et se croire ensor- 
celée. Aussi, dès le lendemain au point du jour, ses paquets 
étaient faits, et elle prenait précipitamment congé de nous ! 

J'ai une fois intéressé nos amis d'Europe à Maïbiba, qu'on avait 
faite reine du temps de l'usurpateur Tatira et qui m'avait tant plu 
lors de mon premier voyage à la Vallée. Je m'étais souvent in- 
formé d'elle. Mokouaé me répondait toujours avec mauvaise 
humeur. Le roi, lui, m'assurait qu'elle vivait encore, qu'elle s'était 
enfuie au Lékhoakhoa d'où venait Tatira, et qu'il la ferait chercher. 

Il tint parole. Qu'on juge de mon étonnement, l'autre jour, à 
Léalouyi, de la reconnaître parmi une foule de femmes qui pétris- 
saient de la boue pour crépir la belle hutte que Léwanika nous a 
fait construire ! — Nos veux se rencontrèrent. Son bon sourire la 



364 SUR LE IIAUT-ZAMBÈZE. 

trahit tout de suite. « Eh ! comment ! c'est toi, Maïbiba? — Oui, 
répondit-elle, je t'ai déjà vu, moi, mais tu ne m'as pas reconnue 
et je n'ai pas osé venir te parler. » — Les yeux de Mokouaé 
étaient braqués sur elle ; mais elle trouva bientôt l'occasion de 
venir me conter ses aventures. 

Le roi a été bon pour elle. En la faisant chercher, il lui a laissé 
le choix d'un nouveau mari. « Laisse-moi dans l'ombre, lui 
avait-elle demandé, et bien loin du borèna (le pouvoir à tous les 
degrés) ; j'en ai eu toujours peur. » Elle se choisit un Mombunda 
qui n'est pas même chef de village, et elle se dit heureuse, pauvre 
créature! Elle est bien toujours la même, ouverte et aimable, et 
on la traite avec respect. 

ier février 1889. 

Est-ce vraiment une lacune dans la vie que le ricochet qui 
presque d'un bond vous met au bord du tombeau ? Appuyé 
lourdement sur un bâton, enveloppé de ma robe de chambre, la 
tête me tourbillonnant, traînant péniblement une jambe derrière 
l'autre, je sens que je reviens des frontières d'un autre monde. 
Un coup d'œil me le dit en entrant dans mon cabinet... 

Au milieu de nos fêtes du nouvel an, je sentis les premiers 
symptômes de ce que je croyais n'être qu'un accès de fièvre. Trois 
jours après, j'étais entre la vie et la mort. Qui ne sait combien il est 
salutaire d'être ainsi arraché aux scènes d'une vie active, où l'on 
a tant de peine à se retrouver et à se recueillir, pour être sou- 
dainement transporté dans l'isolement qu'impose la maladie, au 
seuil même de l'éternité ! Mais qui comprendra les angoisses de 
cette femme, seule avec une charge déjà trop lourde pour deux, 
seule à suivre et à combattre les progrès rapides de la maladie, 
et menacée de se trouver bientôt plus seule encore au milieu de 
ces populations sauvages, et si loin de tout secours !... 

Mais Dieu est bon. Je n'étais pas indispensable à son œuvre, il 
veut bien pourtant se servir encore de moi. Il me ramène tout 
doucement à la vie. Tout le monde s'évertue à ne pas troubler ma 
convalescence. Nos écoliers ont abandonné leurs jeux, nos filles 
et nos garçons se font petits comme des souris. 

Ngouana-Ngombé a pris la direction de nos ouvriers. Il pétrit 
le pain, bat le beurre, lave le linge de nuit. Au point du jour, il 
distribue la nourriture à tout le monde, fait la prière, sert le dé- 
jeuner, et, sans prendre même le temps de manger, s'en va, la 
bêche sur l'épaule, à la tête de sa bande. Et le soir, ce bon garçon 



LA MISSION A SÉFOULV. 365 

nourrit tout notre personnel, prépare et sert le dîner comme s'il 
n'avait pas quitté la cuisine. Je ne sais pas vraiment de quoi il est 
fait. Et avec cela il grandit, grandit, grandit. Que Dieu le bénisse 
et qu'il le garde toujours humble et fidèle !... 



12 février. 

La main du Seigneur s'est appesantie sur nous. Séfonla est de- 
venu un hôpital. Les forces ne me reviennent que lentement et 
voilà ma femme malade à son tour. Depuis longtemps elle ne 
faisait que vivoter, elle garde maintenant le lit. L'ami Waddell, 
qui se portait si bien, lui aussi traîne l'aile. Malgré ma grande 
faiblesse, me voici donc à mon tour garde-malade et médecin. 
Ce soir, Ngouana-Ngombé avait allumé une chandelle et servi 
comme d'habitude le dîner — un dîner tel que nous n'en avons 
pas souvent. Car Litia nous avait envoyé du bœuf, et Sépopa le 
produit de sa chasse. Cuire tout cela, il l'avait bien fallu, car rien 
ne se garde ici. Mais quand, pauvre convalescent, je m'assis tout 
seul à table, cette abondance me parut de l'ironie, et le courage 
me faillit. 

24 février. 

Recommencé l'école depuis quelque temps. C'est une grande 
responsabilité que d'avoir tant de garçons sur les bras. Le dé- 
sœuvrement engendre toujours un mauvais esprit. J'avais peur 
aussi que mes. élèves ne vinssent à se décourager et à se disperser. 
Je les ai d'abord rassemblés pour une demi-heure, et j'ai mis les 
plus avancés à enseigner les autres. Dès que le bruit s'en fut ré- 
pandu, tous les absents revinrent, et notre liste s'est montée à 85. 
N'est-ce pas singulier que ce développement si remarquable de 
l'école coïncide avec toutes nos maladies et avec le départ d'Aaron, 
qui fait maintenant un stage de six ou huit mois à Séchéké, où 
l'on n'avait pas du tout besoin de lui ! 

Ma femme se traîne, elle aussi, maintenant, jusqu'à l'arbre qui 
ombrage notre école, et prend sa part de l'enseignement. Oh ! 
cette école! comme elle nous a empoigné le cœur, et quelle place 
elle occupe dans nos pensées et dans nos prières ! 

La construction de notre « tabernacle » avance. J'ai eu l'idée 
de mettre nos élèves à porter du sable et à ramasser la bouse de 
vache pour en niveler le parquet et crépir les murs. Cela les 



366 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

occupe une heure tous les deux ou trois jours. Mais il faut voir 
avec quel entrain ils s'y sont mis, Litia et tous les jeunes chefs en 
tête. Quand ils ont fini leur petite corvée, ils s'attroupent eux- 
mêmes et passent la porte en chantant à deux parties : 

bo-Rotsi, fatsé la bontata rona 
Gar'a mafatsé, lé lethlé ké lona ! 

« Bo-Rotsi, pays de nos ancêtres, de tous les pays, c'est le plus 
beau. » Il faut bien être né mo-Rotsi pour pouvoir chanter cela 
comme ils le font. Pour le moment, il n'est pas de chant plus po- 
pulaire à Léalouyi. On bâtit en ce moment la maison de Mondé, 
la fille aînée de Mokouaé. Elle est nubile, on va lui donner un 
mari, et puis elle viendra commencer son éducation. Likokoane, 
un des neveux du roi, vient de se marier, et sa femme, une douce 
jeune fille, suit l'école avec lui. Ce ne peut être toutefois que pro- 
visoirement, car le village de Likokoane est à Kanvonyo. Tous 
nos élèves, nés ba-Rotsi, tous, grands et petits, ont leurs villages. 
Autrement, je dirais que celui de la station prend de l'importance. 
C'est maintenant une agglomération de huttes, bâties en circon- 
férence. Au milieu sont les maisons des « enfants du roi ». Com- 
bien de temps subsistera-t-il, ce village? Je n'en sais rien. Litia, 
selon les ordres de son père, s'entoure d'une étiquette qui em- 
pêche la familiarité et sauvegarde son autorité parmi cette foule 
de garçons et d'esclaves. Mais, à l'école, c'est maintenant chose 
admise, pas de distinction; maîtres et esclaves se mêlent dans les 
classes et s'enseignent mutuellement. Cela est un progrès. Le 
principe est si bien compris, que les filles du roi qui vivent dans 
notre maison ont appris non seulement à se passer de leurs ser- 
vantes, mais même à faire les travaux du ménage, tout comme 
les petites filles (esclaves) qu'elles ont trouvées chez nous. Re- 
commencé mes courses du samedi à travers les hameaux égrenés 
dans les marais qui bordent ce que nous appelons la Vallée. Nous 
n'avons guère d'auditoire que quand je vais ainsi le rassembler. 
La question de la famille, ici, c'est un bourbier sans fond. Que je 
demande à un mo-Rotsi d'envover ses enfants à l'école, il me ré- 
pond bien quelquefois que l'école n'est pas pour les serfs, les 
batlanka; le plus souvent il prétexte qu'il n'a pas d'enfants; il en 
a eu un, deux, mais Nyambé (Dieu) les a fait mourir. C'est par- 
faitement vrai que nos Zambéziens ont peu de famille, et que — 
dans certaine classe du moins — on considère la grossesse d'une 
femme comme une telle infortune, que le divorce s'ensuit assez 



LA MISSION A SÉFOULA. 36^ 

souvent. — Mais il est vrai aussi que ces pauvres gens cachent 
leurs enfants, comme les ba-Souto leur bétail, et on comprend 
pourquoi. 

Premiers jours de mars. 

Mondé nous était arrivée en fiancée royale, les bras chargés de 
bracelets d'ivoire, la tête et le cou couverts de verroteries. Sa 
suite était digne de son rang. Elle s'était vite mise au pas de 
l'école pourtant. De son propre gré, elle s'était débarrassée d'une 
partie de ses ornements, elle se mettait au rang des autres, se 
contentait d'une natte au lieu de se coussiner sur une esclave, et 
elle triomphait de l'ABC, quand des intrigues d'amourettes avec 
un cousin, qu'elle aurait voulu épouser, irritèrent le roi qui la fît 
mander immédiatement. La pauvre enfant! On lui a donné pour 
mari un jeune homme qu'elle ne veut pas. On l'a menacée de 
noyades, remède de commères employé en pareil cas et qu'on 
dit très efficace, mais rien n'y fait. Mondé a sa tête à elle. Le roi 
me demande conseil, je lui dis qu'il aurait dû le faire plus tôt. De 
tels cas ne sont pas rares dans ce pays; mais, comme le mariage 
se défait tout aussi facilement qu'il se fait, cela ne tire pas à 
grandes conséquences. Il n'y a pas de ménages malheureux ici. 
Si on ne s'accorde pas, le mari cherche une autre femme, et la 
femme un autre mari, et tout est dit. 

La mort n'est jamais oisive au Zambèze, et elle fait générale- 
ment son œuvre avec une rapidité saisissante. Voilà le pauvre 
M. Westbeech; il vient de succomber en voyage, chez les jésuites, 
au Marico. Que de vides se sont faits depuis dix ans, depuis cinq 
ans même, dans ce petit monde du Zambèze ! Tous les Européens 
que j'y ai connus, et presque tous les métis — des personnages 
aussi — ont passé : Westbeech, Blockley, le D r Bradshaw, Afrika... 
la liste est déjà longue. Mamochésane aussi, la fille du puissant 
Sébétoane, que j'avais vue lors de mon premier voyage à la Vallée, 
est morte l'an passé, dans un état voisin de l'abandon et de la 
misère. 

Je vous ai parlé des chiens enragés qui, depuis l'expédition chez 
les ma-Choukouloumboué, ont été le fléau de la contrée. Après 
les chiens, ce fut le tour du bétail; et chez la race bovine le mal 
était toujours fatal. Mais ce qui est plus grave, c'est qu'un désordre 
analogue sévit aussi parmi les gens. Chez les uns, c'est une in- 
sanité passagère; chez d'autres, c'est une rage; si bien qu'il faut 
les garrotter. Plusieurs y ont succombé. Ces jours-ci, c'est Séoli, 



368 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

un des conseillers les plus influents. Le même jour mourait aussi 
sa première femme ; le surlendemain, une autre de ses femmes. 
Il en fallait moins pour crier à la sorcellerie, et le sorcier était 
tout désigné par l'opinion publique : ce ne pouvait être que Fin- 
fortuné Liomba avec qui Séoli avait eu maille à partir, et on de- 
mandait tout haut son jugement et sa mort. Le roi, pour le sous- 
traire, je crois, à ses ennemis, l'envoya avec Karoumba, vendre 
de l'ivoire à Kazounqoula. Liomba craignait un guet-apens et me 
fit part de ses terreurs, comme si j'y pouvais quelque chose. 
J'espère cependant que le temps des meurtres clandestins est 
passé, et que l'Evangile a apporté la paix et la sécurité dans ce 
triste pays. 

5 avril. 

Nous traversons un temps de crise. Le nombre de nos élèves 
avait dépassé la centaine. L'esprit était excellent; il y avait chez 
tous de l'intérêt et de l'entrain, des dispositions toutes nouvelles 
de soumission à la discipline, et de respect envers nous. La tâche 
nous était devenue facile, c'était une vraie jouissance. C'était trop 
beau pour durer; nous avions trop de soleil. Ce fut d'abord une 
vraie épidémie d'ulcères qui fit invasion parmi nos garçons, de 
ces ulcères africains qui résistent à tous les remèdes ordinaires, 
qui rongent les chairs d'une manière effravante, et causent sou- 
vent la mort. Ils ont fait le désespoir de Livingstone , f ils sont 
l'effroi des ba-Rotsi. Chose remarquable ! tous les garçons et les 
filles qui vivent dans notre maison y ont échappé. Nous avons 
perdu une vingtaine d'élèves qui sont retournés chez leurs parents 
pour se faire soigner. 

Mais voici qui est bien autrement grave : Nalolo, qui ne nous a 
jamais été bien favorable, nous fait maintenant de l'opposition. 
Mokouaé est malade, très malade même, assure-t-on. Qu'ont dit 
les devins, les osselets et les dieux? Je ne sais pas, mais évidem- 
ment rien de bon pour nous. Mokouaé a fait chercher ses enfants, 
et tous ses gens l'un après l'autre ont fait de même. Et ces enfants 
de Nalolo, la fleur de notre école ! Plus de trente sont déjà partis, 
sans même nous dire adieu. On les épiait au sortir de l'école, on 
venait même de nuit, on les mettait dans des canots, et on se sau- 
vait avec eux. Pauvres ba-Rotsi ! ils n'ont pas grand courage 
moral. Ces procédés, qui nous prennent par surprise, nous affligent . 
Combien de temps les autres nous resteront-ils? Il ne faut pour- 
tant pas trop trahir notre tristesse, c'est pour le secret qu'il faut 



LA MISSION A SÉFOULA. 36*0, 

la garder. Avec le découragement au cœur, Dieu nous donne la 
qràce de pouvoir mettre encore de l'entrain dans cette école dé- 
labrée. 

Une autre lettre du roi, la troisième je crois, peu faite pour 
nous rassurer. Les porteurs, chargés en même temps de messages 
verbaux, nous permettent de lire entre les lignes. « mon mis- 
sionnaire, écrit Léwanika, les ba-Rotsi disent que je deviens fou. 
Ils se moquent de Séajika et de son enseignement. Ils demandent 
ce que le Livre leur a apporté de bon. Jamais nous n'avons eu 
autant de calamités que depuis votre arrivée ; jamais il n'est mort 
tant d'hommes !... » Je ne connais pas encore la cause de ces dis- 
positions hostiles, mais elles sont bien réelles. Sépopa et Likokoane 
m'avouent que, lors de leur dernière visite à Nalolo, Mokouaé 
leur a interdit de chanter des cantiques dans son village ; Litia 
m'apprend confidentiellement qu'un parti demande à grands cris 
notre expulsion, et, à deux reprises déjà, ils l'ont discutée au 
Kachandi. D'où les tristes lettres du roi. Et ce pauvre Léwanika, 
que nous savons si faible, tiendra-t-il bon pour nous? 



io avril. 



La débâcle continue. Plutôt que de la laisser se fondre, nous 
donnons trois semaines de congé à notre école, et j'en profite pour 
aller visiter Nalolo et Léalouyi. Il faut que je m'éclaire sur la si- 
tuation. C'est le Mounda, la plaine est partiellement inondée. 
Du moment qu'elle apprend mes intentions, Mokouaé m'envoie 
un de ses canots. Mais j'ai déjà pris mes mesures. Les plus grands 
de mes élèves, Litia le premier, insistent pour me pagayer, et ils 
le font joyeusement. Ils ne sont pas très experts, et mon auge 
roule et se remplit d'eau à rendre un peu nerveux. N'importe. 
Nous arrivons. Je ne fis pas longtemps antichambre. Mokouaé me 
manda près d'elle avec Litia. On nous conduisit à travers je ne 
sais combien de cours jusqu'à sa hutte de nattes. A chaque pas- 
sage, un serviteur nous attendait pour verser de l'eau sur nos 
pieds et répandre des cendres devant nous. Après cette cérémonie 
d'exorcisme, qui nous fit bien un peu sourire, nous étions en me- 
sure de paraître devant Mokouaé. Elle trônait sur une natte avec 
toute la dignité d'une malade de sa position, entourée de ser- 
vantes et de courtisans favoris. Tous ces visages étaient de marbre. 
Le Mokoué-Tounga, le prince consort, diraient les Anglais, par- 
lait peu et parlait sec. Je questionnai ma patiente, écoutai jus- 

HAUT-ZAMBÈZE. 24 



3yO SUR LE HAUT-ZN.MBÈZE. 

qu'au bout la description graphique de sa maladie, et satisfait de 
mon diagnostic, je pris congé. Le soir je retournai, administrai 
des pilules, préparai moi-même une tasse de cacao que Sa Majesté 
trouva extrêmement de son goût. Elle eut une bonne nuit. Le 
lendemain elle ne tarissait pas d'admiration sur mes pilules ; elle 
en voulait une provision, et une bonne provision. 

La glace était brisée, les visages s'étaient déridés, et les langues 
se délièrent. Mokouaé protesta qu'elle n'avait fait chercher ses 
enfants que pour les voir avant de mourir, car elle se croyait 
mourante, et m'assura qu'ils retourneraient à Séfoula aussitôt que 
moi. D'autres sources j'appris qu'un des griefs contre moi était 
d'avoir fait faire aux enfants ba-Rosi le travail des esclaves. Et 
puis mes courses d'évangélisation offusquent les chefs : eux qui 
ne se font obéir qu'à force de menaces, ils ne comprennent pas 
que les gens se rassemblent à mon invitation tout simplement. 
Autre grief encore : Mon enseignement ! Ecoutez un peu ! Nous 
chantons : Molimo mong a lefatsé ! — Dieu, le maître du 
monde (de la contrée, c'est le même mot) ! — La contrée n'ap- 
partient-elle plus aux ba-Rotsi? — J'ai prédit toutes sortes de 
calamités, on attend du nord un déluge de feu qui balayera le 
pays. — J'ai promis que si les ba-Rotsi acceptaient l'Evangile, 
ils vivraient éternellement. Ils l'ont accepté et ils meurent plus 
que jamais ! Mouaré est mort, Séoli est mort, et plusieurs autres 
personnages, etc.. Et on n'a pas d'idée du sérieux avec lequel 
on conte ces balivernes et tant d'autres qui vous font sourire. 

J'occupe avec mes garçons la hutte principale de l'établisse- 
ment du Mokoué-ToiiTKja , le soi-disant mari de la reine, — une 
hutte infestée de tampanés, une espèce de taons, qui vous in- 
fligent un martyre épouvantable. Les morsures de cette affreuse 
vermine, qui grouille parterre et pleut du toit, ne vous permettent 
pas de songer au sommeil. C'est après l'aube que l'on soupire en 
se tordant et en se déchirant sans pitié. Quand on subit ainsi plu- 
sieurs nuits blanches de torture, il y a de quoi tomber malade ; 
heureux encore si les morsures irritées ne dégénèrent pas en 
vilains abcès! Les fourmis voyageuses et carnassières, et les puces 
microscopiques sont terribles. Mais les tampanés ! n'en parlons 
plus. 

Masihou, le Mokoué-Tounga, s'est échappé pour quelques mo- 
ments de la présence de Mokouaé pour me visiter. Il voulait me 
confier ses peines, car lui aussi a les siennes. Sa première femme, 
une excellente personne, dont il n'a jamais eu à se plaindre, 
avait eu une querelle avec Mokouaé. Les deux femmes étaient 



LA MISSION A SÉFOULA. 'd'] I 

jalouses l'une de l'autre et se maudirent cordialement. Mokouaé 
fit acte d'autorité pour assouvir sa haine ; heureusement que le roi 
intervint à temps. La malheureuse Makabana eut la vie sauve, 
mais on l'arracha à son mari, on l'envoya dans une autre partie 
du pays, où le roi la donna pour femme à un autre homme. Elle 
a naturellement laissé des enfants derrière elle. « Que c'est donc 
triste! » m'écriai-je, quand Masihou eut fini son récit. Il se mit à 
rire, a C'est ainsi que les choses se font chez nous, ajouta-t-il, — 
maintenant, c'est fini. » 

J'étais désireux de rassembler les gens du village pour leur 
parler de l'Evangile. Les chefs n'osèrent pas s'y opposer, ils ne 
m'aidèrent pas non plus. Je m'assis sur la place publique, en- 
touré de mes écoliers, et nous nous mîmes à chanter des can- 
tiques. Les hommes s'arrêtaient à distance, et les femmes se 
groupaient à l'entrée de leurs cours, mais personne ne se joignit à 
nous. Et quand nous nous agenouillâmes, ce fut au milieu de 
grands éclats de rire. Au coucher du soleil, je tombai sur un autre 
plan. Je me rendis au lékhothla et je commençai à exhiber mes 
photographies. Il y eut bientôt foule. On se poussait, on se cul- 
butait, on renversait la cloison pour mieux voir. Et il fallait en- 
tendre les remarques piquantes, les explosions d'enthousiasme à 
la vue de Léwanika et de Makouaé ! — A la brune, les photo- 
graphies pliées, je fis asseoir tout ce monde, et je leur parlai du 
Sauveur. 



i5 avril. 



Quitté Nalolo pour Léalouyi. J'ai laissé ma royale patiente en 
bonne voie de guérison et de bonne humeur. Sa reconnaissance 
est au superlatif: au moment de mon départ, elle m'offrit une 
calebasse de miel. Une fois, en pareille circonstance, elle avait 
envoyé à ma femme une natte rongée des termites, et à moi un 
pain de tabac tout pourri !... Du tabac à moi], la chère femme! 
Nous en rîmes longtemps. 

Quel trajet à travers les jungles de roseaux et de brousailles 
épineuses qui vous soufflettent, vous égratignent et vous couvrent 
de nuées d'insectes de toute espèce ! Araignées, moucherons, 
chenilles, tout y est. Le soleil était de feu. Nous arrivâmes le 
même jour à Léalouyi, mais j'étais si épuisé que , comme cela 
m'arrive assez souvent, j'avais de la peine à parler. Une tasse de 
thé me remit un peu. Lors même que nous nous comprenons 
bien, Léwanika et moi, nous eûmes une longue explication. Je lui 



3*72 SUR LE IIAUÏ-ZAMBÈZE. 

reprochai de m'avoir tendu un piège en me confiant ses enfants. Il 
m'avait demandé de les discipliner et de les faire travailler comme 
mes propres enfants, lui qui savait combien lesba-Rotsi sont cha- 
touilleux à l'endroit de leur dignité. « C'est vrai, dit-il, mais je 
comptais sur leurs bonnes dispositions. Depuis lors, il y a eu une 
grande réaction. Même mes femmes et mes serviteurs qui appre- 
naient à lire et à chanter se sont lassés, et, comme tout le monde, 
ils se moquent de moi, ils disent que je deviens fou. Je suis tout 
seul, je n'ai que Séajika. Je suis triste et découragé. » 

Le roi était sur le point de partir en pèlerinage pour consacrer 
aux dieux nationaux la nouvelle barque royale, Nalikouanda. 11 
retarda son voyage à cause de ma visite. C'est un grand événe- 
ment que la construction de cette nouvelle Nalikouanda. 11 v a 
longtemps qu'on y travaille. L'ouvrage est généralement entouré 
d'un grand mystère. Personne que les ouvriers ne pénètre dans le 
chantier, qu'on a la précaution d'entourer d'une palissade de ro- 
seaux. Un beau jour que la plaine est inondée, on la voit tout à 
coup sortir de son enclos comme par enchantement et flotter sur 
les eaux. Léwanika est très fier de celle qu'il vient de construire 
et il tient à m'en faire les honneurs. Après que nous en eûmes 
minutieusement fait l'inspection, une foule d'hommes ornés de 
calottes, d'écharpes de toutes couleurs, de crinières de lion, etc., 
la prirent d'assaut, et au bruit des tambours, des clochettes et 
des harmonicas, elle fit son premier essai. Cette barque monstre, 
hérissée de pagaies, escortée de canots, faisant avec dignité ses 
évolutions sur la plaine verdoyante, présentait un tableau origi- 
nal. L'excitation était au comble : de tous les groupes que la cu- 
riosité avait attirés sur le rivage, c'étaient des battements de 
mains, des cris et des chants. Tous voulaient me faire partager 
leur admiration enthousiaste.: « Eh bien, moroutij que dis-tu de 
Nalikouanda? Tu vois que les ba-Rotsi sont des gens habiles, 
hein? Les ba-Rotsi !... » et un claquement significatif de la langue 
disait qu'ils sont incomparables. Ces bonnes gens ! ils croient 
vraiment que je n'ai jamais vu pareil chef-d'œuvre d'industrie. 

Etant données les circonstances, c'est en effet un travail qui fait 
honneur aux ba-Roîsi. La barque a soixante pieds de long sur 
neuf de large au milieu et trois de profondeur. Elle est faite d'une 
quantité de petits canots dont les pièces sont jointes et raccordées 
par de fortes ligatures, des bourrelets d'écorce douce comme de 
l'amadou recouverts de fibres artistement tressées. Ces bourrelets 
bigarrés, et qui courent dans tous les sens, forment un véritable 
ornement. Au milieu elle a un faux fond, elle est surmontée d'un 



LA MISSION A SÉFOULA. 3^3 

spacieux pavillon de nattes, recouvert d'étoffe blanche et bleue, 
qui rappelle de loin la tente d'un wagon, ce qui n'est pas très 
poétique. 

Nalikouanda porte, avec le roi et ses principaux conseillers, 
sa bande de musiciens avec les grosses caisses, sa cuisine, ses 
marmitons et de 4o à 5o rameurs, tous exclusivement ba-Rotsi 
et chefs. L'abord en est absolument interdit aux femmes. Nali- 
kouanda doit toujours arriver le même jour au port désigné. C'est 
un grand honneur que de faire partie de l'équipage de Nali- 
kouanda, mais c'est un rude labeur. Il arrive souvent que les 
chefs, peu habitués au travail, ont la peau des mains emportée. 
Malheur à qui trahit la fatigue ! on lui passe un aviron entre les 
jambes et on le culbute dans l'eau où un canot va le pêcher. C'est 
une grande disgrâce. 

Le dimanche passé à Léalouyi fut intéressant. Après la prédi- 
cation du matin, Séajika demanda la parole. Il raconta très au 
long les circonstances qui l'ont conduit au Lessouto, il y a dix 
ans, et sa conversion, puis son retour au Zambèze et son retour 
au paganisme aussi. « Je suis tombé dans toutes sortes d'excès, 
dit-il, et vous le savez. J'étais redevenu l'un des vôtres, mais 
sachez aujourd'hui que je vous quitte et retourne à mon Dieu. » 
Ce retour que nous attendions, tout en nous causant de la joie, 
ne nous inspire pas encore une bien grande confiance. J'ai pris 
l'occasion d'adresser quelques paroles sérieuses à ce pauvre en- 
fant prodigue. Mais si Dieu le reçoit en grâce, ce n'est pas nous 
qui voudrions jouer le rôle du fils aîné de la parabole. 



22 mai. 



Mon échappée aux deux capitales n'a pas été vaine. Notre 
école se remonte. Presque tous nos élèves sont rentrés. Il .n'y 
a d'absences que pour cause de santé. Sous ce rapport nous 
sommes encouragés. 

Mais voilà Kambourou qui revient de Séchéké, avec l'atter- 
rante nouvelle que tous les bœufs que j'y avais envoyés l'an passé, 
ceux du roi et les miens, sont morts. Donc point de wagon, point 
de bagages, point de provisions ! Tout cela, après tout, est peu 
de chose en soi. C'est l'avenir même de la mission qui nous 
donne de l'anxiété. Il est impossible de courir longtemps le risque 
de pareilles pertes. Ce nouveau coup de foudre nous a écrasés. 
Est-ce là la réponse à nos prières ? Ah ! pauvres gens que nous 



374 SUR LE HAUT-Z.VMBÈZE. 

sommes ! Nous étions tout prêts à faire le sacrifice de nos vies, 
mais, je l'avoue, nous ne l'étions pas à subir de si grandes pertes 
de bétail qui représentent les sacrifices de tant d'enfants de Dieu, 
les francs des riches et les sous des pauvres ! Nous ne saurions 
traverser les grosses eaux, si les bras du Tout-Puissant ne nous 
soutenaient ! « La foi, la vraie, est une grâce d'action, et elle a 
tant à faire qu'elle a toujours les mains pleines. » 



28 juin. 

Visites répétées à la capitale, d'où je reviens encore. Un 
M. Ware, représentant une Compagnie minière, est venu postu- 
ler de Léwanika une concession pour l'exploitation de l'or qu'on 
suppose abonder dans certaines parties de la contrée. La chose 
était si nouvelle, que le roi et ses conseillers, pris au dépourvu, 
se trouvèrent dans un grand embarras. Ils craignaient un piège, 
et étaient en même temps fascinés par les présents considérables 
de fusils Martini-Henri, de munitions, de couvertures et de vête- 
ments, que M. Ware n'a pas oublié d'apporter. Il fallut rassem- 
bler toutes les grosses têtes de la nation, ce qui prit du temps, 
puis en conférer, ce qui n'en prit pas moins. 

On convoqua une assemblée nationale, un pitso, à laquelle 
Gambella proposa la question avec le laconisme ombrageux des 
ba-Rotsi, tout comme on jette un os à un chien. Il s'ensuivit une 
fusillade de petits discours contradictoires et sans but. Je souf- 
frais de voir les chefs vénaux et, déjà gagnés, laisser divaguer les 
pauvres gens. Je pris sur moi de leur expliquer de mon mieux de 
quoi il s'agissait. Je doute que j'aie été goûté des chefs qui m'en- 
touraient. N'importe. Les discours prirent une forme plus raison- 
nable, et, à travers les labyrinthes de la logique africaine, ils 
arrivaient presque tous aux mêmes conclusions. « Nous avons des 
missionnaires pour nous instruire, et ce qu'il nous faut, mainte- 
nant que M. Westbeech est mort, c'est un marchand qui nous 
apporte des vêtements, achète notre ivoire et s'en retourne chez 
lui. Oui sont ces blancs? D'où viennent-ils? Qui les envoie? Oui 
leur a dit qu'il y a de ce minéral rouge dans notre pays ? Etes- 
vous bien sûrs, chefs, que leurs présents sont de bonne foi, et 
qu'en les acceptant vous ne vendrez pas notre pays? » — Et les 
chefs autour de moi de rire. 

Ce n'était qu'une farce, que l'on répéta le lendemain. J'avais la 
fièvre. Je pus cependant prendre part au grand conseil des chefs 



LA MISSION A SÉFOULA. .'^B 

où les affaires se traitèrent un peu plus sérieusement. La conces- 
sion accordée, il s'agissait d'en déterminer les termes. Il suffit de 
dire que la concession est pour vingt ans, qu'elle comprend tout 
le pays des ba-Toka, tributaires des ba-Rotsi, à l'est de la petite 
rivière Madjilé et du Zambèze, jusqu'au pays des ma-Choukou- 
loumboué. C'est immense, et M. Ware a lieu de se féliciter d'un 
si grand succès. Je crois cependant que les intérêts de Léwanika 
et de la nation n'ont pas été sacrifiés. — Il est probable que d'au- 
tres Compagnies minières — il y en avait plus de quatre-vingts 
l'an passé pour exploiter l'Afrique du Sud ! — essaieront aussi 
d'obtenir quelques lambeaux de la contrée, car la réqion des Ra- 
pides jusqu'aux chutes de Ngonyé ne manquera pas de les amor- 
cer irrésistiblement. Une Compagnie commerciale essaie aussi, 
par des offres assez séduisantes, d'obtenir le monopole du com- 
merce. Elle se proposait de mettre de petits vapeurs sur le Zam- 
bèze, de canaliser les Rapides ou d'y construire un petit chemin 
de fer, et, sans parler du reste, d'établir avec Mangouato des 
communications postales bimensuelles! Pensez donc! Léwanika 
eut le bon sens de refuser ce qu'il n'était pas en son pouvoir de 
concéder. Mais il invita cette Compagnie à établir des comptoirs 
dans son royaume, lui promettant, comme à tout marchand hon- 
nête, son appui et sa protection. 

Voilà donc les premières vagues de la marée envahissante de 
l'immigration européenne qui franchissent le Zambèze. Où s'arrè- 
ront-elles? 



XXXVII 



Un voyage de Séfoula à Séchéké. — Le départ. — Nalolo et la reine Mokouaé. — Un 
terrain dur. — Gomment atteindre les femmes zambéziennes. — Séoma et les ma- 
Khalaka. — Un anniversaire. — Entretiens du bivDuac. — Séchéké. — Kazonn- 
goula. — En conférence. — Le retour. — Une lettre de Léwanika. 



i4 juillet 1889. 

La nécessité d'un voyage à Séchéké s'imposant, nous prîmes 
courageusement notre décision, et j'activai mes préparatifs. Le 
roi me prêta son concours de bonne grâce, choisit mes canots, 
rassembla mes pagayeurs, qu'il plaça sous les ordres d'un chef 
et d'un sous-chef et, quand tout fut prêt, il vint à Séfoula me 
présenter ma petite flottille et me faire ses adieux. Il passa le 
dimanche avec nous et, pour l'occasion, il étrenna l'uniforme 
de serge bleue garni de franges d'or qu'il avait reçu de M. Ware. 
Quand il entra dans l'église, qui était comble, tout le monde se 
retourna spontanément et ne put retenir un frémissemement d'ad- 
miration. Ce fut, du reste, la seule démonstration, et j'éprouvai 
un vif plaisir en voyant mes chers Zambéziens réserver pour la 
sortie du service les salutations d'usage, bien autrement bruyantes. 
Dans la maison de Dieu, le roi prend le rang d'un motlanka, 
d'un subordonné. C'est un progrès. 

Quitté Séfoula à 2 heures du soir. Ma pauvre femme, entourée 
de ses petites filles sous la véranda, me suivit du regard jusqu'à 
ce que les arbres vinssent s'interposer entre nous, et rentra, on 
peut se le figurer, avec le cœur gros, pour commencer son triste 
veuvage de trois mois. Et moi, je m'éloignai lentement, préoccupé 
et soucieux. Ngouana-Ngombé et Séajika m'amènent au port du 
village de Letsouélé, où m'attendent canots et canotiers. Ceux-ci 
s'empressent de me recevoir à genoux et en battant des mains, 
— ce qui fait rire mes garçons. Litia, lui aussi, arrive bientôt 
avec ses propres bateaux et sa suite. Nous sommes presque au 
complet. Chacun fait l'empressé, les tentes se dressent; les abris 
de broussailles se construisent sur la plage sableuse, les feux 
s'allument. Les conversations s'animent. On dort peu cette pre- 
mière nuit de bivouac. 

Le lendemain, au point du jour, et après avoir tous ensemble 



LA MISSION A SÉFOULA. 877 

imploré la bénédiction de Dieu, nous sommes en canots, et à 
11 heures nous arrivons à Nalolo. Belle matinée après le froid de 
la nuit. Nous allions prendre sur le rivage le déjeuner que notre 
bonne ménagère nous avait remis la veille, quand la reine Mo- 
kouaé fit son apparition, suivie de son inséparable Mokoué- 
Tounga, qui lui sert de mari. Aussitôt nos hommes de se mettre 
en position et de faire un étourdissant salut. Ne les dirait-on pas 
les sujets les plus fidèles du monde? J'étais pris par surprise, car 
c'est chez elle, après avoir satisfait notre appétit, que nous nous 
proposions de lui présenter nos hommages. Sa Majesté, accou- 
trée d'une robe d'indienne, d'un châle et d'un mouchoir qui lui 
pend du cou, s'accroupit sur une natte près de celle qui nous sert 
de table. Elle inspecte nos mets, un regard suffit : « — Que 
mange le morouti? fit-elle. Un oiseau? » Mokoué-Tounga se fait 
son écho : « La reine demande ce que mange le morouti ; est-ce 
un oiseau? — Non, mon maître, c'est un poulet! » Et l'écho 
répète : « C'est un poulet !» — « C'est dommage, fit Mokouaé 
avec humeur, la reine ne mange pas de poulet. » Par politesse, je 
lui offre ce que nous buvons nous-mêmes, une tasse de café noir 
et sans sucre. « C'est bien, donne ! » Et la pauvre femme, par 
politesse elle aussi, de l'avaler non sans efforts et sans grimaces. 
Son fils Kaïba doit nous accompagner et, bien qu'il sût mon dé- 
part depuis trois semaines, il n'est pas prêt. Ce serait vulgaire 
qu'il m'attendît. Il lui faut au moins trois jours de préparation. 
Je lui donne jusqu'au lendemain matin. Mokouaé sourit d'un air 
incrédule ; je souris aussi et nous parlâmes d'autre chose. Nous 
allâmes ensuite inspecter des canots neufs que l'on conduit au 
roi, et qui avaient déjà passé le port de Nalolo sans qu'on en 
avertît la reine. Irritée de cet affront, elle les avait fait revenir. 
Elle parla haut. Les hommes, conduits par un chef hautain de sa 
nature, avaient tous l'air pétrifiés. Ils rampaient devant cette 
femme; ils balayaient la poussière de leurs fronts, et recevaient 
humblement et en frappant des mains les reproches mérités de 
leur maîtresse. Celle-ci accapara deux des meilleures pirogues, 
accepta, comme amende, les paniers de provisions que les mé- 
créants s'empressaient de lui offrir, et puis les congédia. Pour jus- 
tifier sa conduite qui, je le savais, n'avait rien d'arbitraire, elle 
m'expliqua la coutume du pays. Quand les tributs de la reine 
passent à Léalouyi, on doit d'abord les présenter au roi, qui en 
prend ce qu'il veut. De même aussi, quand ceux du roi passent à 
Nalolo, Mokouaé en a le premier choix. « Mais, ajouta-t-elle avec 
aigreur, tout change maintenant, et cette gent noire-là se donne 



378 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

des airs, et voudrait nous ignorer. » - - Tout en causant, nous 
étions arrivés au village, où nous restâmes assez longtemps. Elle 
nous donna une bonne quantité de lait caillé et deux bœufs qu'on 
abattit, et que mon monde passa presque toute la nuit à dépecer 
et à griller. 

Le soir, nous retournâmes prendre congé d'elle. Je m'aperçus 
qu'elle mettait tout en œuvre pour exploiter mon compagnon de 
route ; mais comme ma présence la gênait visiblement, je retour- 
nai seul au bivouac. Elle voulait, en effet, paraît-il, une quantité 
de présents. Elle avait en tête une longue liste, mais elle craignait 
ma désapprobation. Ce qu'elle veut surtout, c'est une robe de 
velours bleu, avec des franges d'or, pour ressembler à son frère. 
Elle y a mis son cœur. 

La soirée était belle ; la lune, dans son plein, inondait le ciel 
de sa lumière argentée et se mirait dans l'onde. Pas une ride sur 
l'eau, pas un souffle, pas le moindre bruit, pas le plus léger mur- 
mure dans la plaine. Partout c'était un calme parfait, une paix 
profonde qui ravissait l'âme. J'aurais voulu prolonger ce petit 
trajet d'une demi-heure en canot. Mes pensées reflétaient la mé- 
lancolie de ce beau clair de lune. Je pensais à l'œuvre, je pensais 
à Mokouaé. Gomme toujours je remportais de ma dernière visite 
une pénible impression. Elle a beau être aimable et causeuse, 
cette femme, il y a un je ne sais quoi qui forme une barrière entre 
nous. Je n'ai pas encore gagné sa confiance. Avec elle, je sens 
d'une manière poignante le besoin de cette sagesse qui sait 
gagner les âmes. Du reste, je pourrais généraliser cette remarque. 
L'évangélisation des femmes zambéziennes est la partie la plus 
ardue de notre œuvre. Nous ne savons comment les atteindre, 
elles ne s'intéressent et on ne peut les intéresser à rien. C'est na- 
vrant. Nous taillons dans un roc bien dur. C'est aussi la doulou- 
reuse expérience de ma compagne, malgré les dons que Dieu lui 
a donnés. 

Le lendemain matin, le fils de Mokouaé, Kaïba, qui peut avoir 
treize ans, me rejoignit avec sa suite sans trop me faire attendre. 
Il a trois canots; Litia, lui, en a deux, ce qui représente une tren- 
taine d'hommes. Nous voyageons vigoureusement depuis lors. 
Nous avons dépassé Itoufa dès le samedi matin, retardés un peu 
par le chef du lieu, qui se fit attendre et vint en grande cérémonie 
présenter à Litia des provisions de route, que celui-ci m'offrit à 
son tour par déférence, 

Le même jour, nous passâmes aussi sans nous en inquiéter de- 
vant le tombeau de Moana-Mbinyi, ce qu'on ne fait jamais impu- 




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LA MISSION A SÉFOULA. 38 1 

nément au dire des Zanibéziens. Mes rameurs, n'osant pas amar- 
rer les bateaux, s'imposèrent mutuellement silence, et passèrent 
en s'inclinant, se frappant la cuisse comme s'ils eussent été en 
présence de ce grand personnage. Le soir, nous allions camper 
pour le dimanche à Sénanga, à l'entrée de la Vallée. Nous y avons 
en abondance de l'ombrage et du combustible. 



Séoma, 18 juillet 1889. 

Arrivés ici le mardi 16, à 9 heures du matin, sans autre inci- 
dent que celui d'une chasse fructueuse qui a réjoui tout le monde. 
— Campés tout au bord de l'eau sous un gigantesque figuier. 
L'ombre et la fraîcheur sont délicieuses. Mais quelle épouvantable 
invasion de chenilles ! Une vraie plaie d'Egypte. 

Nous trouvons ici un messager du roi qui nous avait devancés 
et nous attendait. Il avait, selon les ordres qu'il avait reçus, ras- 
semblé les hommes du village et des hameaux avoisinants, et 
veillait à ce qu'ils ne se dispersassent pas. Utile précaution. Les 
ma-Khalaka de Séoma, tout près des chutes de Ngonyé et des 
environs, placés sous trois chefs ba-Rotsi, sont tenus de trans- 
porter d'amont en aval des cataractes et d'aval en amont tous les 
canots des voyageurs. C'est une corvée dont ils ne s'acquittent la 
plupart du temps qu'à force de menaces et de mauvais traite- 
ments. Dès qu'ils aperçoivent dans le lointain une pirogue, ils se 
dispersent clandestinement dans les bois, et c'est là que, pendant 
des jours, les ba-Rotsi doivent les traquer et les rassembler, la 
terrible cravache africaine à la main. J'éprouve une grande pitié 
pour ces pauvres gens. J'appelle de tous mes vœux la fondation 
d'une station missionnaire à Sémoa. On comprend qu'il me ré- 
pugne extrêmement de recevoir d'eux un service rendu de si 
mauvaise grâce. Mais je ne puis l'éviter. J'avais une fois pensé à 
leur faire une distribution de calicot; mais le roi me fit remar- 
quer avec justesse que ce serait là un précédent dont ils ne man- 
queraient pas de se prévaloir pour tourmenter les voyageurs. II 
promit de le faire lui-même pour leur exprimer sa satisfaction, 
— ce qui n'aurait pas le même inconvénient. Ce qu'il faudrait, ce 
serait un char à bras qui faciliterait leur travail. 

A notre arrivée, quand ils vinrent nous saluer, je leur an- 
nonçai que toute notre troupe, de 65 ou 66 hommes, aiderait au 
transport de nos pirogues. Ces pauvres gens en furent si étonnés, 
que le lendemain, dès l'aube, ils vinrent tous comme un seul 



382 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

homme commencer leur travail. Le soir, dix de nos embarca- 
lions étaient déjà en bas des chutes. Aujourd'hui les sept autres 
ont suivi, de même que tentes et bagages, et nous voici campés 
à Mamongo. Deux jours ! Quand nous nous attendions à un délai 
de deux semaines ! 

Le 17 (mon anniversaire de naissance), que n'aurais-je pas 
donné pour que ma femme sût au moins que j'étais à Séoma? — 
Pendant qu'on transportait nos bateaux, j'allai avec mes garçons 
passer la journée aux chutes de Ngonyé, et les laissai gambader 
parmi les rochers, se baigner, s'amuser, chanter comme de vrais 
écoliers en vacances. — Mon fusil nous fournit des pintades que 
Ton mit au pot; un pot de confitures, un morceau de pain rassis, 
et la tasse obligatoire de café, composaient un menu de pique- 
nique qui ne laissait rien à désirer. Le soir j'eus au village une 
réunion nombreuse et attentive. Voilà pour l'extérieur. Intérieu- 
rement j'étais pénétré de reconnaissance et d'une joie sereine. 
Gomment ne pas penser à la bonté de Dieu et ne pas se souvenir 
de tant de délivrances et de bénédictions? 

Quelques années encore, et la soixantaine sera là. Un de mes 
bons amis avait une théorie — qui n'a la sienne ? - - Il maintenait 
qu'à soixante ans le missionnaire a fait son œuvre, que c'est un 
outil usé. Je regimbe contre cette vieille doctrine et je ne puis y 
souscrire. Je crois à la vieille jeunesse, moi. Ah ! non, je ne 
demande pas à Dieu une longue vie ; mes temps sont en sa main. 
Mais je lui demande le privilège de mourir à mon poste, sous le 
harnais, et de voir la mission du Zambèze consolidée et prospère. 



Molémoa, 19 juillet. 

Quitté Mamongo ce matin à huit heures. L'entrain et la bonne 
humeur se maintiennent. Mes chefs de bande sont pleins de pré- 
voyance et d'égards. Ce sont eux qui plantent et plient ma tente, 
chargent mon canot et président à notre installation journalière. 
Litia, lui, comme un fils dévoué, met la main à tout; personne ne 
touche à mon lit que lui. C'est la tâche privilégiée qu'il s'est 
donnée. Du reste, moi non plus, je ne me croise pas les bras, et 
je veille à ce que tout soit bien fait. 

Ces Zambéziens, quels géants, vraiment ! Il faudra bien que je 
mesure les pieds de ce brave Mochowa qui est à l'avant de mon 
canot; jamais cordonnier n'en a chaussé de pareils. — Le soir, 
comme pendant que je trace ces lignes, quand nous avons Tabou- 



LA MISSION A SÉFOULA. 383 

dance et que les feux flamboyants font grilloter les pots, notre 
bivouac ne manque pas d'animation. Les plus graves aiment à 
raconter des épisodes de l'histoire nationale, où ils se mettent en 
scène; là c'est un grand cercle où un clown, une gourde à la 
main, exécute une danse nouvelle dont les contorsions étranges 
émerveillent l'assemblée. Plus tard une voix se fait entendre : 
« Ako! (Devine !) » — Quelqu'un répond : « Ambal — (Parle !) » 
C'est alors une charade qui doit se renfermer dans une seule sen- 
tence et dont voici un échantillon : « Le mien, c'est quelque chose 
qui se trouve sur le bord d'un bois. — Un oiseau ! — Non ! c'est 
quelque chose qui se trouve sur le bord d'une foret épaisse. — 
Un chemin ! » — Ainsi de suite. Après plusieurs réponses qui ne 
sont pas acceptées, l'individu dit: « Kê çkoutlé, je suis mort. — 
Tu est mort? Eh bien, c'est l'oreille ! » — Ce n'est pas très spiri- 
tuel, n'est-ce pas? mais c'est étonnant comme ils s'excitent à ce 
genre d'escrime. Il arrive souvent aussi qu'un individu ne peut pas 
dormir. Il prend alors son kangobio (petit instrument de musique 
à languettes métalliques tendues sur une planche et accompagné 
d'une calebasse pour le rendre plus sonore) — et le voilà sur son 
séant, jouant toute la nuit sans interruption et chantonnant ces 
airs si profondément tristes des noirs enfants de l'Afrique. Per- 
sonne ne s'en plaint, on le croit en communication avec les dieux. 
C'est reçu. 

Passé les rapides de Kalé. Un de nos bateaux a chaviré. Nous 
avons pourtant pu le sauver. — Acheté deux canots de Matomé. 
Il y a longtemps qu'il me les avait promis. Et, bien qu'il eût ob- 
tenu l'autorisation du roi, et qu'il se fût entouré de toutes les pré- 
cautions possibles, il avait cru nécessaire de les cacher dans un 
îlot, au milieu des rapides, et quand il me vit entouré des jeunes 
princes et des chefs ba-Rotsi, ce n'est pas sans grande hésitation 
qu'il me les amena. Ils ne sont pas fameux, mais ils seront com- 
modes. Comme disait le père Bost : « Quand on n'a pas ce qu'on 
aime, il faut aimer ce qu'on a. » — C'est sage. 



Samedi, 20 juillet. 

Journée malheureuse. Litia partit dès le matin pour la chasse 
avec "quelques hommes, et je lui donnai rendez-vous au confluent 
du Ndjoko, où nous pensions arriver de bonne heure. Il faisait un 
froid si vif qu'à 8 heures et demie les hommes ne pouvaient plus 
tenir leurs pagaies. Nous poussâmes cependant de l'avant et 



384 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

arrivâmes bientôt aux rapides de Bomboé. Là se trouve un pas- 
sade plus difficile que dangereux. Mes hommes en eurent peur, 
et jetèrent les yeux sur un autre passage loin du rivage, où le 
courant était plus profond, mais aussi plus fort. Un grand canot 
s'y aventure, une fausse manœuvre se fait, et le canot, emporté 
comme une paille, est bientôt enclavé dans les rochers. Tout le 
monde a conscience du danger; chacun se croit plus sage que 
sou voisin; ce sont des ordres et des contre-ordres, si bien qu'en 
un clin d'œil je vois ces terribles moutons blancs s'élancer avec 
fureur sur la pirogue, l'envahir et la faire sombrer. Les hommes 
à portée se jettent sur le bagage qui surnage et sauvent ce qu'ils 
peuvent. Mais que m'importe cet insignifiant bagage ! C'est le 
canot qu'il me faut. Le croirait-on? Pendant que cet accident 
absorbait mon attention, la plupart des autres canots avaient passé 
ailleurs, et tous les hommes, en aval, accroupis sur les rochers, 
nous regardaient en ricanant. Il me fallut faire acte d'autorité 
pour rassembler une dizaine d'hommes et les mener à la res- 
cousse. J'avais moi-même trouvé mon chemin jusqu'au lieu du 
désastre et je dirigeais les opérations. Je voulais dégager la pirogue 
et la remettre à flot. Nous la poussons d'avant, de derrière, en 
l'air. Et quand nous essayons de la soulever, les deux côtés, 
brisés déjà par la violence du courant, nous restent dans les mains. 
Le naufrage était complet. Cela me rappela mes tristes aventures 
du Ndjoko. Mes Zambéziens, eux, commencèrent alors à se dis- 
puter en règle. Ils se montraient du doigt, criaient à tue-tête, et 
je vis le moment où là, au milieu des rapides, ils en viendraient 
aux mains. Je rétablis non sans peine le silence. Une heure après, 
notre vie nautonière avait repris son courant, comme les rapides 
sur notre naufrage. On causait, on prisait, on riait, et si on par- 
lait encore de notre malheur, c'était pour se prodiguer des con- 
doléances mutuelles. « Changoué, ké noka, changoué! Ah ! mon 
frère, c'est la rivière ! Le canot était vieux et pourri ! » Les « chan- 
goué » pleuvaient de tous côtés. Les plus coupables étaient les 
plus flattés. J'étais indigné. C'est un principe admis ici qu'il faut 
à tout prix se concilier celui qu'on redoute ou qu'on offense; 
autrement, gare les représailles, la javeline de la prochaine révo- 
lution ou le bûcher des sorciers. 

Ngainboé, 22 juillet. 

Hier, délicieux dimanche passé sur un bel îlot. C'est de règle 
que tous les matins, au lever, nous nous réunissons pour la 



LA MISSION A SÉFOULA. 385 

prière; puis on abat la tente et on charge les canots. Le soir, de 
même, les préparatifs du bivouac terminés, on se groupe autour 
de mon feu pour chanter des cantiques, répéter une partie de la 
Parole de Dieu et prier. Mais nos Zambéziens ont pour la prière 
une aversion invincible, et ils ne manquent jamais de prétextes 
pour l'esquiver. Le dimanche, pas d'excuse possible. Donc tout 
le monde est là. Je me suis senti heureux en leur expliquant la 
bonne nouvelle du salut. Une conversation de la veille sur les 
notions religieuses des ba-Rotsi, si captivante qu'elle s'est pro- 
longée jusqu'à une heure avancée, nous y avait préparés les uns 
et les autres. 

23 juillet. 

Hier, le canot de Kaïba a failli sombrer. En descendant un ra- 
pide, il donna du bord au courant. En un instant les moutons 
bondirent dessus et le remplirent d'eau. Un petit gamin de son 
âge, qui ne quitte jamais Kaïba et qui se trouvait tranquille à ses 
pieds, eut la présence d'esprit de se jeter à l'eau, de soulever le 
jeune prince et de le déposer sur un rocher à fleur d'eau. Les 
hommes qui se trouvaient à portée volèrent au secours, remirent 
la pirogue à flot, péchèrent les fourrures graisseuses, qui en furent 
quittes pour cette petite lessive. Aujourd'hui, même accident aux 
rapides de Lochou. Cela me rend un peu nerveux. Je ne tremble 
certes pas pour ma vie, mais bien pour celle de ces garçons qui me 
sont confiés. Et je ne suis pas le seul. Le danger passé, on amarra 
les bateaux, et tout le monde à la fois et à qui mieux mieux de 
tancer l'équipage de Kaïba. Il le méritait bien. Un autre incident 
vint heureusement faire bientôt diversion à nos émotions. Litia, 
qui a reçu de son père un beau Martini, nous avait devancés et 
venait d'abattre deux belles antilopes. C'était son premier coup 
de gros gibier. Aussi le cher garçon ne se possédait pas ,de joie. 
Les compliments pleuvaient sur lui comme grêle. Il eut aussi les 
miens. Un peu plus loin, on abattait aussi un buffle. Quelle fête ! 
Tout le monde se rendit auprès de la bête, on alluma des feux, 
et, tout en la dépeçant, on grillait des lambeaux de viande qu'on 
s'arrachait quand ils n'étaient que roussis. Il fallut nécessairement 
camper. Et pendant que j'écris, les feux pétillent, on cuit les 
viandes, on les rôtit, on cause, on chante, on se taquine. Adieu 
le sommeil ! 



HAUT-ZAMBÈZE. 20 



386 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 



Séchéké, 25 juillet. 

Quinze jours de voyage de Séfoula à Séchéké, haltes et diman- 
ches comptés, ce n'est pas mal. En tout soixante et une heures de 
route. Voyagé avec entrain, malgré un froid très vif. Nous arri- 
vons. Mes gens ont fait leurs ablutions, ils ont tiré deux ou trois 
coups de fusil, organisé la marche des canots, car eux aussi 
visent à l'effet, et font gémir les ondes sous les coups de la pagaie 
aux chants monotones des nautoniers. 

Au premier coup d'œil, l'impression est pénible. A un détour, 
nous pénétrons dans la baie de Séchéké, où, au fond, sur la rive, 
est assise la station. Mais quoi? Est-ce bien la baie si belle que 
nous admirions tant? Ce n'est presque plus qu'une lagune. Elle se 
comble rapidement de sable; l'herbe et les roseaux l'envahissent 
déjà. Et quand les eaux seront au plus bas, je me demande si le 
petit canal par lequel nous entrons ne sera pas complètement 
obstrué. Les bâtiments, qui n'ont jamais rien eu de bien imposant, 
eux aussi, ont vieilli. On dirait qu'ils s'affaissent. Voici cependant 
une petite installation proprette avec ses cours de roseaux; c'est 
celle des Jalla. Et puis derrière s'élève la charpente de la nouvelle 
maison Jeanmairet. Cet aspect fait plaisir; il parle de vie et de 
progrès. 

Dirai-je la joie et l'émotion de revoir ces chers visages après 
deux ans de séparation? Après les premiers épanchements, il 
fallut visiter les tombeaux où de chers petits anges ont laissé leurs 
dépouilles mortelles. J'ai du plaisir à revoir les Jalla; ils ont de 
l'initiative et de l'entrain. Un grain d'optimisme et d'enthousiasme 
est une heureuse disposition dans un milieu où tout conspire à 
vous abattre et à vous écraser. Il y a si peu de poésie dans la vie 
missionnaire que, pour peu qu'on s'y prête, on risque de ne faire 
que de très triste prose. 

Kazoungoula, 3 août. 

Mon neveu Jeanmairet m'avait devancé. Les wagons qui 
amènent nos bagages et nos provisions sont arrivés, et M. Jean- 
mairet a déjà commencé à expédier quelques caisses en canots. 
Il faut bien croire que les anges escortent ces frêles embarcations 
et veillent sur ces précieux colis. Je ne pense pas sans trembler à 
mon voyage de retour à travers les Rapides. Mes canots sont plus 



LA MISSION A SÉFOULA. 387 

larges que ceux de Séchéké, soit, mais ce ne sont que des troncs 
d'arbres après tout, et la navigation est bien autrement difficile. 
Mes gens étant tous de bonne volonté, et ayant la promesse 
irrésistible d'un morceau de calicot extra, nous résolûmes de nous 
servir d'eux surtout. Gela blessa au vif les gens de Mambova et de 
Séchéké, qui se crurent lésés dans leurs droits, et nous créa quel- 
ques difficultés. 

Le vent du sud-est s'est déchaîné et souffle avec violence. Nous 
grelottons sous nos manteaux et sous nos couvertures. L'atmo- 
sphère est obscurcie de nuages de poussière qui pénètre tout. 
Nos tentes tourmentées sont à chaque instant menacées d'être 
emportées. Le fleuve est agité comme la mer. Les vagues ver- 
dâtres se gonflent, se soulèvent, luttent et se brisent l'une contre 
l'autre, blanches d'écume. Toute communication est impossible 
avec l'autre rive (la gauche), où les chefs de Séchéké se sont 
établis, nous laissant seuls sur la rive droite, de la peur invincible 
qu'ils ont des ma-Tébélé. Et les ma-Tébélé sont à cinquante 
lieues d'ici ! 

Hier, grande fête de bière donnée dans l'île de Mpalira. On s'y 
rendit au petit jour et en masse à la suite des chefs de Séchéké. 
Mais, une fois là, on y fut pour la nuit, ce qui n'entrait pas du 
tout dans le programme. Le vent était si fort, que personne 
n'aurait pu s'aventurer en canot. Que ne feraient pas ces pauvres 
gens pour pouvoir s'accroupir devant un pot de bière ! 



18 août. 

Il a venté, et beaucoup, mais les Zambéziens sont pleins de 
bonne volonté. Ils guettaient eux-mêmes les moments de calme, 
et chargeaint les pirogues de grand matin ou le soir même au 
clair de la lune. Tout jusqu'à présent s'est fait avec calme et en- 
train, et sans accident. Dieu est avec nous. Mon neveu m'a quitté 
pour permettre à M. Jalla de venir me rejoindre. 

Une grosse question qui nous occupe et à laquelle les circons- 
tances du pays donnent une grande actualité, c'est la fondation 
d'une grande station ici, à Kazoungoula. C'est la porte du pays, 
et c'est à M. Jalla que nous voudrions confier ce poste. Si Lé- 
wanika entre dans nos vues et établit un village ici pour garder 
le passage officiel de la rivière, cette station sera une des plus 
belles et des plus importantes du pays. 



388 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 



2 septembre. 

Notre retour à Séchéké n'a pas été sans péril, surtout pour le 
frère Jalla, dont le canot était trop petit pour résister à la force des 
vagues et du vent. Depuis lors, les occupations n'ont pas manqué: 
sécher et mettre en ordre les bagages, charger les voitures que 
traînent des bœuf non dressés, expédier nos canots qui vont faire 
un dépôt à Séoma et reviendront ici. Et puis, le soir, nos séances 
de conférences ont été caractérisées par un grand sérieux et le 
sentiment de la présence du Seigneur. 

Un de nos meilleurs entretiens roulait un jour sur la conversion 
et sur la vocation missionnaire. Nous parlions avec abandon de 
nos conversions à nous et de nos vocations. Nos expériences ne 
pouvaient pas entièrement se ressembler, car Dieu ne conduit pas 
tous ses enfants par le même chemin. J'ai partagé mon temps de 
loisir entre les Jeanmairet et les Jalla, cela va sans dire. Avec les 
Jeanmairet, je suis chez moi naturellement, et j'ai conçu une vive 
affection pour les Jalla. La mission du Zambèze a fait en eux une 
bonne acquisition. Je me suis souvent assis à leur table. 



Séoma, 22 septembre. 

Mon séjour à Séchéké appartient déjà au passé. Nous nous 
sommes séparés de nos amis, comme des gens qui peuvent ne 
plus se revoir. Mais nous nous sentons forts, car nous nous sen- 
tons unis. Nous nous comprenons et nous nous aimons. C'est la 
plus grande bénédiction que nous puissions désirer. Mais elle en 
amène d'autres avec elle. 

Le trajet à travers les Rapides a été laborieux, comme je m'y 
attendais. Nous avons eu des canots submergés, des caisses et des 
ballots qu'il a fallu pêcher, puis déballer pour eh faire sécher le 
contenu. Mais, par la bonté de Dieu, nous n'avons pas eu de 
naufrage comme en descendant. Nous avons eu des malades, mais 
c'est habituel au Zambèze, et on ne s'en plaint pas. — Voilà enfin 
des nouvelles de Séfoula. Ma pauvre femme est toujours malade 
et n'y tient plus. Avec tous les ouvriers qui travaillent avec 
Ngouana-Ngombé au canal, ceux de M. Waddell, nos garçons et 
nos filles et l'établissement de Séajika qui est venu s'ajouter au 
nôtre, elle a cinquante-trois bouches à nourrir tous les jours. La 
tâche l'écrase. Une lettre de Léwanika m'apporte sa réponse au 



LA MISSION A SÉFOULA. 38o, 

sujet du placement de M. Jalla à Kazoungoula. Je m'attendais à 
une boutade de sa part, car il comptait sur M. Jalla pour Kanyo- 
nyo ; au lieu de cela, il entre pleinement dans nos vues et donne 
d'ores et déjà des ordres pour la fondation immédiate du village 
que nous lui avons conseillée. C'est l'exaucement de nos prières 
et le sceau de Dieu sur notre décision. 



Nalolo, 27 septembre. 

Arrivés ici, à étapes forcées. Nos gens s'y sont prêtés de bonne 
volonté, malgré le vent et les vagues qui nous ont beaucoup con- 
trariés. Un de mes soucis, c'était la nourriture de chaque jour 
qu'il me fallait troquer de village en village. Notre arrivée à Nalolo 
a été le signal d'une grande commotion, à cause du retour de 
Kaïba. Le pauvre enfant, affublé d'une longue chemise d'homme, 
faisait son entrée à la tête d'une longue procession et au milieu 
d'un tumulte étourdissant. Les femmes surexcitées accouraient 
sautant, dansant. Elles lui baisaient les mains, faisaient des contor- 
sions impossibles en poussant des cris aigus. Les hommes, eux, 
attroupés sur la place publique, donnaient bruyamment le salut 
roval du choiiaéléla. La contagion gagna nos rameurs, et eux 
aussi se mirent à chouaéléla. Après s'être fait longtemps attendre, 
Mokouaé sortit avec ses tambours et ses harmonicas, s'accroupit 
sur sa natte; son fils s'agenouilla devant elle, pour recevoir le 
crachat maternel. Puis nous vidâmes le sac des nouvelles. Ce fut 
bientôt fait. 

Le lendemain de bonne heure, nous débarquions chez Letsouélé, 
où notre cher Ngouana-Ngombé m'attendait avec mon cheval. Bien- 
tôt après, je rentrais à la maison, après presque trois mois d'ab- 
sence. — Ma pauvre femme avait été si malade, qu'elle ne comp- 
tait plus me revoir. Je la trouvai défaite et d'une faiblesse extrême. 

Mes canotiers retournèrent immédiatement à Séoma, pour 
chercher les charges qu'ils y avaient déposées, et dix jours plus 
tard tous les bagages étaient arrivés. Enfin ! Quel soulagement et 
quelle satisfaction ! Ces caisses viennent un peu de partout, de 
Londres, de Paris, du Cap, de Léribé, et s'étaient accumulées à 
Mangouato. Les unes sont des provisions commandées depuis 
trois et quatre ans ; d'autres ont été emballées à Léribé et en 
Europe depuis cinq à sept ans. Nous avions fini par ne plus les 
attendre. — Voulez-vous maintenant déballer avec nous? C'est le 
plaisir des marins ; c'est aussi celui des missionnaires, dans les 



390 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

pays lontains, et il n'y en a guère de plus vif. Mais aucune jouis- 
sance d'ici-bas n'est pure. Les crève-cœur sont souvent pour l'en- 
fant de Dieu une discipline d'autant plus nécessaire qu'elle est 
plus dure à accepter. — Voici une caisse attendue depuis deux 
ans ; on ne l'ouvre pas sans palpiter. Mais quel spectacle ! La 
pluie et les termites y ont pénétré. Il s'en exhale une odeur qui 
vous prend à la gorge. C'est un monceau de terre rouge devenue 
de la boue. En le grattant, on y trouve des lambeaux d'étoffe, 
tristes échantillons de robes et de vêtements qui n'existent plus, 
des bobines de coton, de la mercerie, des graines à tous les degrés 
de décomposition, des livres aussi, dont les feuillets rongés et 
illisibles ne peuvent pas même rappeler les noms des amis qui les 
ont envoyés. 

En voici une autre. C'est de la papeterie qui n'a pas été mieux 
respectée, et qui dépasse toute description. Une troisième et une 
quatrième, ce sont des provisions. Les confitures ont fermenté 
et coulé; cette masse toute noire et nauséabonde, ces boîtes de 
fer-blanc rouillées à jour, d'où découle une encre dont l'odeur 
vous repousse, c'est du riz, c'est du macaroni, du vermicelle, des 
choses de luxe, pour les temps de convalescence. En voici d'au- 
tres encore... Mais non, jetons à la voirie tout cela, et ces fruits 
secs fermentes, et ces biscuits pourris, tous ces déboires sans noms, 
dont le transport seul nous a coûté tant de soucis, tant de peine 
et surtout tant d'argent. Oublions-les si possible. Ce n'étaient pas 
des nécessités, puisque notre bon Père nous les refuse. 

Arrêtons-nous à loisir devant ces caisses bien faites, soigneuse- 
ment soudées, et qui n'ont pour nous que des surprises et de la 
joie. — Voici en effet des vêtements aussi frais que s'ils venaient 
directement du Bon Marché et de la Belle Jardinière, des provi- 
sions de toutes espèces en parfait état. Voilà des matériaux de 
photographie, des envois précieux de quelques réunions de cou- 
ture, et de nombreux souvenirs d'amis personnels. Il y a de quoi 
nous confondre, en faisant déborder nos cœurs de reconnaissance. 
Dieu est bon. 

Au milieu de nos déballages, un messager de Franz est venu 
m'annoncer que mon wagon s'est effondré au Loumbé, à mi- 
chemin de Séchéké. Une des roues, s'est complètement et irrémé- 
diablement brisée. Et pas de roue de rechange ! Tous nos wagons 
sont en piteux état. Les deux que j'ai achetés à Natal à mon 
retour d'Europe — et celui-ci en est un — sont complètement 
finis. Le climat les dessèche et les disloque, le sable et la pluie 
font le reste. C'est désolant. Il nous faudrait des chariots légers 



LA MISSION A SÉFOULA. 3gi 

tout en fer, comme on en fait en Angleterre. Dans le cas présent, 
la seule alternative qui nous reste, c'est d'envoyer notre ami 
Waddell pour remettre de son mieux le wagon sur pied et rame- 
ner ici. 

La question de nos transports, de Séchéké à Séfoula surtout, 
sera toujours une montagne : les chemins sont peu praticables, les 
bœufs meurent, les voitures se brisent. Mais qu'on se le dise 
bien, la voie du fleuve sera longtemps encore un pis aller, un 
moyen tout à la fois peu sûr et très dispendieux. Je vous laisse 
à penser ce que peut être la charge d'une pirogue de — en 
moyenne — 25 à 3o pieds de long, par un pied et demi, deux 
pieds tout au plus à sa plus grande largeur, surmontée de quatre 
ou cinq hommes, six même, encombrée du petit bagage de cha- 
cun d'eux, et des provisions de bouche d'un long voyage. J'avais 
les canots du roi, le sien propre qu'il ne prête à personne, mais 
on ne peut pas toujours y compter. 

Cette difficulté-là aussi, comme tant d'autres, s'aplanira. J'en 
suis certain. 

En terminant, aimeriez-vous que je vous communiquasse un e 
petite lettre de bienvenue que Léwanika m'écrivait à mon retour? 

«Je te salue, me disait-il, je te salue d'un cœur joyeux, puisque 
j'apprends que tu es de retour et en bonne santé. Ici il y a, comme 
toujours, beaucoup de malades; mais moi je me porte assez bien. 
Je me réjouis de ce que tes bagages sont arrivés sans accident. 
J'avais grand'peur qu'ils ne se mouillassent. Tes bateliers sont 
venus en corps me saluer et chouaéléla. Us avaient tous mis leurs 
couvertures blanches de coton, les stetsiba de calicot, et les mou- 
choirs rouges que tu leur as donnés. En les voyant, tout le monde 
a dit : « C'est cela, on voit bien qu'ils ont voyagé avec le moronti! » 
Mais moi qui savais par toi ce que tu leur as donné, je remarquai 
qu'ils en avaient caché une partie. Je leur ordonnai d'apporter le 
tout au lékhothla, les menaçant de leur confisquer tout, s'ils agis- 
saient avec ruse. Je voulais que tout le monde vît que tu paies 
bien les gens qui te servent. Ils m'ont obéi, et je les ai répriman- 
dés. Les ba-Rotsi sont des menteurs. 

« Quant aux affaires, ici, elles ne manquent pas. H y a trois 
questions qui me préoccupent surtout : celle des sorciers, celle 
de la bière et celle des adultères. Les ba-Rotsi d'autrefois, nos 
pères, ne brûlaient pas les sorciers; ils respectaient les femmes 
d'autrui et ne connaissaient pas la bière. C'est aux ma-Kololo 
que nous devons tout cela. J'ai convoqué un pitso. Si les ba- 
Rotsi n'entendent pas raison, c'est dire que je ne suis plus leur 



3§2 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

roi, et que je ne suis plus rien. Dans ce cas, il y aura du trouble, 
car je suis déterminé à agir. Les ba-Rotsi me tueront-ils ? ou bien 
me chasseront-ils du pays? — Tu le sauras bientôt. Peut-être 
que ton Dieu que tu pries entendra. Je n'ai pas peur d'une révo- 
lution ; arrive que pourra. Mais si je suis en vie, et si je suis le roi 
du pays, il faut que j'extermine le jugement des sorciers (qui se 
fait par l'eau bouillante, le poison et le feu), l'adultère, le vol et 
l'ivrognerie. 

« Likokoane me tourmente, il veut épouser une seconde femme. 
Je m'y oppose. Sépopa, lui aussi, est toujours après Mondé, sa 
sœur (sa cousine). Il n'abandonne pas son mauvais train. C'est 
Sasa qui le pousse au mal. » 



XXXVIII 



Le caractère des ba-Rotsi. — Constructions. — Concession d'un terrain. — Travaux 
de drainage. — L'évangélisation à la Vallée. — Retour de Séajika. — L'école. — 
Insalubrité de la Vallée. — Nos filles et nos garçons. — Litia. — Vente de livres. 
— Rapports avec Léwanika. — Un village de sorciers. 



Séfoula, août. 

Il est indispensable de jeter de temps en temps un regard en 
arrière et de tâcher d'avoir une vue d'ensemble de notre situation 
et de l'état de l'œuvre. 

Une des sources de nos difficultés, c'est tout d'abord le carac- 
tère des tribus sauvages parmi lesquelles nous vivons. Avilis par 
l'esclavage sous les ma-Kololo, encore peu faits au pouvoir, les 
ba-Rotsi, il faut bien l'avouer, n'ont pas de noblesse de caractère, 
et, parmi les tribus qu'ils oppriment plus qu'ils ne les gouvernent, 
leur nom est un épouvantail et le synonyme de la fourberie et de 
la cruauté. Si jamais, en venant au Zambèze, nous avions compté 
sur des populations douces, s'émerveillant de tout et avides d'ins- 
truction, nous serions amèrement déçus. Mais nous savions mieux. 
Un ou deux chapitres de leur histoire nous avaient déjà préparés 
à voir dans les ba-Rotsi des sauvages sordides et farouches « dont 
les pieds sont légers pour répandre le sang ». C'est pourquoi une 
connaissance plus intime, un contact personnel et de chaque jour 
avec eux, ont tenu notre courage en éveil et trempé notre foi. 
Oui, si nous demeurons parfois comme ahuris en présence de tant 
de corruption et de duplicité, si nous nous demandons tristement 
comment la vérité pourra jamais pénétrer, à travers cette masse 
de superstitions et de ténèbres, jusqu'à ces intelligences et à ces 
cœurs paralysés, et atteindre ces consciences dont l'existence 
paraît presque douteuse, une chose nous soutient pourtant, c'est 
la foi : la foi que nous avons en Dieu et en ses promesses, la foi 
dans la puissance de l'Evangile que nous prêchons, la foi aussi 
dans la mission que le Maître nous a confiée. 

Les débuts de notre œuvre à Séfoula vous sont connus. Le 
choix même du site avait été déterminé lors de mon tout premier 
voyage à la Vallée et après sérieuse considération. A mon second 
voyage, la seule raison qui me fit incliner pour Kanyonyo, c'était 



3(j4 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

la proximité de la capitale. A notre arrivée définitive, un an plus 
tard, nous trouvâmes le vallon de Kanyonvo littéralement couvert 
de champs cultivés que le roi avait pourtant promis d'enlever. 
Notre établissement là, dans de telles conditions, était absolu- 
ment impossible. Cela trancha la question en faveur de Séfoula. 
Ce n'est pas que Séfoula présentât beaucoup d'attraits. Je l'ai dit 
ailleurs, ce n'était qu'une dune de sable noir, couverte de brous- 
sailles incendiées et d'arbres mutilés, de l'aspect le plus triste. 
Au pied coulait le ruisseau à travers un vallon fangeux et des 
jungles impénétrables. Aujourd'hui encore, malgré tous nos tra- 
vaux de déblayage, les broussailles tendent toujours à repousser 
et à reconquérir leur terrain. 'Cela donne à l'endroit un air peu 
civilisé, peu séduisant. Toutes nos constructions y sont provi- 
soires, comme à Séchéké. Le presbytère est une petite chaumière 
de deux chambres, avec cuisine et paneterie, élevé si à la hâte 
dans des circonstances si adverses, qu'elle a déjà menacé ruine 
plus d'une fois. 

Les dépendances se composent d'un atelier, d'un hangar, d'un 
magasin, des bercails indispensables, et enfin, d'un « tabernacle » 
qui nous servira de maison d'école et de temple, mais dont la 
construction n'est pas tout à fait terminée. Ce dernier local pourra 
aisément abriter un auditoire de 35o à l\oo personnes. Que je 
rende ici hommage au zèle, à la bonne volonté, au dévouement 
humble de notre ami Waddell. Pour tous ces travaux, qui sont 
loin d'être de son ressort, il m'a été d'un secours dont je ne sau- 
rais assez bénir Dieu. J'ai profité du court séjour de M. Middle- 
ton à Séfoula pour faire des briques. Mais cette tentative n'a pas 
produit de résultats satisfaisants. Pour la qualité, ces briques, 
qu'on faisait à une lieue de la station, ne sont nullement en pro- 
portion de ce qu'elles nous ont coûté ; elles sont mal faites, mal 
cuites et d'une utilité douteuse. 

J'ai, sans peine, obtenu du roi, pour la station, la concession 
d'un vaste terrain en friche, et, pour cela, nous avons eu la grande 
satisfaction de ne déposséder personne. A son arrivée, M. Goy 
s'est occupé du drainage d'une partie du vallon. Il a, sur un par- 
cours de 800 à 1,000 mètres environ, détourné le ruisseau, travail 
que la nature sablonneuse du terrain rendait assez facile. Il avait 
même commencé à faire un taillis de la jungle et des fourrés. Si 
notre frère avait prolongé son séjour à Séfoula, il est probable 
qu'il eût complété ce travail à sa satisfaction. A son départ, nous 
avons dû, nous, le reprendre, et, en quelque mesure, le refaire. 
Pour assainir ce terrain spongieux, il nous a fallu creuser l'ancien 



LA MISSION A SÉFOULA. 3()Î5 

lit de la rivière, déraciner les arbres qu'on n'avait que coupés. 
C'est un travail immense qui n'est guère que commencé, mais 
que j'ai l'intention de poursuivre dans la mesure de mes res- 
sources et de mes forces. Voilà, en peu de mots, ce qui concerne 
les travaux matériels qui se sont faits à Séfoula depuis deux ans 
et demi que nous y sommes. Quant à ce qu'il y a encore à 
faire, il est évident que, dans nos circonstances actuelles, à 
mon âge et sans aide, M. Waddell excepté, je ne puis songer 
à entreprendre beaucoup. Une maison d'habitation est devenue 
d'une nécessité impérieuse, et, bon gré mal gré, je devrai m'en 
occuper. 

Un travail important et que j'ai fortement à cœur, c'est un petit 
canal de 8 à 10 kilomètres, qui doit mettre la station de Séfoula 
en communication directe avec le Zambèze. Après un premier 
essai qui nous a encouragés, les travaux ont été commencés à la 
fin du mois de mai, mais entravés par le manque de bêches. 
Ngouana-Ngombé en a pris la direction. Et rien ne nous réjouit 
comme de voir le respect dont tous les ouvriers l'entourent mal- 
gré son jeune âge, et l'esprit de soumission, d'activité et d'entrain 
qui règne parmi eux. C'est que jamais aussi Ngouana-Ngombé ne 
commence sa journée de travail sans d'abord implorer avec toute 
sa bande la bénédiction de Dieu. C'est une douce compensation 
pour nous, qui nous sommes privés de ses services. Cette com- 
pensation, il nous la fallait. Mais si le canal réussit, il est impos- 
sible d'en exagérer les avantages pour l'évangélisation du pays, 
nos communications et transports. 

Quant à l'œuvre proprement dite, elle s'est, dès le commence- 
ment, imposée à nous comme œuvre d'évangélisation et d'ensei- 
gnement en même temps. Au milieu de toutes nos vicissitudes, 
nous avons essayé de faire marcher ces deux branches de front. 
U évangélisafion présente des difficultés particulières. Il n'y a 
point à la Vallée de grands centres de population. Les villages ne 
sont que des hameaux égrenés dans les marécages qui bordent la 
plaine, et généralement d'un accès peu facile. Et puis la plupart 
des ba-Rotsi changent plusieurs fois de résidence dans la même 
année. Ils vivent dans leurs marais quand ils y cultivent le maïs, 
les patates, le manioc, etc. ; plus tard, ils s'en vont dans les dunes, 
ravager un coin de forêt pour y semer du millet, — sans parler 
de la chasse, de la pêche, des corvées qu'on leur impose, qui né- 
cessitent des absences fréquentes et plus ou moins longues. Du 
reste, rien de moins stable qu'un village dans ce pays ; les ba- 
Rotsi déménagent avec la plus grande facilité du monde et pour 



30,6* SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

le moindre prétexte. Depuis bientôt trois ans que j'évangélise ré- 
gulièrement les environs de Séfoula, nous n'avons pas encore 
réussi à former le noyau d'un auditoire sur lequel nous puissions 
compter. Nous n'avons guère d'auditeurs que quand j'ai réussi le 
samedi dans mes courses. C'est tout au plus si j'ose parler de 
deux ou trois femmes dont l'assiduité est à peu près la seule chose 
qui nous donne un peu d'espoir. S'il y avait un progrès à men- 
tionner, ce seraient peut-être l'attention et le sérieux avec lesquels 
on écoute la prédication. De conversions, hélas ! point encore ! 
Nous sommes toujours la voix qui crie dans le désert. Il est une 
exception, une seule, celle de Ngouana-Ngombé, dont la profes- 
sion ne s'est jamais démentie depuis dix-huit mois qu'il s'est con- 
verti. Je dois parler de ce cher garçon en termes d'autant plus 
mesurés que, par son affection, son dévouement et sa fidélité, il 
est pour nous une des grandes bénédictions que Dieu nous ait 
accordées au Zambèze. 

Une autre joie, qui n'est pas tout à fait sans mélange, c'est le 
retour de Séajika. Nous l'attribuons surtout aux bonnes disposi- 
tions du roi qui, depuis longtemps, lui a imposé la tâche de lui 
enseigner à lire et de prêcher le dimanche. Léwanika, renonçant 
lui-même au mpoté, a aussi imposé la tempérance au prédicateur 
de son choix. Nous aurions voulu que le retour de cet enfant pro- 
digue fût indépendant de telles influences ; nous aurions voulu 
chez lui plus d'humilité, plus de cette tristesse qui est selon Dieu, 
et moins de calcul ; nous aurions voulu, du moins, constater des 
fruits convenables à la repentance. Il peut être sincère, mais sa 
sincérité n'a pas encore passé au creuset de l'épreuve. Jusqu'alors 
nous devons accepter sa profession pour ce qu'elle vaut et en tirer 
le meilleur parti possible. Karoumba, lui, est un courtisan jaloux, 
mécontent et aigri. 

L' école a été, sans contredit, le point le plus saillant de l'œuvre 
de Séfoula. Ce n'était d'abord qu'une bande de jeunes bandits 
qui ne respectaient pas plus notre propriété que celle des passants 
qu'ils détroussaient à l'envi. Leur établissement était un nid d'af- 
freuse corruption. A Aaron revient l'honneur d'avoir fondé notre 
école avec ces matériaux bruts. Tâche ingrate s'il en fut, mais 
pour laquelle il avait des aptitudes spéciales. Depuis son départ 
et malgré toutes nos craintes, l'école a, jusque dernièrement, 
suivi une marche ascendante, et le nombre de nos élèves s'est 
élevé jusqu'à 107. 

Un grand changement s'est aussi opéré dans les dispositions 
de nos garçons. Ils se sont appliqués à nous rendre la tâche facile, 



LA MISSION A SÉFOULA. 3 97 

et tous ils se sont sans peine soumis à la discipline de l'école. Ce 
qui nous a malheureusement manqué et nous manque encore, 
c'est le matériel indispensable à renseignement. Tout récemment 
encore, nous n'avions, tout bien compté, que sept livres de lec- 
ture et six ardoises. Nos élèves écrivent sur le sable, et un cou- 
vercle de caisse recouvert d'un morceau de toile cirée fait l'office 
de tableau noir. Et ainsi du reste. Gela complique extrêmement la 
besogne, et il faut s'ingénier chaque jour pour occuper tout ce 
monde sans ennui pendant trois heures. 

Depuis quelque temps, il s'est manifesté en faveur de l'école 
un mouvement remarquable. Le roi a donné le branle, en nous 
demandant avec instance de recevoir dans notre maison cinq de 
ses filles et futures belles-filles, ce qui a porté à huit le nombre de 
celles qui vivent chez nous. L'une d'elles vient de mourir chez 
ses parents. Outre les trois garçons que le roi nous a donnés, nous 
en avons quatre autres que la persistance de leurs parents nous a 
forcés de recevoir aussi pour les instruire. Mais nos ressources 
personnelles, comme nos forces, sont limitées, et nous avons dû 
refuser cinq ou six demandes de parents qui, en vrais ba-Rotsi, 
ne se tiennent pas pour battus et nous importuneront encore à 
mon retour de Kazoungoula. Que faire, dites-moi?... Je ne vou- 
drais pas affirmer que ce mouvement-là fût tout à fait désinté- 
ressé ; non, mais il est à noter. Les parents ont la plus grande 
répugnance à envoyer leurs enfants à l'école sous l'égide des fils 
du roi. Ils disent qu'ils perdent leur indépendance, qu'ils devien- 
nent des esclaves avant le temps, qu'on leur rend la servitude 
dure, et qu'on les nourrit mal, ce qui est parfaitement vrai. Avec 
ces sept garçons et ces sept filles sur les bras, sans compter nos 
domestiques et un nombre plus ou moins grand d'ouvriers, il 
vous est facile de comprendre que notre tâche n'est pas légère. 
Ce qui s'impose toujours plus à nous, comme j'ai déjà eu l'occa- 
sion de le dire ailleurs, c'est, à Séfoula, la fondation de deux 
bonnes écoles pour garçons et pour filles. Le vaste terrain qui 
nous a été concédé, s'il était cultivé en vue de ces établissements, 
pourrait nous permettre de les entretenir à peu de frais. 

Ce qu'il nous faut avant tout, c'est un personnel spécial et dé- 
voué, et alors cette œuvre pourra se faire d'une manière sérieuse 
et satisfaisante. Quant à nous, nous ne suffisons pas. La crainte 
qui me hante, c'est que nous laissions échapper l'occasion, peut- 
être unique, de nous emparer de lajeunesse, et de donner à notre 
mission un affermisse ment et une extension que nous pourrions 
désirer en vain plus tard. Soyons sur nos gardes. D'autres plus 



398 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

riches, plus énergiques et plus sages, ne manqueront pas de re- 
marquer nos fautes et de profiter de circonstances extraordinaire- 
ment favorables que nous négligeons aujourd'hui. Le sujet mérite 
sans retard la considération la plus sérieuse. 

Ceci m'amène à faire une autre remarque. La Vallée propre- 
ment dite, avec ses lagunes et ses marécages, n'est pas habitable 
pour les Européens, et le mode de vivre des ba-Rotsi et leur or- 
ganisation sociale y rendent impossible un établissement mission- 
naire, tel qu'on le conçoit généralement. D'un autre côté, le 
morcellement de la population et la répugnance invincible des 
ba-Rotsi pour nos coteaux boisés isolent une station missionnaire 
et créent pour l'œuvre des difficultés qu'on ne connaît pas ailleurs. 
Nous venons d'en avoir un exemple frappant. Un temps fut où 
nous crûmes à la possibilité de rapprocher la capitale de Séfoula; 
mais les ba-Rotsi sont des amphibies ; nous, nous vivons dans le 
sable : il y a donc incompatibilité, et la question n'a pas fait de 
chemin. Quand Léwanika vint placer son fils à Séfoula même, 
nous nous bercions de l'espoir que son établissement était per- 
manent. Pas du tout. La passion du mo-Rotsi pour la plaine 
dénudée et la rivière l'a emporté. Aujourd'hui, on fonde à huit 
kilomètres le grand village de Litia, dont le roi veut faire la troi- 
sième capitale du rovaume. C'est pour nous un temps de crise 
dont, à distance, il vous est peut-être difficile de saisir toute la 
portée. 

Je ne dis rien de l'opposition que la reine Mokouaé et la 
princesse Katoka ont fomentée contre nous. La tourmente est 
passée, et tout annonce que notre école va prendre un nouvel 
élan . 

Mon incessante prière, c'est que l'œuvre de Dieu s'affermisse 
et prospère entre nos mains ! 



Séfoula, 24 décembre. 

Vous nous savez seuls à Séfoula depuis plus d'une année. L'é- 
cole absorbe la plus grande partie de mon temps. Quand je ne 
suis pas à l'école, je visite les villages avoisinants. Et, en dehors 
de ces deux branches, les plus importantes de l'œuvre, une foule 
de petits devoirs se disputent et endettent mon temps. Dans un 
isolement comme le notre, c'est certainement une grande béné- 
diction que d'être très occupé ; mais c'est pénible de sentir qu'on 
ne suffit pas à la tâche, qu'on fait peu et qu'on ne fait rien de 



LA MISSION A SÉFOULA. ^99 

bien. Le temps s'envole on ne sait comment. C'est souvent le noir 
dans l'âme que nous faisons le soir le bilan du jour. Et cependant, 
nous nous sentons l'un et l'autre si fatigués, que nous soupirons 
toujours après l'heure du coucher. Est-ce le climat ou la paresse? 
J'essaie bien de devancer le jour ; mais c'est alors le seul moment 
que je puisse appeler mien, et il passe vite. 

Ma chère femme ne peut pas m'aider dans l'école comme elle 
le faisait il y a six mois. Elle n'est pas forte, elle est souvent ma- 
lade. Et les charges de notre établissement tendent toujours à 
augmenter plutôt qu'à diminuer. Ainsi, cette année, nous avons 
deux filles du roi de plus sous notre toit. Ces neuf filles, on le 
comprend, donnent du travail et du souci à une maîtresse de 
maison. Ce sont déjà les matériaux d'une pension. Et il faudrait 
qu'une dame pût s'en occuper exclusivement. Outre les filles, 
nous avons des garçons, comme vous le savez. Je ne parle pas de 
nos vachers et domestiques, mais de garçons .qui sont chez nous 
pour s'instruire. Parmi eux se trouvait un mo-Mbounda que nous 
aimions beaucoup. Mais les ma-Mbounda sont terriblement sau- 
vages et indépendants ; ils ne pouvaient souffrir de voir un des 
leurs se métamorphoser, croyaient-ils, en un blanc. Ses parents 
lui ont cherché une femme — une enfant — et ils ont tant fait 
que le pauvre garçon nous a quittés. Nous en avons un autre, que 
nous considérons comme l'exaucement de nos prières/ C'est un 
mo-Choukouloumboué, Nyondo, qui peut avoir i5 ou 16 ans. 
Marmiton du roi, il accompagnait souvent son maître dans ses 
visites à Séfoula. Et quand j'allais à Léalouyi, il ne manquait 
jamais aux réunions. Je ne veux pas dire qu'il ait des besoins re- 
ligieux, le cher garçon ; cela viendra, j'espère ; mais il avait un si 
vif désir de s'instruire, qu'il demanda au roi de le laisser venir 
chez nous. Comment lui fermer la porte ? Il apprend avec tant de 
zèle que bientôt il lira couramment. Nous entourons ce jeune 
homme de beaucoup de prières. Qui sait si Dieu ne l'aurait pas 
choisi pour porter l'Evangile dans son pays natal à ses sauvages 
compatriotes ? — Depuis que je vous ai écrit la dernière fois, plu- 
sieurs bandes de ma-Choukouloumboué sont venues faire leur sou- 
mission et rendre hommage au roi des ba-Rotsi. Léwanika les 
envoie généralement à Séfoula, ce qui nous donne l'occasion de 
leur parler et de leur montrer quelque bonté. 

C'est une tribu qui nous intéresse profondément et parmi la- 
quelle nous espérons voir, d'une manière ou d'une autre, pénétrer 
l'Evangile. 

Nous avons un autre jeune homme dans notre maison, non 



4ûO SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

moins intéressant. Il peut avoir 16 ou 17 ans. C'est Litia lui- 
même, le fils de Léwanika. Lui aussi a soif d'instruction, et il est 
bien doué. Depuis longtemps, il nous suppliait de le recevoir 
comme membre de notre grande famille. Son père, qui ne lui re- 
fuse rien, joignait ses instances aux siennes. Il faut connaître les 
natifs pour comprendre les raisons de notre refus. Nous avions 
peur de la suite de ce jeune prince, de son autorité à côté de la 
nôtre dans notre maison. Sa persistance finit par nous ébranler. 
« Je serai pour toi un autre Ngouana-Ngombé, me disait-il, je 
ferai tout ce que tu me diras, je ne serai pas un Ngouana moréna 
(un prince), mais un mochimane (un serviteur) ; si seulement 
vous vouliez me recevoir ! Pourquoi avez-vous reçu Nyondo 
(le mo-Choukouloumboué dont j'ai parlé plus haut) et pas moi? 
J'avais pourtant demandé longtemps avant lui !... » Le pauvre 
garçon, malheureux dans son village, passait toute sa journée 
chez nous, s'associant à tous les travaux manuels possibles, s'in- 
téressant à tout comme un enfant de la maison ; rien n'est au- 
dessous de lui. Son bonheur, quand il me quitte, c'est de lire 
avec Ngouana-Ngombé et de partager sa nourriture avec lui. 
Comment ne pas céder? Avec tout cela, Litia n'est pas très 
communicatif, et longtemps nous nous sommes perdus en con- 
jectures sur les vraies raisons qui l'attirent vers nous. Nous 
croyons parfois qu'il a des besoins religieux dont lui-même, 
peut-être, ne se rend pas bien compte. Son père voudrait l'en- 
voyer à Mangouato pour voir un peu le monde. Mon désir, à 
moi, serait de l'envoyer à Morija. 

Après avoir parlé de Litia, il est naturel que je vous dise un 
mot de notre école. Je l'ai recommencée à mon retour de Séchéké; 
mais nous n'avons pas encore réussi à rassembler nos cent et 
quelques élèves d'il y a six mois. Le chiure actuel n'est que de 
70, c'est donc 37 de moins. Sous certain rapport, cette diminu- 
tion est un avantage. L'esprit qui règne parmi « nos enfants » est 
excellent. Un fait bien réjouissant, c'est leur passion pour la lec- 
ture. Un jour de vacances, c'est pour eux un jour de privation, et 
généralement ils assiègent ma porte et encombrent ma véranda 
pour obtenir le prêt des livres d'école, dont, soit dit en passant, 
nous sommes obligés de prendre grand soin. 

Parmi nos bagages, j'apportais de Séchéké une petite caisse de 
livres ; deux Bibles seulement, dont l'une fut publiquement pré- 
sentée au roi, et l'autre réservée pour notre premier converti. 
Mais du moment qu'ils surent que les Nouveaux Testaments et 
les cantiques étaient en vente, nos élèves en jubilèrent. L'un 



LA MISSION A SÉFOULA. [\0 1 

amena son bœuf, un autre alla demander un veau à son père, et 
pour chacun on fit un petit paquet de livres et de vêtements de la 
valeur de son animal. Vous auriez dû voir un charmant petit gar- 
çon venir tout joyeux, l'autre jour, m'annoncer qu'il avait amené 
sa génisse. Bientôt après, en effet, une jolie bête de deux ans 
qambadait dans la cour. Toute l'école était là. Et quand j'apportai 
les livres avec une chemise et des morceaux d'étoffe, ce fut une 
exclamation générale de surprise. Notre petit bonhomme, lui, 
avait les yeux pétillants de joie, et il n'eut pas plutôt les livres en 
main, qu'il sautait et gambadait comme sa génisse et courait au 
village, suivi de tous ses camarades 1 . 11 ne faudrait pas exagérer 
ma pensée, et voir déjà un réveil parmi ces enfants. Non, mais le 
germe peut être là. Pour nous, c'est merveilleux que des enfants 
païens, qui savent à peine lire, désirent posséder la Parole de 
Dieu. C'est non moins merveilleux que leurs parents païens leur 
fournissent les moyens de se les procurer, eux qui ne savent rien 
de l'Evangile. Aussi bien, nos cultes journaliers et nos réunions 
du dimanche ont-ils pris un attrait tout particulier. Chacun suit la 
lecture dans son livre, chacun se sert de son livre de cantiques. 
Il y a quelque chose de réel maintenant dans ce que nous faisons, 
et ces chers enfants y prennent un intérêt personnel. Dimanche 
dernier nous comptions dix-neuf Nouveaux Testaments et autant 
de cantiques ou plus au service. Et ce mouvement se continue. Il 
se continuera probablement, jusqu'à ce que tous ceux qui savent 
lire soient pourvus. 

Nos rapports avec Léwanika sont des plus agréables. Il n'a pas 
encore eu ce réveil de la conscience que nous demandons pour 
lui, mais Dieu a incliné son cœur vers l'Evangile. Si nous y con- 
sentions et si nous le pouvions, nous aurions tous ses enfants 
dans notre maison. Non content de parler d'exemple, il voudrait 
pousser les ba-Rotsi (il n'est pas encore question chez lui des 
serfs) dans la bonne voie. C'est pour cela que, pendant mon ab- 
sence, il cherchait conseil auprès de ma femme. Il voulait, disait- 
il, construire une grande prison. Elle se composerait, ne disons 
pas de cellules, mais de trois grandes pièces : l'une serait la pri- 
son des adultères, l'autre celle des ivrognes, et la troisième celle 
des accusateurs des sorciers. Depuis lors, il a fait une commande 
de menottes et de chaînes. Il a aussi convoqué un pitso dont il 



i. Dix-huit petits veaux furent ainsi achetés, qui ont formé un bel attelage. La peste 
bovine les avait épargnés et M mB Goy devait s'en servir pour voyager du Zambèze à 
Palapchoué. — Décembre 1896. 

HAUT-ZAMBÈZE. 26 



l\02 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

m'a communiqué le résultat dans une lettre amusante. Je lui avais 
conseillé de restreindre son action quant à la bière, pour ne pas 
compromettre son autorité. Il fut décidé qu'on ne brûlerait plus 
les sorciers et qu'on ne se servirait plus du moati ; mais qu'un vil- 
lage spécial serait fondé — et il est actuellement fondé — où le 
roi enverrait vivre tous ceux qui sont accusés de sortilège, quels 
qu'ils soient et à quelque partie du royaume qu'ils appartinssent. 
Comment goûtez-vous l'idée d'une communauté de sorciers ? Gé- 
néralement, ceux qu'on accuse de maléfices sont de mauvais cou- 
cheurs. Le nouveau village n'est pas loin d'ici. Quant aux adul- 
tères, quelle réforme d'Hercule ! 11 a commencé par sévir contre 
un jeune homme de sang royal. Aussitôt, grande indignation 
parmi les ba-Rotsi. Un serf dans les liens, passe encore, mais un 
mo-Rotsi pur sang, un parent même du roi ! Léwanika y pen- 
sait-il ? Katoka, la sœur du roi, alla publiquement délier le 
jeune homme. Le roi, indigné, le fit attacher de nouveau; mais 
l'opposition et les murmures dépassaient la mesure de sa force 
de résistance, et quand la reine Mokouaé envoya des messagers 
pour délivrer ce mo-Rotsi, Léwanika les laissa faire. 

Il vous souvient que, l'an passé, il avait construit sa capitale 
du Mounda (l'inondation) tout près d'ici. Malheureusement, la 
crue des eaux fut si faible qu'il ne put pas quitter Léalouyi. Cette 
année, elle s'annonce mieux et on rebâtit le village. Quand ces 
lignes vous arriveront, Léwanika sera encore dans notre voisi- 
nage. Je demande instamment les prières des amis de notre mis- 
sion pour que cette saison soit bénie et que l'évangélisation porte 
des fruits. Nous ne cessons de demander à Dieu la conversion de 
Léwanika. 

Nous avons entrepris un travail formidable, celui d'un canal qui 
doit nous mettre en communication avec le fleuve et, par ce 
moyen, nous faciliter l'évangélisation de la Vallée. Ngouana- 
Ngombé a mis à ce travail toute l'énergie, la persévérance, la 
force de volonté dont Dieu l'a doué. C'est admirable de voir ce 
jeune homme conduire une bande d'ouvriers et leur commander 
le respect comme il le fait. Le canal est aux deux tiers achevé; 
les travaux seraient finis l'année prochaine si nous n'étions à court 
de bêches. Il nous a fallu refaire aussi les travaux de drainage 
qu'avait commencés M. Goy. Pour la troisième fois, nous avons 
essayé de semer du blé européen. La première année, nous avons 
à peine récolté notre semence ; l'humidité du marécage d'abord, 
le soleil ensuite, ont fait manquer la récolte. La seconde année, 
nous avons récolté notre semence, et un peu plus. Cette année, 



LA MISSION A SÉFOULA. 4û3 

nous avons mieux réussi, et la moisson a doublé notre semence. 
Nous avons récolté un sac et demi de blé. L'année prochaine, si 
Dieu nous garde, notre terrain sera mieux préparé, et nous au- 
rons un peu plus d'expérience ; donc, avec la bénédiction d'En- 
Haut, nous espérons une meilleure moisson. Le jardinage, hélas ! 
personne ici n'a le temps de s'en occuper, et lors même que Litia 
m'v donne un bon coup de main au besoin, nous n'avons pas 
de légumes. 



XXXIX 



Le nouvel an à Séfoula. — Une fête d'école. — Hôtes royaux. — La lanterne magique. 
— L'influence européenne. — Progrès sociaux. — D'où viendra le secours ? — Un 
anniversaire. 



Séfoula, 6 janvier 1890. 

D'un bond nous voici en plein dans une nouvelle année ! Que 
de pensées, que de réflexions se pressent dans mon esprit et 
courent sous le bec de ma plume ! 

Le grand événement de notre petit monde, c'est notre fête 
d'école du jour de l'an. On en parlait beaucoup autour de nous, 
de cette fête. J'avais peu d'entrain, et ma femme était malade. 
Je redoutais un fiasco. Mais c'est étonnant comme le devoir vous 
maîtrise et vous pousse. Il vous force parfois même à vous 
oublier, ce qui est une grande bénédiction. Le roi me signifia son 
intention de venir avec une foule de gens. Il m'écrivait la veille 
dans un style amusant : « Je suis un grand roi, j'arrive avec 
quatre de mes princesses (ses femmes), avec de grands person- 
nages et une suite nombreuse. Aussi je me demande comment 
tu vas t'en tirer pour recevoir dignement toutes ces foules. » 

En effet, nous sommes envahis, et ce n'est pas peu dire quand 
il s'agit de gens sans discrétion. Le roi m'a gracieusement envoyé 
un bœuf, je lui ai rendu le compliment en lui en offrant un des 
miens. J'en ai abattu deux autres, puis, avec une distribution 
libérale de millet, de farine de manioc et de lait caillé, nous 
avons réussi à faire face aux exigences de l'hospitalité. 

Le jour de l'an, après un court service, nous eûmes un examen 
public se composant surtout de lecture, chants et récitations. 
Léwanika, son livre à la main, suivait la lecture avec un grand 
intérêt, reprenant ici, encourageant là, car les examens, si in- 
signifiants qu'ils soient, rendent nerveux même les enfants du 
Zambèze. Suivit une distribution générale d'étoffes, livres, cahiers, 
jouets, puis vinrent des jeux pleins d'entrain et dont notre ami 
Waddell était l'âme. Il essayait même d'enseigner à nos élèves 
le cricket, le fameux jeu national britannique. Un repas copieux, 
et, le soir, une exhibition de la lanterne magique, close par un 



LA MISSION A SÉFOULA. l{05 

coup de canon 1 , terminèrent cette belle journée. Tout s'est 
passé calmement et naturellement. Après la distribution de nos 
cadeaux, Léwanika, qui n'est rien moins qu'orateur, a harangué la 
foule qui se pressait devant notre véranda, et a surtout tancé 
nominativement certains chefs qui n'ont pas encore envoyé 
d'enfants à l'école. 

Le reine Mokouaé n'est arrivée que le lendemain, en grand 
style elle aussi, — elle est une grande reine ! Donc la fête s'est 
prolongée en son honneur. Nous avons même eu une deuxième 
séance de lanterne magique, une des mieux réussies que j'aie 
encore eues. C'est la première fois que j'ai pu intéresser mes 
gens à des choses sérieuses. C'était beau, au lieu du calme plat 
d'autrefois, d'entendre nos enfants s'écrier à l'envi : « Oh ! c'est 
Abraham offrant Isaac en sacrifice ! Voyez donc les liens, le 
couteau, l'ange, le bélier !» — « Regardez donc, c'est Joseph, 
il songe... on le vend !... il est en prison !... Et ce grand seigneur, 
c'est encore lui, Joseph... » Cette soirée m'a fait du bien, elle 
m'a encouragé. 

Le dimanche, notre temple était comble, l'auditoire était si 
pressé, si compact, que nous l'avons estimé à 5oo personnes à 
peu près. C'est la première fois que je montais dans ma chaire de 
roseaux. Je n'en ai jamais occupé de plus confortable, même en 
Europe. Mokouaé, et avec elle bien d'autres aussi, s'étonnaient 
fort que je ne la partageasse pas tout au moins avec « le roi, mon 
frère et mon ami ». Le roi, lui, était troublé par d'autres pensées. 
Il ne pouvait admettre que les femmes entrassent avec les hommes 
dans cette maison. « Impossible ! me disait-il, elles s'assiéront 
dehors, se grouperont aux fenêtres avec Mokouaé et mes femmes, 
et nous, hommes, nous remplirons l'église. — Non, non, lui dis-je, 
la maison de Dieu est pour tous, et les femmes occuperont comme 
toujours le côté qui leur est réservé. » Il argumenta, claqua de la 
langue, mais vit bientôt qu'il n'avait rien à gagner. J'avais souvent 
discuté la question chez lui sans résultat; ici, j'étais chez moi. 

Du reste, le coup d'œil que présentait la congrégation était de 
nature à frapper quelqu'un de plus blasé. Mokouaé, quelques-unes 
de ses sœurs, les femmes du roi, et nos quinze ou seize jeunes 
filles, toutes vêtues de robes aux brillantes couleurs, formaient 
auprès de M me Coillard un groupe intéressant, tandis que bon 



i. Un canon ! de petit calibre, mais un canon quand même, que des marchands 
portugais avaient apporté et vendu au roi ; celui-ci n'en avait cure, et le laissait sur 
la place à moitié enfoui dans le sable et le jouet des enfants. Je l'obtins sans peine et 
l'emportai à Séfoula. Mon canon ! 



4û6 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

nombre de femmes qui ne peuvent ou n'osent pas encore s'habiller 
à l'européenne, avaient ceint sur leurs têtes le mouchoir dont les 
hommes réclament encore l'usage exclusif. Le roi en parut frappé. 
Quand nous entrâmes, ses vieux courtisans donnèrent le signal, 
et toute l'assemblée se mit à frapper des mains. Je fus vite sur les 
degrés de la chaire, et imposai silence, leur rappelant que c'était 
là la maison de Dieu, où l'on ne connaissait que Lui seul, et 
qu'une fois sortis du service, ils pouvaient à cœur joie faire 
honneur à leur roi. Je fis ensuite décoiffer tous les hommes. Les 
bonnets de coton et les mouchoirs disparurent en un clin d^œil, 
et j'eus un auditoire sérieux et attentif. 

Gomme toujours, nous jouîmes de la visite de Léwanika ; il en 
parut lui-même si satisfait qu'il me pria de lui laisser l'usage de 
l'établissement d'Aaron, jusqu'à ce qu'il eût pu se faire construire 
un autre pied-à-terre à Séfoula. Mokouaé resta quelques jours de 
plus pourvoir « sa chère mère » , en réalité pour lui faire tailler et 
coudre des robes. Ma pauvre femme, elle, si malade et si faible ! 
Mokouaé le savait bien, puisqu'elle ne la voyait se traîner hors de 
son lit que pour la recevoir. Mais de quel droit serions-nous 
malades, nous autres blancs ? 



Séfoula, le 26 février 1890. 

C'est une de ces dates de famille dont on aime à se souvenir. 
Nous sommes bien réunis cette fois, ma femme et moi, pour fêter 
le vingt-neuvième anniversaire de notre mariage. Nous sommes 
donc en fête. Malheureusement, ma pauvre femme n'est pas bien. 
Elle a passé toute la journée sur le lit. Elle n'est bien que là. Mais 
le devoir est impitoyable, il nous rudoie comme un caporal qui 
fait marcher ses hommes. Et ces efforts, répétés tous les jours, 
coûtent aussi tous les jours un peu plus. 

Le croiriez-vous ? Nous avons cependant fait un pique-nique à 
deux cents pas de la maison, sous un bel arbre à l'ombre duquel 
nous nous disions qu'il ferait bon de nous reposer jusqu'au matin 
de la résurrection. Une petite allée y conduit. Nous sommes tout 
près de la maison et pourtant au milieu du bois. Ma femme y 
avait fait porter une natte et du thé, quand survint une forte 
averse. Nous la laissâmes passer et prîmes le thé, quand même, 
avec MM. Ad. Jalla et Waddell. Le soir, deux d'entre nous, sur 
quatre, avaient la fièvre. C'est le Zambèze. On voudrait bien, 
quelquefois, vivre au lieu de végéter. 



LA MISSlOiN A SÉFOULA. ^0^ 



8 avril 1890. 

Nous sommes bien en train de nous métamorphoser. Avant peu 
nos solitudes zambéziennes pourraient fort bien devenir un 
nouveau centre de vie et de civilisation. Pourquoi pas? Nous 
rêvons déjà, et c'est en plein jour que nous rêvons de télégraphes, 
chemins de 1er, service de poste régulier et fréquent, roulage 
sans le cauchemar de la perte des bœufs. Non, vraiment, c'est 
un trop beau rêve. Et pourtant le rêve se réalise déjà. Pensez 
donc que nous avons reçu au commencement de mars les al- 
manachs que nous ne recevons généralement qu'à la fin d'octo- 
bre !... C'est que le pays s'ouvre. Et il s'ouvre toujours plus, qu'on 
le veuille ou non. L'an passé, c'était une concession faite à une 
compagnie minière. Cette année, c'est une compagnie bien autre- 
ment puissante et qui, par une charte du gouvernement britan- 
nique, a reçu pleins pouvoirs pour acquérir, conquérir et gouver- 
ner tous les vastes pays qui s'étendent au nord des domaines de 
Khama, des possessions portugaises à l'est, aux possessions por- 
tugaises à l'ouest, et, vers l'Afrique centrale, sans limites. Elle 
s'est déjà assimilé toutes les compagnies existantes. C'est un 
formidable outil dans les mains du gouvernement anglais, et ses 
représentants, qui sont venus traiter avec Léwanika, ne cachent 
nullement que leur but est politique avant tout. 

Quand nous jetons un regard autour de nous, nous frémissons 
d'horreur, tant les ténèbres sont épaisses et la corruption épou- 
vantable. Un bien cher ami m'écrivait : « Le succès n'est pas 
seulement le bien que vous faites, mais aussi le mal que vous 
empêchez. » Le mal que nous empêchons, nous ne le saurons 
probablement jamais tout entier. Mais il nous est permis quelque- 
fois d'en savoir quelque chose. 

Je vous parlais du village de sorciers que le roi a fondé dans 
notre voisinage. Eh bien, il est digne de remarque que, depuis le 
meurtre atroce, que je vous racontais il y a trois ans, de Mohiya- 
nyane, l'un des favoris du roi, personne, que je sache, n'a été 
mis à mort pour cause de sortilège. Le roi s'en glorifie à juste 
titre. Ayant lui-même renoncé aux boissons enivrantes, il voudrait 
contraindre tous les chefs de faire comme lui. Il y a longtemps 
qu'on ne boit plus de bière au lékhothla, et que Léwanika a 
formellement défendu qu'on en fît à la capitale. On a beaucoup 
grogné, mais on s'est soumis. Je pense que les ba-Rotsi prennent 
leur revanche quand ils vont dans leurs villages. 



4o8 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

Une autre réforme qui a fait du progrès, c'est celle de l'esclavage. 
Le roi lui-même traite ses esclaves avec beaucoup de bonté. Cette 
année, une caravane de marchands noirs est venue du Bihé. Le 
roi apprit que, contrairement à sa défense expresse, ces ma-Mbari 
se faisaient clandestinement une bonne provision « d'ivoire noir ». 
Lorsqu'ils furent sur le point de partir, Léwanika libéra tous les 
esclaves et imposa une forte amende aux ma-Mbari, ou plutôt 
confisqua leur ivoire. 

M. Ad. Jalla est notre hôte depuis deux mois et me donne 
dans l'école un vigoureux coup de main. Malheureusement, ce 
cher ami ne nous apporte qu'un secours temporaire, puisque, 
d'après nos décisions, il doit fonder sa propre station à Kanyonvo. 
Donc ce précieux renfort nous échappe, et nous n'en avons pas 
d'autre en perspective. Depuis le commencement de l'année, notre 
école a passé par toutes sortes de péripéties et de fluctuations. 
Depuis quelque temps, elle se remonte, et nous avons mainte- 
nant 70 élèves dont la plupart ne demandent qu'à avancer. Ma 
femme n'est pas capable de m'aider. Moi-même je n'ai pas, 
comme d'habitude, joui d'une bonne santé depuis le commen- 
cement de l'année. Quoi qu'il en soit, nous occuperons le poste et 
défendrons le fort jusqu'à ce que vous nous envoyiez du secours. 

Nos auditoires du dimanche se maintiennent, et gagnent, je 
crois, en sérieux et en attention. Mais nous avons beau regarder, 
nous ne voyons pas encore apparaître « le petit nuage grand 
comme la paume de la main » . Nous avons eu simultané- 
ment, au commencement du mois dernier, une semaine spéciale 
de prières à Kazoungoula, Séchéké et Séfoula. Nous avons senti 
le besoin de serrer nos rangs, de nous soutenir mutuellement, — 
et certainement Dieu nous a- bénis et nous a « fortifiés ». Mais 
c'est une ondée que nous attendons pour briser nos mottes et 
faire verdir nos guérets poudreux. M. Jeanmairet m'écrivait 
dernièrement : « Si Dieu m'accordait la joie de voir une seule 
conversion ici, ce serait pour moi comme un nouveau baptême. » 
Je le crois bien. 




LE ROI LÉWANIKA (AUTREFOIS ROBOSI ou LOBOCHI) 

En costume ordinaire 



XL 



En canot sur le Zambèze. — Un coup d'œil sur l'œuvre. — Les écoles. — Un bapîême. 
— M. Adolphe Jalla. — Mœurs des ba-Rotsi. — Les événements politiques. — La 
Compagnie anglaise du sud de l'Afrique. 



Sénanga (entrée de la Vallée), i3 juillet 1890. 

Accroupi sur ma literie à l'avant de ma pirogue, je vais tâcher 
d'utiliser, comme je l'ai déjà l'ait plus d'une fois, les longues 
heures d'une monotone navigation pour mettre ma correspon- 
dance à flot. 

Le mieux, je crois, c'est de nous asseoir par la pensée dans la 
petite cahute qui me sert de cabinet d'étude et, au risque de vous 
ennuyer par ma longueur, de feuilleter ensemble mon journal. 

Une de mes dernières lettres, je crois, vous laissait sous les 
meilleures impressions. A voir nos chers élèves si empressés à 
s'acheter des livres, vous auriez pu les croire tout près du royaume 
de Dieu et vous imaginer que nous n'avions que du succès dans 
notre école. Loin de là. Nos élèves sont encore terriblement 
sauvages... Ils ne supportent pas longtemps la contrainte. La 
plupart d'entre eux ont leur propre bétail, leurs esclaves et leurs 
villages. Chez eux, ils sont maîtres. Aussi arrive-t-il souvent que 
sous les prétextes les plus futiles, ou sans prétexte aucun, ils s'en 
vont I orotsi } comme ils disent, jouir à cœur joie de la liberté de 
la pèche, du canotage, et des adulations serviles de leurs subor- 
donnés. Quand ils reviennent mosito — dans les bois où nous 
vivons, d'autres s'en vont, et adieu les progrès. 

Un jour, le fils de Mokouaé, Kaïba, n'était pas à la prière du 
matin. Avant que nous en connussions la cause, des messagers 
avaient de nuit couru à Nalolo annoncer à la reine que son fils 
était indisposé ; ils revenaient avec l'ordre de le transporter im- 
médiatement chez elle. Le lendemain, Mokouaé appelait Litia en 
toute hâte. « Kaïba est malade, lui dit-elle, et les osselets divina- 
toires disent que c'est toi qui dois aller sacrifier aux tombeaux de 
nos ancêtres. » — « Morèna, répondit Litia calmement, je ne suis 
plus dans ces ténèbres-là, ce sont pour moi des masures aban- 
données. Je ne prie plus les morts. » Mokouaé fit force remon- 



4lO SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

• 

traitées et discuta longuement. Ne gagnant rien : « Eh bien , 
fît-elle, soit, tu n'iras pas eu personne. On priera à ta place ; seule- 
ment tu prendras une poignée d'herbe imprégnée de médecine, 
et tu en aspergeras les offrandes. C'est tout, cela suffira. » — 
« Mais, Morèna, répondit respectueusement mais fermement Litia, 
je ne puis même pas faire cela, ce serait comme si j'allais moi- 
même en pèlerinage aux tombeaux. » — Mokouaé dut renoncer 
à la partie, mais, vivement blessée, elle lui interdit de chanter des 
cantiques dans son village. 

Aucun de nos élèves ne partage les scrupules de Litia. Et si je 
vous disais que ce n'est pas la première fois que ce cher garçon 
a pris cette attitude hardie devant son père et devant Mokouaé, 
vous vous attendriez comme nous à le voir bientôt se déclarer 
pour le Seigneur. Je ne sais, en effet, ce qui l'arrête, car nous 
croyons que la grâce de Dieu fait certainement son œuvre dans 
son cœur. Il a depuis longtemps renoncé à une foule de pratiques 
païennes ; il a jeté ses ornements païens et ses charmes. Il a un 
goût prononcé pour tout ce qui sent la civilisation. Comme son 
père ne lui refuse rien, et bien que les vêtements soient rares et 
difficiles à se procurer dans ce pays sans magasins, il est toujours 
vêtu à l'européenne ; il est propre sur sa personne, intelligent, 
avide d'instruction, et habile à manier les outils ordinaires. Sous 
la direction de M. Waddell, naturellement, il s'est construit une 
maisonnette qu'il a couverte lui-même et meublée ensuite d'un lit, 
de sièges, de tables, d'étagères, le tout un peu primitif, mais de 
sa propre confection. Cette chambrette est toujours, à quelque 
heure qu'on la visite, un modèle d'ordre et de propreté. Une 
qualité précieuse pour la position qu'il peut occuper un jour, c'est 
une force de volonté peu ordinaire chez un jeune homme. Elle 
dégénère quelquefois en entêtement. Il exerce un grand empire 
sur son entourage, et, tout en devenant de plus en plus populaire, 
il ne permet à personne la familiarité. Moral, véridique et honnête 
aujourd'hui, il ne l'a pas toujours été. Et quand sa conscience se 
réveillera, il nous fera bien des aveux. Pour le moment, elle dort 
encore. Est-il surprenant qu'avec ces dispositions, et à peu près 
du même âge que Ngouana-Ngombé (dix-huit ans), il se soit lié 
avec lui d'une intime amitié ? Ils auraient partagé la même chambre 
et prendraient ensemble tous leurs repas, si par prudence nous 
n'y avions mis quelques restrictions. Si j'en ai tant dit sur ce cher 
jeune homme, c'est pour placer son nom sous un intérêt tout 
spécial dans vos prières. 

Nos jeunes filles, dont le nombre est actuellement de dix, sont 



LA MISSION A SÉFOULA. 4 11 

loin de nous faire autan I de plaisir. Elles grandissent, et, en 
grandissant sans se convertir, elles sont plus difficiles à conduire. 
La fille aînée du roi, toujours entourée d'esclaves et cajolée de 
tout le monde, conserve ainsi un petit prestige qui souvent con- 
trarie notre autorité. Le mangue de droiture, de véracité et de 
commune honnêteté chez les enfants nous oblige à une grande 
vigilance et à beaucoup de fermeté. Avec un établissement comme 
le nôtre, et la mauvaise santé de M me Coillard, la tâche nous 
déborde. 

Dieu est bon. Il nous faudrait le répéter à chague pas de la vie. 
L'arrivée de M. Adolphe Jalla à Séfoula en est bien pour nous 
une nouvelle preuve. Nous apprécions beaucoup l'acquisition pré- 
cieuse que la mission a faite dans ce jeune frère. L'Eglise vau- 
doise a déjà de grands intérêts dans la mission du Zambèze, et 
elle a lieu de s'en réjouir. Ce sont de puissants liens qui s'ajoutent 
à d'autres pour nous unir à elle. M. Adolphe Jalla nous est arrivé 
possédant déjà un beau vocabulaire de sessouto et il n'a jamais 
eu besoin d'interprète. Sans perdre de temps, et aussi, je pense, 
sans consulter ses goûts, il a endossé le harnais et s'est mis avec 
moi à enseigner l'A B C, ce qui n'est pas précisément très attrayant, 
et les éléments du calcul, de la géographie, une tâche aussi in- 
grate ici qu'elle est intéressante au Lessouto. Voilà, nous faisons 
le métier de serrurier, et si nous parvenons à mettre la clef de la 
connaissance entre les mains de la génération qui nous est confiée, 
nous n'aurons pas sué en vain. 

L'œuvre que nous faisons ici, — et je ne parle pas de l'école, 
qui n'en est pas la branche la plus importante, — cette œuvre n'est 
pas facile. Plus nous apprenons à connaître nos ba-Rotsi, plus 
difficile encore elle nous apparaît. Nous apprenons ainsi toujours 
plus à nous défier de nous-mêmes. Je vous ai déjà parlé du ma- 
riage, cette union toute de caprices que la mauvaise humeur peut 
rompre du jour au lendemain. Serait-ce là vraiment l'idéal que 
des théoriciens et théoriciennes, qui se considèrent comme les 
grandes lumières du xix e siècle et les champions de l'humanité, 
osent proposer à notre vieille Europe ultra-civilisée et ultra-chris- 
tianisée? — Quel progrès ! 

Quand les meilleurs instincts de l'homme s'émoussent, il cesse 
d'être homme, et devient une brute de la pire espèce. L'infanticide 
le prouve assez. Les cas, ici, en sont d'une fréquence effrayante. 
La vie d'un petit être, qu'on chérit ailleurs, n'a pas grande va- 
leur; peu suffit pour la sacrifier. Il crie, il importune la mère, il 
est une gêne pour le père, un obstacle peut-être à un nouveau 



4l2 SUR LE HAUT-ZAMBÈZE. 

mariage. Qu'à cela ne tienne ! La mère ou la grànd'mère lui bourre 
la bouche de cendres, ou lui plante ses ongles dans la gorge, et 
de nuit le pauvre petit cadavre est jeté à la voirie, où les bêtes 
fauves qui rôdent toujours se chargent de sa sépulture. Les dé- 
tails sont trop écœurants pour être dits. Ce qu'il y a de plus na- 
vrant — car en Europe il se commet des crimes tout aussi hor- 
ribles, — c'est que tout cela se fait ouvertement, au su de tout le 
monde. L'opinion publique ne flétrit point ces atrocités révol- 
tantes. C'est reçu, et personne n'a rien à y voir. Il faut en ac user 
l'esclavage, qui abrutit et avilit, pétrifie le cœur et fait de l'homme 
nue chose. 

Mais rien de plus tyrannique ici que les coutumes. A la moindre 
violation, tout le monde est près de s'insurger. Chacun s'en croit 
le gardien attitré. Certaines lois lévitiques relatives à la femme et à 
ses devoirs, de quelque source qu'elles viennent d'ailleurs, sont en 
vigueur chez les ba-Kotsi et strictement observées. Il en est d'au- 
tres aussi que l'usage a établies. Une femme, par exemple, a-t-elle 
une fausse couche ? On la laisse dans les champs sous un misé- 
rable abri, où elle vit dans un isolement complet et mange la 
maigre pitance qu'on lui apporte chaque jour. C'est ainsi qu'elle 
est séquestrée jusqu'à la nouvelle lune. Pour la même raison, le 
mari est confiné dans la cour de sa maison : tout commerce lui est 
interdit avec ses voisins, de même que toute visite à son bercail 
et à ses champs. On craint qu'il n'exerce quelque influence mal- 
faisante sur les hommes, les bêtes et les choses. Donc, toute la 
communauté veille à ce que la coutume soit rigoureusement ob- 
servée. A la nouvelle lune, on le fera passer, lui et sa femme, par 
certaines lustrations, et, après s'être purifiés à la rivière, ils re- 
prendront seulement alors le train ordinaire de leur vie. Karoumba 
s'est dernièrement trouvé dans ce cas, et lui et son ami Séajika 
se sont ponctuellement conformés à la coutume du pays. Tout un 
mois durant, Karoumba est resté prisonnier chez lui sans que 
son ami, passant devant sa porte vingt fois par jour, osât même 
le saluer. 

Les idées d'humanité, de justice et de bonté font cependant 
leur chemin. Je vous ai déjà dit les efforts que Léwanika l'ait 
pour étouffer la sorcellerie et les crimes qu'elle enfante. Dernière- 
ment, sa sincérité fut soumise à une rude épreuve. Pendant qu'il 
était à la chasse, un de ses serviteurs les plus fidèles, affairé par 
le prochain retour de son maître, pensait à ces mille et un détails 
qui échappaient aux autres. Ses compagnons, jaloux de la faveur 
dont il jouissait, avaient juré sa perte. L'occasion était trouvée. 



LA MISSION A SÉFOULA. l\l?) 

Pourquoi cet air affairé, ces allées, ces venues là où les autres 
n'osaient pas même entrer? Ils portèrent accusation auprès du 
vieux Narouboutou, le conservateur des vieilles coutumes. Après 
l'administration fatale du poison aux poules, le vieillard se déclara 
parfaitement convaincu. « Hâtez-vous, mes enfants, disait-il, et 
faites justice de ce sorcier avant le retour du roi. » Recommanda- 
tion bien gratuite à des gens pareils. Monaré, le serviteur inculpé, 
averti à temps, se sauva et se réfugia chez nous. Il nous conta 
son histoire; nous le reçûmes, bien déterminés à le sauver. 

Messagers sur messagers ne tardèrent pas à venir demander 
que je livrasse la victime. — « Pas plus, leur répondis-je, que je 
ne vous livrerai quand votre tour arrivera, si vous vous réfugiez 
chez moi. Nous aussi, nous sommes des Natamoyo, des ministres 
de salut. » Je ne sais jusqu'à quel point mon argument porta. Us 
respectèrent du moins assez mon autorité pour ne pas faire main 
basse sur Monaré qui était à mes côtés, expliquant sa conduite. 
Des jours se passèrent, le roi revint de la chasse. Nouveaux mes- 
sages et sommations, nouveaux refus. « Tu me demandais un 
jour, répondis-je au roi, ce que j'eusse fait au cas où tu te serais 
réfugié chez moi et que Mataha m'aurait sommé de te livrer. Tu 
sais ma réponse. Le cas de Monaré est le même. » 

Au bout d'une huitaine de jours de pourparlers et de protes- 
tations de la part du roi, jurant qu'il répondait de la vie